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Full text of "Portraits historiques"

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POBTRAITS 



HISTORIQUES 



OuTra^es du même Auteur. 



HISTOIRE DE LA VIE ET DE L'ADMINISTRATION DE COLBERT 

précédée d'une Notice sur le surintendant Fouquet, suivie de pièces justi- 
ficatives et documents inédits. 1 fort vol. inS. 8 fr. 

Ouvrage couronné en 1848 par V Académie française. 

LE GOUVERNEMENT DE LOUIS XIV, OU L'ADMINISTRATION, LES 
FINANCES ET LE COMMERCE DE 1683 A 1689, suivi de pièces justi- 
ficatives et documents inédits, et faisant suite à V Histoire de CoJbert. 
1 vol. in-8. 7 fr. 50 c 

Ouvrage couronnéen ISéSpar l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres. 

JACQUES COEUR ET CHARLES VII, OU LA FRANCE AU XVe SIÈCLE: 
étude historique précédée d'un I}ssai sur la valeur comparative des 
anciennes monnaies françaises , suivi de pièces justificatives et documents 
inédits, avec portraits et gravures d'après des dessins du temps. 2 volumes 
in-8. 15 fr. 

Ouvrage cou/ronné en 1854 par l'Académie française. 

HISTOIRE DU SYSTÈME PROTECTEUR EN FRANCE DEPUIS LK 
MINISTÈRE DE COLBERT JUSQU'A LA RÉVOLUTION DE 1848, 
suivie de pièces justificatives. 1 vol. in-8. 6 fr. 



PARIS. — IMPRIMÉ OHKZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS 
QTAl DES AI'Gt'STlNS, 55, PRÈS DU PONT-NKUF. 



PORTRAITS 



HISTORIQIES 



PAR 



M. PIERRE CLÉMENT 

Auteur de VHittoire de la Vit et de V Administration de Colbert , 
de Jacques Cœur et Charles VU, etc. 



SCGER. — SULLY. — LE PRESIDENT DE NOVION. 

LK COMTE DE GRIGNAN. — LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 

JEAN LAW. — MACHAULT D'aRNOOVILLE. 

I K^ l-RFRES PARIS. — L ABBE TERKAY. — LE DÏM' I»K <.MTK 

LE rOMTE MOLLI EN. 



-o->§3^-0-te^f— o- 



PARI S 

DIDIER, LIBRAIRE-EDITEUR 

35; QUAI DES AUGUSTINS 
L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction. 

1855 



AVERTISSEMENT. 



11 est peu de personnages ayant joué un grand rôle dans 
l'histoire du monde dont la biographie puisse être écrite 
d'une manière déhnitive. A mesure que les siècles s'ajou- 
tent aux siècles, l'opinion se rectifie sur des points essen- 
tiels. La tolérance entre peu à peu dans les esprits; les 
mœurs s'épurent et s'adoucissent; la vie de l'homme est pri- 
sée davantage ; le spectacle, longtemps indifférent, de l'ex- 
cessive misère pénètre les cœurs de tristesse, et reiTusion 
du sang les indigne, à moins que la vindicte publique ou 
l'honneur même et la sécurité du pays ne l'exigent impé- 
rieusement. D'un autre côté, des institutions qui ont long- 
temps été regardées comme immuables cessent de paraître 
telles et commandent des modifications plus ou moins pro- 
fondes. De là cette disposition des générations nouvelles à 
soumettre au creuset d'une appréciation en rapport avec 
les idées et même, si l'on veut, avec les passions régnantes, 
les actions par lesquelles un petit nombre d'hommes se sont 
fait, au milieu de ces immenses multitudes d'êtres voués à 
l'oubli éternel, un nom que l'histoire a recueilli. 



VI AVERTISSEMENT. 

Indépendamment de ces changements d'horizon qui con- 
stituent en quelque sorte les étapes de l'humanité, un autre 
motif provoque souvent les tentatives de ce genre; je veux 
parler de la découverte de documents intimes, de corres- 
pondances que les contemporains n'ont pas eus en leur 
possession, et dont la connaissance jette parfois sur le ca- 
ractère d'un homme un jour imprévu, lumineux, qui fait 
qu'on le voit alors pour la première fois, non plus dans son 
costume des jours d'apparat et de cérémonie, mais aux 
prises avec les passions et les entraînements de la vie, tel 
enfin qu'il a dû être réellement. 

Je ne puis me flatter d'avoir eu une pareille bonne for- 
tune pour toutes les biographies que renferme ce volume, 
bien que je n'aie rien omis pour leur donner ce cachet de 
vérité qui est, à mes yeux, comme la ressemblance dans 
un portrait, le principal mérite de ces sortes de travaux. 
On verra cependant dans les études sur Sully, sur le prési- 
dent de Novion, sur le comte de Grignan, sur le garde des 
sceaux d'Argenson, que j'ai eu à ma disposition des pièces 
dont les précédents biographes de ces personnages n'ont pu 
faire usage. En effet , les unes , celles sur Sully , que je 
suis heureux de pouvoir reproduire à la fin de l'ouvrage, 
grâce à l'obligeance de M. le marquis de Vogué à qui elles 
appartiennent, étaient inédites; les autres, consistant en 
correspondances administratives, ont paru tout récemment 
dans l'importante Collection des documents inédits de l'his- 
iiore de France que publie le Gouvernement. Pour les 
autres portraits, notamment ceux des frères Paris, de Ma- 
chault d'Arnouville et de l'abbé Terray, j'ai utilisé diverses 



AVEHTISSEMEM. VII 

publications contemporaines, négligées jusqu'à présent et 
renfermant pourtant des particularités , des détails , et 
même des documents officiels, qui m'ont paru présenter 
un véritable intérêt. 

Sans être bien apparent , le lien qui unit les dilTérenles 
biographies que j'offre aujourd'hui en faisceau au public 
est néanmoins réel. Bien que l'unité ne soit pas une con- 
dition indispensable de ces sortes de publications, celle-ci 
a pourtant ce caractère à un certain degré. D'abord tous 
les personnages dont je me suis proposé d'esquisser la vie 
ont appartenu à l'administration française, et s'y sont, à 
des titres divers, rendus célèbres. Le moins illustre d'entre 
eux, le président de INovion, m'a fourni l'occasion d'exa- 
miner, au moment où elle allait disparaître, une institution 
curieuse de la monarchie féodale, les Grands Jours, et, en 
même temps, l'état social de l'Auvergne vers le milieu du 
dix-septième siècle. Le comte de Grignan est surtout connu 
par sa parenté avec M"" de Sévigné ; mais il a gouverné la 
Provence quarante ans , et je l'ai choisi pour objet d'une 
étude historique, parce que cette étude m'a permis de pré- 
ciser l'organisation et le jeu des assemblées provinciales 
avant la révolution de 1789. Quant aux portraits de Law, 
des frères Paris, de Machault d'Arnouville, de l'abbé Terray, 
du duc de Gaëte et du comte Mollien, ils se rattachent di- 
rectement à l'administration des finances, objet plus parti- 
culier de mes travaux. Le garde des sceaux d'Argenson lui- 
même, bien que l'illustration soit venue à son nom par les 
services qu'il a rendus comme lieutenant général de la police 
de Paris pendant la seconde moitié du règne de Louis XIV, 



VIII AVEHÏISSEMENT. 

a été, sous la régence du duc d'Orléans, président du Conseil 
des finances; et, sans doute, il eût amorti la catastrophe 
que préparaient à la France les folies de Law, si le mou- 
vement en sens contraire et l'engouement du régent pour 
le Système et son auteur n'avaient été aussi marqués. Enfin j 
celui qui ouvre cette galerie de portraits, Suger, a eu dans 
ses mains, avec le gouvernement du royaume, l'adminis- 
tration des finances, au milieu des circonstances les plus 
difficiles , obligé qu'il était de pourvoir aux besoins de 
Louis VII, engagé dans une croisade malheureuse. Pré- 
vint-il, dans cette pénible mission, les plaintes des popula- 
tionsï Non, car il y a, par malheur, des taches impossi- 
bles. Du moins , le célèbre abbé de Saint-Denis abrégea 
la durée de la crise, préserva le royaume de la guerre civile, 
hâta, par la vivacité de ses instances, le retour du roi et lui 
remit intact le dépôt qu'il en avait reçu. Comment refuser 
son admiration à cette noble figure? Vainement on interroge 
les annales de tous les peuples, nulle autre n'y brille d'un 
éclat plus pur et plus beau. Pour la hauteur des vues et le 
sentiment des besoins du temps, la vigueur des décisions 
et la bienveillance du caractère, l'amour éclairé des arts, 
l'empire sur soi-même, c'est encore devant l'humble moine 
du douzième siècle que les plus grands et les plus illustres 
ministres doivent s'incHner. 



PORTRAITS 



>' 



HISTORIQLES 



o^^^e- 



SUGEir 



I. 

L'abbaye de Sainl-Dcnis possédait, vers la fin du onzième 
siècle, et même plusieurs siècles après, des ricbesses plus 
considérables, plus de revenus et plus àg terres qu'aucune 
autre congrégation religieuse de la chrétienté. Fondée en 
637 par Dagobert, qui lui imposa la règle de l'ordre de 

' Il existe divers travaux sur Suger. Le plus consulté, celui qui, 
depuis plus d'un siècle, a servi de base aux autres, est une Vie de 
Suger , en trois volumes in-12, par dom Gcrvaise. L'Académie fran- 
çaise a couronné en 17 "7 8 un Éloge de Sugcr, par Garât, éloge tout 
imprégné des idées philosophiques du temps, et dont M. de Sacy a fait une 
critique très- sensée dans le Journal des Débats du 13 décembre 1853. 
En 1842, M. Alfred >'eltcment a publié une Vie de Suger en un vo- 
lume, et il s'f st particulièrement inspiré de l'histoire de dom Gervaise, 
Plus tard, en 1847, M. le comte de Carné a constaté, dans ses belles 
Éludes sur les fondateurs de l'unité nationale en France, l'influence 
de l'homme illustre qui fut premier ministre de Louis VI et régent du 
royaume scus Louis Vil. Enfin, dans un volume qui a paru l'année 
dernière sous ce litre : L'abbé Suger ; histoire de son ministère et de 
sa régence, et que distinguent des recherches plus approfondies sur 
quelques points, l'auteur, M. Francis Combes, a discuté les principaux 
actes de l'administration de Suger. 

» * 1 



2 PORTRAITS HISTORIQUES, 

saint Benoît, elle avait été successivement dotée par les 
rois de France, et s'était en outre agrandie, grâce à de 
pieuses fondations et à des legs nombreux, de biens im- 
menses situés principalement dans les diocèses *de Paris, 
de Chartres, de Beauvais, de Rouen, et jusqu'en Italie, en 
Espagne, en Angleterre et même en Allemagne. Au com- 
mencement du quinzième siècle, la célèbre abbaye ne comp- 
tait pas moins de trois collégiales, de onze prieurés et de 
cent trois terres ou dépendances, indépendamment de ses 
riches possessions à l'étranger. L'église que Dagobcrt lui- 
même avait fait construire au siège de l'abbaye fut long- 
temps renommée en Europe par sa magnificence, alors sans 
exemple. «L'or, l'argent et les pierreries, dit l'auteur du 
Trésor de Saint-Denis , y furent employés en si grande 
abondance que c'était chose autant admirable que délec- 
table à voir. Le pavé et toutes les colonnes qui portaient 
l'édifice étaient de marbre très-précieux ; les tapisseries que 
le roi fit faire pour tendre toute l'église étaient tissues d'or 
et parfdées de perles diversifiées de plusieurs couleurs et 
embellies de personnages... » 

Malheureusement, les richesses dont la libéralité des rois 
et des particuliers avait gratifié l'abbaye, produisirent, là 
comme ailleurs et comme toujours, leur effet ordinaire. Peu 
à peu, la règle de saint Benoît avait paru trop austère. Aux 
psalmodies perpétuelles, qui étaient une des obligations des 
rehgieux de Saint-Denis, avait succédé le goût des longs 
festins, des chasses bruyantes dans les immenses domaines 
de l'abbaye et des plaisances mondaines. Plusieurs fois déjà, 
avant le commencement même du douzième siècle, les 
papes avaient tonné contre ce relâchement d'autant plus fu- 
neste, qu'en raison même de sa célébrité, l'abbaye de Saint- 
Denis pouvait être un dangereux exemple à d'autres con- 
grégations. Un peu plus tard, l'illustre abbé de Clairvaux, 
saint Bernard, joignit sa voix à celle des souverains pontifes; 



8UGER. 5 

mais, pendant longtemps, tous ces efforts furent inutiles. 
Cependant, la puissance leniporelle et politique de ranticpie 
abbaye allait toujours en grandissant, et il semblait que son 
existence se rattachât plus étroitement, chaque année, à 
l'existence même de la monarchie. Dans leurs luttes sans 
cesse renaissantes avec l'Angleterre, avec l'Empire, avec les 
gi'ands vassaux toujours frémissants, lorsqu'ils n'étaient pas 
an état de révolte ouverte, les rois de France n'avaient pas 
d'auxiliaires plus dévoués que les abbés et les religieux de 
Saint-Denis. Plusieurs d'entre eux, Sigobert, Fulrad, Valdo, 
furent employés par les rois Théodéric, Pépin et Charle- 
magne , dans des ambassades importantes , et s'y distin- 
guèrent. Au premier bruit de guerre, les discussions sur la 
scolastique et sur le rationalisme faisaient d'ailleurs place à 
de plus sévères préoccupations. Les rehgieux chargés d'in- 
struire les générations nouvelles, ceux auxquels était con- 
fiée la reproduction des immortels chefs-d'œuvre de la litté- 
rature latine, descendaient de leur chaire ou quittaient la 
plume. Les plus éloquents parcouraient les paroisses, appe- 
lant aux armes, sous l'invocation de Dieu et au nom du 
seigneur roi de France, tous ceux qui étaient en état de 
les porter. Bientôt, des masses compactes venaient cam- 
per , bannière en tête , sous les murs de l'abbaye, aux cris 
mille fois répétés de Montjoie et Saint-Denis . Enfin, au jour 
fixé, en présence du roi, des barons et de toute la noblesse 
du royaume, ceint de l'épée, revêtu de la cuirasse, du 
heaume et de la lourde armure des chevaliers, l'abbé de 
Saint-Denis sortait de l'antique église, précédé de l'ori- 
flamme sainte, aux acclamations d'une foule immense. 
Puis, suivant la grandeur de la cause à défendre ou l'immi- 
nence du danger, il menait, en personne, une armée de dix 
à vingt mille hommes , sur les champs de bataille, dont le 
roi lui-même lui montraiMe chemin. 



4 PORTRAITS HISTORIQLES. 

II. 

Pendant que, grâce au rôle bienfaisant et tutélaire du 
clergé ', une simple abbaye acquérait ce merveilleux ascen- 
dant et cette influence, il faut voir quelle était, en France, 
au commencement du douzième siècle, la force réelle de la 
royauté. Cette nation, dont l'ensemble et la cohésion consti- 
tuent aujourd'hui la principale puissance, et qui s'enorgueil- 
lit d'une homogénéité qu'aucun autre État dans le monde 
n'a jamais possédée et ne possède à un égal degré, était 
alors réduite aux proportions les plus minimes , encore 
amoindries par les prétentions d'un certain nombre de grands 
vassaux remuants, toujours prêts à fouler aux pieds l'auto- 
rité royale. Des dénombrements, sinon très-exacts, du moins 
approximatifs, établissent que, dans les dernières années 
du règne de Philippe l", vers l'an 1100, ce qu'on appelait 
l'Ile-de-France et une partie de l'Orléanais, c'est-à-dire les 
cinq départements actuels de la Seine, de Seine-et-Oise, de 
Seine-et-Marne, de l'Oise et du Loiret, reconnaissaient seuls 
la souveraineté propre du roi. Encore, dans cette étroite 
circonscription, un grand nombre de leudes, en tête des- 
quels se faisaient distinguer les comtes de Chaumont et de 
Clermont, les seigneurs de Montlhéry, de Montfort-l'Amaury, 
de Coucy, de Montmorency, du Puiset, se refusaient de 

* Personne n'a mieux prouvé et démontré, par des faits, cette salu- 
taire influence du clergé que M. Guérard, dans sa belle préface du Car- 
tulaire de l'abbaye de Saint-Père de Chartres. Sans doute, il y eut 
quelques excès d'autorité, quelques abus : quelle institution n'a pas les 
siens? Mais, pour un observateur impartial qui connaît bien, comme la 
science historique moderne permet de le faire, l'organisation sociale 
du moyen âge, il est constant que celte influence du clergé a été émi- 
nemment utile, non-seulement à la royauté, mais encore et surtout au 
peuple. 



SLGER. 5 

temps en temps, sous divers prétextes, à rendre obéissance 
au roi. A la même époque, le comté de Vermandois, en Pi- 
cardie, représentait deux dé{)artcments actuels, et apparte- 
nait au frère de Philippe 1". Le comté de Flandre, qui en 
comprenait quatre, égalait en étendue le royaume de France, 
qu'il surpassait de beaucoup en population et en richesse. 
« La maison de Champagne, fait observer M. de Sismondi, à 
qui l'on doit ces curieuses remarques, couvrait seule six dé- 
partements, et resserrait le roi au midi et au levant; la 
maison de Bourgogne en occupait trois ; le roi d'AngleteiTe, 
comme duc de Normandie, en possédait cinq ; le duc de Bre- 
tagne, cinq autres; le comte d'Anjou, près de trois. Ainsi, 
les plus proches voisins du roi, parmi les grands seigneurs, 
étaient ses égaux en puissance. Quant aux pays situés entre 
la Loire et les Pyrénées, et qui comprennent aujourd'hui 
trente-trois départements, quoiqu'ils reconnussent la sou- 
veraineté du roi de France, ils lui étaient réellement aussi 
étrangers que les trois royaumes de Lorraine, de Bourgogne 
.et de Provence, qui relevaient de l'empereur et qui corres- 
pondent aujourd'hui à vingt et un départements '. » 

Mais, si le roi de France possédait un territoire moins 
étendu que la plupart de ses voisins, si les plus puissants de 
ses barons étaient en guerre ouverte contre lui , toutes les 
fois qu'il voulait faire acte de souveraineté dans leurs do- 
maines, il avait du moins pour appui, indépendamment de 
son titre, deux forces immenses : l'Église et les populations 
urbaines et rurales. En effet, abusant de la longue incurie 
et du honteux engourdissement du roi Philippe, ce descen- 
dant indigne de Hugues Capet, les grands vassaux de la 
couronne s'étaient habitués à vexer et piller jusqu'aux sei- 
gneurs ecclésiastiques dont ils relevaient. Ils s'installaient de 
force, eux, leurs écuyers, leurs soldats, leurs chevaux et 

ï Histoire des Français, par M. de Sismondi, t. Y, p. 7. 



ê PORTRAITS HISTORIQUES. 

leurs chiens, dans les couvents les plus riches de la contrée, 
et s'y faisaient héberger et nourrir des mois entiers, au 
grand détriment des pauvres. De leur côté, les paysans des 
abbayes étaient contraints de payer aux grands vassaux, soit 
en argent, soit en denrées, une redevance motivée sur la 
protection dérisoire qu'ils leur promettaient. Quant aux 
voyageurs et aux marchands, guettés comme une proie, du 
haut des aires crénelées, ils n'obtenaient passage, sur les 
terres des seigneurs, que moyennant d'énormes rançons. 
On se figure la haine que ces violences et ces exactions en- 
tretenaient contre leurs auteurs, dans les couvents, les cam- 
pagnes et les villes : on peut croire encore que ce levain 
dut être surtout profitable à la royauté, le jour où elle eut 
conscience d'elle-même , de sa force , de sa mission ; où , 
enfin, le sceptre de Charlemagne passa, des mains amollies 
auxquelles la mauvaise fortune de France l'avait fait 
tomber, dans des mains courageuses, termes et vraiment 
dignes de le porter. 



IIÏ. 



Vers l'année 1091, un homme, qu'on a cru s'appeler Éli- 
nandj déposa un jeune enfant d'environ dix ans, aux formes 
grêles, à la figure pâle et souffreteuse, entre les mains d'un 
religieux de l'abbaye de Saint-Denis. D'où venait le père île 
cet enfant? Dans quelle ville, en quelle province était-il né? 
Les historiens l'ont sans doute ignoré, car les uns le disent 
originaire de Saint-Omer, les autres de Tours, d'autres encore 
de Saint-Denis même. Ce qui est certain, c'est qu'il était 
d'une naissance obscure. On avait donné au jeune oblat le 
nom de Siiger, Suivant ce qui se pratiquait en pareille cir- 
constance, Élinand dut assister avec lui au service de la 
messe, et, à un moment donné, envelopper dans la nappe 
de l'autel la main de son fils et l'acte d'oblation ainsi conçu : 



6UGER. 7 

« Moi, Élinand, je donne à Dieu, à Notre-Dame, au révérend 
abbé de Saint-Denis, à ses successeurs et à l'ordre de saint 
Benoit , mon (ils Suger , afin qu'il y serve Dieu et tous ses 
saints jusqu'à la lin do sa vie, selon la Tè^\o do l'ordre de 
saint Benoit ; et je lo donne de la sorte à Dieu pour la ré- 
mission de ses péchés, des miens et de ceux de tous ses pa- 
rents. » 



IV. 



L'abbé de Saint-Denis, Yves V% reconnut, dit-on, prompte- 
ment dans le jeune Suger une intelligence d'élite, et iwui^ 
ne pas compromettre ces dons heureux de la Providence, 
en laissant sous les yeux de l'enfant le spectacle des mœurs 
relâchées et trop mondaines de l'abbaye, il le fit élever dans 
un prieuré voisin. Plus tard, Suger fut envoyé dans une 
célèbre école du Poitou, où il fit ses humanités. Quand 
elles furent terminées, on le rappela à Saint-Denis pour lui 
enseigner la philosophie et la théologie. On voit par là 
quelles espérances ses supérieurs fondaient déjà sur lui. 
L'abbaye de Saint-Denis n'avait pas seulement alors la 
garde des dépouilles mortelles des rois de France; il arrivait 
aussi maintes fois que ceux-ci lui confiaient l'éducation de 
leurs enfants. Pendant que Suger achevait la sienne, le roi 
Philippe envoya aux religieux de Saint-Denis son fils aîné, 
qui fut plus tard Louis le Gros. Plus âgé que Suger de 
quelqites années, le prince en fit cependant son compagnon. 
Doués tous les deux d'un caractère gai, ils s'unirent d'une 
amitié qui, pour le bonheur de la France, dura toute leur 
vie. Trois années s'écoulèrent ainsi. En 1098, le jeune 
prince revint à la cour, et, vers cette époque, fut associé 
par son père à la couronne. A partir de ce moment, la 
royauté parut se relever de son affaissement. Épris d'une 
femme insidieuse et belle qu'il avait enlevée à son mari, lo 



8 PORTRAITS HISTORIQUES. 

comte d'Anjou, puis ép&usée, malgré l'opposition du pape 
et des évoques, moins un seul qui, par intérêt, consentit à 
le marier, le roi Philippe P' avait passe sa vie dans une 
lâche inaction, se débattant en vain dans la solitude qu'a- 
vaient faite autour de lui les justes excommunications de 
l'Église, et abandonnant ses sujets aux violences impunies 
des grands vassaux. On a vu quelles furent les consé-* 
quences de cette faiblesse et le degré d'abaissement où était 
tombé le pouvoir royal. A peine le jeune Louis eut-il été ap- 
pelé à participer aux honneurs comme aux périls de la 
royauté que les choses changèrent sinon immédiatement, 
mais peu à peu de face. Les historiens le représentent avec 
de beaux traits empreints de pâleur , une haute taille, des 
membres robustes et puissants. Réservé dans ses mœurs, 
mûr de bonne heure aux choses sérieuses, gai toutefois et 
se conciliant tous les cœurs par sa simplicité et sa bonté, il 
avait dédaigné, encore adolescent, la chasse et les jeux or- 
dinaires de la jeunesse, pour apprendre et pratiquer le dur 
métier des armes. Bientôt, de nombreuses occasions d'exer- 
cer son courage se présentèrent, et il les saisit avec joie. 
Suivi d'une poignée de chevaliers, il se portait, avec la ra- 
pidité de l'oiseau, des frontières du Berry à celles de l'Au- 
vergne et de la Bourgogne, toujours prêt à soutenir le faible 
et l'opprimé contre le fort, les laboureurs et les commer- 
çants, les ouvriers et les pauvres contre les liants barons. 
On le vit un jour, à la tête d'une troupe de cinq cents 
hommes, harceler Guillaume le Roux, roi d'Angleterre, qui 
était rentré dans le Vexin, avec une armée de dix mille 
hommes. Quelque temps après, en 1101, Bouchard de Mont- 
iinorency eut des difficultés avec Adam, abbé de Saint-De- 
nis. La querelle s'étant irritée, les deux adversaires se com- 
battirent par les armes et l'incendie. Sommé par Louis de 
comparaître devant le roi son père, Bouchard de Montmo- 
rency refust^ de se soumettre h la sentence prononcée contre 



SUGER. 9 

lui. La punition ne se fil pas attendre. Louis ravagea ses 
terres et celles de plusieurs seigneurs qui avaient épousé sa 
querelle, puis il fit le siège du château de Bouchard. Humi- 
lié, repentant, celui-ci fut obligé de donner pleine satisfac- 
tion à l'abbé de Saint-Denis. Après lui, le seigneur de Mou- 
chy-le-Chàtel et le comte de Beaumont dans l'Ile-de-France, 
le baron de Boussi dans la Champagne , le seigneur de 
Meun dans l'Orléanais, payèrent, les uns de leurs terres, les 
autres de la vie, leur révolte ou leurs exactions. 

C'est par ces actes de vigueur que le jeune Louis prélu- 
dait à son règne, et justifiait, au grand avantage des popu- 
lations charmées, le surnom de Batailleur ou A' Eveillé 
qu'elles lui avait donné. Parmi les seigneurs dont l'hostilité 
préoccupait le plus les rois de France, ligurait alors, en 
première ligne, celui de Montlhéry. Placé sur la grande 
route du Midi, le château de Monllhéry était une des posi- 
tions les plus importantes du royaume. Seulement, au lieu 
de servir de boulevard à la royauté, il était pour elle un su- 
jet constant d'alarmes. En 1104, un frère de Louis épousa 
la fille unique et l'héritière du seigneur de Montlhéry. Un 
peu plus tard, Louis s'engagea solennellement à prendre 
pour femme la fille du connétable Gui de Bochefort, oncle 
paternel du môme seigneur. Le roi de France n'épargnait 
rien, on le voit, pour assurer aux siens la redoutable forte- 
resse. Un contemporain, Suger lui-même, raconte qu'il en- 
lendit un jour le vieux roi Philippe dire à son fils Louis, à 
l'occasion de ces mariages : « Allons, enfant Louis, sois at- 
tentif à bien conserver cette tour, d'où sont parties des 
vexations qui m'ont presque fait vieillir, et des ruses, des 
fraudes criminelles, qui ne m'ont jamais permis d'obtenir 
une bonne paix et un repos assuré ' . » 

* Vie de Louis le Gros, par Suger. Collection Guizot, t. YIII, p. 22. 
Voici le passage original : « Testabatur quippe pater Alio Ludovico, no- 

1. 



\0 PORTRAITS HISTORIQUES. 

V. 

De son côté, Siiger avait vu grandir rapidement sa posi- 
tion et son nom. Le nouvel abbé de Saint-Denis, Adam, 
l'avait pris en affection et ne négligeait aucune occasion de 
l'initier à la connaissance des aiîaires et des hommes. Dans 
l'année 1104, il le fit assister à un concile d'évôques qui se 
tint à Paris, et dans lequel le roi Philippe et sa seconde 
femme Bertrade parurent tous deux, d'après ce qu'écrivit 
l'évêque d'Arras au pape Pascal, en habits de pénitents, les 
pieds nus, promettant de renoncer au péché, et demandant 
que l'excommunication qui pesait sur eux depuis treize ans 
fût levée. Elle le fut en effet, grâce à cette preuve de sou- 
mission d'ailleurs tout extérieure, car Philippe continua de 
vivre avec Bertrade; et celle-ci, tant le pouvoir de ses 
charmes était grand, vit en même temps à ses pieds le 
comte d'Anjou, son premier mari, et celui pour qui elle 
l'avait abandonné. 

Dans la même année, l'abbé Adam se fit remplacer par 
Suger dans le conseil où fut discutée la proposition qu'avait 
faite le seigneur de Montlhéry de donner sa fille à l'un des 
fils du roi. A peine âgé de vingt-cinq ans, Suger ouvrit un 
avis qui témoignait de son habileté. Il lui parut que la pro- 
position était avantageuse, mais que l'héritier de la cou- 
ronne devait faire semblant de s'y opposer. Ce conseil, 
digne d'un diplomate expérimenté, valut à Louis plusieurs 
forteresses importantes que le seigneur de Montlhéry lui 
donna pour lever tous les obstacles. Deux ans après, le 

bis audientibus , ejus defatigatione acerbissime gravatum. Age, in- 
quiens, fili Ludovico, serva excubans turrim, cujus de vexatione pêne 
consenui, cujus dolo et fraudulenta nequilia numquam pacem bonam 
et quietem habere potui, » 



SUGER. \ I 

26 juin 1106, eut Heu à Poitiers, devant le légat du pape, 
un concile où l'on traita de quelques affaires synodiales, et 
de la nécessité d'entretenir l'ardeur qui poussait les popula- 
tions chrétiennes vers les lieux saints. « J'y assistai, dit Su- 
ger lui-même, revenant tout nouvellement des écoles. » Uni 
an plus tard, il accompagna à Troyes le pape Pascal qui y 
tint un grand concile. Ainsi, tout en s'occupant, lorsqu'il 
était consulté, des intérêts temporels du royaume ou de son 
al>baye, le jeune religieux de Saint-Denis continuait et per- 
fectionnait ses études littéraires et théologiques. A cette 
époque, comme dans les sociétés modernes, les hommes 
éloquents et persuasifs exerçaient, dans la direction des af- 
faires humaines, une influence considérable. Dans les as- 
semblées où il assistait, Suger, ami de l'héritier du trône et 
prévoyant peut-être la faveur dont il jouirait après le trépas 
du roi, se préparait d'avance à la justifier. Un écrivain con- 
temporain atteste que Suger fut le plus grand orateur de 
son temps. «C'était, dit-il, suivant lemotdeMarcusCaton, 
nn homme de bien habile à bien parler. Il possédait dans 
les deux langues, c'est-à-dire en latin et dans sa langue ma- 
ternelle, une telle grâce d'élocution que, quelque chose 
qu'on entendît sortir de sa bouche, on croyait qu'il lisait, et 
non qu'il parlait d'abondance ' . » Cependant, Louis, tou- 
jours brave et chevaleresque, ne laissait pas son épée in- 
active. Quant à Suger, il applaudissait à cette ardeur qui 
poussait le jeune prince à ne laisser sans châtiment aucune 
injustice. « La lâcheté, lui disait-il, jointe à la nonchalance, 
rend les nobles vils, ôte tout honneur aux hommes faits 
pour la gloire, et les rabaisse au dernier rang. Au contraire, 
le courage de l'âme , entretenu par l'activité du corps, 
rend les nobles plus nobles, rehausse la gloire de ceux qui 

1 rie de Suger, par Guillaume, moine de Saint-Denis. Collection 
Guizot, t. YIII, p. 169. 



^2 PORTRAITS HISTORIQUES. 

en ont déjà, les élève au rang le plus éminent, elles y place 
pour offrir aux hommes le spectacle des belles actions ac- 
complies par une valeur brillante ' . » 

Ces mâles paroles ne tombaient pas sur un sol stérile. 
Déjà, bien avant la mort de son père, Louis avait prouvé 
qu'il voulait gouverner selon la justice, et qu'aucun péril 
ne l'arrêterait, soit pour maintenir ses droits, soit qu'il 
s'agît d'aller châtier dans leurs donjons les oppresseurs des 
pauvres, des laboureurs,. des marchands. Quand Philippe, 
à peine âgé de soixante ans , mais usé par la mollesse et la 
volupté, alla, comme disaient en pareil cas les écrivains du 
moyen âge, où va toute chair, son fils Louis, désormais roi 
de France, sans partage du pouvoir, redoubla d'activité, 
d'énergie. Véritable justicier de son royaume, son autorité 
s'accrut peu à peu^au point qu'il lui suffisait de mander sa 
volonté aux seigneurs et barons, autrefois les plus impa- 
tients de tout frein, pour qu'ils l'exécutassent sur-le-champ. 
Refusaient-ils d'obéir, Louis arrivait en toute hâte à la tête^ 
d'une petite armée, saccageait les terres des vassaux re- 
belles et montait lui-même à l'assaut de leurs châteaux. 
Des ruines de hautes murailles calcinées par les flammes, 
des débris de tours et de créneaux se dressant à l'horizon 
avec leurs découpures informes, annonçaient bientôt aux 
barons du voisinage et aux paysans du plat pays que la jus" 
tice du roi avait passé par là. Sans parler de plusieurs au- 
tres, le seigneur du Puiset, dans la Beauce, en fit l'expé- 
rience. Quelque temps après l'avènement de Louis VI, 
Suger, dont la faveur allait toujours en grandissant, avait 
été nommé prévôt des terres ou obédiences de Berneval et 
de Toury, qui appartenaient à l'abbaye de Saint-Denis. 
Abélard et saint Bernard ont fait un affligeant tableau de la 
vie sensuelle que des religieux de leur temps menaient dans 

* Vie de Louis le Gros^ par Suger; loc. cit., p. 44. 



SLGER. i5 

les grandes propriétés qui étaient éloignées, mais dépen- 
dantes des abbayes. « Dans ces lieux, disait Abélard, avec 
sa violence et peut-être aussi avec son exagération ordi- 
naires , on vit en deliors de toute règle et de toute obéis- 
sance, ([uoique, par un indigne abus du langage, ils soient 
appelés obédiences. Là on obéit seulement à son ventre et à 
sa cliair. On y fait venir parents et parentes, amis et amies, 
avec lesquels on passe le temps d'autant plus librement, 
qu'on n'a rien à appréliender de la vue de ses supérieurs. » 
La prévôté de Toury était voisine des terres du baron Hugues 
du Puiset, auquel elle devait même une redevance féodale. 
Fléau de tout le voisinage, qui l'avait en exécration, ce- 
lui-ci continua ses pilleries et ses exactions. Mais Suger 
n'était pas liomme à les souffrir. 11 les dénonça tout d'abord 
au roi, qui appela le baron du Puiset devant lui pour se jus- 
tifier. Sur son refus de comparaître, Louis VI déclara la 
guerre à son hardi vassal, et marcha en personne contre 
lui. Plusieurs campagnes furent nécessaires pour mettre à 
la raison le sire du Puiset, qui avait rallié à sa cause quel- 
ques seigneurs puissants que le même esprit d'indépen- 
dance agitait, et qui, suivant l'énergique expression de Su- 
ger, faisaient tous leurs elTorts pour arracher les entrailles 
mêmes du royaume \ Dans les péripéties de la lutte, Suger, 
couvert du casque et de la cuirasse des chevaliers, menait 
lui-même les populations au combat. Un jour, il s'introdui- 
sit, sous un déguisement, dans une forteresse que le roi 
l'avait autorisé à faire construire à Toury, et que le sire du 
Puiset assiégeait. Enfin, après trois ans de rencontres san- 
glantes, d'assauts et d'attaques réciproques, le baron du 
Puiset tua, de sa propre main, le maréchal de Garlande, 
principal ministre et favori de Louis VL Persuadé que ce- 
lui-ci ne lui pardonnerait jamais, il s'embarqua pour la 

* Omni modo dabant operam ut regnum cvisccrarent. 



44 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Terre-Sainte, où, d'ailleurs, il ne lui fut pas même donné 
d'expier les fautes de sa vie, car le navire qui le portait pé- 
rit, corps et biens, dans la traversée. 

Ainsi le même coup qui délivrait Suger d'un voisin dont 
les entreprises lui causaient les plus vives préoccupations 
depuis plusieurs années , ouvrait devant lui , par la mort 
inopinée du principal ministre de Louis le Gros , une car- 
rière nouvelle, imprévue. Où s'arrêterait sa fortune? Quelle 
faveur plus haute encore que celle dont il jouissait déjà 
était-elle réservée à l'obscur oblat de Saint-Denis ? 

VI. 

Deux ans se passèrent, pendant lesquels, de plus en plus 
jaloux de son autorité, Louis VI la fit reconnaître et accep- 
ter par le comte de Chartres, par le farouche Thomas de 
Marie, par Haimon de Bourbon, et par quelques autres sei- 
gneurs qui s'étaient aussi révoltés contre lui. En 1118, Su- 
ger, dont la réputation d'habileté s'était de plus en plus 
affermie, reçut, de son côté, une mission de confiance. Le 
pape Gélase II était venu en France, fuyant les factions 
qui désolaient Rome même, dont les principales familles 
s'étaient vendues à l'empereur d'Allemagne. Suger alla au- 
devant du saint pontife, qui avait débarqué en Languedoc, 
et lui offrit, de la part du roi, outre de riches présents, un 
asile en France. Gélase mourut peu de temps après à Cluny, 
et fut remplacé par l'archevêque de Sienne, Calixte II, pa- 
rent du roi, et qui, sur ses instances, vint bientôt à Reims 
tenir un concile. De retour dans ses Etats, il avait décidé, 
contrairement aux instances du roi de France, que l'église 
de Sens, qui, de temps immémorial, ne relevait que du 
Saint-Siège, dépendrait dorénavant de l'archevêché de Lyon, 
bien que cette dernière ville ne fît pas alors partie de la 
France. « J'aimerais mieux souffrir que tout mon royaume 



SUGER. 4 5 

fût on feu et ma vie en péril que (Voncliircr un pareil op- 
probre! » s'écria Louis le Gros à cette nouvelle. L'afl'aire 
étant très-importante, il envoya Snger en ambassade à 
Rome, et lui adjoignit l'abbé de Saint-(iermain-iles-Prés, 
qui était pourtant son supérieur en dignité, et plusieurs 
autres personnes. Grâce à l'habileté et à l'inlluence de 
Suger, Calixte II suspendit l'eirc-t de la sentence qu'il avait 
déjà rendue en faveur de l'arcbovéque de Lyon. Le pape 
aurait voulu, en outre, retenir auprès de lui le moine de 
Saint-Denis, et l'attacher au Saint-Siège. Ses instances fu- 
rent vaines. Suger se remit en route vers Paris. Un messa- 
ger envoyé à sa rencontre lui apporta, bientôt après, des 
nouvelles (pii le jetèrent dans la plus grande peq)lexité. 

In jour, c'était vers la fin de l'année 1123, il s'était levé 
de grand matin. Avant de sortir de la maison de campagne 
où il avait, ainsi que ses compagnons de voyage, reçu la 
plus bienveillante hospitahté, il s'était jeté tout habillé sur 
un lit, après avoir dit matines, et il attendait le jour. Suger 
Gut alors une vision qu'il a racontée lui-même dans les 
t<îrmes suivants, empreints de la foi naïve du temps : 

a Plongé dans un demi sommeil, il me sembla que j'étais 
dans un petit bateau, seul, sans rameur, errant dans le 
vaste espace des mers, entraîné par le mouvement rapide 
des ondes, tantôt soulevé, tantôt précipité par les vagues. 
Flottant çà et là au milieu des plus grands dangers, frappé 
par la tempête d'une terreur indicible, j'adressais à Dieu les 
plus ferventes prières. Tout à coup, grâce à sa bonté se- 
Gourable, un vent doux et tranquille, sortant pour ainsi dire 
d'un ciel serein, remit dans le droit chemin ma misérable 
nacelle, qui déjà tremblait sous moi et allait périr. Dès ce 
moment, le vent la poussa plus rapidement que la pensée, 
et la fit bientôt entrer dans un port à l'abri des orages. — 
Réveillé par le crépuscule, je me remis en route ; mais, tout 
en cheminant, je méditais profondément sur cette vision; 



i6 PORTRAITS HISTORIQUES. 

je me fatiguais à m'en rappeler toutes les circonstances, et 
j'en cherchais l'explication; je craignais, je l'avoue, que ce 
soulèvement des flots ne m'annonçât quelque grande infor- 
tune. Soudain, je vis arriver à ma rencontre un serviteur 
affidé, qui m'annonça, oppressé tout à la fois de plaisir et 
de chagrin, la mort de monseigneur l'abhé Adam, de bien- 
heureuse mémoire, et l'élection qu'une assemblée générale 
des religieux de Saint-Denis avait faite de moi, à l'unani- 
mité, pour le remplacer. Le messager ajouta d'ailleurs que 
cette élection ayant eu lieu sans que le roi eût été consulté, 
ce prince, quand les rehgieux et les vassaux de l'abbaye 
s'étaient présentés devant lui pour soumettre leur choix à 
son approbation, avait donné un libre cours à son ressenti- 
ment, et, non content de les avoir accablés de reproches, 
les avait fait enfermer dans le château d'Orléans '. » 



VII. 



Quels motifs si puissants avaient-ils donc pu déter- 
miner Louis le Gros à refuser de sanctionner l'élection 
de l'homme avec qui il avait été familièrement élevé, qu'il 
avait toujours honoré de son amitié , qui était son con- 
seiller le plus prudent, le plus sûr, et qui, dans le moment 
môme, revenait d'une ambassade où il lui avait donné 
des preuves nouvelles d'une habileté consommée ? Ce refus 
se rattachait aux ardentes querelles qu'excitait alors dans 
l'Europe une haute question toujours pendante sous des 
formes diverses, la question éternelle de la lutte des pou- 
voirs spirituel et temporel. On sait avec quelle violence 
le débat s'était engagé , dans le siècle précédent , entre 
le Saint-Siège et l'Empire. Continuateur d'une politique 
profonde ,. réformateur de génie, Grégoire VII avait, par 

* Vie de Louis le Gros, par Suger. 



SUGER. JT 

le célibat des prêtres, l'unité de la langue ecclésiastique, 
l'iuiiformité des prières, cherché à consliluor, dans chaque 
Etat, une société indépendante de la société politique, jugée, 
gouvernée par d'autres hommes que celle-ci, et obéissant 
enfui à une autre volonté. En un mot, habituée depuis des 
siècles à régir l'Europe, l'Église voyait une grande part de 
cette influence lui échapper de jour en jour, et elle redou- 
blait d'eiïorts pour la retenir. Une prescription de Gré- 
goire VU avait surtout rencontré, chez les empereurs ger- 
maniques et même en France, une vive opposition : c'était 
celle en vertu de laquelle les évêques de la chrétienté de- 
vaient être investis de la puissance spirituelle et temporelle 
attachée à leurs évèchés, au moyen de la crosse et l'anneau^ 
signes distinctifs de l'autorité ecclésiastique, c'est-à-dire par 
le seul fait des papes ' . Se jetant dans un excès contraire, 
l'empereur Henri IV avait décidé que l'intervention des 
papes n'était même pas nécessaire, et il nommait et instal- 
lait les évoques de sa pleine autorité. La maison de Fran- 
conie préludait ainsi à la séparation que devait consacrer la 
réforme protestante du seizième siècle. En attendant, la 
question des investitures (c'est le nom sous lequel se tradui- 
sait alors le dissentiment) passionnait les esprits, jetait le 
trouble dans l'Europe, faisait couler le sang. Les épisodes 
de la lutte à jamais déplorable qui eut lieu à ce sujet entre 
le Saint-Siège et les empereurs d'Allemagne sont dans 
toutes les mémoires. La violence et la perfidie de ces der- 
niers ne connurent pas de bornes. A plusieurs reprises, des 
papes furent outragés, frappés dans les églises au pied 
même des autels, et traînés en prison par des soldats alle- 
mands. D'autres fois, fuyant la persécution, des pontifes 

* Le canon de Grégoire Yll relatif aux investitures était ainsi conçu : 
« Nous défendons absolument de recevoir de la main d'aucune per- 
sonne laïque l'investiture des églises ni des biens ecclésiastiques, n 



i8 PORTRAITS HISTORIQUES. 

vénérables durent chercher un refuge sur les terres des rois 
de France, toujours hospitalières pour les successeurs de 
saint Pierre. Un de ces illustres exilés, Gélase II, était, on 
vient de le voir, mort à Cluny même. En même temps , les. 
empereurs encourageaient dans le clergé national, pour s'en 
faire un appui dévoué, tous les vices, toutes les passions que 
Grégoire VII avait cherché à refréner. Maîtres d'une grande 
partie du sol, les évêques allemands violaient ouvertement 
les lois du célibat, augmentaient leurs biens par d'opulents 
mariages, passaient au milieu des plaisirs de la table et de» 
chasses bruyantes le temps qu'ils n'employaient pas à guer- 
royer contre le pape , et prétendaient transmettre à leurs 
enfants, sous le simple consentement de l'empereur, et leur 
fortune et leurs évechés. 

^ VIII. 

La question des investitures n'avait pas, heureusement, 
occasionné en France une pareille fermentation, ni soulevé 
de tels orages. Cette différence semble pouvoir s'expliquer 
par deux causes d'une nature diverse. D'une part, la France 
était, au douzième siècle, bien plus féodale, et par consé- 
quent moins soumise que ne l'était l'Allemagne à un pou^ 
voir tout à la fois national et central ; on comprend donc 
que les évêques français, qui, sur bien des points, comme 
à Laon, à Reims, à Beauvais, etc., étaient, en même temps, 
seigneurs spirituels et temporels, préférassent l'autorité 
lointaine du pape à celle plus voisine et plus immédiate du 
roi. D'un autre côté, le clergé français, plus régulier dans 
ses mœurs que le clergé allemand, redoutait bien moins les 
effets de la réforme que Grégoire VII et les papes qui lui 
succédèrent avaient à cœur de faire prévaloir. - 

Les évêques de France avaient donc, dans la question 
des investitures, fait cause commune avec le pape. Quant à 



SUGER. 49 

Louis le Gros, chrétien sincère, se souvenant, d'ailleurs, 
iles difficultés que les foudres de TÉglise avaient suscitées 
à son père, il n'avait aucun motif pour s'associer aux bru- 
talités de Henri V. Cependant, tout en paraissant rester 
neutre dans la querelle, il refusait de reconnaître aux pape^ 
le droit qu'ils s'attribuaient de nommer et d'installer les 
évoques sans la participation du souverain temporel. Plu- 
sieurs fois, il avait essayé de faire régler la question d'une 
manière conforme à la dignité et aux intérêts de la cou- 
ronne. Ne pouvant y parvenir, il temporisait et protestait 
(l'une manière indirecte contre le nouveau mode d'élection 
des évêques. On en eut la preuve, lorsque, en 1108, il se fit 
sacrer roi. A cette occasion, c'est Suger lui-même qui le 
raconte, l'Église de Reims prétendit qu'elle seule avait le 
droit de procéder au couronnement des rois ; qu'elle avait 
obtenu de Clovis ce privilège, inattaipié et respecté jus- 
qu'alors, et que quiconque aurait l'audace de le violer, se- 
rait frappé d'un anathème perpétuel. Mais l'archevêque de 
Reims s'était fait élire et introniser sans le consentement 
de Louis le Gros, et, malgré l'anathèmc dont on le mena- 
çait, celui-ci se lit couronner à Orléans'. Quelques années 
après, en 1119, dans le concile que le pape Calixte II tint à 
Reims, Louis le Gros et Suger mirent tout en œuvre pour 
que la question des investitures fût enfin réglée à la satis- 
faction des deux pouvoirs. Malgré sa reconnaissance pour 
le roi de France, le pape réclama d'abord la stricte exécu- 
tion du décret de Grégoire YII. National avant tout», Suger 
parla dans un sens contraire. Suivant lui, tant que les hofn^ 
mes d'église }x>sséderaient des fiefs et des terres relevant de 
la couronne, le roi ne pouvait et ne devait pas renoncer à 
son droit d'investiture. Déjà^ Louis le Gros menaçait de se 
retirer avec tous les prélats de son royaume, quand le pape, 

^ Vie de Louis le Gros, chap. XIII. 



20 PORTRAITS HISTORIQUES. 

mieux inspiré, consentit à ce que les évêques possédant 
des fiefs et des terres fussent soumis à l'investiture du pou- 
voir temporel. 

Telle était la situation des choses, lorsque, quatre ans 
après, Suger ayant été élu, à l'unanimité, abbé de Saint- 
Denis, Louis le Gros fit emprisonner les religieux qui vinrent 
lui porter la nouvelle de cette nomination. Sans doute, le 
roi s'était attendu à être auparavant consulté sur ce choix, 
car il lui importait essentiallement qu'une fonction aussi 
considérable ne fut pas donnée sans son consentement. Son 
irritation fut,. d'ailleurs, de courte durée. A peine eut-il ma- 
nifesté son mécontentement, dans le seul but, on peut le 
croire , de réserver ses droits et de sauvegarder son auto- 
rité, que la colère fit place à la satisfaction, la sévérité à 
l'indulgence. Cependant, Suger avait continué sa route vers 
Paris, tout en se faisant précéder de messagers qui devaient 
le tenir -au courant des dispositions du roi. Avant même 
d'arriver à Lyon , il apprit l'élargissement de ses religieux. 
Quelques jours après, le 10 mars 1123, il faisait son 
entrée à Saint-Denis, et trouvait sur le seuil de l'abbaye 
qu'il était appelé à gouverner, le roi lui-même, qui l'atten- 
dait au milieu d'un grand nombre de seigneurs et de pré- 
lats. A cette époque de sa vie, Suger était encore simple 
diacre. Le lendemain de son arrivée, il fut ordonné prêtre 
par l'évêque de Sentis. Puis, le jour suivant, en présence du 
roi, de toute la cour et d'une foule immense, pendant que 
les chants des religieux se mêlaient au son des cloches de 
l'abbaye sonnant à toutes volées, l'archevêque de Bourges 
bénit solennellement le nouvel abbé de Saint-Denis. 

IX. 

Le concile de Reims, dans lequel le pape Calixte II régla 
la question des investitures à la satisfaction de Louis le Gros, 



SUGER. 21 

avait été marqué par une circonstance dont les suites failli- 
rent devenir funestes à la France. L'empereur d'Allemagne, 
Henri V, avait dû assister à ce concile. Au dernier instant, 
il hésita et refusa de s'y rendre. Malgré les instances du roi 
et de Suger, le pape lança les foudres de l'Église contre 
l'empereur. Au moment où l'excommunication fut pronon- 
cée, ti'ois mille cierges qui éclairaient la cathédrale de 
Reims s'éteignirent , image matérielle des ténèbres aux- 
quelles l'esprit de Henri V allait être livré. Suger aurait 
voulu prévenir cette extrémité, dont il redoutait les consé 
quences pour la France. Les événements ne lui donnèrent 
que trop raison. On sut, à quelque temps de là, que, furieux 
d'avoir été excommunié sur les terres de Louis le Gros, 
l'empereur levait une armée nombreuse, composée de Lor- 
rains, d'Allemands, de Bavarois, de Souabes et de Saxons, 
à la tête de laquelle il se proposait d'envahir et de démem- 
brer la France, de concert avec le roi Henri d'Angleterre, 
dont il avait épousé la fdle. A cette nouvelle, le roi fit un 
appel à tous ses barons, et tous y répondirent avec empres- 
sement. 11 en fut de même des gens des villes et des cam- 
pagnes. De tous les côtés, des nmltitudes armées, qu'animait 
un noble enthousiasme contre les barbares, accouraient 
sous les drapeaux des comtes et des barons. Le cri d'alarme 
jeté par Louis le Gros avait fait vibrer avec force la fibre na- 
tionale. Écoutons Suger lui-même : « De ceux de Reims et 
de Chàlons, qui sont plus de soixante mille, tant fantassins 
que cavaliers, on forma le premier corps ; les gens de Sois- 
sons et de Laon, non moins nombreux, composèrent le 
second; au troisième, étaient les Orléanais, les Parisiens, 
ceux d'Étampes et la nombreuse armée du bienheureux 
saint Denis, si dévouée à la couronne. Le roi, plein d'es- 
poir dans l'aide de son saint protecteur, arrêta de se mettre 
lui-même à la tête de cette troupe. — C'est avec ceux-ci, 
dit-il , que je combattrai courageusement et sûrement. 



22 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Outre que j'y serai protégé par le saint mon seigneur, j'y 
trouve ceux de mes compatriotes qui m'ont élevé avec une 
amitié particulière, et qui, j'en ai la certitude, me seconde- 
ront vivant ou me rapporteront mort, et sauveront mon 
corps. » 

Thibaut, comte du palais, Hugues de Troyes, le duc de 
Bourgogne, le comte de Nevers, Raoul de Vermandois, le 
comte de Flandre, le duc d'Aquitaine, les comtes de Bre- 
tagne et d'Angers formèrent les autres divisions. Ainsi, 
dans les grands dangers publics, quand surtout la national 
lité de la France était menacée, oublieux de leur ambition, 
tous les grands vassaux se pressaient instinctivement autour 
de la couronne pour la défendre contre l'agression étran- 
gère. Lorsque l'armée royale fut réunie, elle se dirigea du 
côté de Reims, que l'empereur avait juré de détruire. Mais, 
inquiet pour lui-même, celui-ci, loin de songer à conquérir 
la France, ne pensait déjtà plus qu'à se défendre. On sut 
bientôt qu'il avait renoncé à ses projets et que son armée 
était dispersée. Humilié , honteux de l'échec moral qu'il 
s'était attiré, il mourut, dans l'année même de sa tentative, 
vérifiant ainsi cette croyance populaire au douzième siècle, 
et mentionnée à cette occasion même par Suger, que qui- 
conque, noble ou non noble, dont la révolte aurait, en trou-« 
blant l'État ou l'Église, forcé de déplacer les reliques des 
saints, ne vivrait pas l'espace d'un an. 

X. 

Dans l'année même de sa nomination aux fonctions 
d'abbé de Saint-Denis, Suger était allé à Rome pour as^ 
sister au concile général de Latran. A peine de retour, la 
guerre contre l'Allemagne avait éclaté, et il avait pris, sous 
les ordres du roi , le commandement des milices levées par 
l'abbaye de Saint-Denis. On venait d'apprendre que l'em-» 



SUGER. 25 

pereiir d'Allemagne refusait le combat, et tout danger était 
par conséquent passé quand Suger reçut du pape Calixte II, 
qui voulait , disait-il , l'élever aux plus hautes dignités ec- 
clésiastiques, une invitation \)ressante de se rendre de nou- 
veau à Rome. Suger se mit en route avec Tagrémenl du roi. 
Arrivé à Lucques, il apprit la mort du pape et reprit aussitôt 
le chemin de Paris. Chargé, presque immédiatement, d'aller 
représenter la France à la diète électorale de M ayence, réu- 
nie pour élire un empereur, il y déploya un faste vraiment 
royal. Un neveu de Henri V prétendait être nommé à l'em- 
pire. Suger parvint à empêcher cette nomination , qui eût 
été contraire à la politique de la France. Ainsi, grâce à son 
iiabileté et à sa connaissance des hommes , toutes les af- 
faires auxquelles il se trouvait mêlé réussissaient selon ses 
désirs. 

Il lui restait pourtant une victoire à remporter, mais 
c'était la plus diflicile de toutes, car il s'agissait pour lui 
de se vaincre lui-même, c'est-à-dire de réformer la vie fas- 
tueuse et mondaine qu'il menait. Un relâchement presque 
général s'était, on l'a vu plus haut, introduit à cette époque 
dans les mœurs du clergé. Entraîné par l'exemple , Suger 
avait payé son tribut aux faiblesses du temps. Or, plus sa 
renommée de savoir était grande et sa position élevée, pluo 
l'influence de son exemple pouvait être heureuse ou fu- 
neste. Cependant , depuis qu'il avait été nommé abbé 
de Saint-Denis , il s'abandonnait à toutes les délices de la 
vie des cours. Son abbaye était devenue un lieu de fêtes et 
de plaisirs. Les chasses, les longs festins, les conversations 
frivoles, remphssaient tout le temps qui n'était pas impé- 
rieusement réclame par les affaires. Souvent on rencontrait 
Suger revêtu , non du froc de moine, mais de l'habit mili- 
taire , et suivi d'une escorte de cinquante à soixante cava- 
liers. Le grand moraliste et réformateur du siècle , saint 
Bernard, tonnait de toute la force de son éloquence contre 



24 PORTRAITS HISTORIQUES. 

ces habitudes mondaines. « 11 s'est élevé de nos jours dans 
l'Église, écrivit-il à Suger lui-même, deux abus inouïs et 
détestables : le premier, souffrez que je vous le dise , cher 
Suger , c'est cette vie insolente et fastueuse que vous avez 
menée : le second, c'est la réunion d'un état séculier à l'état 
ecclésiastique, comme le fait Etienne de Gaslonde, qui, ec- 
clésiastique , diacre et bénéficier , est grand-maitre de la 
maison du roi et connétable. Comment faire marcher ces 
deux choses-là? » Un chroniqueur du douzième siècle, Guil- 
laume de Nangis , disait aussi , en parlant de l'abbaye de 
Saint-Denis à la même époque : « La règle était telle- 
ment tombée en désuétude dans ce monastère, qu'il n'y 
avait pas alors une ombre de religion. » On faisait re- 
marquer, en outre, que le cloître était toujours encombré 
de soldats et de plaideurs; que, contrairement à la règle, 
l'accès en était libre aux femmes et aux gens du monde ; 
qu'on y entendait fréquemment la voix des jeunes garçons 
et des jeunes filles; et enfin, qu'on y rendait bien à César 
ce qui était à César , mais qu'on n'y rendait pas à Dieu ce 
qui était à Dieu. 

C'est dans ce relâchement de mœurs que vivait Suger 
depuis plusieurs années. Des avertissements de diverse na- 
ture l'aidèrent, par bonheur, à sortir de cet état. Un jour, 
il accompagnait le roi dans une expédition contre le comte 
d'Auvergne. Atteint, dans la mêlée, d'un coup violent, il 
raconte lui-même que, sans la solidité de son armure, il 
aurait été frappé mortellement , et que le péril qu'il avait 
couru laissa dans son esprit le germe de pensées sérieuses 
sur le néant de la vie. Peu de temps après, l'assassinat de 
Charles le Bon, comte de Flandre, dont il était l'ami, ajouta 
à ces graves dispositions. Vers le même temps , il apprit 
que l'abbé de Cluny , Ponce , qui avait été excommunié , à 
cause du dérèglement de sa vie , et incarcéré dans Rome 
même , par les ordres du pape , contre lequel il s'était ré- 



SLGER. 



25 



volté, était mort au bout de peu de jours dans sa prison. 
Enfin , un abbé du Mont-Cassin , Orderise , qui avait fait à 
Suger , lors de son dernier voyage à Rome , une réception 
des pUis magnifiques, et avec lequel il s'était lié d'une vive 
amitié , fut également déposé, dans la même année , pour 
les mêmes motifs que l'abbé de Cluny. 

Suger , cela résulte de nombreux passages de sa Vie de 
Louis le Gros, croyait, avec son siècle, aux songes, aux 
pressentiments , aux avertissements surnaturels. Cette suc- 
cession d'événements fit sur lui une impression profonde. 
11 crut à un avis du ciel , et réforma complètement sa vie, 
afin d'avoir le droit de réformer celle de ses religieux. C'était 
en 1127. A partir de cette époque, l'abbaye de Saint-Denis 
prit une fate nouvelle. Les hommes d'armes, les plaideurs, 
les femmes et les seigneurs de la cour ne troublèrent plus 
le silence de ses voûtes. On a la preuve de ces heureux chan- 
gements par une lettre que saint Bernard , à qui le mérite 
en revenait en partie, écrivit peu de temps après à Suger 
lui-même. « On publie, lui disait-il le cœur plein d'une 
douce joie, une nouvelle édifiante. On fait partout votre 
éloge , et les personnes pieuses en témoignent partout leur 
satisfaction. Ceux mêmes à qui votre nom était inconnu ne 
peuvent apprendre ce que vous êtes et ce que vous étiez 
sans admirer les effets de la grâce et sans bénir son auteur. 
Ce qui nous comble de joie , c'est que vous ayez poussé le 
zèle jusqu'à communiquer à vos religieux les sentiments 
que Dieu a mis en vous. Vertueux abbé, qui vous a donc 
inspiré tant de perfection ? Je souhaitais, je vous l'avoue, 
mais je n'espérais pas entendre dire de vous de si grandes 
choses. Non content d'avoir apaisé nos murmures, en remé- 
diant aux désordres, vous avez mérité nos applaudissements. 
Aujourd'hui , dans Saint-Denis , l'on est tout absorbé dans 
la contemplation de Dieu ; on s'y applique à garder la chas- 
teté, à faire fleurir la discipline, à se nourrir de lectures 

2 



26 PORTRAITS HISTORIQUES. 

spirituelles. Un silence continuel, un recueillement profond, 
y élèvent les âmes vers Dieu, et les doux chants des hymnes 
et des psaumes y délassent des rigueurs de rabstinence et 
des pénibles exercices de la vie religieuse. » 

XI. 

Loin de perdre, par reffet de sa conversion, l'influence 
qu'il avait jusqu'alors exercée sur les affaires temporelles 
du royaume, Suger la vit, au contraire, grandir de jour en 
jour, depuis cette époque. Louis le Gros avait toujours té- 
moigné des sentiments religieux très-vifs. Il avait môme , 
d'après ce que raconte Suger, formé le vœu, lorsque sa 
mission de rendre à l'autorité royale son ancien prestige 
serait accomplie, de finir ses jours à Saint-Denis, dans l'ab- 
baye où il avait été élevé. A mesure qu'il avançait dans la 
vie, ce projet le préoccupait davantage. Lorsqu'il vit Suger 
ainsi maître de lui, s'isolant de la cour, fuyant les honneurs, 
l'ostentation , le luxe , et menant , au milieu des nécessités 
de ses fonctions, la vie d'un anachorète, son estime et son 
affection pour lui ne firent que s'accroître. Le conseil d'une 
haute prudence que, vers le même temps, Suger donna au 
roi de faire sacrer son fils , afin d'éviter l'hésitation et l'ir- 
résolution ordinaire des esprits dans la transition d'un 
règne à un autre, ce conseil, que des tentatives nouvelles 
de révolte justifièrent peu après, ne fit qu'ajouter à l'au- 
torité déjà si grande de l'abbé de Saint-Denis. On en vit 
bientôt une preuve éclatante. Depuis près de trois siècles, 
le monastère d'Argenteuil et les terres qui en dépendaient 
avaient été détachés de l'abbaye de Saint-Denis et donnés 
par Charlemagne à l'une de ses filles. Celle-ci y avait fondé 
une abbaye qui fut, plus tard, soumise à la règle de saint 
Benoît, et dans laquelle, avec le temps, les mœurs étaient, 
au témoignage de Suger, devenues, comme dans beaucoup ^ 



SUGER. 27 

d'àulres couvents, fort relâchées. « Ce monastère, dit en effet 
Suger dans sa Vie de Louis le Gros, était décrié dans l'opi- 
nion par la mauvaise conduite et la honteuse irrégularité des 
religieuses. » Cette acccusation était-elle bien fondée? A la 
vérité, la célèbre Héloïse s'était depuis quelque temps reti- 
rée au monastère d'Argenteuil , et c'est elle sans doute que 
Suger a voulu principalement désigner. 

Dans son ardeur de réformation , obéissant peut-être 
aussi , on lui en a fait le reproche , à des préoccupations 
plus matérielles, Suger profita de la faveur dont il jouissait 
pour faire rendre à son abbaye le monastère d'Argenteuil 
et ses dépendances. Dépossédées de leur asile, les religieuses 
d'Argenteuil se retirèrent avec Héloïse au couvent du Para- 
clct, qu'Abélard leur céda. Déjà, quelques années aupara- 
vant, Suger avait pris , contre Abélard lui-même , une me- 
sure rigoureuse. Le grand controversiste du douzième siècle 
était alors religieux à Saint-Denis. Jeté dans les prisons de 
l'abbaye pour avoir soutenu, ce qui a été reconnu vrai de- 
puis, que les reliques conservées dans l'église de Saint-Denis 
n'étaient pas. celles de Denis l'Aréopagite, il était parvenu à 
s'échapper ; mais il demandait la permission de sui\Te les 
règles de son ordre dans un autre couvent. Suger, qui ve- 
nait d'être nommé abl)é, s'y opposait. Les amis d' Abélard 
obtinrent que la cause fût soumise au roi lui-même, en 
présence de ses conseillers. Suger s'était flatté de venir 
facilement à bout de cette opposition. L'honneur de son 
abbaye lui paraissait-il commander qu'il ne fut pas établi, 
par une décision souveraine, dont le retentissement devait 
être immense, qu'un homme aussi populaire qu'Abélard 
n'avait pas pu vivre à Saint-Denis? Dans tous les cas, son 
espoir fut trompé. Le roi donna tort à l'abbé contre son 
inférieur. Celui-ci fut autorisé à choisir le lieu de son sé- 
jour, tout en restant, d'ailleurs, moine de l'ordre de saint 
Benoît. Froissé de la solution qu'avait reçue cette question. 



28 , PORTRAIT^ HISTORIQUES. 

dans laquelle son amour-propre était engagé, Suger était, 
dit-on, parti immédiatement pour Rome, où se tenait alors 
le concile de Latran. 



XII. 



La France achevait , vers cette époque , de traverser les 
deux siècles qu'on a justement , par une image énergique, 
qualifiés les siècles de fer de la monarchie. Grâce à la fai- 
blesse et à l'impéritie des successeurs de Charlemagne, les 
grands vassaux de la couronne avaient acquis, après lui, 
une influence qui, bienfaisante sur quelques points, s'était, 
sur beaucoup d'autres, traduite par des actes d'oppression 
et des abus d'autorité odieux. De son côté, en acceptant la 
couronne de la main des grands vassaux, Hugues Capet 
avait mis la royauté sous leur tutelle, et Dieu sait s'ils en 
abusèrent. Heureusement, l'action salutaire du clergé avait 
fait contre-poids à celle des comtes et barons. Pendant ces 
deux siècles funestes, le clergé, faisant cause commune 
avec la royauté et lui servant souvent de rempart, avait 
généreusement protégé les faibles et soulagé, par l'aumône, 
bien des misères. On a vu quels avaient été les efforts de 
Louis le Gros pour reconstituer la puissance royale, si 
amoindrie lors de son avènement, et comment sa valeur, 
indomptable, persévérante, avait été couronnée de succès. 
En même temps, et parallèlement pour ainsi dire, il s'opé- 
rait dans la société un autre travail qui semblait d'abord 
devoir être funeste à la royauté, et qui finit par lui devenir 
utile. Excités, vers la fin du onzième siècle, par ce qu'ils 
avaient appris de l'organisation d'un grand nombre de villes 
du midi , les habitants de quelques villes du nord sollici- 
tèrent de leurs seigneurs, ecclésiastiques ou laïques, ce 
que, dans le langage du temps, on appela une Commune, 
Les bourgeois de Cambrai avaient ouvert la marche ; ceux 



SLGER. 29 

de Saint-Quentin, de Beauvais, de Laon, de Montdidier, 
de Soissons, de Sens, d'Amiens, les suivirent. On sait, 
d'ailleurs , au prix de quels sacrifices de sang et d'argent 
les chartes communales furent arrachées aux seigneurs. 
L'histoire des bourgeois , nos aïeux , qui demandaient , 
non point des droits politiques, mais seulement « la liberté 
d'aller d'un lieu à un autre, de vendre et d'acheter, 
d'être maîtres chez eux, et de laisser leur bien à leurs en- 
fants ' ; » cette histoire, pleine de luttes héroïques, de vicis- 
situdes et de péripéties émouvantes, est aujourd'hui bien 
connue. Dans ce mouvement des esprits, le rôle de Louis le 
Gros, et il le remplit à merseille, fut de combattre la puis- 
sance féodale par tous les moyens, soit à main armée, soit, 
dans les villes où l'autorité royale pouvait être tenue en 
échec par celle des barons ou des évêques , en octroyant à 
ces villes des constitutions communales. Sous ce rapport, 
les violences et l'avidité insatiable des seigneurs lui vmrent 
merveilleusement en aide. Déjà, sous Philippe 1", un sen- 
timent d'indignation et de colère commençait à circuler, 
dans les populations, contre leurs oppresseurs. Vers le mi- 
lieu du douzième siècle, l'auteur d'un roman célèbre, Robert 
Wace, formula comme il suit les plaintes que proféraient, 
sans doute depuis longtemps, les serfs des campagnes et les 
gens des villes : 

« 

Nus sûmes homes cum il sunt; 
Tex membres avunt cum il unt; 
Ne nus faut cuer sulement*. 

Quoi qu'il en soit , le mouvement communal s'étendait 
de proche en proche, non, il est vrai, sans rencontrer de 

* Lettres sur l'Histoire de France , par M. Au£uslin Thierry , 
lettres xiv et suiv. 

* Nous sommes des hommes comme eux ; 

2. 



50 PORTRAITS HISTORIQUES. 

vives résistances et d'ardentes colères parmi ceux dont il 
diminuait les revenus ou l'autorité. « Commune , dit un 
abbé du douzième siècle, est un- mot nouveau et détestable, 
et voici ce qu'on entend par ce mot : les gens taillables ne 
payent plus qu'une fois l'an à leur seigneur la taxe qu'ils 
lui doivent. S'ils commettent quelque délit, ils en sont 
quittes pour une amende légalement fixée; et quant aux 
levées d'argent qu'on a coutume d'infliger aux serfs , ils en 
sont entièrement exempts '. » 

Cette opposition n'était pas de nature à arrêter Louis le 
Gros. Ce qui lui importait avant tout, c'était d'affaiblir les 
seigneurs, et rien ne le servait mieux que la formation, au- 
près d'eux , d'un pouvoir rival et toujours présent. Indé- 
pendamment des constitutions qu'il donna à plusieurs com- 
munes importantes , il accorda à un grand nombre de vil- 
lages de l'Orléanais et du Gâtinais des chartes qui exemp* 
talent de la taille , de la corvée , des péages , des droits de 
gîte, etc. La ville d'Orléans était sujette au droit de main- 
morte ; Louis le Gros abolit en partie ce droit inique , vio- 
lation manifeste des lois naturelles, et il en fit, en outre, 
la remise complète aux villes de Roye , de Saint-Quentin , 
de Laon et de Soissons. De son côté, Suger avait, en 1125, 
Concédé la même grâce à la ville et à la campagne de 
Saint-Denis. Vingt ans plus tard , ayant voulu fonder un 
village dans un lieu auquel il donna le nom de Villeneuve- 
Saint'Denis , Suger accorda à chaque colon un arpent un 
quart de terre, moyennant une rente de quatre écus douze 

Nous sommes faits comme eux ; 

Il ne nous manque que du courage... 

(Wace, le Roman de Rou, cité par M. Aug. Thierry; Introduction 
à l'histoire du tiers état,i>. 23.) 

^ Guibertus abbas, de vitâ sud, etc., cité par M. Thierry, Lettres 
sur l'Histoire de France, p. 277. 



SLGER* Si 

deniers, avec exemption de toute espèce de taille. La 
charte de concession portait , en outre , que les colons de 
Villeneuve ne seraient astreints au service militaire que sur 
Tordre de l'abbaye et sous sa bannière , et que ni un vassal 
de l'abbaye, ni un prince, ni le roi lui-même ^ n'auraient le 
droit de le leur imposer ' . 

Ainsi, tout en cherchant à rostroindrc Timportance de la 
féodalité seigneuriale, la couronne constituait, à son détri- 
ment, par l'octroi de constitutions modelées en quelque 
sorte sur les constitutions républicaines de l'antiquité, une 
véritable féodalité commimale. Il était évident d'ailleurs, 
la suite le prouva bien , que ce nouveau pouvoir n'aurait 
pas les inconvénients de celui qu'il était destiné à contre- 
balancer. Les germes de dissolution qu'il portait dans son 
sein devaient suffire pour en délivrer sans efforts la royauté 
dans un temps peu éloigné. 

XIIL 

Cependant , ni l'âge , ni l'altération de sa santé , ni des 
blessures gagnées sur les champs de bataille où s'était pas- 
sée une partie de sa vie , n'avaient pu ralentir l'ardeur de 
Louis le Gros. En vain l'épuisement de ses forces et une 
obésité excessive lui commandaient le repos. « Se commet- 
tait-il dans le royaume, dit Suger, quelque chose qui portât 
atteinte à la majesté royale , il ne pouvait supporter l'idée 
de n'en pas tirer vengeance. » Si parfois la maladie le for- 
çait de rester inactif, il s'indignait contre notre misérable 
nature , à laquelle , disait-il , savoir et pouvoir étaient à 
peine , ou plutôt n'étaient jamais permis. Déjà âgé d'envi- 
ron soixante ans , il marchait encore en personne contre 
ses ennemis , tenait tête au roi d'Angleterre , et brûlait ou 
rasait, sans pitié, les châteaux des seigneurs qui oppri- 

* L'abbé Suger, par M. Combes; pièces justificatives, p. 318. 



52 PORTRAITS HISTORIQUES. 

maient leurs vassaux ou qui refusaient de se soumettre à 
SCS décisions. Dans les premiers mois de 1137, il revenait 
d'une expédition contre le seigneur du château de Saint- 
Briçon-sur-la-Loire , lorsqu'il tomba gravement malade en 
route. 11 s'arrêta au château de Montrichard et se confessa 
humblement devant tous les siens. Tout à coup, on le vit 
se lever , et malgré son extrême faiblesse , aller au-devant 
du prêtre qui lui apportait le viatique. 11 se passa en ce 
moment une scène d'une grandeur vraiment biblique. Pâle, 
défait, amaigri par la violence du mal , Louis le Gros ab- 
diqua , en présence de nombreux assistants, le gouverne- 
ment de l'État, en s'accusant de l'avoir mal administré, 
remit à son fds l'anneau royal, et lui fit promettre, sous 
serment , de protéger l'Église, les pauvres et les orphelins. 
Puis, il distribua aux indigents et aux églises de l'or, de 
l'argent, des vases de prix, tout son mobilier, ainsi que ses 
manteaux et ses habits. Sa chapelle se composait, entre 
autres objets, d'un livre d'évangiles enrichi d'or et de pierres 
d'une grande valeur, d'un encensoir d'or pesant quarante 
onces, de candélabres d'or qui en pesaient cent soixante, 
d'un calice d'or resplendissant de pierres précieuses, de dix 
chappes d'une riche étoffe, d'une magnifique hyacinthe qui 
lui venait de son aïeule Anne, fille du roi des Russes. Louis 
le Gros remit tous ces trésors à Suger, en le chargeant de 
les déposer auprès des reliques de son abbaye. Ainsi allégé 
des choses et des soucis de ce monde, il s'agenouilla hum- 
blement devant l'hostie consacrée, et confessa Dieu à haute 
voix, avec l'accent et les paroles de la conviction la plus 
profonde. Un peu soulagé, à partir de ce moment, il revint 
dans sa chambre, et, rejetant tout le luxe de la grandeur, 
s'étendit sur un simple lit de toile. Suger était auprès de 
lui et ne pouvait retenir ses larmes. «Ne pleurj? pas sur moi, 
très-cher ami, lui dit Louis le Gros en l'apercevant, mais 
triomphe et réjouis-toi de ce que la miséricorde de Dieu 



SL'GER. o5 

m'a donné, comme lu le vois, los moyens de me préparer à 
me présenter devant lui. » Le mal dont il était atteint s'é- 
lant un peu calmé, le roi se rendit à Saint-Denis, au 
milieu d'un immense concours de peuple, pour y remer- 
cier Dieu. Vers le même temps, des députés du duc d'Aqui- 
taine vinrent, pour se conformer à un ordre de leur maître, 
offrir la main de sa fille et la Guyenne au fds de Louis le 
Gros. Ainsi, au moment de mourir, celui-ci voyait sa poli- 
tique et les efforts de toute sa vie couronnés par l'événement 
le plus fait pour satisfaire son grand cœur et son dévoue- 
ment à la France. Noble récompense bien due à sa persévé- 
rance et à son courage! Louis le Gros accepta avec em- 
pressement l'offre (pii lui était faite , et chargea Suger 
d'accompagner le jeune prince en Guyenne. Thibaut, comte 
du palais, Raoul, comte de Vermandois, cousin du roi, et 
plus de cinq cents seigneurs composèrent l'escorte dii 
prince. Quant au vieux roi, il était resté à Paris, toujours en 
proie à son mal. Les chaleurs de l'été, plus violentes que de 
coutume, l'aggravèrent encore. Bientôt il comprit lui-même 
que sa dernière heure était arrivée. Il aurait voulu se faire 
transporter à Saint-Denis et y mourir, mais cela même était 
devenu impossible. Le 1" août 1137, c'est Suger lui-même 
qui le raconte, ce roi, qui, suivant la remarque de ses con- 
temporains, avait passé sa vie à cheval pour reconstituer le 
pouvoir amoindri et avili que lui avait légué son père, or- 
donna qu'on étendît un tapis par terre, et que, sur ce tapis, 
on jetât des cendres en forme de croix. Cela fait, il renou- 
vela sa confession devant plusieurs évêques, reçut de nou- 
veau le viatique, et , s'étant fait déposer par ses servi- 
teurs sur le tapis qu'ils avaient préparé, il expira. 

XIV. 

La nouvelle de la mort de Louis le Gros arriva à Bor- 



rzfi 



34 PORTRAITS HISTORIQUES. 

dcaiix au milieu des fêtes du mariage de Louis le Jeune 
avec Aliéner. Bien que prévue, en quelque sorte , cette 
mort causa une sensation profonde. Tout malade qu'il était 
depuis quelque temps, Louis le Gros inspirait une frayeur 
salutaire aux barons insubordonnés ou trop avides. Labou- 
reurs et marchands savaient qu'ils avaient en lui un pro- 
tecteur toujours prêt à se porter leur défenseur. Sous son 
règne, la main de justice, ce noble attribut de la royauté^ 
n'était pas demeurée oisive. Aussi le peuple disait-il de lui 
qu'il avait la main longue. Que deviendrait le royaume sous 
un roi de dix-huit ans? Les grands vassaux qui, au moment 
où son père l'avait fait asseoir avec lui sur le trône, s'étaient 
tenus à l'écart, parce que tout ce qui contribuait à fortifier 
l'autorité royale diminuait leur importance, ne profiteraient- 
ils pas de l'inexpérience et de la jeunesse du nouveau roi 
pour faire revivre d'anciennes prétentions? Quoique absorbé 
par sa douleur, Suger vit, avec le rapide coup d'œil de 
l'homme d'État, les nécessités de la situation. 11 conseilla à 
Louis le Jeune de retourner immédiatement à Paris , et , 
cette fois encore, sa voix fut écoutée. Au bout de quelques 
jours, on apprit qu'une révolte avait éclaté à Orléans. Pro- 
fitant de la circonstance d'un nouveau règne et de l'éloi- 
gnement du jeune roi, les bourgeois de cette ville voulurent 
s'organiser en Commune. Mais Orléans relevait directement 
de la Couronne, et la politique de la royauté était de ne fa- 
voriser l'établissement des Communes que dans les villes où 
les comtes et les évêques étaient investis, à condition d'hom- 
mage seulement, du pouvoir temporel. 11 importait, à ce 
point de vue, d'empêcher que le mal ne s'étendît. Louis le 
Jeune accourut donc à Orléans, à la tête de cinq à six cents 
hommes. « Là , disent les Grandes Chroniques de Saint- 
Demjs^ apaisa l'orgueil et la forsennerie d'aucuns musards 
de la cité, qui, pour raison de la Commune, faisoient sem- 
blant de soy rebeller et dresser contre la Couronne ; mais 



SUGER. 55 

moult y en eut qui cher le comparèrent (payèrent) ; car il 
en fit plusieurs mourir et destruire de maie mort, selon le 
fait qu'ils avoient desservi. » 



XV. 



À peu de jours de là, Louis le Jeune et la nouvelle reine 
firent leur entrée dans la capitale, où de nouvelles réjouis- 
sances eurent lieu en l'honneur de leur mariage. Quant à 
Suger, il se retira à Saint-Denis, et il y passa isolé, mais 
non inactif, plusieurs années. Ses regrets, l'austérité de sa 
vie, la dissipation de la nouvelle cour, la faveur même dont 
il avait joui dans l'ancienne, devaient le rendre, et, confor- 
mément au cours ordinaire des choses, l'avaient rendu im- 
portun. La réalisation d'une grande et suhlime idée, préoc- 
cupation exclusive de sa pensée pendant cinq à six ans, 
lui fit sans doute bénir cette défaveur et ce repos. Encore 
simple novice à Saint-Denis, Suger avait souvent, dans ses 
jeux d'enfant, tracé sur le sable des cours les proportions 
qu'il aurait voulu donner à l'église bâtie par Dagobert, 
agi^andie et enrichie par Charlemagne. Suger entreprit de 
continuer l'œuvre du grand roi. Bientôt, de toutes les parties 
du royaume et des royaumes voisins, menuisiers, charpen- 
tiers, sculpteurs, fondeurs, orfèvres et peintres se dirigèrent 
en foule sur Saint-Denis. Animés par le zèle de Suger, les 
populations voisines s'associèrent avec enthousiasme à son 
œuvre. Le 14 juillet 1140, le roi, suivi de toute sa cour et 
d'un grand nombre d'évêques et d'abbés, vint lui-même 
poser la première pierre de l'église- nouvelle, au son des 
trompettes et des instruments. Pendant la cérémonie, au 
moment où l'on chantait ces paroles : « Jérusalem ! tes murs 
et tes remparts seront faits de pierres précieuses ^ » le roi tira 
de ses doigts un anneau d'un grand prix, le jeta au milieu 



56 PORTRAITS HISTORIQUES. 

des fondements de l'église, et eut pour imitateurs tous ceux 
qui l'accompagnaient. Les ouvriers se mirent à l'œuvre. Au 
bout de peu de temps, on vit, à la rapidité merveilleuse 
avec laquelle s'élevaient les tours, les piliers et les arcades 
de la va«te basilique, ce que pouvait la foi dirigée par une 
volonté intelligente et forte. Se multipliant en quelque 
sorte, Suger allait des carrières de Pontoise à la forêt de 
Chevreuse, où il choisissait et faisait couper en sa présence 
même les arbres nécessaires à la charpente de l'immense 
édifice ; il inspirait les orfèvres et dirigeait de ses conseils 
les peintres-verriers. Quatre ans s'étaient à peine écoulés, 
que, grâce à sa direction habile et aux trésors dont il dis- 
posait, l'église était terminée. Un seul homme avait obtenu, 
dans ce court espace de temps , ce que , sur beaucoup 
d'autres points, un siècle entier avait à peine réalisé. Le 
11 juin 1144, le roi, la reine, toute la cour et un grand 
nombre d'évêques assistèrent à l'inauguration de la nou- 
velle église de Saint-Denis. Au nombre des merveilles qu'elle 
contenait, on remarqua un autel de porphyre gris, dans le- 
quel était enchâssée une table d'or, pesant quarante-deux 
marcs, enrichie d'hyacinthes, de rubis, de saphirs, d'éme- 
raudes, de topazes, de perles fines, et de toutes sortes de 
pierres précieuses. Des chandeliers • d'or du poids de vingt 
marcs décoraient le maître-autel, qui était revêtu, sur la 
face regardant le chœur , d'une table d'or , donnée par 
Charles le Chauve. Aux deux côtés de l'autel s'élevaient, sur 
deux colonnes de porphyre, les statues de saint Pierre et de 
saint Paul, de grandeur naturelle et en or fin, don de la 
piété et de la munificence du roi Pépin. Quant à Suger, 
indépendamment de plusieurs tables d'or et d'un grand 
nombre d'autres objets du plus grand prix, il avait fait exé- 
cuter pour le maître-autel un crucifix d'or, du poids de 
quatre-vingts marcs, dont les pieds et les mains étaient atta- 
chés avec de magnifiques rubis taillés en clous. En outre, un 



SUGER. 57 



énorme rubis, cVuno valeur inestimable, figurait la plaie 
que le fer d'une lance avait faite clans le côté du Christ '. 



XVF. 



Les premières années du règne de Louis le Jeune furent 
profondément troublées par la question toujours pendante 
des investitures. Deux élections, celle de l'évêque de Poi- 
tiers, qui fut consacré par rarchevêque de Bordeaux sans la 
sanction royale, et celle de l'archevêque de Bourges, Pierre 
de la Châtre, neveu du pape, qui le nomma de sa propre 
autorité, bien que Louis le Jeune eût déjà approuvé le choix 
d'un autre prélat qu'avait désigné le chapitre, amenèrent, 
entre les deux pouvoirs, un conflit qui remplit le royaume 
de deuil et de ruines. Par malheur, la question religieuse 
se compliqua d'une question territoriale. La reine Aliénor 
avait une sœur, Pétronille de Guyenne, qui devait apporter 
à son mari quelques fiefs situés en Bourgogne. Un des fa- 
voris du roi, Raoul, comte de Vermandois, déjà marié à une 
fille de Thibaut, comte de Champagne et de Blois, désira 
épouser la sœur de la reine. Secondé dans ses vues par 
Louis le Jeune, dans un but tout politique, il répudia sa 
première femme, et obtint de trois évoques qu'ils consa- 
crassent son mariage avec Pétronille de Guyenne. On apprit 
bientôt qu'une bulle du pape avait interdit le roi. 

Or, cette interdiction, qui entraînait la suspension du 
service divin dans tous les lieux où ce prince viendrait à ré- 



* Les richesses de l'église de Saint-Denis furent pillées en partie par 
les Anglais, sous le règne de Charles Yl et de Charles VII. Ce (jui avait 
échappé à ce premier piilage fut, en 15GT, la proie des prolestants, 
qui, pendant les guerres de religion, dévaUsèrent rabhaye et mirent le 
feu à sa riche bibliothèque. {Vie de Sitger. par M. Nettement, p. 152.) 

3 



BB PORTRAITS HISTORIQUES. 

sider, agitait péniblement les populations. De son côté, 
Thibaut avait donné asile à Pierre de la Châtre, et soute- 
nait ses prétentions contre la volonté du roi. Vainement 
saint Bernard et le célèbre abbé de Cluny, Pierre le Véné- 
rable, intervinrent auprès du pape pour obtenir la levée de 
l'interdiction dont il avait frappé Louis le Jeune. L'irrita- 
tion, portée à son comble de part et d'autre, ne permettait 
pas que la voix des médiateurs, même les plus puissants, 
fût encore entendue. Les hostilités continuèrent avec un 
acharnement que l'appât du pillage, offert aux soldats, ne 
faisait qu'ahmenter. Un jour du mois de janvier 1143, le 
bruit se répandit que Louis le Jeune s'étant emparé du châ- 
teau de Vitry, qui appartenait au comte de Champagne, y 
avait mis le feu, que l'incendie ayant gagné la ville de Vitry, 
les habitants, saisis d'épouvante et redoutant tout de la fu- 
reur des soldats du roi , s'étaient réfugiés, au nombre de treize 
cents, dans une église; mais bientôt les flammes s'y étaient 
communiquées, et les treize cents malheureux qui avaient 
cru y trouver un asile, n'ayant pu se sauver, parce que les 
portes avaient été refermées sur eux, avaient été consumés 
par le feu. A cette nouvelle, un immense cri de réprobation 
s'éleva dans toute la chrétienté contre Louis le Jeune, sur 
qui retomba la responsabihté de la faute. Justement indigné 
de ces horreurs, saint Bernard écrivit à Suger une lettre 
véhémente : « Si tout cela se fait malgré vous, lui disait-il, 
il y a de quoi être étonné ; l'étonnement augmente, si c'est 
par vos conseils. Quoi qu'il en soit, tout ce qui s'est fait de 
mal, ce n'est pas à un roi jeune, mais à ses vieux conseillers 
qu'on aura raison de l'imputer. » — « Vous devriez, disait 
saint Bernard dans une autre lettre à Suger, mieux guider 
un enfant qui, cruel dans son innocence, oublie, sans mo- 
tifs, et vos conseils et ses propres projets , dévaste les 
églises, profane les choses sacrées, élève les méchants et 
persécute les bons. » 



StGER. W 

XVIL 

Suger répondit à saint Bernard qu'il n'avait pas conseillé 
la conduite du roi à l'égard du comte de Champagne qu'il 
honorait au contraire cordialement. Il est donc permis de 
croire que, depuis son retour de Guyenne , et à partir du 
jour où il avait commencé la reconstruction de l'église de 
Saint-Denis, son influence sur la direction des affaires 
temporelles du royaume avait été à peu près nulle. L'incen- 
die de Vilry laissa, heureusement, dans l'esprit du roi des 
souvenirs et des regrets profonds. Saisi, à la suite de cette 
•affreuse catastrophe, d'un découragement extrême, il prit, 
pendant quelque temps, en dégoût, les obligations que lui 
imposait la royauté et tomba dans un morne chagrin. Il 
fallut que Suger et saint Bernard lui-même intervinssent 
pour rendre quelque ressort à cette âme abattue tout à la 
fois par le souvenir toujours présent du sac de Vitry et par 
l'excommunication qui pesait sur elle depuis plus de trois 
ans. Un nouveau pape ayant été nommé, l'interdiction fut 
enfin levée et le différend relatif à la nomination de l'arche- 
vêque de Bourges arrangé, au moyen d'un compromis. La 
consécration de la nouvelle église de Saint-Denis détermina, 
dans l'esprit du jeune roi, un redoublement de ferveur reli- 
gieuse qui se traduisit par le don qu'il fît à la royale abbaye 
de droits et revenus dont la couronne jouissait dans plu- 
sieurs localités. Sur ces entrefaites, une croisade nouvelle 
fut prêchée en France et elle y excita un grand enthousiasme. 
Suivant quelques historiens, le frère aîné du roi, mort d'une 
chute de cheval avant de monter sur le trône, avait fait vœu 
d'aller en terre sainte ; Louis se fît un point d'honneur de 
tenir ce vœu. Un jour, à Vézelay, sous l'impression de l'é- 
loquence de saint Bernard, qui, placé sur le versant d'une 
colline, avait électrisé du feu de son regard et de sa parole 
des populations immenses, Louis le Jeune reçut, genou eh 



40 PORTRAITS HISTORIQUES. 

terre, la croix symbolique, et fît serment de conduire lui- 
même contre les infidèles ceux qui suivraient sa bannière. 
Tout en approuvant le mouvement qui remuait l'Europe 
d'un bout à l'autre, Suger blâma l'intention que le roi avait 
annoncée d'aller lui-même en Orient. Il écrivit même au 
pape et à saint Bernard pour les supplier de se joindre à lui 
dans le but d'empêcher le roi de se croiser. Avec un sens 
profond, il leur faisait observer que, pendant la première 
croisade, l'absence des hauts barons avait été très-utile à la 
royauté, et que l'absence du roi pourrait bien avoir un eflet 
tout contraire. Suger ajoutait que le principe de l'hérédité 
de la couronne n'était pas encore assez bien établi pour que 
le roi, qui n'avait alors qu'une fdle , commît l'imprudence 
de s'exposer aux chances d'une expédition lointaine. La 
réponse ne pouvait être douteuse. Le seul engagement que 
prit le pape, dans une lettre qu'il adressa à Suger, au mois 
d'avril 1146, fut de promettre son concours pour maintenir 
l'autorité du roi contre les attaques dont elle pourrait être 
l'objet pendant son absence. L'assemblée de Vézelay avait 
eu lieu peu de temps après. Au mois de février suivant, un 
parlement convoqué à Étampes et composé des barons , 
évêques et archevêques du royaume, nomma deux régents, 
Suger et le comte de Ne vers. Celui-ci s'étant récusé pour 
s'enfermer dans un couvent, le roi adjoignit à Suger l'ar- 
chevêque de Reims, à titre de conseil, et le comte de Ver- 
mandois, pour le cas où le recours aux armes devien- 
drait inévitable. Dans la même année , à la Pentecôte, le 
roi reçut des mains de Suger l'oriflamme , et de celles 
du pape Eugène, qui s'était rendu en France, la pane- 
tière et le bourdon, signes distinctifs de la croisade. Le 
lendemain, escorté d'un nombreux et brillant cortège de 
barons et de seigneurs, parmi lesquels on remarquait Ro- 
bert, comte de Dreux, son frère, les comtes de Toulouse, de 
Champagne, de Flandre, de Soissons, Hugues de Lusignan, 



SUGER. 41 

Guillaume de Courtenay , Enguerrand de Coucy , et les 
évêques de Noyon, de Langres, d'Arras, de Lisieux, Louis le 
Jeune prit la route de la frontière. La reine Aliénor l'avait 
devancé, suivie d'un grand nombre déjeunes femmes qui, 
séduites par les récits merveilleux que les trouvères leur 
avaient faits de l'Orient , s'étaient jointes à elle. On sa- 
vait et l'on répétait, avec des paroles de raillerie, que, ix)ur 
piquer d'honneur quelques barons qui avaient témoigné 
l'intention de ne pas aller en Palestine, la reine leur avait 
envoyé des quenouilles. On se figure le nombre prodi- 
gieux de barons et de seigneurs qui accompagnèrent le roi. 
Quant aux masses, saint Bernard les avait si profondément 
enthousiasmées et remuées, qu'il put, en toute vérité, écrire 
au pape, en retournant d'Allemagne où il était allé prêcher 
la croisade : « J'ai fait autant de veuves et d'orphelins en 
Allemagne qu'en France. » 

XVllL 

Le mouvement qui emportait la France et l'Europe vers 
l'Orient sur les ailes de la foi et de l'enthousiasme avait-il 
donc ce caractère de folie qu'un siècle sceptique lui a re- 
proché? L'extrait suivant d'un éloge de saint Louis, écrit 
au milieu du dix-huitième siècle, répond péremptoirement 
à ce blâme, et, tout en résumant à merveille l'esprit des 
croisades, fait voir en quelque sorte le souffle qui les inspira : 

« Transporter au delà des mers des vassaux rebelles et 
factieux, et par là rendre le calme à l'État; tourner contre 
les barbares la fureur de ces lions indomptés qui déchiraient 
la patrie, et par là laisser reposer les peuples; occuper leurs 
armes contre un ennemi éloigné afin qu'ils ne les tournas- 
sent pas contre leurs rois, et, par là, affermir le trône; par 
les guerres étrangères étouffer les intestines : voilà la poli- 
tique des croisades. 



42 PORTRAITS HISTORIQUES. 

<i Gombattre un peuple féroce qui avait pour article de 
foi d'exterminer les chrétiens ; qui avait porté ses ravages 
en Espagne, en Portugal , en Allemagne et jusque dans la 
France; qui préparait des fers à toute la chrétienté si la 
religion n'eût réuni les princes chrétiens contre ces rapides 
conquérants, et , par les croisades, délivré l'Asie et rassuré 
l'Europe : en voihà la justice. 

« Osons donc une fois braver le préjugé et nous présenter 
ces guerres saintes aussi heureuses qu'elles auraient pu 
l'être. L'Asie ne serait point la proie des barbares; la loi de 
l'Évangile aurait fait des mœurs et des hommes là où la loi 
d'un imposteur n'a produit que des mœurs honteuses pour 
l'humanité. L'Europe, l'Asie, l'Afrique ne seraient, pour 
ainsi dire, qu'un peuple et une religion; la mer serait sans 
pirates, le commerce sans obstacles, le nom de chrétien sans 
ennemis ; des milliers de malheureux , nos frères et nos com- 
patriotes, ne gémiraient point, à la honte des nations, sous 
les fers des infidèles, et , en voyant le monde affranchi de la 
tyrannie ottomane, au lieu de dire : Quelle folie que les 
croisades! on s'écrierait : Quel malheur pour l'humanité 
que les croisades n'aient pas réussi l en voilà l'apologie '. » 

De son côté, un écrivain contemporain, un étranger qui 
a écrit l'histoire de la monarchie française avec toutes les 
passions du républicain et du protestant, M. de Sismondi, 
qu'on ne saurait soupçonner de partialité à l'égard de la 
royauté et du catholicisme, a exposé comme il suit les résul- 
tats politiques de la croisade que commanda Louis le Jeune : 

« Tous ces comtes et ces barons qui, en France, s'occu- 
paient sans cesse à se tenir en garde contre l'autorité royale, 
mettaient, au contraire, au milieu des étrangers, leur or- 
gueil à faire briller la puissance du roi auquel ils obéissaient. 

» 

* Éloge de saint Louis, par l'abbé Gambacérès, cité dans la Vie de 

SugeVj par M. Nettement, p. 229, note. 



SUGER. 48 

Ils prétendaient que son rang était pleinement égal à celui 
de l'empereur ; ils exagéraient l'étendue de ses domaines, le 
nombre de ses sujets et leur soumission à son autorité ; ils 
en donnaient eux-mêmes des preuves en lui obéissant comme 
à un chef d'arrftée; en sorte que ce pèlerinage contribua 
pins que de longs combats domestiques à relever la dignité 
de la couronne de France '. » 



XIX. 



Dans la première lettre qu'il lui avait écrite après son 
départ pour la croisade , Louis le Jeune disait à Suger : 
« Toutes choses sont entre vos mains, depuis le jour où 
nous avons confié à votre prudence tout ce qui regarde notre 
royaume, afin que vous vous en occupiez comme de vos 
propres affaires. » La puissance de Suger était donc égale à 
celle du roi lui-même. Il était le représentant de la royauté 
absente. Ses contemporains les plus éminents lui reconnu- 
rent ce caractère. Le comte Raoul de Vermandois, qu'on lui 

* Histoire des Français, t. V, p. 331 . — Je ne voudrais pas paraître 
injuste envers un homme du talent de M. de Sismondij il est bon, ce- 
pendant, que l'on connaisse dans quel esprit et sous l'influence de 
quelles idées il a écrit son histoire. J'en citerai quelques passages pris 
au hasard dans le volume que j'ai sous les yeux. « Quelque avantage 
qu'un peuple puisse trouver, dit M. de Sismondi, à recevoir l'impulsion 
d'un gouvernement éclairé et vigoureux en même temps, l'impuis- 
sance de ses m'aîtres est presque toujours pour lui un avantage, car il 
est bien rare que les forces de leur gouvernement ne soient pas ena- 
ployées à le contenir plutôt qu'à le pousser en avant. La cessation de 
V autorité souveraine, au contraire , jointe à la fermentationde V anar- 
chie, développe le plus souvent toutes les forces individuelles , et 
met en jeu dans la nation des qualités jusqu'alors inconnues , 
des passions auparavant ignorées, une capacité qui, dans un attire 
ordre, n'aurait point trouvé d'emploi; c'e&i ainsi qu'elle commu- 



44 PORTRAITS HISTORIQUES. 

avait adjoint, le nommait son seigneur; l'cvêque d'Orléans, 
saint Bernard, Pierre le Vénérable, le traitaient d'excel- 
lence, d'altesse, de prince; le pape, de vice-roi; l'évêque 
d'Angers, de majesté. Pénétré de la grandeur de sa mission, 
armé, par l'assemblée de barons et d'évêfjues qui l'avait 
désigné au choix du roi , du glaive temporel et du glaive spi- 
rituel , fort surtout de l'appui moral du clergé, Suger com- 
prima, sans engager ni compromettre en aucune manière 
l'autorité royale, toutes les tentatives de révolte ou d'empié- 
tement qui se produisirent. Un jour, le duc de Normandie, 
invité par Suger à venir défendre les intérêts du roi , pré- 
texte une maladie simulée. Suger le menace d'aller le cher- 
cher à la tête d'une armée, s'il ne se rend pas immédiate- 
ment à ses ordres, et le duc de Normandie obéit. De son 
côté, le comte de Vermandois voulait maintenir au seigneur 
de Crécy la tour de Bourges, d'où ce seigneur avait expulsé 
l'archevêque, à la garde duquel le roi l'avait confiée. « Nous 
avons ordonné, écrivit Suger à Baoul de Vermandois, pour 
obéir au vœu de la justice, que l'archevêque rentrât en pos- 

nique au corps politique un esprit de vie et une vigueur dont il ne tarde 
guère à donner des preuves dès qu'il se soumet de nouveau à un gou^ 
vernement régulier. » (T. V, p. GO.) On ne saurait exposer d'une manière 
plus attrayante la théorie des révolutions perpétuelles. Dans le mémo 
volume, p. 250, on lit «qu'au douzième siècle, une proportion assez 
commune de loyauté, d'intelligence et de bonne volonté suffisait, avec 
de la vigueur de corps et quelque courage, pour faire d'un homme 
ordinaire un vionarque très-distingué. » On n'aurait jamais cru que 
si peu de qualités eussent été nécessaires pour reconstituer la royauté 
française en face des envahissements simultanés des papes, des barons 
et des communes. Eu ce qui concerne Suger, M. de Sismondi lui consacre 
à peine quelques lignes. Pour lui, c'est un homme assez vulgaire, au 
style emphatique, qui a la fail)lesse de croire aux songes, aux devins, 
pour tout dire, enfin, un moine. — Le volume de M. de Sismondi dont 
je viens de parler a paru en 1823, 



SLGER. 45 

session de la place; nous ne changerons jamais de résolu- 
tion à ce sujet. Nous avons voulu vous le mander nous- 
mème, en vous transmettant cet ordre par le porteur de 
cette lettre écrite de notre main. » Et le comte de Verman- 
dois obéit à son tour. Peu de temps après le départ du roi , 
une révolte avait éclaté dans le royaume. Les historiens ne 
donnent à ce sujet aucun détail précis. On sait seulement 
que les révoltés, poussés, tout i>orte à le croire, par quel- 
ques barons mécontents, pillaient les églises, gaspillaient le 
bien des pauvres, attaquaient enfin tout ce que soutenait et 
protégeait l'autorité royale. Suger appela à lui en toute hâte 
les hommes d'armes du Limousin, du Berri, du Poitou, de 
la Gascogne, nouvellement réunie à la France, et dissipa 
les insurgés par l'intimidation. Maître d'une force armée 
redoutable, il se garda bien de la dissoudre, et il l'entretint 
pendant plusieurs années aux frais mêmes de son abbaye. 
Vers la même époque, Geoffroy, archevêque de Bordeaux et 
gouverneur de l'Aquitaine, informait Suger que, dans une 
assemblée composée des évêques et de tous les grands de la 
Gascogne qu'il avait réunis, le jour de l'Assomption, à Mont- 
de-Marsan , il avait lu au vicomte de Garbadan des lettres 
d'excommunication lancées contre lui par le pape pour vio- 
lation de diverses terres et seigneuries appartenant au roi. 
Ainsi , Suger s'appuyait tout à la fois, pour maintenir l'ordre 
dans le royaume, sur la force matérielle et sur l'influence 
du pouvoir spirituel. Cependant, bien que l'appui qu'il re- 
cevait de la papauté fût pour lui d'une importance considé- 
rable, il maintenait intactes, dans les élections et les inves- 
titures des évêques, les prérogatives de la royauté. Après la 
mort du pape Innocent II , Louis le .Jeune avait obtenu des 
papes Célestin II et Eugène III que cette question délicate 
serait réglée d'une manière plus conforme à la dignité du 
pouvoir royal. Il avait donc été convenu que la nomination 
aux sièges d'évêque ou d'abbé qui viendraient à vaquer dans 

3. 



46 PORTRAITS HISTORIQUES. 

le royaume n*appartienclrait ni au roi ni au pape, et que les 
élections canoniques seraient maintenues. Toutefois, le roi de 
France conservait, outre le droit de recommander les prélats 
aux chapitres, celui de confirmer leur nomination. Plusieurs 
élections qui furent faites dans le royaume pendant la 
régence de Suger lui fournirent l'occasion de manifester 
l'importance qu'il attachait à l'entier exercice de ce droit. 



XX. 



En même temps, Suger profitait de la double puissance 
dont il était investi pour opérer, dans diverses congréga- 
tions, les réformes qu'il avait introduites et maintenues 
dans l'abbaye de Saint-Denis. La réforme *du chapitre de 
Sainte-Geneviève exigea une fermeté et une persévérance 
qui révélèrent toute la profondeur du mal. Un jour, en pré- 
sence du pape Eugène III et de Louis le Jeune, des reHgieux 
de ce chapitre s'étaient oubliés au point d'arracher aux gens 
du pape un riche tapis sur lequel il avait marché pendant 
l'office, et qui, d'après l'usage, devait leur revenir. Le roi 
s'étant approché pour faire cesser le scandale, les chanoine^ 
de Sainte - Geneviève le frappèrent comme les autres ••. 
« Saint-Père, s'écria le roi, à qui porterai-je plainte des 
outrages que j'ai reçus, et qui me rendra justice? Je recours 
à vous ; punissez-les et vengez-moi. » La punition fut lente 
à venir, car, plusieurs années après, la réforme n'était pas 
encore opérée. Il était réservé à Suger de déjouer les intri- 
gues par lesquelles les chanoines de Sainte-Geneviève tra- 
versèrent les desseins du roi , du pape et de saint Bernard 
lui-même, que le luxe et les habitudes mondaines de cette 
congrégation indignaient. On imposa aux chanoines, malgré 

* Eum^ sicut alios, validis ictibus affecerimt. {Vie de saint Guil- 
laume du Paraclet, dans dom Bouquet, cité par M. Combes, p. 165.) 



6UGER. 47 

la résistance désespérée qu'ils avaient faite à cette mesure, 
un supérieur, l'abbé Odon, choisi dans le couvent de Saint- 
Victor. Malheureusement , les abus reparurent à la mort de 
Suger, et l'abbé Odon, mal soutenu contre l'opposition dont 
il était l'objet, se retira deux ans après, impuissant et dé- 
couragé. La réforme non moins urgente du chapitre de 
Saint-Cornille, à Compiègne, dont Philippe, frère du roi, 
était trésorier, rencontra aussi chez les intéressés et dans la 
reine mère elle-même une opposition formidable. Fort 
d'une bulle du pape, Suger remplaça les chanoines par des 
moines, et nomma un nouvel abbé. A cette nouvelle , les 
chanoines , Philippe en tète , lèvent une petite armée de 
clercs et de laïques, se rendent à Noyon, dont l'évêque leur 
était hostile, l'insultent et pillent son abbaye, ses reliques 
et son trésor. Indignes de ces violences sacrilèges, les bour- 
geois de Compiègne intervinrent, et, grâce à eux, les cha- 
noines révoltes furent mis à la raison. Par égard pour son 
rang, le frère du roi fut épargné, mais la réforme eut son 
cours. C'était une victoire éclatante. En l'annonçant au 
pape, Suger dit dans le style figuré du temps : « Le fort de 
l'iniquité a été détruit; à sa place s'élève celui de la piété. 
Dans les lieux que de véritables dragons habitaient, on verra 
dorénavant croître un vert gazon. » 

XXL 

Chef d'une armée de cent mille hommes, qui s'était gros- 
sie, en traversant l'Empire et la Hongrie, d'un nombre à 
peu pVès égal de croisés, Louis VU, il l'avait plusieurs fois 
écrit à Suger, croyait marcher à une victoire certaine. La 
longueur de la route, les divisions, les jalousies, la multi- 
tude des gens inutiles, des pèlerins et des femmes qui sui- 
vaient l'armée, enfin des fautes et des malheurs de toute 
sorte qu'on aurait dû prévoir, vinrent bientôt renverser 



48 PORTRAITS HISTORIQUES. 

toutes les espérances, abattre tous les courages. Il faut lire 
dans les chroniqueurs du temps la série des revers qui 
assaillirent la seconde croisade, et comment se fondit cette 
armée qui se croyait trop puissante pour la tâche qu'elle 
avait entreprise. Toujours ferme dans ses desseins et dé- 
voué à sa mission , malgré les défaillances et les perfidies 
dont il était environné, Louis le Jeune poursuivait Suger 
de demandes d'argent, dans l'espoir de combler, par d.es 
sacrifices nouveaux, les vides que la mort et la désertion 
faisaient autour de lui. « Votre prudence, lui écrivait-il le 
4 octobre 1147, sait assez combien l'argent nous est néces- 
saire pour nos usages journaliers; aussi vous en demanderons- 
nous avec toute l'instance de nos plus ardentes prières, et 
vous supplions-nous, par notre foi, par l'afTection que vous 
avez pour nous, d'en amasser par tous les moyens qui vous 
seront possibles, et de nous l'envoyer aussitôt avec la plus 
grande ddigence. » Pour comble de malheur, la reine dés- 
espérait Louis Vil par ses scandales, et celui-ci, ulcéré de 
la perfidie d'Aliénor, informait Suger qu'il la répudierait dès 
qu'il serait de retour en France. 

Le régent envoyait au roi tout l'argent qu'il pouvait lever sur 
le royaume ; mais en même temps il le pressait de la manière 
la plus forte et avec les instances les plus vives de revenir 
en France. « A quoi pensez-vous, seigneur, lui écrivait-il, de 
laisser ainsi les brebis qui vous sont confiées à la merci des 
loups? Comment pouvez- vous vous dissimuler le péril dont 
les ravisseurs qui vous ont devancé menacent vos États?» 
Suger assurait ensuite le roi, avec un juste orgueil, qu'il 
trouverait ses manoirs et ses palais en bon état. « J'étais 
déjà vieux, ajoutait-il avec tristesse; les soucis dont j'ai 
accepté le fardeau pour obéir aux ordres de Dieu m'ont 
vieilli bien plus encore. Quant à la reine votre épouse, vous 
devez, si les choses sont telles que vous le croyez, cacher 
à tout le monde les ressentiments de votre cœur, jusqu'à ce 



SUGER. 49 

que, de retour dans votre royaume par la protection divine, 
vous puissiez prendre une détermination , tant sur cette 
affaire que sur les autres. » 

XXII. 

Les périls dont Suger avait parlé au roi n'étaient pas ima- 
ginaires. Au nombre des seigneurs qui s'étaient empressés 
de revenir en France, dès qu'ils avaient vu les chances de 
la guerre tourner contre les chrétiens, figurait Robert de 
Dreux, l'un des frères du roi, qui l'avait accompagné en Pa- 
lestine. Héritier présumé de la couronne, ses deux autres 
frères étant entrés dans les ordres sacrés et le roi n'ayant 
pas d'enfant mâle; craignant, d'un autre côté, les effets du 
nouveau mariage que Louis le Jeune semblait déjà prémé- 
diter, Robert de Dreux ne songeait à rien moins qu'à le 
détrôner. Naturellement, de nombreux mécontents se grou- 
pèrent autour de lui, les uns par ambition, les autres, la 
majorité, comme le dit un chroniqueur contemporain, par 
mobilité pure et amour du changement ' . On reprochait 
d'ailleurs à Suger d'écraser le peuple d'impôts pour fournir 
aux dépenses de la croisade, et, sous ce rapport, il paraît 
certain que l'expédition du roi dans la terre sainte avait 
provoqué les plaintes les plus vives ^ Suger ne se prêtant 
pas, on l'a vu plus haut, à toutes les exigences des membres 
du clergé, ceux-ci prodiguèrent à Robert les plus basses adu- 
lations. Ils disaient notamment que Suger distribuait tous les 
bénéfices ecclésiastiques à d'indignes favoris. Saint Rer- 
nard lui-même , auprès duquel il avait cru devoir se dis- 

* Vie de Suger, par le moine Guillaume. « Populares qui ad nova 
facile concilanlur. » 

* Raoul de Diceto, chroriiqucur anglais du douzicme siècle : o Régis 
iter multis imprecationibus omnes perscquebantur. » 



SO PORTRAITS HISTORIQUES. 

culper à ce sujet, lui avait répondu qu'on reconnaissait un 
homme juste au soin qu'il prenait de fuir la société des im- 
pies. On peut conclure de là que Suger recherchait et ré- 
compensait avant tout les dévouements absolus à l'auto- 
rité royale, et se préoccupait moins d'autres qualités qui 
paraissaient indispensables à saint Bernard. 

Enfin, quelques grands vassaux, bassement jaloux de l'é- 
lévation de Suger, lui reprochaient jusqu'à son humble nais- 
sance (ohscuritatem generis), et, soit sottise , soit par un vil 
sentiment de rivalité, blâmaient sa sévérité, la vigueur de 
son commandement, et jusqu'à l'éclat impérieux de son re- 
gard auquel rien ne résistait'. Il n'en fallait pas tant pour 
que Robert de Dreux fut assuré de rencontrer de nombreux 
complices. Le danger était donc grave et imminent. Déjà 
le peuple accompagnait Robert de Dreux de ses acclama- 
tions, en lui souhaitant une longue vie et l'empire ^ Averti 
du péril, surveillant les trames coupables, tenant en quelque 
sorte dans ses mains les fils de la conspiration, Suger en- 
joignit d'abord au chancelier Cadurce, qui en était un des 
membres les plus redoutables, de se rendre auprès de lui pour 
aller ensemble au-devant du roi, dont on annonçait le re- 
tour. En même temps, il convoqua à Soissons une assem- 
blée générale des grands et des évêques du royaume, aux- 
quels il dévoila le plan de Robert de Dreux. Bien plus, il les 
obligea de le désavouer en face, afin de les maintenir ainsi 
dans le devoir. Tant de hardiesse unie à taiit d'énergie. 
eut un plein succès. Robert, les grands vassaux et le 
peuple restèrent soumis. A la même époque, le pape Eu- 
gène m, que Suger avait instruit des projets qui se pré- 

• * «... Et quod erat constantiae, feritati deputabant. » Vie de Suger, 
par Guillaume le moine, citée par M. Combes, p. 201. 

2 «...Eique imprecantur vitam longœvam cura imperio. « Ibid,, 
p. 207. 



SUGER. 51 

paraient dans l'ombre, écrivit aux prélats français qu'il 
avait promis au roi de mettre son royaume sous la protec- 
tion de l'Église. 11 les engageait donc fortement à seconder 
Suger de tous leurs elïorts, menaçant d'excomniunier tous 
ceux qui oseraient troubler la paix du royaume. Grâce à ce 
concours, toute crainte de danger disparut, et Suger n'eut 
pas même à sévir contre les coupables. Ainsi, reconnaissant 
des services que Louis le Jeune avait ambitionné de rendre 
à l'Église, en dirigeant lui-même la seconde croisade, Eu- 
gène m contribua, avec Suger, à épargner à la monarchie 
française une crise de laquelle, faible et entourée d'enne- 
mis puissants , comme elle l'était encore alors , elle serait 
peut-être sortie difficilement. 

XXIII. 

Vaincus en France, les ennemis de Suger allèrent attendre 
Louis le Jeune en Italie, où il devait débarquer, cherchèrent 
à l'aigrir contre celui qui lui avait conservé sa couronne, 
et, faut-il le dire? y parvinrent. Mais quelques mots d'Flu^ 
gène 111 suffirent jxjur dissiper ces injustes soupçons. Peu 
de temps après, Louis le Jeune faisait sa rentrée à Paris, 
ayant à ses côtés les grands et les principaux évêques du 
royaume, qui étaient allés à sa rencontre, Suger à leur tête. 
Des médailles avaient été frappées pour célébrer ce retour. 
Les Parisiens, disent les chroniqueurs, eurent à cœur de 
prouver au roi que la bravoure dont il avait fait preuve 
n'en était pas moins honorable , pour n'avoir pas été cou^ 
ronnée de succès. Louis le Jeune fit trêve aux chagrins qui 
dévoraient son âme, et fier de cet accueil, plein de recon- 
naissance pour celui auquel il devait son royaume et la pros- 
périté dont il était le témoin, il eut im noble élan de cœur, 
une pensée tout à la fois juste, heureuse et grande : il appela 
Suger le Père de la patrie. Douce récompense pour l'homme 



52 PORTRAITS HISTORIQUES. 

bienveillant qui avait su être à propos sévère et ferme ; pour 
e membre du clergé qui avait maintenu les droits du pou- 
voir royal en face des prétentions de l'Église, et réformé des 
abus séculaires qui la déshonoraient ; pour l'ancien oblat, 
au nom obscur, qui n'avait pas craint, dans l'intérêt du ror, 
de soutenir la lutte contre deux frères et contre la mère 
même du roi ! Heureux d'un concours si efficace, reconnais- 
sant enfin, au spectacle du bien qu'elle avait produit, tout 
le prix de l'expérience de Suger, Louis le Jeune lui laissa la 
direction des afl'aires. Suger l'avait, dans le temps, supplié de 
différer toute décision au sujet des torts de la reine ; il lui fit 
promettre de renoncer à ce funeste divorce, dont la réali- 
sation devait, quelques années plus tard, déshériter la 
France, du moins pour trois siècles, d'une de ses plus belles 
provinces. Peu après le retour du roi, la ville de Beauvais 
fut, on ne sait pour quel motif, poussée à la révolte par son 
propre évêque, Henri, frère du roi. Ému de pitié à l'idée 
des maux auxquels les rebelles s'exposaient, Suger adressa 
à l'évêque, au chapitre et au peuple de Beauvais, une lettre 
admirable de bonté et de grandeur, où la douceur s'allie 
à la force, la bienveillance à la fermeté. 

c( Je vous demande , je vous conseille et je vous conjure, 
leur disait Suger , de ne pas vous révolter contre le roi, 
notre seigneur, et la couronne, qui est notre appui à tous, 
archevêques , évêques et barons , et à qui nous devons , à 
juste titre, respect et fidélité... Et vous, infortunés ci- 
toyens , que j'ai toujours portés dans mon cœur, sans au- 
cune pensée d'intérêt, que dirais-je si j'apprenais le boule- 
versement de votre cité, la condamnation de vos fils et de 
vos femmes à l'exil, le pillage de vos maisons et l'exécution 
d'une foule de citoyens?... Ayez donc pitié de vous-mêmes, 
car, aussi vrai qu'une fourmi ne peut traîner un char, vous 
ne pourrez défendre d'une entière ruine la ville de Beauvais 
contre la puissance de la couronne et du sceptre... Ah! 



SUGER. 53 

croyez-en plutôt celui qui vous a toujours porté un vif in- 
térêt, et qui vous dit en finissant : Prenez-garde, hommes 
prudents, prenez garde de vous attirer de nouveau ces 
mots , qu'on a trouvés inscrits une fois sur une colonne de 
marbre de votre ville , et que prononça jadis un empereur 
romain : Nous ordonnons que la ville de Beauvais soit re^ 
construite ' . » 

XXIV. 



A l'époque où il avait écrit cette lettre , Suger était déjà 
miné par la maladie. « Atteint, disait-il, d'une grave infir- 
mité , il avait , en outre , une fièvre quarte qui le consu- 
mait. » Peu de temps après , une grande et sublime idée 
entra dans son esprit, et y produisit une surexcitation juvé- 
nile qui ne le quitta plus. Attristé jusqu'au fond de l'àme 
des désastres redoublés que les soldats de la foi éprouvaient 
en Orient , Suger forma le projet d'opposer une digue aux 
infidèles, et convia le clergé français à le seconder dans l'or- 
ganisation d'une croisade , à la tête de laquelle il voulait 
marcher lui-même. Mais le souvenir des pertes et des 
malheurs qu'avait causés l'expédition précédente était en- 
core trop récent. Les prélats auxquels il s'était adressé 
s'excusèrent de ne pouvoir se rendre à l'appel qui leur était 
fait. Persévérant et s'obstinant dans son projet, à raison 
même de l'indifférence avec laqueUe il était accueilli , 
Suger annonça qu'il pourvoirait lui-même , avec les épar- 
gnes et les revenus de l'abbaye de Saint-Denis , aux frais 
d'une nouvelle croisade. Déjà, il avait fait passer des 
sommes considérables en Orient , par l'intermédiaire des 
Templiers , et nommé le généralissime qui devait conduire 

* Suger, par M, CorabeS; p. 238. 



54 PORTRAITS HISTORIQUES. 

l'expédition, lorsque la maladie dont il était atteint re- 
doubla d'intensité. On était au commencement de l'an- 
née 1152. Prévoyant que ses derniers jours étaient venus, 
Suger écrivit au roi, qu'il servait depuis quatorze ans 
avec le même dévouement qu'il avait mis au service de son 
père, une lettre touchante : « Aimez l'Église de Dieu, lui 
dit-il, et protégez l'abbaye de Saint-Denis, qui est une des 
plus nobles portions du royaume. Prenez la défense des 
veuves et des orphelins. Soyez le vengeur des innocents 
opprimés. Voilà mes derniers conseils. » 

De son côté , saint Bernard adressait à son ami Suger 
les adieux les plus affectueux : « Je puis vous assurer que 
je vous ai toujours aimé et que je vous aimerai toujours. 
Je le dis avec confiance, je ne puis perdre celui que j'aime 
d'un amour éternel. Vous ne périssez pas pour moi, vous 
ne faites que me devancer, vous dont l'âme est attachée à 
la mienne par un lien qui ne sera jamais rompu. Souvenez- 
vous de moi comme je me souviendrai de vous , afin qu'il 
me soit donné de vous suivre bientôt là où vous allez avant 
moi... » 

Le 13 janvier 1152, Suger rendit le dernier soupir en pré- 
sence de tous les religieux de l'abbaye de Saint-Denis et de 
plusieurs évêques qui étaient accourus à son lit de mort. Le 
roi était, en ce moment, absent de Paris. A la première nou- 
velle qu'il avait reçue du danger que courait son fidèle mi- 
nistre, Louis le Jeune s'était empressé de revenir auprès de 
lui ; il arriva trop tard. Néanmoins, il voulut le voir'ejicore une 
fois. Quand il fut en présence de celui qui, au dire de saint Ber- 
nard, a était prudent et fidèle dans les affaires temporelles, fer- 
vent et humble dans les affaires spirituelles, également apte 
aux unes comme aux autres, » le roi ne put, dit-on, retenir se^ 
larmes. Il ordonna que les funérailles de Suger fussent magni- 
fiques, et voulut y assister. Un monument simple et sévère 
reçut ensuite le corps du grand homme que la France ve- 



SUGER. 55 

nait de perdre, et, sur ce monument, furent gravés ces quel- 
ques mots, les seuls dignes de cette noble et mâle figure * 
Hicjacet Sugerius abbas. 



XXV. 

Ainsi mourut, âgé de soixante-dix ans environ, le moine 
illustre que M. de Sismondi appelle, sur le ton de la raille- 
rie , le sage abbé Suger, ajoutant « qu'il est beaucoup plus 
célèbre que ses talents ou le rôle politique qu'il joua n'au- 
raient dû le faire attendre ' . » Quiconque, malgré cette in- 
juste appréciation , jettera un coup d'œil impartial sur la 
vie de Suger, demeurera frappé d'admiration à l'aspect de 
tant de services rendus à la patrie, à la monarchie, à la re- 
ligion, en même temps qu'aux idées d'humanité, de justice 
et d'égaljté civile depuis longtemps étouffées sous les dé- 
combres des invasions, mais dont l'instinct commençait 
enfin à se faire jour, autant que le permettaient les mailles 
de fer du grand réseau féodal qui couvrait encore la 
France. Par une exception rare, Suger vit ses contempo- 
rains eux-mêmes rendre hommage à son dévouement, à ses 
efforts. Presque tous les papes qui, pendant sa longue car- 
rière, se succédèrent sur le Saint-Siège, s'inspirèrent de 
ses conseils , s'honorèrent de son amitié. On vient de voir 
dans quels termes touchants saint Bernard s'entretenait 
avec lui, et quels sentiments d'affection il lui portait. L'é- 
yêque de Sahsbury, après s'être rendu en France pour con- 
naître personnellement celui dont les austères vertus et le 
mérite étaient célèbres dans toute l'Europe, lui avait écrit, 
à son retour en Angleterre : « Nous avons entendu avec joie 
les paroles de sagesse qui sortent de votre bouche ; nous avons 

* Histoire des Français^ t. V, p. 366 et 367. 



56 PORTRAITS HISTORIQUES. 

admiré le temple magnitique que vous avez bâli, et les orne- 
ments dont vous ne cessez de l'embellir. . . Qui ne s'étonnerait 
de voir un seul homme soutenir le poids de tant d'affaires si 
importantes, maintenir les églises dans la paix, réformer le 
clergé , défendre le royaume de France par les armes, y 
faire fleurir la vertu et régner l'autorité des lois? » Henri 
d'Angleterre eut en Suger une confiance telle qu'il lui pro- 
posa de le reconnaître pour arbitre dans un différend qu'il 
avait avec le roi de France. Enfin, David, roi d'Ecosse, 
Roger, roi de Sicile, et d'autres souverains, avaient fait 
offrir à Suger des présents magnifiques, en témoignage de 
leur admiration. 

Pour lui, portant l'humilité jusqu'aux dernières limites, 
oubliant son corps et sa personne , uniquement préoccupé 
des grands intérêts de l'État et de l'Église et ne les séparant 
pas dans son esprit, il vivait , au milieu du tumulte des af- 
faires et des tentations de la richesse , comme un cénobite. 
Dix ans avant sa mort , il s'était fait construire une cellule 
large de dix pieds , longue de quinze , et il y passait toutes 
les heures que lui laissait l'administration de l'État ou de 
son abbaye. Là, d'après un de ses biographes, comme le vé- 
ritable sage , il n'était jamais moins seul que lorsqu'il était 
seul. Couchant sur la paille couverte d'un drap de laine, il 
ne dormait que quelques heures par jour. Touchant à peine 
aux mets qu'on lui servait et passant le reste aux pauvres 
qu'il avait toujours h sa table , il s'abstenait de vin et de 
viande, à moins d'y être astreint par ses infirmités, assistait 
rigoureusement à tous les offices de la nuit et du jour, et 
ne se contentait pas d'écouter chanter les psaumes, comme 
cela se pratiquait dans les couvents où la discipline s'était 
relâchée, mais il les psalmodiait lui-même à haute voix. 
D'ailleurs, pieux de cœur, mais joyeux de visage, gai, en- 
joué , doué d'une mémoire qui retenait tout ce qu'il avait 
lu ou dit à quelque 'époque que ce. fût, plein de la lecture 



SL'GER. oT 

des Pères de l'Église et des anciens auteurs, il lui arrivait 
souvent de raconter, pendant les longues heures de la nuit, 
à quelques disciples intimes , avides de l'entendre , tantôt 
ses propres actions, tantôt celles des hommes célèbres de 
son temps qu'il avait connus. Plein de confiance dans un 
minisire de tant de savoir uni à tant de bonté, Louis VII , 
notamment pendant les dernières années de la vie de Su- 
ger , lui témoignait la déférence la plus grande. « J'ai vu 
quelquefois , dit un chroniqueur contemporain , le roi des 
Français, au milieu du cercle des premiers de l'État, se 
tenir respectueusement devant ce grand homme assis sur 
un marchepied et leur dictant d'utiles préceptes comme à des 
inférieurs. Quant à eux, suspendus pour ainsi dire à ses lè- 
vres, ils écoutaient ses paroles avec la plus profonde attention. 
Lorsque ces conférences étaient finies, Suger voulait recon- 
duire le roi; mais celui-ci ne souffrait jamais qu'il fît un 
pas ou se levât de son siège ' . 

XXVL 

Tel fut , dans Suger, l'homme , ou , pour être plus vrai, 
le chrétien, le moine. Mais, placé au timon des affaires 
temporelles du royaume, soit comme ministre, soit comme 
régent, Suger n'était plus le même. Le religieux, riuimble 
abbé disparaissait pour faire place à l'homme d'État qui 
sait son but, et qui y marche avec une persévérance que 
rien ne décourage. D'autres, et en grand nombre, l'ont 
égalé en abnégation, en charité, en dévouement: nul ne 
peut lui être comparé pour l'intelligence des grandes af- 
faires et pour i'iiabileté à les résoudre. Fortifier le pouvoir 

* Vie de Suger par le moine Guillaume. Collection Gu^zot, t. VIII, 
172 et passim. 



1^ PORTRAITS HISTORIQUES. 

royal et celui de la loi, réformer le clergé, telle fut la pensée, la 
préoccupation constante de Suger. On a vu comment, pour 
remplir cette mission , la plus grande qu'un ministre se 
soit jamais donnée, il sut profiter tour à tour de la force 
qu'il puisait dans son caractère de prêtre et de mandataire 
du roi. Sous la cotte de mailles ou sous le froc, ambassa- 
deur , ministre , régent , il poursuivit sans relâche la réali- 
sation de son plan. D'ailleurs, bien que passionné pour 
l'agrandissement de son abbaye, il ne voyait, dans toute 
augmentation d'influence ou de richesse , qu'un moyen de 
servir la royauté ou l'Église plus efficacement. La réforme 
de l'abbaye de Saint-Denis, des couvents d'Argenteuil et 
de Fontevrault, des chapitres de Sainte - Geneviève , de 
Compiègne et de Beauvais , prouva que, dans l'accomplis- 
sement de son devoir, il ne faiblissait devant aucun ob- 
stacle, dût sa puissance elle-même s'y briser. De même, 
plus tard, le crédit de Raoul de Vermandois et de Robert de 
Dreux ne l'arrêta pas' un instant, quand il sut que l'autorité 
royale était menacée par eux. Homme admirable ! non-seu- 
lement parce qu'il daigna descendre jusqu'à la prière et à 
la supplication pour prévenir les entraînements coupables, 
les infractions aux lois, les révoltes, mais encore parce 
que , si les ordres du roi avaient été transgressés , si des 
violences avaient été commises, il n'hésitait pas à sévir, 
afin de décourager les fauteurs de rébellions, et de pré- 
venir, par une punition opportune , de nouveaux et plus 
graves malheurs. Plus grand d'ailleurs que Richelieu lui- 
même parce qu'à l'opposé de Richelieu, qui déconsidéra le 
roi en servant la royauté, il fut l'ami dévoué de Louis le Gros, 
le serviteur humble et respectueux de Louis le Jeune. Je 
ne sais si je me trompe, mais on chercherait vainement 
dans nos annales un caractère plus véritablement chrétien 
et plus national en même temps , plus ami de l'autorité, 
non dans l'intérêt de ceux qui l'exercent, mais pour le 



suGEn. 59 

bien même du peuple , plus grand enfin et plus complet, 
à quelque point de vue qu'on l'envisage. J'ai essayé de tra- 
cer les lignes principales de cette figure à la fois austère 
et bienveillante. Puisse cette esquisse de l'homme du 
peuple dans lequel la royauté a trouvé son plus intelli- 
gent et son plus solide appui , du ministre le plus juste- 
ment illustre parmi tous ceux qui, depuis six cents ans, 
ont illustré l'administration française , n'être pas trop in- 
digne du cadre qu'elle doit remplir! 



SULLY. 

11Î60-164I. 
I. 

Les difficultés de tout temps attachées à l'administration 
des deniers de l'État ne furent peut-être jamais plus grandes 
et plus périlleuses que dans les premiers temps du minis- 
tère de Sully. Parmi ses prédécesseurs les plus célèbres, 
Enguerrand de Marigny, Jacques Cœur et Beaulne de Sem- 
blançay, étaient morts misérablement sur un gibet ou en 
exil. Le sort de quelques-uns de ses successeurs est présent 
h tous les souvenirs : Fouquet finit ses jours dans une prison 
d'État; Colbert, le plus grand d'entre eux, est insulté, à sa 
mort, par les cris d'une populace en délire, et Law n'é- 
chappe aux rancunes du parlement qu'en se sauvant à l'étran- 
ger. Victime du bien qu'il avait voulu faire, Machault d'Ar- 
nou ville, esprit d'élite et noble cœur, novateur hardi, mais 
prudent, est exilé par Louis XV et meurt dans les prisons 
de la Terreur. Enfin, après quelques mois de pouvoir, Tur- 
got succombe sous les intrigues combinées de la cour et du 
parlement, et sa disgrâce excite les applaudissements du 
peuple même, en faveur duquel il avait opéré les réformes 
qui causèrent sa chute. 

Heureusement pour la France et pour Henri IV, le plus po- 
pulaire de tous les ministres, Sully, occupa le pouvoir assez 
de temps pour accomplir la plupart des grandes réformes 
qu'il avait |)rojetées et pour forcer en quelque sorte les 
suffrages de la postérité. 

Maximilien de Béthune, duc de Sully, était né dans le 
village de Rosny, dont il porta longtemps le nom, le 13 dé- 



SULLY. 61 

cembre 1560. Dans des temps ordinaires, les événements 
de sa vie, seulement depuis sa jeunesse jusqu'à l'époque où 
le roi lui confia la direction des finances du royaume, au- 
raient suffi pour illustrer un homme. Il avait douze ans 
lorsque son père, zélé protestant, le présenta au roi de Na- 
varre, alors âgé de dix-huit ans. C'était peu avant la funeste 
journée du 24 août 1572. Le jeune Rosny était alors à Pa- 
ris. Réveillé à trois heures du matin par les cris du peuple 
et le son des cloches, forcé d'aller chercher un asile dans le 
collège de Bourgogne, fort éloigné de la maison où il avait 
couché, il ne dut son salut qu'à un gros livre d'Heures qu'il 
avait eu la précaution d'emporter avec lui. « En allant , 
disent les secrétaires qui écrivirent une partie de ses Mé- 
moires sous sa dictée, et en s'adressant à lui-même, vous 
vîtes enfoncer et piller des maisons, massacrer hommes, 
femmes et enfants, avec les cris de Tue, tue ! au huguenot, 
au huguenot! ce qui vous faisoit souhaiter avec impatience 
d'être arrivé à la porte du collège, où enfin Dieu vous accom- 
pagna sans qu'il vous fust arrivé autre mal que la peur ' . » 
De 1576 à 1594, Rosny combattit vaillamment auprès de 
Henri IV, dans les escarmouches, les sièges, les batailles 
que chaque jour amenait ; il se trouva et paya de sa per- 
sonne à la prise de Cahors et de Rouen, à Arques, à Rosny, à 
Ivry. « Cependant, dit un contemporain ^ qui a fait avec une 

* Économies royales, collection Pelitot, 1. 1, p. 241. 

* Marbault, secrétaire de Duplessis-Mornay. — D'après Tallemant des 
Réaux, son historiette de Sully a été faite en partie avec les matériaux 
qu'il avait puisés dans un manuscrit de Marbault. Ce manuscrit, intitulé 
Remarques sur les Économies royales, a été publié, à la suite des 
Économies, dans le dix-septième volume de l'excellente Collection de 
Mémoires relatifs à l'histoire de France de^lM. Michaud et Poujoulat. 
Duplessis-Mornay ayant toujours été en hostilité avec Sully, qui ne l'avait 
pas ménagé dans les Économies royales, les Remarques de Marbault, 
son secrétaire, ne sauraient inspirer grande confiance ; c'est presque 

4 



^ PORTRAITS HISTORIQUES. 

animosité évidente la critique àe^ Économies royales de Sully, 
il est certain qu'il se tenoit, comme il a fait pendant toute la 
guerre de la Ligue, seulement dans la cornette du roy, et 
passoit la pluspart du temps à lire.y> Blessé grièvement dans 
plusieurs affaires, Sully échappa plus d'une fois à une mort 
imminente, se rétablit, demanda au roi le gouvernement des 
.villes de Gisors et de Mantes, et, ne l'ayant pas obtenu, 
parce qu'il fallut satisfaire à des exigences plus redoutables 
que la sienne, se retira à son château de Rosny, où il sé- 
journa quelque temps. Heureusement, son dépit ne fut pas 
de longue durée; il revint bientôt auprès du roi, qu'il ne 
quitta plus depuis', et qui lui-même le regrettait. Les 
lettres suivantes' que Henri IV adressa à Sully, de 1593 
à 1597, montrent le commencement de l'amitié précieuse 
qui se forma entre eux, dessinent les caractères, et font voir, 
par l'idée qu'elles donnent des difficultés à surmonter, l'ha- 
bileté et la vigueur que l'un et l'autre eurent à déployer. 

3 septembre 1593. — « Mon amy, je ne vous avois donné congé 
que pour dix jours, et néantmoins il y en a déjà quinze que vous 
estes party : ce n'est pas vostre coustume de manquer à ce que 
vous promettez, ny d'estre paresseux; partant, revenez- vous-en 
me trouver; c'est chose nécessaire à mon service... J'ay plusieurs 
choses à vous dire> et s'en présente tous les jours une infinité, sur 
lesquelles je seray bien aise de prendre votre avis, comme j'ay fait 
sur beaucoup d'autres dont je me suis bien trouvé. Adieu. » 

8 m,ars 1594. — « Mon amy, vous estes une beste d'user de tant 
de remises et apporter tant de difficultez et de mesnage en une 
affaire de laquelle la conclusion m'est de si grande importance 
pour l'établissement de mon authorité et le soulagement de mes 
peuples. Ne vous souvient-il plus des conseils que vous m'avez 

toujours, l'œuvre d'un critique envieux et jaloux. Ces Remargties sont 
néanmoins curieuses à consulter sous quelques rapports, mais avec ufre 
extrême circonspection. 
* Économies royales, passim, à leur date. 



SULLY. 05 

tant de fois donnez, m'alléguant pour exemple celuy d'un certain 
duc de Milan au roy Louis XI, au temps de la guerre nommée 
du Bien public, qui estoit de séparer par intérests particuliers tous 
ceux qui estoient liguez contre luy sous des prétextes généraux, 
qui est ce que je veux essayer de faire maintenant, aymant beau- 
coup mieux qu'il m'en couste deux fois autant en trailtant séparé- 
ment avec chaque particulier, que de parvenir à mesmes effects par 
le moyen d'un traitté général avec un seul chef (comme vous sça- 
viez bien des gens qui me le vouloient ainsi persuader) qui pust, 
par ce moyen, entretenir toujours un party formé dans mon Estât. 
Partant, ne vous amusez plus à faire tant le bon mesnager, ne vous 
arrestantàde l'argent; car, nous payerons tout des mesmes choses 
que l'on nous livrera, lesquelles, s'il falloit prendre par la force, 
nous cousteroient dix fois autant. Comme donc je me fie du tout 
en vous et vous ayme comme un bon serviteur, ne doutez plus 
aussi à user absolument et hardiment de vostre pouvoir, et con- 
cluez au plustost avec M. de Viliars. Mais asseurez si bien les 
choses qu'il n'y puissearriver d'altération, et m'en mandez prompte- 
ment des nouvelles. Puis, lorsque je seray roy paisible] nous use- 
rons des bons mesnages dont vous m'avez tant parlé, et pouvez 
vous assurer que je n'espargneray travail ny ne craindray péril 
pour eslever ma gloire et mon Estât en leur plus grande splendeur. 
Adieu, mon amy. » 

4 juin 1567. — « Mon amy, une autre fois je vous donneray 
plus de loisir pour estre plus longtemps chez vous; mes affaires 
m'appellent en diligence à mon armée, et je vous fais ce mot le 
pied à l'étrié, pour vous prier, incontinent la présente reœuë, de 
vous en venir icy pour aider à faire mes affaires, car j'y ai besoin 
de telles gens que vous, et c'est à ce coup qu'il faut que vous me 
fassiez paroître vostre affection. Adieu, mon amy. » 

18 août 1597, devant Amiens. — « .... Je veux que vous voyez 
nostre besogne devant qu'elle soit plus advancée ; mais il ne faut 
pas faire apporter icy lesdits deniers qu'il ne soit temps de les 
employer, car il y a tant d'affamés icy comme ailleurs, que s'ils 
sçavoient que nostre bourse fust pleine, ils ne cesseroient de m'im- 
portuner pour y mettre les doigts, et me seroit difficile de m'en 
défeadre,,..» 



64 PORTRAITS HISTORIQUES. 

II. 

Sully, par bonheur, avait mieux à faire que de prendre 
des villes françaises d'assaut ou par surprise, et de brûler 
les catholiques dans leurs églises. Soldat par occasion, 
Sully était, avant tout, un esprit organisateur. Déjà, en 1593, 
avant d'avoir pu étudier la situation des revenus publics, 
et, en quelque sorte d'instinct, il avait constaté, dans une 
lettre à Henri IV, que la marche la plus sûre de rétablir 
l'ordre dans les finances était « de faire une perquisition 
exacte de toutes les facultés et revenus du royaume, en re- 
montant à leur source et origine, pour les régler, diminuer 
et acquitter peu à peu ; de tenir un registre de tous les offi- 
ciers royaux, tant commensaux et militaires que de judica- 
ture, police, écritoire et finance, avec une spécification de 
ceux qui sont absolument nécessaires et de ceux dont on se 
pourroit passer.» Fidèle à sa politique de conciliation, 
Henri IV avait laissé la surintendance des finances à Fran- 
çois d'O, un des favoris de Henri III. Ce François d'O était, 
quoi qu'en ait pu dire le secrétaire de Duplessis-Mornay, un 
homme débauché, corrompu, étalant un luxe insolent, pen- 
dant queleroiportaitdeschemisesdéchiréeset des pourpoints 
troués. Sully, qui ne l'aimait pas, lui reproche, entre autres 
griefs, d'avoir compromis les résultats de la bataille d'Ivry, 
en forçant Henri IV de séjourner quinze jours inutilement à 
Mantes. « Duquel séjour, dit-il, furent cause les nécessitez 
d'argent où tenoient enveloppé ce prince tous ceux qui 
avoient charge aux finances, et surtout le sieur d'O, con- 
certé pour cela avec les autres catholiques de sa faction, qui 
ne pouvoient supporter la domination, quelque douce et fa- 
milière qu'elle fût, ni les prospéritez d'un roy huguenot, et 
ressentoient autant d'ennuy et de desplaisir de l'honneur 
qu'il avoit acquis et de la victoire signalée qu'il avoit rem- 



SLLLV. 65 

portée sur ses ennemis, que ceux-là niesme qui a\ oient perdu 
la bataille'. » Qnand, en 1594, François d'O mourut, 
Henri IV ne voulant plus se mettre dans la dépendance 
d'un seul homme, organisa un Conseil des finances, com- 
posé de huit personnes et présidé par le duc de Nevers. 
Nommé membre de ce Conseil, Sully fit dresser pour mé- 
moire^ dans le but d'arriver à une appréciation aussi exacte 
que possible de la richesse du royaume, l'état suivant des 
deniers qui sortent de la bourse des sujets du roy pour toutes 
sortes de dépenses : 

1® A gens d'église pour baptêmes, confessions, confirmations, 
sacrements, prédications, visitations de malades, cierges, bougies , 
huileset autres frais de marguillerie, à raison de 200 écus par paroisse 
et de 40,000 paroisses (8 millions d'écus) 24,000,000 Uv. 

2° Pour aumônes, constructions d'églises, mo- 
nastères, legs pour œuvres pies, obils, fonda- 
tions de services, consécrations d'églises, sépul- 
tures, processions, images et croix, confréries à 
patrons et bâtons, pèlerinages (300 écus par pa- 
roisse) 36,000,000 

3° Pour les dîmes payées aux prêtres et curés 
(100 écus par paroisse) 12,000,000 

4° Pour les décimes payés au roi par les gens 
d'église, et autres dépenses du clergé 4,600,000 

5" Pour argent porté à Rome pour expéditions, 
indulgences, dispenses, etc 4,000,000 

6° Pour achat d'offices, obtentions d'honneurs, 
dignités, noblesses, exemptions, droits, préroga- 
tives, privilèges que le roi confère 12,000,000 

7° Pour frais de procès, présents aux juges, 
voyages et chômages, salaires d'avocats, procu- 
reurs, sergents '^sommes inestimables , dit Sully), 
néanmoins, ci 40,000,000 

8° Tailles levées pour le roi 20,000,000 

^ Économies royales, t. I,p. i53. 

4. 



66 PORTRAITS HISTORIQUES. 

9° Deniers levés par forme de tailles pour le 
grand sceau, le petit sceau, pour" les affaires 
particulières des paroisses • . 4,000,000 

i 0° Pour chômage, pertes de journées de mar- 
chands, artisans, laboureurs et manœuvres, dé- 
penses aux tavernes, jeux et brelans (100 écus 
par paroisse) 12,000,000 

1 1 " Pour tous deniers levés sur le sel 14,000,000 

1 2° Pour deniers levés par forme d'aides nom- 
mées quatrième, huitième et vingtième, à pren- 
dre sur le vin, pommée, poirée et cervoise. . . . 5,000,000 

13" Pour droitsde douane, d'ancrage, de péage. 8,000,000 

14° Octroi des villes et bourgs. . 4,000,000 

1 S*» Pour étrennes, gâteaux des rois, chande- 
leurs, festins, banquets, ivrogneries et crapules, 
amourettes, chasses, habits, meubles, équipages, 
bâtiments, jardinage, diaprures, bagues, joyaux, 
comédies, mascarades, ballets, danses, jeux, 
brelans et autres bombances, somptuosités, luxes 
et dissolutions superflues, au moins. ...... 40,000,000 

Total. ; , ... 239,000,000 liv.» 

Telle était, en 1594, d'après restimation d'ailleurs essen- 
tiellement approximative de Sully, la dépense annuelle du 
royaume. Aujourd'hui, le budget des recettes de l'État dé- 
passe à lui seul 1,500 millions. La France, il est vrai, s'est 
agrandie de plusieurs provinces, et sa population s'est accrue 
de 15 à 18 millions d'individus. En outre, l'agriculture, le com- 
merce, l'industrie, ont acquis un développement prodigieux, 
compares à ce qu'ils étaient vers la fin du seizième siècle, à 
l'issue d'une guerre civile de trente ans. Enfin, la valeur du 
marc d'argent a triplé, et cette augmentation ne donne pas 

1 Économies royales, 1. 111, p. 220. Cet état n'a pas été reproduit 
dans l'édition arrangée et refaite que l'abbé de l'Écluse a donnée des 
Mémoires de Sully. 



SULLY. 67 

même une idée exacte de celle beaucoup plus grande qui ^ 
eu lieu parallèlement et par gradation dans le prix des 
choses ' . 

Quoique membre du Conseil des finances, Sully avait 
blâmé rétablissement de ce Conseil par des raisons d'une 
grande force. Suivant lui, si l'administration des finances 
devait inévitablement être confiée à quelques personnes , il 
y avait tout intérêt à ce que le nombre en fût très-restreint. 
En effet, lorsque la responsabilité ne pèse sur personne spé- 
cialement, chacun est' porté à rejeter les fautes sur ses col- 
lègues. « Ce n'est pas le gouvernement d'un seul, ajoutait 
Sully, qui fait que les finances vont mal. L'abus est dans le 
choix de cet homme et aussi dans la constitution des finances. 
S'il est difficile de trouver dans tout le royaujne un seul 
homme tel qu'il le faut pour cet emploi, comment pourra-t-on 
se flatter d'en trouver huit ? L'erreur n'est pas moins visible 
de s'imaginer que toutes ces personnes y apportant, cha- 
cune de leur côté, une bonne qualité différente, il en résul- 
tera le même effet d'un homme qui les aurait toutes, puisque 
c'est supposer que cette qualité ne sera pas rendue inutile, 
et par ses propres défauts, et par ceux de ses associés... » 

Ce que Sully avait prévu ne manqua pas d'arriver. La 
responsabilité de l'administration ne reposant sur aucun des 
membres du Conseil des finances en particulier, chacun 
d'eux attribuait à ses collègues les fautes commises, ce quj 
donnait lieu à des récriminations incessantes. Un seul point 
sur lequel la plupart d'entre eux paraissaient s'entendre, 
c'était le rançonnement des fermiers et traitants, ou plutôt 
du peuple qui, en définitive, payait de ses deniers les épin- 

* Au sujet des variations survenues dans la valeur effective de 
l'argent depuis le moyen âge, voir une Notice que j'ai donnée dans 
Jacques Cœur et Charles VII, t. I, sur la valeur comparative des 
anciennes m(mnaies françaises. 



68 PORTRAITS HISTORIQUES. 

gles des uns et les gros bénéfices des autres. Après un an 
de tiraillements et d'intrigues, Sully, que les membres du 
Conseil, réunis dans une haine commune, avaient voulu en 
évincer, tantôt en ne s' entretenant en sa présence que d'ob- 
jets étrangers aux affaires, tantôt en voulant le faire envoyer 
en Angleterre à la suite de l'ambassadeur, se trouva, au 
contraire, plus solidement affermi qu'aucun d'eux dans 
l'esprit du roi. Investi, en 1595, de la direction du Conseil 
des finances, il proposa à Henri IV d'ordonner une tournée 
d'inspection dans les généralités les plus considérables, lui 
promettant d'en rapporter 3 ou 400,000 écus. La tournée 
fut résolue malgré la sourde opposition du Conseil, et Sully 
partit avec l'autorisation de suspendre et même de révoquer 
les e.nployés infidèles. Ce fut la première campagne du 
courageux ministre contre ce qu'il appelle les grivèleries 
des financiers. Prévenus de son arrivée par quelques mem- 
bres du Conseil des finances, qui avaient une part dans 
leurs détournements, les trésoriers de France, les receveurs 
généraux et particuliers, les contrôleurs, les greffiers avaient 
eu le temps de préparer des états falsifiés. D'autres, les plus 
élevés en grade et les mieux soutenus, avaient jugé à propos 
de fermer leurs bureaux et de s'absenter. Sully suspendit la 
plus grande partie de ces employés, s'empara des registres, 
porta la lumière dans le chaos calculé oîi on les laissait, fit 
ressortir des falsifications, des doubles emplois, des atté- 
nuations de recettes sans nombre ; et, bien que le temps et 
les moyens lui eussent manqué pour rendre son inspection 
aussi fructueuse qu'elle aurait pu l'être, il prit le chemin de 
Rouen, où le roi se trouvait alors, escortant lui-même, avec un 
juste orgueil, plusieurs charrettes chargées de 500,000 écus. 
L'assemblée des Notables s'ouvrit peu de temps après dans 
cette ville, et justifia complètement, il faut en convenir, les 
reproches que lui adresse Sully. Cette assemblée proposa de 
partager l'administration des finances entre le roi et un 



SULLY. 69 

Conseil de raison qui aurait été aulorisc à retenir la nioilic 
des revenus publics, estimés à 30 millions, pour servir, 
avec ce fonds, les pensions, gages d'officiers, arrérages, 
dettes et engagements de l'État. En outre, le Conseil de 
raison aurait fait réparer les villes, bâtiments, chemins et 
autres ouvrages publics. Les 15 millions affectés au roi au- 
raient été consacrés par lui au payement des dépenses mi- 
litaires, des ambassades, à Tentrelien de la maison royale, 
aux bâtiments, ai\x gratifications et aux menus plaisirs. 

Les inconvénients d'un plan semblable n'ont pas besoin 
d'être démontrés; mais, à l'épocpie où il fut proposé, le 
pouvoir était tellement éparpillé, les parlements, les princes, 
les maréchaux, les gouverneurs en avaient accroché tant de 
lambeaux durant les guerres civiles d'où l'on sortait à peine, 
que ce plan parut une invention sublime, excepté pourtant 
à ceux dont il devait restreindre les attributions, c'est-à- 
dire aux ministres. Sully seul proposa au roi de l'adopter. 
Il lui donna pour raison que l'assemblée des Notables ne re- 
connaissait pas de pouvoir supérieur dans le royaume ; qu'il 
s'était mis en tutelle entre ses mains; que le projet présenté 
par elle était à la vérité ruineux et d'une exécution impos- 
sible, mais que, s'il était rejeté, l'assemblée crierait bien 
haut qu'on l'avait empêchée de relever les affaires de l'Ktat, 
tandis que si le roi la prenait au mot, les faux calculs du 
Conseil de raison, et l'ignorance de ses membres en admi- 
nistration, les forceraient à reconnaître, avant peu de temps, 
leur inaptitude, et à renoncer aux attributions qu'ils au- 
raient usurpées. Cette'prévision se vérifia de point en point ; 
quelques mois après, le roi, après s'être bien fait prier, ren- 
trait dans toute son autorité, par les raisons mêmes qui 
avaient motivé l'avis de Sully. 

Dans le louable désir de remédier à l'insuffisance des res- 
sources générales, l'assemblée des Notables avait établi sur 
toutes les denrées et marchandises qui se vendaient dans le 



70 PORTRAITS HISTORIQUES. 

royaume, à rexceptiori du blé, une taxe qui fut appelée Timpôl 
du sou pour livre ou la pancarte. Cet impôt, au moyen duquel 
on croyait équilibrer le budget de l'Etat en portant la re- 
cette à 30 millions, avait été évalué à 5 millions; mais il ne 
rapporta pas cette somme, et il excita, principalement à 
cause des entraves qu'il mettait au commerce, les plus 
vives clameurs. Sully ne l'approuva pas, par la raison que 
l'impôt de la taille était déjà très-lourd relativement aux 
ressources des contribuables, et que celui du sou pour livre 
allait peser également sur le pauvre et sur le riche, sur ceux 
qui ne supportaient point de charges et sur ceux qui en 
étaient écrasés. Il faut ajouter que l'inipôt du sou pour 
livre avait le tort immense de frapper du même droit les 
marchandises de luxe et les denrées de première nécessité. 
A la vérité, chaque année de l'administration de Sully ren- 
dit le nouvel impôt plus tolérable. Mais, établie à une fâcheuse 
époque, cette contribution était toujours restée impopulaire ; 
et, bien que le long exercice du pouvoir eût fini par endur- 
cir le caractère de Sully et l'eût rendu accessible à des sen- 
timents de fiscalité qu'il n'avait pas dans les premières 
années de son ministère, les réclamations et les troubles à 
l'occasion de la pflwcttr/eae discontinuant pas, il la supprima 
tout à fait en 1608. 

On a souvent loué Sully d'avoir fait remise au peuple 
d'un arrérage de 20 millions dus sur les tailles des an- 
nées 1594, 1595 et 1596; en réalité, il ne pouvait faire au- 
trement. Les guerres civiles avaient laissé s'introduire une si 
grande confusion dans le service des tailles et des autres im- 
pôts que, pour 30 millions qui revenaient à l'État, le peuple 
déboursait 150 millions. Qu'on juge par là de la misère à 
laquelle il devait être réduit. « Elle fut telle qu'en 1594 , les 
paysans de la Guyenne, de l'Angoumois et du Périgord, 
poussés à bout, dit Mézeray, par les pillages de la noblesse 
et les vexations des receveurs , s'étaient soulevés au nombre 



SULLT. 71 

de quarante mille. » Le dégrèvement accordé par Sully eut 
donc pour résultat de donner un air de faveur à la remise 
de taxes pour la plupart irrecouvrables, et d'ôter pour l'ave- 
nir tout prétexte à la mauvaise volonté. Grâce à cette me- 
sure, rarriéré de 1597 fut encaissé sans difficulté. 

Quelque temps auparavant (mai 1596), la Gourdes aides 
de Paris avait rendu un édit , inspiré sans doute par Sully, 
et qui introduisit plusieurs changements utiles dans l'im- 
position et la levée des tailles. L'assiette de cette contribu- 
tion variait alors, comme on sait, suivant les provinces. 
Dans quelques-unes , elle était établie approximativement, 
d'après l'étendue et le revenu présumé des terres; elle s'ap- 
pelait alors taille réelle^ et c'était la moins arbitraire. Dans 
d'autres provinces, elle était personnelle, la qualité, la for- 
tune et l'état apparent des personnes y servant seuls de 
base aux assesseurs ou répartiteurs. En 1256, Louis IX avait 
fait un règlement portant qu'il serait élu trente ou quarante 
hommes, par le Gonseil des prêtres, bourgeois et pru- 
d'hommes, et que ces élus choisiraient ou parmi eux, ou 
dans la communauté, les douze personnes les plus capables 
d'asseoir la taille. Le règlement de 1596 eut pour but de 
réprimer les nombreux et criants abus auxquels la réparti- 
tion des assesseurs et les poursuites des huissiers et ser- 
gents des tailles donnaient lieu. Parmi ces abus, il en est 
un que les formes si exactes de la comptabilité actuelle 
feront surtout trouver étrange. A cette époque, les divers 
receveurs des tailles remplissaient aussi l'office de payeurs. 
Pour simplifier leurs opérations, ils payaient quelquefois les 
créanciers de l'État avec des Quittances de rôles qui, par le 
fait, devenaient de véritables mandats pouvant circuler de 
main en main. Lorsque ces quittances étaient payées sans 
difficulté, ce mode de recouvrement pouvait n'avoir que 
des inconvénients de peu d'importance; mais il en était 
rarement ainsi, et alors des frais écrasants venaient aggra- 



72 PORTRAITS HISTORIQUES. 

ver la position des pauvres diables qui n'avaient pu acquit- 
ter, à l'échéance fixée, le montant de leurs contributions. 

Et tout n'était pas là. Au mois de janvier 1598, Sully, 
devenu alors tout-puissant, fit rendre sur les exemptions et 
affranchissements de la taille un édit où on lit ce qui suit ; 
« D'autant plus les charges et impositions ont été augmen- 
tées, d'autant plus les riches et personnes aisées contri- 
buables à nos tailles se sont efforcées de s'en exempter : les 
uns, moyennant quelque légère somme de deniers, ont 
acheté le privilège de noblesse ; les autres, pour avoir porté 
l'épée durant les troubles, l'ont indûment usurpé et s'y 
conservent par force et violence. » Ainsi, le privilège engen- 
drant le privilège, quiconque était riche ou avait une charge 
lucrative n'était pas soumis à l'impôt direct. De là, suivant 
l'édit, « foule, oppression et totale ruine des sujets qui 
payaient la taille. » La conclusion de cet édit fut qu'à l'ave- 
nir les propriétaires de condition roturière seraient sujets à 
la taille et taxés proportionnellement à leurs moyens. Mais 
le mal était trop grand pour disparaître au premier effort. 
Au mois de mars 1600, l'assiette et la perception des tailles 
furent l'objet d'un règlement général dont le préambule 
contient le passage suivant, qu'on me saura gré de citer : 
« Aussitôt qu'il a plu à Dieu de mettre ce royaume en re- 
pos, faisait dire Sully à Henri IV, nous avons jeté les yeux 
avec larmes de pitié sur notre pauvre peuple, appauvri et 
presque réduit à la dernière ruine par les plaies de plu- 
sieurs années que la calamité et longueur de la guerre lui 
a faites, et mis tout notre soin à chercher les moyens de 
diminuer les tailles et autres impositions qui se lèvent sur 
lui, plus désireux d'acquérir le nom de père du peuple, lui 
faisant du bien, que de laisser quelque souvenance à la pos- 
térité d'autres titres plus spécieux et plus élevés, que nos 
périls et labeurs nous auraient pu faire mériter. » 

Ce noble langage, cette franchise, cette sympathie pour 



SULLY. 75 

les soiifft'anccs du peuple attestent en même temps la dé- 
tresse du royaume à cette époque et la paternelle sollicitude 
de Henri IV et de Sully. Depuis ce jour, toutes les fois que 
de nouvelles ordonnances sur les tailles furent rendues, elles 
n'eurent pour but, on peut le dire, que de remettre en 
vigueur, à peu de modifications près, les dispositions négli- 
gées du règlement général de 1600. 1^ 

III. 

Mais ce n'était rien d'avoir mis des bornes à la rapacité 
des receveurs généraux et particuliers, des contrôleurs, des 
huissiers et des sergents des tailles. 11 y avait d'autres exac- 
teurs à atteindre, et parmi ceux-là étaient précisément la 
sœur même du roi, ses maîtresses, les princes du sang, les 
gouverneurs des provinces. A la tête de ces derniers se 
trouvait le duc d'Epernon, qui, en sa qualité de gouverneur 
du Poitou, surchargeait cette province d'une foule de petits 
droits évalués à 60,000 écus. Une fois bien convaincu de 
ces exactions, Sully fit préparer un arrêt portant défense, 
sous les peines les plus sévères, de rien exiger du peuple 
sans une ordonnance en forme émanée du roi. Prévenu du 
jour où l'arrêt devait être discuté, le duc d'Epernon jura 
qu'il l'empêcherait de passer. Une scène des plus étranges 
eut lieu, à cette occasion, en plein Conseil. A la suite d'une 
explication fort vive, le duc d'Epernon et Sully portèrent la 
main à leurs épées. On les sépara, et les autres membres 
du Conseil les firent sortir de la salle des séances, cha- 
cun par une porte opposée. Le roi était alors à Fontaine- 
bleau. En apprenant cette scène, il offrit à Sully d'être son 
second; mais l'affaire ne fut pas poussée si loin. « Il y a 
quelques jours, écrivit à ce sujet le duc de la Force à sa 
femme, le 11 novembre 1598, que M. d'Espernon et de 
Rosny ement une grande prise au Conseil , mais cela est 

5 



74 PORTRAITS HISTORIQUES. 

raccommodé... Sa Majesté a fort porté M. de Rosny, il est 
fort en crédit ' . » Dans tous les cas, l'arrêt qui avait causé 
ce démêlé reçut son exécution. 

Une amélioration d'une autre nature souleva bientôt de 
nouvelles clameurs. Henri IV remboursait tous les ans des 
sommes considérables à la reine d'Angleterre, au comte pa- 
latin, au duc de Wurtemberg, au duc de Florence, aux 
Suisses, à la république de Venise, à la ville de Strasbourg, 
qui l'avaient aidé de leurs troupes et de leur or pour con- 
quérir son royaume. D'un autre côté, les principaux chefs 
de la Ligue, les ducs de Mayenne, de Lorraine, de Nemours, 
de Joyeuse, de Montpensier, de Mercœur, d'Épernon, les 
Villars, les Biron, les Villeroi et tant d'autres, outre les 
gouvernements et commandements qu'on leur laissa, avaient 
exigé du roi, pour faire reconnaître son autorité dans les 
villes où ils tenaient encore, des indemnités qui s'élevèrent 
à 32 millions. Ainsi l'on peut dire que Henri IV fut obligé 
d'acheter de la noblesse, aux dépens du peuple, une grande 
partie de la France. Or, le trésor royal étant toujours à sec, 
grâce à la multitude des receveurs et trésoriers interposés 
entre lui et les contribuables, les principaux créanciers de 
l'État, étrangers et Français, avaient obtenu de se faire 
payer, au moyen de délégations sur les tailles ou autres im- 
pôts, sur le lieu même où s'effectuait la recette. « A-t-on 
jamais vu, dit à ce sujet Sully, un abus plus pernicieux et 
en même temps plus honteux que de laisser ainsi tout le 
monde, et particulièrement les étrangers, mettre la main 
dans les finances de l'État , et des monopoliseurs de toutes 
nations multiplier les usures et les persécutions de la ma- 
nière la plus criante, en s'arrogeant impunément une par- 
tie de l'autorité royale?» La répression de ce désordre ne 

* Mémoires du duc de La Force, publiés par M. le marquis de la 
Grange, t. I, p. 296. — Publication excellente, qui abonde en docu- 
ments bistofiques d'un véritable intérêt. 



SULLY. 75 

se fit pas attendre longtemiis. En 1598, un édit, le plus 
utile et le plus courageux junit-ètre de tous ceux que Sully 
ait fait rendre, défendit à tous, étrangers et naturels, princes 
du sang et autres officiers, de lever aucun droit, à quelque 
titre que ce pût être, sur les fermes et autres revenus de 
l'État, leur enjoignant de s'adresser dorénavant au Trésor 
royal pour le payement de leurs pensions et arrérages. 
Comme on le pense bien, cet édit provoqua de toutes parts 
les récriminations les plus violentes; mais, soutenu par 
Henri IV, Sully tint bon, et l'édit fut exécuté; 

En même temps, Sully apjwrtait une attention minu- 
tieuse aux détails de la comptabilité. Cette partie de l'ad- 
ministration était alors dans un incroyable chaos. Non- 
seulement on ne dressait pas un compte annuel des recettes 
et dépenses publiques , mais il n'existait pas même de for- 
mules de registres ou d'états poin^ les divers officiers du tré- 
sor, plus nombreux alors qu'aujourd'hui. Il en résultait que 
chacun d'eux présentait ses comptes dans une forme spé- 
ciale, comme il l'entendait, c'est-à-dire le plus obscurément 
possible. A très-peu d'exceptions près, tous les prédécesseurs 
de Sully s'étaient appliqués à cacher aux princes les véri- 
tables ressources du royaume et le mécanisme à l'aide du- 
quel l'impôt arrivait dans les coffres du trésor. C'était un 
moyen de se rendre nécessaire, indispensable; mais cela 
était cause que l'administration des finances était toujours 
entourée de mystères. Aussi le peuple y croyait voir encore 
plus de dilapidations qu'il n'y en avait peut-être en réalité. 
Sully, il faut le dire à sa gloire, fit tout le contraire de ses 
prédécesseurs et d'un grand nombre- de ses successeurs. 
A force de soins et de travail, il parvint à dresser des états 
que ses collègues du Conseil furent eux-mêmes obligés 
d'approuver, et au moyen desquels le roi étudia les finances 
sérieusement et sans ennui. 

C'est sans contredit un grand mérite de rendre d'excel- 



76 PORTRAITS HISTORIQUES. 

lents édits, mais il en est un plus grand encore et qui de- 
mande, en outre, un véritable courage : c'est celui de les 
faire exécuter. Ce courage, Sully le possédait à un haut de- 
gré. Un receveur général du nom de Jousseaume s'était 
enfui à Milan avec les fonds de l'État; Stdly obtint son 
extradition et le fit pendre : « Attendu, ce sont ses propres 
paroles, que toute action capable d'entraîner avec soi la 
ruine d'une infinité de familles ne peut être punie trop sé- 
vèrement. y> En même temps, on faisait le procès à un 
grand nombre de trésoriers, receveurs, traitants et parti- 
sans. Celui du traitant Largentier fit alors beaucoup de 
bruit. Ce Largentier disait un jour à Henri IV qu'un voyage 
à Fontainebleau lui avait coûté 10,000 écus. «Ventre-saint- 
gris! s'écria le roi. — Oui, sire, mais c'est que j'ai fait 
prendre le modèle des frontispices de votre maison, pour 
en faire de pareils à une des miennes que j'ai en Cham- 
pagne. » Peu de 'temps après, Largentier fut arrêté et mis 
au Châtelet. « Comment, dit le roi à cette nouvelle, veut-il 
prendre aussi le modèle des frontispices du Châtelet ? » En 
1601, Sully fit établir une Chambre de justice chargée 
d'examiner la gestion de tous les gens de plume et de 
finances qu'il soupçonnait de malversation. 11 voulait même 
qu'on ne se contentât pas de leur faire rendre gorge à tous, 
et que l'on infligeât des peines afflictives aux plus cou- 
pables. Mais ici ses bonnes intentions échouèrent devant 
un obstacle qu'il ne lui était pas donné de vaincre. En effet, 
les plus compromis achetèrent, en sacrifiant une minime 
partie de l'argent qu'ils avaient volé, la voix de leurs juges, 
et ceux-là seuls qui ne purent en faire autant, c'est-à-dire 
les moins riches et les moins répréhensibles peut-être, 
furent condamnés à des restitutions. Quelques années plus 
tard, et à deux reprises, Henri IV voulut de nouveau, con- 
trairement à l'avis de Sully, se procurer quelques ressources 
par le même expédient; mais les mêmes intrigues, les 



SULLY. 77 

mêmes moyens de corruption furent mis en œuvre et ame- 
nèrent les mômes résultats. « Les pauvres grimmelins et 
iarronaux, dit Sully, payèrent pour les grands voleurs et 
brigands auxquels il fallait qu'on s'adressât. s> 

Un prince du sang, le comte de Soissons, et la duchesse 
de Verneuil, maîtresse du roi, éprouvèrent, à leur tour, les 
effets de la force de volonté et de l'énergie que Sully déploya 
toute sa vie dans la guerre qu'il livra aux abus. Ils avaient 
obtenu de Henri IV, à force d'obsessions, la permission d'é- 
tablir un droit de 15 sous par ballot sur toutes les marchan- 
dises sortant du royaume, à condition que ce droit n'excé- 
derait pas 50,000 écus. Après avoir prouvé que le droit 
s'élèverait à 100,000 écus, et qu'en outre il ruinerait l'indus- 
trie des lins et des chanvres dans plusieurs provinces, Sully 
lit observer au roi que, s'il ne s'arrêtait pas dans la voie où 
Ton cherchaitàrenlrainer, le commerce, auquel on n'apporte 
pas impunément les plus légers obtacles, serait bientôt en- 
travé par toutes sortes de monopoles. En dépit des inso- 
lences de la duchesse de Verneuil et des menaces du comte 
de Soissons, le droit de 15 sous par ballot ne fut 
pas accordé. « Tout cela serait bon, dit à ce sujet Sully 
à la duchesse de Verneuil, si Sa Majesté prenait l'argent en 
sa bourse; mais de lever cela sur les marchands, artisans, 
laboureurs et pasteurs, il n'y a nulle raison, estant ceux 
qui nourrissent le roi et nous tous; et se contentent bien 
d'un seul maître, sans avoir tant de cousins, de parents 
et de maîtresses à entretenir.» Quoi qu'il en soit, malgré 
la constante opposition de Sully, une multitude de petits 
impôts furent établis, au bénéfice des personnages les plus 
puissants de la cour, pendant le règne de Henri ÏV, et l'un 
des premiers actes de la régente fut d'en supprimer qua- 
rante-cinq d'une seule fois pour se populariser. Il est vrai 
qu'ils furent bientôt rétablis, et même aggravés. 
Cependant, soit à raison de la circonstance dont il vient 



78 PORTRAITS HISTORIQUES. 

d'être fait mention, soit par suite d'antres démêlés de Sully 
avec le comte de Soissons , leurs relations furent souvent 
orageuses et mêlées d'altercations. C'est un fait que Sully 
constate lui-même, à deux reprises, dans ses Mémoires. « 11 
eut, dit de son côté Tallemant de Réaux, une querelle en 
suitteavec M. le comte de Soissons pour quelques assigna- 
tions où il rebuta fort ce prince. » A cette occasion notam- 
ment, les choses furent poussées très-loin, et le comte de 
Soissons demanda satisfaction à Sully pour des propos que 
celui-ci l'avait accusé d'avoir tenus sur le compte du roi. 
La lettre suivante que Sully écrivit au comte de Soissons 
fournit à ce sujet de curieux renseignements : 

« Monsieur, j'ay sceu les trois choses que l'on vous a rapporté 
que j'avois dictes de vous; je vous supplie très humblement de 
croire que je n'ay jamais tenu tel langage, le connoissant si faux 
que si j'avois ouï quelqu'un le dire, comme vostre serviteur, je 
me couperois la gorge avec luy pour l'en faire dédire, et je tiens 
pour très meschant non seulement ceux qui l'ont dict, mais aussi 
ceux qui en auroient la pensée, et qui, par telles faulces inven- 
tions, seroienl si oubliez de vouloir mettre un prince de vostre qua- 
lité mal avec le roy; et si je savois celui qui m'a preste cette cha- 
rité pour me rendre haï de vous, pour une si injurieuse et faulce 
calomnie, il me cousteroit la vie ou j'aurois la sienne, et luy ferois 
ad vouer elconnoistre à tout le monde sa méchancheté et menterie. » 

Mais le comte de Soissons ne se contenta pas de cette 
satisfaction. 11 répliqua qu'il n'était pas en son pouvoir de 
forcer son esprit à ignorer ce dont il était certain ; qu'il 
avait été calomnié de gaieté de cœur d'une manière qui 
tendait à la ruine de son honneur; qu'il en avait la con- 
viction et qu'il maintiendrait son dire par la voie des 
armes; qu'au surplus il venait de déférer le fait au roi, qui 
« jugerait sur le tout ce qu'il verrait être convenable. » 
Or, voici la réponse que fît Henri IV au comte de Soissons : 



SULLY. 79 

a Mon cousin, j'ay veu l'escrit que vous m'avez envoyé par le 
comte de Saint Pol, mareschal deBrissac et comte de laRochepot, 
les langages qu'on vous a raportez avoir esté tenuz de vous par 
M. de Rosny desquels vous vous plaignez, et l'offre que vous faictes 
de prouver qu'ilsont esté dicts par luy; mais je n'ayjugé à propos 
d'entrer en telles preuves, tant pour ce que je ne révocque en doute 
que le rapport ne vous ayt esté faict, que pour avoir esté bien as- 
seuréparM. de Rosny, que son intention ne fustjamais de dire choses 
qui vous poussent offencer, estant vostre serviteur comme il est, et 
désirant que les choses s'adoucissent et se terminent avec la satis- 
faction qui vous est deue; je vous prie de recevoir de M. de Rosny 
ce qu'il offre de vous faire et en demeurer satisfaite» 



IV. 



Deux arrêts d'une grande importance sur le taux de l'in- 
térêt et sur l'exportation des monnaies avaient paru en 1601 . 
Déjà, en 1572, un édit avait fixé le maximum de l'intérêt 
à 6 p. 0; mais le grand nombre des emprunts faits par 
l'État depuis cette époque avait porté l'intérêt au denier 
10 ou 12, c'est-à-dire à 10 p. 0/0 environ. De là, impossi- 
bilité pour les nobles et pour les propriétaires de trouver 
de l'argent, ceux-là pour racheter leurs terres, ceux-ci pour 
exploiter celles qu'ils possédaient. Sully avaitcru reconnaître, 
en outre, que l'élévation de l'intérêt « empêchait le trafic 
et le commerce, auparavant plus en vogue en France qu'en 
aucun autre État de l'Europe, et faisait négliger l'agricul- 
ture et manufacture, aimant mieux plusieurs sujets du roi, 
sous la facilité d'un gain à la fin trompeur, vivTe de leurs 
rentes en oisiveté parmi les villes, qu'employer leur indus- 
trie avec quelque peine aux arts libéraux ou à cultiver 

* Biblioth. imp.;Mss., n° 9, 585. — Ces lettres ont été insérées dans 
les Documents historiques originaux de la Société de Vhistoire de 
France, 1. 1, p. 88. 



80 PORTRAITS HISTORIQUES. 

leurs héritages. » Le nouvel arrêt réduisit le taux de l'ar- 
gent, qu'il fixa au denier 16 (un peu plus de 6 p. 0/0), et 
enjoignit aux notaires de ne plus dresser de contrats à un 
taux plus élevé, sous peine d'être suspendus ou même dé- 
possédés de leurs charges. 

Les opérations de Sully sur les monnaies n'ont pas ob- 
tenu la même approbation. Les monnaies, dont l'admi- 
nistration a lieu aujourd'hui à ciel ouvert, sans arrière- 
pensée de fraude, ont été pendant longtemps, en France 
et partout, un sujet de ruine pour les peuples, d'exac- 
tions et de fausses mesures de la part des gouvernements. 
Le Dante a énergiquement et à juste titre surnommé 
Philippe le Bel le faux-monnayeiir . Malgré les fâcheuses 
conséquences des altérations précédentes , Philippe de 
Valois, le roi Jean, Charles VI et Charles VU affaiblirent 
de nouveau les monnaies, en se retranchant toujours, il est 
vrai, derrière la raison d'État. Sous les règnes suivants, 
on eut recours à un autre expédient : on modifia la pro- 
portion de l'or à l'argent, non plus en secret et fraudu- 
leusement, comme autrefois, mais en vertu d'un édit royal. 
Il en résultait des refontes forcées, sur lesquelles le roi pré- 
levait un droit de seigneuriage assez considérable, sans 
compter les droits de fabrication. Au commencement du 
dix-septième siècle, la proportion de l'or à l'argent était, 
en Espagne, de 1 à 13 1/3 ; en Angleterre, de 1 à 13 19/40; 
en Flandre, de 1 à 13 85/395 ; en Allemagne, de 1 à 12 1/6. 
En France, cette proportion était alors de 1 à 11 1/6 '. Il 
semblait donc, au premier abord, que la France fût, en ce 
qui concernait les monnaies d'or, la dupe des autres puis- 
sances. Cependant, comme cette plus-value de l'or fran- 
çais était bien connue de tous, et particulièrement du com- 
merce, celui-ci, comme on pense bien, rétablissait l'équilibre 

* Traité des monnaks, par Henri Poulain; passim. 



SULLY. 84 

aumoyen du change. Sully partagea, sur cette question, toutes 
les erreurs économiques de son temps, et ne comprit pas 
que l'or est, lui aussi, une marchandise. U est triste de le 
voir se glorifier d'avoir un jour fait saisir la valeur de 
48,000 écus en pièces d'or que l'on envoyait en Espagne. 
Opérée en vertu d'une ordonnance de 1536, qui venait 
d'être remise en vigueur, cette saisie fut aussi contraire 
aux règles de la saine économie politique qu'injustement 
et arbitrairement partagée. En effet, après avoir prélevé 
72,000 livres pour lui, le roi fit donner 25,000 livres aux. 
dénonciateurs delà fraude, et abandonna à Sully les 47,000 
livres qui restaient, en lui promettant de lui laisser à l'a- 
venir la totalité des prises. 

Ceci se passait en 1601. L'année suivante, on prit le 
parti, pour remédier à la différence de proportion entre les 
monnaies étrangères et françaises, d'élever d'un douzième 
la valeur courante des dernières. Ce moyen lui-même fut 
insuffisant, puisque, peu d'années après, l'écu d'or au 
soleil, taxé 65 sous, avait cours pour 75 sous. Mais c'est 
surtout en 1609 que les esprits se préoccupèrent le plus 
vivement des opérations relatives aux monnaies. Depuis 
quelques années, un sieur de Baganis sollicitait l'autorisa- 
tion d'établir deux nouveaux hôtels des monnaies et d'y 
faire frapper 820 raille livres en espèces de cuivre ou 
billon, sur lesquelles il proposait de graver, au moyen 
d'un procédé nouveau, les exploits du roi. Outre les droits 
de seigneuriage qu'il y aurait eu à percevoir , cette der- 
nière partie du projet séduisit le roi, et il l'aurait sans 
doute mis à exécution si la cour des monnaies n'eût protesté 
avec la plus louable persévérance, se fondant sur ce que la 
monnaie de cuivre et de billon était déjà trop abondante 
dans le royaume, qu'elle ne valait pas le tiers de sa valeur 
courante et qu'on la ferait tomber à vil prix si l'on en met- 
tait en circulation une quantité plus considérable. Vers celte 

5. 



82 PORTRAITS HISTORIQUES. 

époque, dit l'Estoile, le roi demanda à l'un de ceux qui le 
sollicitaient avec le plus d'instance pour l'affaire des mon- 
naies (sans doute le sieur de Bagarris) de quel pays il était. 
a Je suis de Périgord, répondit ce vilain. — Ventre-saint- 
gris! repartit le roi, je m'en suis toujours douté ; car, en ce 
pays-là, ce sont tous faux-monnayeurs. » 

Quelques années après, parut l'édit du mois d'août 1609 
qui déprécia fortement les monnaies étrangères, défendit 
itérativement, sous peine de confiscation, d'amende et de 
prison, de transporter hors du royaume de l'argent mon- 
nayé ou non monnayé. Cet édit, passablement draconien, 
causa dans le public une vive émotion, et eut contre lui 
non-seulement le peuple, mais le commerce entier, la cour 
des monnaies et le parlement. Ce dernier jouissait encore 
alors d'une certaine liberté d'action. Il rejeta l'édit en di- 
sant : Nec debemiis, nec possumiis. Avant de se prononcer, 
il avait mandé les conseillers des monnaies. Un d'entre eux 
ayant opiné vertement contre l'édit : aNon in par abolis iste 
locutus est nobis, » dit le premier président du parlement, 
dans ce latin de faculté que Molière a si justement ridicu- 
lisé depuis. Vainement Sully essaya d'influencer le premier 
président en lui disant que « le roi ne pouvait estimer in- 
juste ce qui accommodait ses affaires. » Le peuple, le com- 
merce, la cour des monnaies triomphèrent, et l'édit ne fut 
pas enregistré. 

Cependant, tout en exerçant, avec la vigilance et la sévé- 
rité que l'on a vues, ses fonctions de surintendant des 
finances, Sully trouvait encore le moyen de remplir quel- 
ques missions diplomatiques d'une extrême importance, 
notamment en Angleterre. Envoyé en 1603 dans ce pays, 
comme ambassadeur extraordinaire, il s'acquitta de sa mis- 
sion avec le plus grand succès, ainsi que cela résulte d'une 
lettre de M. de Villcroy au maréchal d'Ornano. « Je vous 
dirai que M. de Rosny a fait en Angleterre un très-bon 



SULLY. 83 

voyage, ayant rapporté à Sa Majesté des déclarations et as- 
surances expresses de la volonté qu'a ledit roi d'Angleterre 
de préférer l'amitié et alliance du roi à toutes les autres. » 
A la môme occasion, Henri IV écrivait, le 18 juillet 1603, 
au duc de La Force : « Mon cousin, le marquis de Rosny 
est depuis quelques jours de retour de son voyage d'Angle- 
terre, qui a fort heureusement succédé, tant pour l'incli- 
nation qu'il a reconnue au roi d'Angleterre de se joindre de 
fort étroite amitié avec moi, que pour la dextérité et pru- 
dence qu'il y a apportée de sa part, qui a été grande, s*y 
étant si bien conduit, que le roi d'Angleterre désire non- 
seulement de confirmer tous nos anciens traités, mais d'en 
faire de nouveaux, tels que nous le désirerons ' . » 

V. 

On était arrivé à l'année 1604. Surintendant des finances 
à peu près absolu depuis six ans, jouissant de l'entière con- 
fiance de Henri IV, et en ayant reçu de nombreuses marques, 
Sully crut le moment propice pour opérer la plus impor- 
tante des réformes qu'il avait projetées, la révision de la 
dette publique. On sait que l'origine des rentes constituées 
sur l'Hôtel-de-Ville de Paris remonte à François 1". 

Ce prince en créa, en cinq fois, au denier 12, 75,416 1. 



Henri H, 
François II, 
Charles IX, 
Henri HI, 


— en trente fois, 

— en quatre fois, 

— en vingt-sept fois, 

— en sept fois. 


543,816 

83,000 

1,794,000 

932,000 




Total 


3,428,232 1. 



Toutefois, des remboursements partiels avaient eu lieu, 
et, au commencement du règne de Henri IV, les rentes sur 

* Mémoires du duc de La Force, t.I, p. 362 et 364. 



84 PORTRAITS HISTORIQUES. 

l'Hôtel-de-Villc de Paris ne s'élevaient qu'à 2,038,955 livres. 

Mais il s'en fallait de beaucoup que ces rentes fussent les 
seules à servir; il y en avait encore sur les tailles et sur la 
plupart des revenus locaux. La France devait en outre, pour 
frais de la guerre, arrérages de rentes, dépenses du roi 
Henri 111, etc., la somme énorme de 296,620,252 livres. 
Les revenus ordinaires atteignant à peine 30 millions, l'in- 
térêt seul de la dette en eût donc absorbé la majeure partie. 
Convaincu de l'insuffisance des ressources existantes et de 
l'exagération de la plupart des rentes constituées, Sully re- 
courut à une mesure violente, énergique : il donna, sous un 
gouvernement absolu, le premier exemple d'une réduction 
en quelque sorte révolutionnaire des rentes de l'État. Le rè- 
glement qu'il fit à ce sujet est une des pièces les plus essen- 
tielles de ses Mémoires. Jamais, on peut le dire, même au 
plus fort des crises financières qui se sont renouvelées si 
souvent en France depuis cette époque, aucune administra- 
tion, aucune assemblée n'a taillé dans le vif d'une main 
plus hardie. Ce règlement constate qu'il existait alors vingt 
natures de rentes, et porte qu'à l'avenir toutes celles 
sur les domaines, aides, gabelles, tailles, etc., ne seraient 
payées qu'avec les fonds provenant des impôts sur lesquels 
elles auraient été établies, ce qui était alors un excellent 
moyen pour empêcher qu'on chargeât ces impôts de nou- 
velles constitutions. Les seules rentes, et elles étaient en très- 
petit nombre, qui avaient donné lieu à un versement intégral 
de fonds, furent servies au denier 18 ; d'autres n'eurent que 
le denier 20 ou 25 (5 et 4 p. 0/0). Plusieurs furent rembour- 
sées, après déduction des intérêts payés jusqu'alors. Enfin, 
quelques-unes donnèrent même lieu à des restitutions : c'é- 
taient celles dont des particuliers, des villes ou commu- 
nautés s'étaient emparés sans titre. Cette révision procura 
une économie totale et annuelle de 6 millions de rq^tes. 

On croira sans peine qu'une pareille opération provoqua 



SULLY. 85 

les plus \ifs mécontentements. En effet, les moins maltraités 
voyaient réduire d'un seul coup à 5 1/2 p. 0,0 un intérêt 
qui leur avait été payé jusqu'alors sur le taux de 9 1/2 p. 0/0. 
Cependant, l'opération était juste au fond, en ce sens que l'État 
avait été chargé d'une infinité de dettes abusives, exagérées, 
et elle s'effectua rigoureusement en ce qui concernait les 
rentes locales constituées sur les tailles, aides, etc. Mais il 
n'en fut pas de même pour les rentes de l'Hôtel-de-Ville de 
Paris. Ces rentes se trouvaient entre ]^s mains d'un grand 
nombre de familles de bourgeoisie, qui, pour les avoir ache- 
tées à vil prix, n'y tenaient pas moins, surtout depuis que 
le rétablissement de l'ordre dans les finances avait permis 
d'en payer régulièrement les intérêts. A la nouvelle de la 
réduction qui les menaçait, les rentiers de l'Hôtel-de-Ville 
se rendirent en masse chez François Miron, prévôt des 
marchands. Ce François Miron était un homme de cœur et 
de probité, d'autant plus aimé des Parisiens qu'il consacrait 
les émoluments de diverses charges à faire terminer la fa- 
çade de l'Hôtel-de-Ville. 11 épousa les intérêts des rentiers 
avec chaleur, écrivit en leur faveur au roi, qui se trouvait à 
Fontainebleau, et qualifia l'opération en termes fort vifs. 
Ceux qui n'aimaient pas Miron répétèrent au roi que, dans 
une allocution séditieuse, le prévôt des marchands l'avait 
comparé à Néron, et lui conseillèrent de le faire enlever de 
vive force, afin de pouvoir continuer la vérification des 
rentes. C'était un parti désespéré. En effet, déjà les esprits 
s'irritaient ; les bourgeois de Paris parlaient de s'armer pour 
protéger leur magistrat menacé, et les souvenirs de la Ligue, 
encore vivants au fond des cœurs, faisaient craindre, à bon 
droit, les extrémités les plus fâcheuses. Désireux, avant 
tout, de maintenir la tranquillité dont jouissait le royaume, 
Henri IV subordonna l'intérêt lointain, secondaire peut-être, 
à celui du moment, et donna ordre d'abandonner la révision 
des rentes de l'Hôtel-de-Ville. Sully ne parle pas des diffi- 



86 PORTRAITS HISTORIQUES. 

cultes qu'éprouva, de ce côté, ropération des rentes; mais 
le fait suivant, cité par l'Estoile, indique suffisamment la na- 
ture des conseils que le surintendant dut donner au roi dans 
cette affaire. François Miron étant mort en 1608, la charge 
de lieutenant-civil qu'il occupait fut sollicitée par son frère. 
Sully ayant appuyé cette démarche, « Je m'étonne, lui dit le 
roi, que vous me sollicitiez pour des gens que vous avez 
autrefois tant haïs. — Et moi, sire, répliqua Sully, je suis 
encore plus étonné d# vous voir haïr des gens que vous avez 
autrefois tant aimés, qui vous aiment et qui vous ont rendu 
de si bons services. » Mais la recommandation de Sully fut 
cette fois impuissante, et la place de lieutenant civil fut 
donnée à un favori de Concini, déjà tout-puissant à la cour. 

VI. 

Des troubles sérieux avaient éclaté, vers le milieu de 
l'année 1605, dans le Quercy, le Périgord et le Limousin, 
sur l'excitation de quelques gentilshommes de ces pro- 
vinces qui voulaient follement se soustraire à l'autorité 
royale. On avait d'abord espéré les ramener par le raison- 
nement. Enhardis par ces dispositions bienveillantes, et 
les attribuant à de la faiblesse, ils refusèrent de se soumettre 
et se mirent à parcourir le pays par petites bandes, annon- 
çant, dit le duc de La Force dans ses Mémoires, que leurs 
affaires allaient mieux encore qu'on ne le croyait, et qu'on 
verrait bientôt une grande armée se déclarer en leur fa- 
veur. Le gouvernement ne pouvait plus hésiter à sévir. On 
organisa une expédition dans les provinces rebelles , et 
Henri IV lui-même se rendit à Limoges. Sully, qui l'y ac- 
compagna, écrivit à cette occasion, la lettre suivante au duc 
de La Force : 

« Monsieur, vous verrez , par la lettre que le roi vous écrit , 
comme vos avis ont été reçus de bonne part. Suivant iceux, nous 



SULLY. 97 

nous acheminons vers vos quartiers pour éteindre ces petites flam- 
mèches et empêcher qu'il ne s'en allume un grand feu. J'estime la 
diligence et la sévérité, le seul remède de ces maladies. Si j'en suis 
cru, elles seront médicamentées de cette façon. Ce serait rhose inu- 
tile de vous convier de bien servir le roi en cette occasion, car 
votre inclination vous y porte en toutes. Seulement, je vous prierai 
de m'aimer toujours et faire état assuré de mon service. Achevant, 
Monsieur, je vous baise les mains, et suis, etc., Rosm'. 

o A Paris, le 5 septembre 1605. n 

A la suite de cette expédition, cinq gentilshommes des 
provinces rebelles furent décapités; six autres, qui avaient 
pu prendre la fuite, furent jugés par contumace et pendus 
en effigie. Aussitôt que justice eût été faite, Henri IV et 
Sully quittèrent Limoges et revinrent à Paris ' . 

L'administration de Sully était parvenue à son apogée. 
Les abus les plus considérables avaient été supprimés, les 
tailles étaient diminuées d'environ 2 millions, les petits 
droits avaient également subi une réduction notable, et, 
grâce à l'ordre qui régnait sur tous les points du royaume, 
les rentrées, autrefois si difficiles et si lentes, s'opéraient ré- 
gulièrement. Enfin, une réserve considérable était déjà dé- 
posée dans les souterrains de la Bastille, et s'accroissait de 
plusieurs millions chaque année. 11 eût mieux valu, sans 
doute, avant de faire des provisions pour l'avenir, dimi- 
nuer l'impôt sur le sel, si lourd, si justement odieux alors, 
par suite de l'obligation imposée à chaque famille, à chaque 
individu, d'en consommer une quantité fixée par les rè- 
glements. Sully prétend, il est vrai, qu'un mémoire qu'il 
remit au roi à cet effet n.'eut aucun résultat. « Tant il 
est difficile, ajoute-t-il, de détruire ce que la précipitation, 
l'ignorance et le défaut de vues dans ces anciens, qu'on 
veut nous donner comme infaillibles , ont mis de mal 

* Mémoires du duc de la Force, 1. 1, p. 175 et suiv., et 412. 



88 PORTRAITS HISTORIQUES. 

dans les premiers établissements. » Quoi qu'il en soit, 
c'est au milieu d'une situation financière devenue brillante, 
en pleine paix, et sans y être contraint par l'impérieuse 
loi de la nécessité, que Sully a commis ou laissé com- 
mettre, ses Mémoires se taisent à ce sujet, une faute 
dont les conséquences ont été incalculables. De son avis 
même, la multitude des offices était la partie la plus vi- 
cieuse de l'administration. Pourtant, préoccupé du désir, 
assurément fort louable, d'empêcher les courtisans en fa- 
veur de trafiquer à leur profit des charges vacantes, il fit 
rendre, le 7 décembre 1604, un édit portant que les per- 
sonnes pourvues d'offices pourraient à Tavenir, moyennant 
un droit annuel du soixantième denier de la finance à la- 
giielleces offices avaient été évalués, les assurer à leurs veuves 
ou à leurs héritiers, faute de quoi les offices retourneraient 
au roi, après leur mort. Ainsi, ajoutant l'hérédité à la véna- 
lité des charges, le droit annuel rendait désormais impos- 
sible la suppression des emplois même les plus onéreux et 
les plus inutiles. Examinons rapidement quelles étaient, 
antérieurement à l'édit de 1604, les dispositions principales 
des règlements relatifs à la transmission des offices publics, 
et voyons si le nouveau système adopté par Sully ne substi- 
tua pas à l'abus qu'il voulait détruire d'autres abus d'un ca- 
ractère plus général. 

Jusqu'à Louis XII , tous les emplois avaient été accordés 
gratuitement et à vie. Au lieu d'obéir au vœu de ce prince, 
dont le projet était, s'il eut vécu, de rembourser le prix des 
offices vendus dans un moment de détresse, François I" 
trafiqua de tous les emplois indistinctement, et perfectionna 
cette branche de revenus. Sous les règnes suivants, les 
abus ne firent qu'augmenter. Bientôt, un seul titulaire ne 
suffit plus pour la même charge, et presque tous les em- 
plois de finances furent confiés à deux, et même jusqu'à 
trois agents, que l'on désignait par ces mots : V ordinaire, 



SLLLY. 89 

V alternatif Qi le triennal .\j\\q ordonnance de Henri II affecta 
20,000 livres par an au trésorier de l'épargne qui serait en 
charge, et 10,000 livres à l'alternatif. Excellent système, 
on le voit, pour soulager le peuple ! La même ordonnance 
enjoignit de dresser le rôle de tous les emplois publics et de 
les faire mettre aux enchères, à i'exception de ceux qui ne 
rapporteraient pas plus de 60 écus. En 1574, le gouverne- 
ment invita, pour la seconde fois, les officiers publics à 
payer le tiers de la valeur de leurs charges, au moins qua- 
rante jgurs avant de mourir, afin d'avoir le droit de désigner 
leur successeur. On doit savoir gré à Henri III d'avoir sti- 
pulé, dans un édit du mois de juillet 1586, que les offices 
de jiidicature n'étaient pas réputés vénaux ni sujets à sur- 
vivance, et qu'il se réservait la faculté d'en disposer. 

Telles étaient les ordonnances sur les offices publics lorsque 
Henri IV monta sur le trône. En 1596, l'assemblée des no- 
tables insista particulièrement sur l'urgence de remédier 
au désordre causé par l'hérédité des charges, et le roi dé- 
féra à ce vœu en décrétant, le 30 juin 1598, « que toutes 
les survivances pour lesquelles il n'avait pas été payé finance 
seraient révoquées; que les autres le seraient pareille- 
ment, et que, pour la finance payée, il serait fait augmen- 
tation de gages à raison du denier 10 à ceux qui en étaient 
pourvus, laquelle augmentation cesserait lorsque l'office 
viendrait à vaquer par mort. » C'est dans ces circonstances 
que, six ans après, Sully, changeant complètement de sys- 
tème, fit établir le droit annuel, pour neuf ans seulement, 
il est vrai; mais il était évident qu'une fois engagé dans 
cette voie, il n'y aurait plus moyen de reculer ni de s'arrê- 
ter, à moins d'un remboursement, ce qui est toujours la 
plus difficile des opérations'. La ferme du droit annuel, 

' Pendant la minorité de Louis Xl\', le surintendant d'Émery ayant 
manifesté l'intention d'abolir le droit annuel, les réclamations du par- 



90 PORTRAITS HISTORIQUES. 

qui figure pour une somme de 2,263,761 livres dans les 
comptes de recelte de 1609, fut donnée à un riche traitant 
appelé Paulet, qui en avait probablement suggéré l'idée, 
d'où vint au nouvel impôt le nom de la.Paulette. Ce Paulet, 
il faut bien le dire, avait une fdle fort belle que le roi ren- 
contrait quelquefois chez Zamet, dont le nom se trouve 
mêlé, assez peu honorablement, à toutes les intrigues ga- 
lantes de Henri IV, et qui, de cordonnier à Florence, était 
devenu successivement domestique de Catherine de Médi- 
cis, ami de Henri III, surintendant des bâtiments de 
Henri IV, et enfin, le plus riche financier de son temps. 

A partir de 1604, une transformation fâcheuse s'était 
opérée dans le caractère de Sully, dont la principale préoc- 
cupation parut être, depuis cette époque, de faire affluer 
l'argent des provinces à Paris et de remplir les coffres de la 
Bastille. L'extrait suivant d'une lettre qu'il adressa aux tré- 
soriers des finances de Rouen contient, sur ce point, de curieux 
renseignements. « Je trouve non-seulement les commissaires 
bien fondés, disait Sully, à demander la diminution des 
impositions, car à la vérité elles sont excessives, au grand 
regret du roi et de moi aussi, mais- encore j'eusse été bien 
d'avis que l'on eût déchargé la province des autres sommes 
qui ne concernent point le service du roi, lesquelles, com- 
pris les 1 1 ,000 écus dont les susdits commissaires ont dé- 
chargé le peuple, montent à 246,380 livres, à savoir, pour 
les ponts de Rouen, de Mantes, de Saint-Cloud, canal de 
Seine-et-Loire, etc. ; toutes lesquelles sommes ont été aug- 

lement et des officiers publics furent si violentes que la régente se vit 
forcée de lui ôter la surintendance. Elle lui fut rendue quelques années 
après. {Amelot de la Houssaye.) De son côté, Law ayant fait rendre 
un' édit portant que la valeur de toutes les charges de présidents et de 
conseillers des parlements serait remboursée, faillit payer de sa tète 
cet acte de courage. 



SULLY. Ht 

mentées depuis quelques années sans que le roi s'en prévale 
cVun sol, mais les provinces et particuliers; et peut-être que 
les peuples se passeront mieux de toutes ces réparations 
publiques que d'une décharge semblable ; car de ne les dé- 
charger que de 11,000 écus, les pauvres paysans n'en tire- 
ront pas grand soulagement ' . » 

On regrette de voir un ministre du royaume, Sully, sépa- 
rer à ce point les intérêts des provinces de ceux du roi. Une 
autre pièce non moins importante le fait voir sous le même 
jour : c'est un État de plusieurs et diverses sortes d'avis 
au moijen desquels il se pourrait recouvrer de grandes 
sommes de deniers pour le service de Sa Majesté. Dans 
cette pièce, Sully propose d'établir de nouveaux impôts sur 
les denrées, les péages, les hôteliers, messagers à pied ou à 
cheval, etc., et de créer de nouveaux officiers pour le sel, 
la taille, les finances \ La publication de cet édit a été un 
véritable malheur public, car les successeurs de Sully ont 
puisé là, tour à tour, comme dans un arsenal, l'idée d'une 
multitude d'impôts qu'ils n'eussent peut-être pas osé créer 
d'eux-mêmes, et dont ils lui ont laissé la responsabilité. 
Parmi les vingt-quatre articles dont cet état se composait, 
il y en avait un qui proposait l'adoption d'un règlement sur 
l'abus qui se faisait aux carrosses, en réglant ceux qui n'en 
devaient point avoir. Une des grandes erreurs de Sully, 
erreur que Colbert a d'ailleurs partagée, fut de prétendre 
tout réglementer, jusqu'à l'agriculture. Entraîné par son 
système, il voulait que le roi fixât le maximum des prix que 
les hôteliers et vivandiers du royaume pourraient exiger des 

' Économies royales, etc. 

* En 1604, au contraire, dans un Mémoire sur les choses qui peu- 
vent produire de grands désordres et abus, Sully signalait coitirae 
très-nuisibles toutes sortes d'augqientations d'officiers en toutes sortes 
de charges, toutes créations de cours souveraines, etc., etc. 



92 PORTRAITS HISTORIQUES. 

voyageurs. Cette dernière idée lui avait, du reste, été sug- 
gérée par une assemblée de commerce qui eut lieu à Paris, 
en 1607 ' . Une autre fois, Sully proposait, entre autres expé- 
dients de la pire espèce , pour le cas où la France aurait à 
traverser une nouvelle crise, de faire un emprunt forcé 
de 1,200,000 livres, d'augmenter le prix du sel et de retar- 
der de six mois le payement des rentes. Sur une autre ques- 
tion des plus importantes, celle relative aux échanges inter- 
nationaux, Sully posa heureusement, après Jean Bodin 
néanmoins, mais plus nettement encore, les vrais principes, 
dans le passage suivant : 

« Autant qu'il y a de divers climats, régions et contrées, 
autant semble-t-il que Dieu ait voulu diversement faire 
abonder certaines propriétés, commodités, denrées, ma- 
tières, arts et métiers spéciaux et particuliers, qui ne sont 
point communs, ou pour le moins de telle beauté aux autres 
lieux, afin que pour le trafic et le commerce des choses 
(dont les uns ont ab(indance et les autres disette) la fré- 
quentation, conservation et société humaines soient entre- 

* Elle tint ses séances au Louvre, et pria le roi de favoriser particu- 
lièrement la plantation des mûriers, ainsi qu'une manufacture de toiles 
et de cordages d'une grande finesse, fabriqués avec l'écorce des mûriers 
blancs. Les autres manufactures recommandées au roi furent celles-ci : 
« Tapisseries de cuir doré ; moulins pour trancher le fer si mince que 
Ton veult; conversion du fer fin en acier; verreries; tuyaux et canaux 
dû plomb ; invention nouvelle de blusteaux pour faire bluster plus de 
farine en une heure qu'on n'en peut faire en un jour par la façon or- 
dinaire; tapis de Turquie ; salins de Bruges fabriqués en la ville de 
Troyes, etc., etc. » L'assemblée appela aussi l'attention du roi sur le 
canal à creuser «pourjoindre les deux mersOcéaneetMéditerranéenne, » 
dont l'idée appartient d'ailleurs au cardinal de Joyeuse et remonte 
à 1592. L'assemblée signalait en outre le mauvais état de nos forges et 
l'infériorité de notre fabrication du fer comparée à celle des pays étran- 
gers. [Archives curieuses de l'histoire de France, par Cimber et 
Danjou ; règne de Henri IV,) 



SLXLY. 95 

ténues entre les nations, tant éloignées fussent-elles les unes 
des autres. » 



VU. 



Malgré sa jactance souvent excessive, que rend plus in- 
supportable encore un style âpre, ampoulé, redondant, 
dépourvu de tout charme, on voit, en lisant attentivement 
les Economies royales, que Sully était doué d'un esprit es- 
sentiellement réformateur. Des faits nombreux, incontesta- 
bles, démontrent que sa préoccupation constante fut d'im- 
primer aux affaires une marche prompte, régulière, honnête, 
d'améliorer toutes les parties de l'administration publique et 
de restreindre, autant qu'il dépendait de lui, la part tou- 
jours trop grande des abus. Cette sollicitude de Sully perce 
notamment à chaque ligne dans une série de pièces encore 
inédites, en grande partie de sa main ou annotées par lui, et 
dans lesquelles il a tracé le programme des matières qui 
devaient être soumises aux divers Conseils chargés de l'exa- 
men des affaires du royaume ' . Sully fit, dans ce but, le pro- 
jet d'autant de règlements qu'il devait y avoir de Conseils. 
C'étaient le Conseil royal ou d'exécution, le Conseil des 
affaires étrangères, le Conseil des finances, le Conseil de la 
guerre, le Conseil de la justice, le Conseil d'État. Une pensée 
générale, celle de fortifier et d'agrandir le pouvoir, de mé- 
nager les peuples, d'étendre sur tous l'empire bienfaisant 
des lois, et de permettre à toutes les réclamations d'arriver 
jusqu'au roi, anime en quelque sorte ces projets du même 

* Je dois la communication de ces pièces importantes, et d'une au- 
thenticité incontestable, à l'extrême obligeance de M. le marquis de Vo- 
gué, qui a bien voulu, dans un intérêt historique dont tout lecteur 
sérieux lui sera comme moi très-reconnaissant, m'autoriser à prendre 
copie de ces précieux documents. (Voir pièces justificatives, n» 1.) 



94 PORTRAITS HISTORIQUES. 

souffle, et les relie. Les extraits suivants donneront une idée 
des généreuses aspirations de l'illustre ministre. Dans le 
projet de règlement du Conseil royal ou secret, Sully con- 
seillait au roi de choisir trois ou quatre personnes, « à luy 
.agréables et confidentes, » qui pussent le voir à toute heure 
pour lui parler librement de toutes les affaires concernant 
ses affaires et son royaume. 

« Lesdites personnes ou l'une d'elles, ajoutait Sully, feront pro- 
poser pour présenter au Roy ceux qui désireront de parler à Sa 
Majesté et luy représenter les instances, plaintes et demandes qu'ils 
pourront faire, afin de leur y rendre justice sur-le-champ, s'il se 
peult avec raison , ou les renvoyer à l'un de ses Conseils et se 
charger de solliciter qu'ils soyent promptement expédiés, et que ce 
qui leur aura esté promis soit inviolablement observé. 

« Plus, les susdites personnes méditeront continuellement les 
moyens propres pour asseurer la personne du Roy, exalter sa gloire, 
accroistre sa domination, enrichir son royaume, pacifier son Estât 
et soulager son peuple, afïin de les proposer au Roy, et puis, aux 
divers Conseils, selon la diversité des choses. 

« Plus, regarderont aux moyens pour fortifier les alliances estran- 
gères, donner contentement raisonnable aux grands du royaume, 
conserver les gens de mérite et de sçavoir, en faire instruire et 
rendre capables quelques-uns pour succéder à l'intelligence de ceux 
que l'aage et le temps peut ravir... » 

Le projet de règlement du Conseil des affaires étrangères 
portait que les ambassadeurs à l'étranger seraient nommés 
sur l'avis du Conseil. Dans tous les ca&, le Conseil devait 
avoir tout au moins le droit de faire des remontrances sur 
les défauts des ambassadeurs nommés sans son avis. Di- 
verses dispositions d'ordre intérieur précédaient celle-ci : 

« Plus, arrivant qu'il faille faire la guerre en quelque païs 
eslrange, la résolution en sera premièrement projettée devant le 
Roy en sondit Conseil, et, à la finalle conclusion, semble à propos 
d'y appeller ceux du Conseil des finances et dix ou douze du Conseil 



SULLY. 95 

de guerre tels qu'il plaira au Roy de choisir, affin que le tout se 
face plus solennellement. » 

Siilly a laissé des traces de sa sévérité ordinaire dans le 
Règlement particulier du Conseil des finances. D'après ce 
règlement, tous ceux qui faisaient partie du Conseil des 
finances étaient remplacés après deux mois d'absence non 
justifiée. Prévoyant les obsessions auxquelles le roi ne man- 
querait pas d'être en butte de la part des membres de ce 
Conseil, Sully avait cherché à prévenir le mal au moyen des 
articles suivants : 

« Plus, que nul de ceux qui seront choisis pour ledit Conseil ne 
pourront demander ny avoir plus de mille écus de pantion par 
mois, ny prétendre aucuns dons, bienfaits, ny gratifications du 
Roy tant qu'il sera dudit Conseil, et, au cas qu'il se justifie que 
directement ou indirectement, il perçoive plus grande pantion ou 
obtienne quelques dons et bienfaicts du Roy sur ses finances ou le 
public, il sera privé de l'entrée et séance dudit Conseil... 

« Plus, que tous ceux dudit Conseil facent serment de ne pousser 
ny faire instance au Roy pour aucune sorte de despence en faveur 
de quelque particulier que ce puisse estre, et de quelque proximité 
qu'il luy puisse atoucher.... » 

On retrouve dans ces articles le gardien fidèle des deniers 
de l'État, l'ennemi des dilapidations, des folles dépenses et 
des abus de tous genres. Le projet de Règlement particulier 
pour le Conseil de la guerre contient d'excellentes règles 
pour prévenir les avancements de faveur. Sully voulait que 
« nul, de quelque qualité et condition qu'il^pût estre, ne 
fût reçu maistre de camp, maréchal de camp ou capitaine 
de gendarmes et chevau-légers avant trente-cinq ans, gou- 
verneur de ville avant quarante ans, gouverneur de province 
ou officier de la couronne avant cinquante ans. » Enfin, le 
Projet de Règlement des matières dont le Conseil d'Estat 
devoit prendre congnoissance semble fait d'hier et résume 



96 PORTRAITS HISTORIQUES. 

toute» les attributions dont, après deux siècles et demi, le 
Conseil d'État est encore chargé ' . 

Au mois de février 1610, Sully songeait à confier la charge 
de grand-maître de l'artillerie, qu'il exerçait depuis long- 
temps, au marquis de Rosny, son fds. Henri IV l'y ayant au- 
torisé, Sully prépara une instruction dans laquelle il expHquait 
en détail au marquis de Rosny, avec une patriotique solli- 
citude, toutes les obligations d'une charge aussi importante. 
Cette instruction , qui ne figure pas , de même que les pro- 
jets de règlements des divers Conseils, dans les Économies 
roijales, et qu'il faut lire dans son entier-, est un titre de 
plus ajouté à ceux déjà si nombreux du grand ministre. 
Sully recommande d'abord à son fils de faire imprimer le 
recueil de tous les édits et règlements sur l'artillerie qui ont 
paru jusqu'alors, de s'en pénétrer et de ne recevoir aucun 
officier avant de l'avoir interrogé. 

« Plus, ajoute-il, observera l'ordre que nous avons toujours tenu, 
qui est de n'admettre aucun officier par argent, résignation, im- 
portunité ny faveur, d'autant que, ces portes étant ouvertes, ce 
seroit fermer celles de la vertu et du mérite, et ruiner entièrement 
la charge de l'artillerie et le service du Roy, en ce qui dépend d'i- 
celle. Que si les commandements de Sa Majesté interviennent là- 
dessus, au contraire, il insistera le plus qu'il luy sera possible, 
afin qu'un ordre si nécessaire ne soit pas perverty, et ne se relas- 
chera qu'il n'ait^ par plusieurs fois, réitéré ses remontranaes à la, 
propre personne du Roy, sans s'arrester aux commandements par 
lettres, messages ou rapports d'autruy. 

« Plus, lorsqu'il recongnoistra de bons officiers et bien capables 
de leurs charges, chacun selon la diversité d'icelles, il les conser- 
vera chèrement, les advancera aux premiers grades et ne leur pré- 

* Voir ce projet in extenso aux pièces justificatives, n^ 1 . Je n'ai pas 
reproduit le Projet de règlement pour le Conseil de justice; il ne 
contenait rien d'important. 

^ Voir pièces justificatives, n» 2. 



SULLY. 



97 



férera jamais aucun qui ne les vaille pas, mais sopposera à tout 
ce qui pourroit luy estre enjoint au contraire 

« Plus, le grand maistre se rendra le plus intelligent qu'il pourra 
aux fortifications, recongnoissances en places, allaquements et def- 
fenses de places, dispositions de pièces pour le jour d'une bataille, 
soit en les logeant sur les aisles, ou devant, ou entre, ou derrière 
les bataillons, sellon que l'assiette ou l'occasion le pourra requérir. 
Essaiera de faire en sorte que son lieutenant général et au moins 
six de ses lieutenants provinciaux ou commissaires s'instruisent en 
telle théorie et pratique; en discourra souvent avec eux et les in- 
terrogera quelquefois à part sur les plus importantes particularités, 
les exhortant tous d'eslie dillijents, loïaux, laborieux, inventifs et 
désireux d'honneur et de gloire, blasmant en leur présence tous 
timides, paresseux, opiniastres et subjects au vin, au jeu, aux 
femmes ou autres plaisirs inutiles.... 

« Plus, pour dernier article, que le marquis de Rosny essaiera 
néantmoins de mettre le premier en pratique sans discontinuation : 
il aimera Dieu, le Roy et la vertu sur touttes choses, fuira le vice 
et le mensonge, sera loïal à toutes ses procédures et promesses, se 
conformera le plus qu'il pourra à mon exemple et tous autres 
encore meilleurs que le mien, et instruira tous ceux qui sont soubs 
sa charge à bien faire par le sien, afBn d'acquérir gloire et louange 
entre les hommes et me donner contentement. » 

VIII. 

L'opposition systématique et si connue de Sully à la plan- 
tation des mûriers fait tache dans sa vie administrative. On 
se rappelle son axiome célèbre : « Le labourage et pastou- 
rage, voilà les deux mamelles dont la France est alimentée, 
les vrayes mines et trésors du Pérou. » Il semble donc que 
la propagation du mûrier aurait dû entrer dams ses vues. 
Loin de là, il s'y montra, comme on sait, toujours hostile. 
Cette hostilité tenait à des idées générales que Sully eut 
toute sa vie relativement aux fâcheuses conséquences du 
• luxe, auquel il n'épargna ni les épigrammes, ni les édits. 

G 



98 PORTRAITS HISTORIQUES. 

« Voilà des gens qui portent leurs moulins et leurs fermes 
sur le dos, » disait-il en voyant des courtisans couverts de 
soie et de broderies. Un jour, à la suite d'un édit qui réglait 
de nouveau, après Charles Vif, Louis XI et Louis XII, la 
qualité des habits et des ameublements, les marchands de 
soie de Paris allèrent présenter leurs réclamations au roi, 
qui les adressa à Sully. Le sire Henriot, qui portait la pa- 
role, était, dit l'Estoile, un honnête marchand du temps 
passé. « Eh! comment, mon bon homme, venez-vous ici 
vous plaindre en votre Compagnie, lui dit Sully, vu que 
vous êtes plus braves que moi? » Et, le retournant de tous 
les côtés. « Voici du damas, voici du taffetas, voici du ve- 
lours. — Le valet est plus rude et plus glorieux que le 
maître, » dirent en sortant les marchands de soie de Paris. 
Au commencement du dix-septième siècle, la France 
tirait d'Italie une grande partie des étoffes de soie dont elle 
faisait usage, et c'est pour se soustraire à ce tribut que 
Henri IV protégea la culture du mûrier , contrairement à 
l'avis de Sully. « Quelle fantaisie vous a pris, lui disait-il 
uîijour, de vous opposer à un dessein si propre à em- 
bellir le royaume et à détruire l'oisiveté parmi le peu- 
ple? » Sully répondit que la France avait été si bien 
favorisée parla nature que, l'Egypte exceptée, c'était le pays 
le mieux pourvu de toutes les productions nécessaires pour 
le bonheur véritable des populations ; qu'elle produisait du 
blé, du vin, du sel, du lin, du chanvre et des laines, c'est- 
à-dire de quoi nourrir et habiller tous ses enfants ; qu'il ne 
s'agissait donc, pour les rendre heureux, que de tirer de 
son sein les trésors qu'il renferme, et de leur ménager une 
facile circulation. Partant de ce principe, Sully regrettait 
que l'on encourageât la production et le commerce des 
marchandises de luxe, qu'il eût voulu voir frappées de 
droits d'entrée considérables. 11 aurait voulu, en outre, que 
tous les Français eussent tourné leurs efforts du côté de 



SULLY. 99 

ragriculture, qui , dans beaucoup de provinces , languissait 
faute de bras. Suivant lui, la culture du mûrier énerverait 
les paysans, les rendrait bien moins propres qu'autrefois 
aqx durs travaux de la guerre, et introduirait peu à peu 
.dans les villes un luxe ruineux pour les familles. Au lieu 
de cela, il conseillait à Henri IV d'interdire à certaines 
classes de la société l'usage des diamants, des pieiTeries, 
des statues, des tableaux , et de modérer le faste écrasant 
des gens de robe et de finance. « Sont-ce là, dit Henri IV, 
les bonnes raisons que vous avez à m'ai)porter? J'aimerais 
mieux combattre le roi d'Espagne en trois batailles rangées 
que tous ces gens de justice , d'écritoire et de ville , et sur- 
tout leurs femmes et filles, que vous me jetteriez sur les 
bras avec vos bizarres règlements. — Vous le voulez. Sire, 
répliqua Sully, je ne vous en parlerai plus; le temps et la 
pratique vous apprendront que la France n'est pas faite 
pour ces colificbets. » Mais Sully se trompait; l'expérience 
a donné raison à Henri IV contre son ministre, en prouvant 
que la France était, au contraire, le royaume des colifichets. 
Pour prix des services qu'il en reçut, Henri IV témoigna 
toute sa vie à Sully une amitié vive , à peine troublée, à de 
rares intervalles , par un nuage que dissipaient bien vite 
quelques mots d'explication. Qui ne sait les nobles paroles 
de ce prince qu'aucun autre n'a égalé en mots heureux et 
charmants? « Relevez-vous, Rosny ; on croirait que je vous 
pardonne. » Lu chroniqueur du dix-septième siècle, Talle- 
mant des Réaux, a cependant prétendu que, si Henri IV 
avait vécu, il aurait donné la surintendance des finances 
au duc de Vendôme, son fils naturel. « Lorsque Sa Majesté 
mourut, dit Tallemant ', il estoit sur le point de l'y établir. » 

1 D'après les Remarques critiques de Marbault, secrétaire de Du- 
plessy-Mornay. Voir les Économies royales, collection Michaud, t. XVII, 
page 58. 



100 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Or, le duc de la Force écrivait le 29 novembre 1609 « que 
le crédit et l'autorité de Sully alloient toujours en augmen- 
tant \ » D'un autre côté, un contemporain, Malherbe, man- 
dait à un de ses amis, à propos d'une réponse très-pr- 
gueilleuse et très -haute que Sully avait faite à la reine 
Marguerite : « Ainsi peuvent parler les heureux comme il 
est ; mais ce n'est pas se souvenir de ce que peut la Fortune 
et de ce dont elle le menaça l'hiver passé. Quoi qu'il en soit, 
il sert bien le maistre, et, en cette qualité, il ne peut douter 
d'estre avoué. » Peu de temps après, le 5 janvier 1610, 
Malherbe écrivait au sujet d'une nouvelle faveur que Sully 
avait demandée : « Le roy dit qu'il se lassoil d'estre dérobé, 
avec une infinité d'autres tels discours. Et là-dessus, estant 
dans la chambre de la reyne, il dit plusieurs fois : Cet 
homme est insupportable, il n'y a plus moyen d'en endu- 
rer. — Voilà les choses. Le lendemain, le roy lui fit meil- 
leure chère que jamais ^ » 

Henri IV avait successivement nommé Sully surintendant 
des finances, gouverneur du Poitou, grand-maître de l'artil- 
lerie, gouverneur de la Bastille, surintendant des bâtiments, 
grand-voyer de France. Sully conserva jusqu'en 1610 toutes 
ces charges dont il a lui-même évalué le revenu annuel à 
100,000 livres, auxquelles il fallait ajouter une somme à 
peu près égale en cadeaux et gratifications que lui donnait 
le roi. Comme il appliquait à la conduite de sa maison 
les mêmes principes d'ordre et d'économie qui faisaient la 
base de son système administratif, Sully put acheter, au 
bout de quelques années de faveur, des terres considé- 
rables, dont le produit paraît avoir porté son revenu annuel 
à 400,000 livres. Ce n'était pas là sans doute du désintéres- 

* Mémoires, etc., t. H, p. 244. 

2 Historiettes de Tallemant des Réaux, 3« édition, commentaires 
de M. Paulin Paris, 1. 1, p, 126, 



SLLLY. 101 

scmenl; aussi, cette immense fortune servait-elle souvent 
de texte aux attaques de ses ennemis. 11 paraît même qu'il 
fut un instant sur le point d'être traduit devant le parle- 
ment pour fait de péculat. C'est ce qui résulte d'un projet de 
discours de Sully portant ces mots, écrits de sa main : a Dis- 
cours pour ma deffense si Von m'offense. — 3In harangue 
au parlement. » Ce discours, resté ignoré jusqu'à présent, 
ne jette malheureusement aucun jour sur la question. Au 
lieu de l'aborder franchement, Sully se lient dans les 
généralités, revient sans cesse sur cette idée qu'il ne sait 
ni grec, ni latin, ni pandectes, ni digestes, toutes choses 
fort inutiles assurément dans le débat. Les seuls faits qu'il 
y fasse connaître , c'est qu'il n'avait eu pour tout héritage 
de sa maison (à cause d'un grand-père et d'un grand-oncle 
qui l'avaient ruinée) , que 8,000 livres de rentes en fonds de 
terre, et qu'il lui était passé par les mains, depuis l'âge de 
trente ans, plus de 7 millions de livres; « et tout cela, dit-il, 
par voies non-seulement légitimes, licites, honnestes et loua- 
bles, mais aussi honorables et glorieuses, puisqu'elles prove- 
noient des faveurs et bénéficcnces de son maistre '. » Quoi 
qu'il en soit, le cardinal de Richelieu, qui ne se conduisit 
pas, en ce qui concernait le soin de sa fortune, comme 
Sully, Mazarin et Colbert, a fait au sujet de Sully la re- 
marque suivante, qu'd est juste de consigner ici comme 
correctif : « On peut assurer avec vérité, dit le cardinal de 
Richelieu, que les premières années de ses services furent 
excellentes ; et si quelqu'un ajoute que les dernières furent 
moins austères, il ne saurait soutenir qu'elles lui aient été 
utiles sans l'être beaucoup à l'État. » 

Le même coup qui trancha la vie de Henri IV mit fin à 
la faveur du surintendant. L'affliction que ce crime abomi- 
nable causa à Sully fut, on le croira sans peine, sincère et 

* Voir pièces justificatives, n° 3. 



^02 ' PORTRAITS HISTORIQUES. 

profonde. La lettre suivante, qu'il adressa, le 29 mai 1610, 
au duc de La Force, qui lui avait écrit à ce sujet, est, en 
quelque sorte, un écho de la douleur des contemporains : 

« Monsieur, je ne puis vous rendre response touchant l'excès de 
notre malheur; il est trop extraordinaire, et nulles paroles ne sont 
capables de le représenter. De vous y donner de la consolation, je 
ne le puis aussi, n'en pouvant prendre pour moi-même, si ce n'est 
toutefois en vous mandant le grand calme où nous sommes de deçà, 
qui sans doute sera suivi de tous les autres endroits de ce royaume. 
C'est quelque soulagement de voir que Dieu daigne arrêter le mal ; 
mais ni vous ni moi, je m'assure, jamais ne trouverons de remède 
à notre perte, qui ne peut estre oubliée de nous tant que nous 
vivrons en ce monde ^ » 

IX. 

Depuis^ la mort de Henri IV, chaque séance du Conseil 
voyait se renouveler des luttes violentes oii Sully avait pour 
adversaires Villeroy, Sillery, le président Jeannin, les ducs 
de Nevers, de Bouillon, d'Épernon, Concini, la régente et 
toutes ses créatures. Celui qui avait déchiré une promesse 
imprudente faite par Henri IV à une de ses maîtresses 
n'était pas homme à se laisser intimider et dominer ; mais 
le torrent fut plus fort que lui, et il lui fallut céder à 
d'autres, avec un regret bien excusable sans doute, la garde 
des 2 1 millions ^ qu'il avait laborieusement entassés au prix de 
sa popularité. La principale cause de sa disgrâce fut, c'est lui 
qui l'annonce, le refus fait à la régente de signer une or- 
donnance de comptant ^ de plus de 900,000 livres que l'on 

^ Mémoires du duc de La Force, t. II, p. 277. 

* Économies royales, collection Michaud, t. XVII, p. 414. 

3 C'étaient des ordonnances que la Chambre des comptes n'était 
pas appelée à vérifier. Elles ont donné lieu à de graves abus qui, sui- 
vant l'usage, ont encore été grossis. Henri IV jouait beaucoup. Toutes 



SULLY. i03 

prétendait avoir été touchées par Henri IV de son vivant. 
Sully tint ferme, assurant que jamais le roi n'avait touché 
une somme aussi considérable en une seule fois, et l'ordon- 
nance ne fut pas signée ; mais ni la régente ni Concini n'ou- 
blièrent cet échec, et, à partir de ce jour, ils travaillèrent à 
remettre les clefs des cotlVes de la Bastille à des mains plus 
complaisantes. Us furent bientôt satisfaits. Au commence- 
ment de 1611, Sully, découragé et poussé à bout, se défit 
d'une partie de ses charges, après avoir toutefois touché une 
dernière gratification de 100,000 écus ' . « M. de Sully, écrivit 
à ce sujet le duc de La Force, à la date du 17 janvier 1611, 
est après remettre entre les mains de la reine la charge 
des finances, et Sa Majesté lui en donne récompense, A la 
vérité, il est fort traversé. Néanmoins, on le blâme de s'en 
défaire, et ceux qui affectionnent l'État jugent que ce sera 
un grand désavantage pour le service du roi, et que mal ai- 
sément un autre l'entendra-t-il si bien ni s'en acquittera si 
dignement. L'on composera un Conseil de finance de sept ou 
huit dont il sera^ » 

La caricature n'est pas une invention. nouvelle en France. 
L'Estoile rapporte dans son Journal qu'à cette époque «on fit 
un plaisant tableau où M. de Sully était représenté nageant 
dansl'eau jusqu'au cou, et ayant sousles aisselles deux vessies 
que deux jésuites s'efforçaient de crever pour le faire aller 

les sommes qu'il perdait, ainsi que celles données par lui en cadeau, 
figuraient sur des comptants. Le cardinal de Richelieu Voulut sup- 
primer ces ordonnances : mais il n'y réussit pas, et sous le règne suivant 
elles s'élevèrent à des sommes considérables. Il est vrai qu'on y com- 
prenait les dépenses faites pour les hôpitaux, pour l'intérêt de certains 
emprunts, pour la maréchaussée, les haras, etc. En 1779, il y eut 
plus de 16 millions d'ordonnances de comptant; Necker les réduisit à 
l'indispensable, et elles ne dépassèrent pas 12 millions en 1788. 

* Économies royales , collection Michaud, t. XVII, p. 410. 

* Mémoires, etc., t. II, p. 319. 



^Oâ PORTRAITS HISTORIQUES. 

au fond. » Mais une caricature ne prouve rien. Le même 
chroniqueur ajoute que « la disgrâce de M. de Sully était 
plainte de peu de personnes, à cause de sa gloire^ » il 
faut entendre de sa rudesse, de son orgueil. F^n effet, 
Sully manquait essentiellement de cette bonté d'âme, 
de cette bienveillance si nécessaire aux hommes armés 
d'un grand pouvoir. C'est ce qui explique en partie le 
nombre de ses ennemis; car ce ministre, dont le nom est 
aujourd'hui presque aussi populaire que celui du prince 
habile qu'il a servi, était, vers les derniers temps de son 
administration, devenu non-seulement odieux à la cour, mais 
au peuple des campagnes, qui arrachait avec colère, en 
haine de lui, les ormeaux qu'il avait fait planter au bord 
des routes. — « C'est un Sully, disaient les paysans en 
décapitant ces arbres; faisons-en un Biron. » 

Sully mourut le 22 décembre 1641, trente ans après 
sa sortie des affaires. C'est pendant ce long loisir suc- 
cédant à la vie la plus remplie, la plus occupée que mi- 
nistre ait peut-être jamais menée, qu'il composa, outre 
quelques ouvrages d'imagination qui n'ont jamais été 
publiés, les curieux et intéressants Mémoires qu'il a 
laissés sous le titre étrange de Mémoires des sages et 
rcnjales OEconomies d' Estât de Hennj le Grand ^. En 1634, 



* J'ai parlé de la forme singulière de ces Mémoires, censés écrits 
par les secrétaires de Sully qui lui racontent les actions auxquelles il a 
pris part, les conversations qu'il a eues avec Henri IV, les réflexions 
qu'il a faites, enfin, sa vie entière. Un extrait seul peut donner une 
idée de cette bizarrerie. En 1G03, Sully avait été chargé auprès de 
Jacques l*»", roi d'Angleterre, d'une mission extraordinaire qu'il remplit 
heureusement. De retour en France, il est mandé à Fontainebleau, et 
rend d'abord au roi un compte sommaire de son ambassade. « L'après 
disnée, lit-on à la suite de ce récit, le roy s'alla promener à cheval 
dans la forest. A souper, il vous envoya deux bons melons et quatre 



SULLV. ^05 

Louis XIII l'avait nommé maréchal de France. H avait alors 
soixante-quinze ans. Retiré tour à tour dans ses terres de 
Sully, de la ChapcHe-d'Angillon, de Rosny, et principale- 
ment de Yillcbon, où il mourut, il donnait du travail à tous 
ceux qui en demandaient, fondait des hôpitaux, relevait des 
églises. Son état de maison était majestueux, imposant, 
presque royal : c'étaient des écuyers, des gentilshommes, 
des pages, des compagnies de gardes françaises et suisses 
avec leurs officiers. De son côté, la duchesse de Sully avait 
ses dames et ses demoiselles d'honneur. Au moment où 
Sully sortait pour la promenade, une grosse cloche se fai- 
sait entendre, et toute sa maison se plaçait en haie, depuis 
le bas de l'escalier jusqu'à ses appartements. De temps en 
temps, on le voyait prendre un médaillon qu'il portait tou- 
jours à son cou, le contempler et l'approcher de ses lèvres: 
c'était un portrait de Henri IV. Ainsi, avant de s'éteindre 
en France, la puissance féodale jetait, sous les yeux du car- 
dinal de Richelieu, et au moment où il lui portait les plus 
terribles coups, un dernier éclat dans la personne de Sully, 
qui l'avait d'ailleurs lui-même si peu ménagée. 

L'illustre ministre de Henri IV n'avait pas signalé toute 
sa vie, avec l'énergie qu'on a vue, les funestes effets du 

perdreaux, et vous manda que vous le vinssiez trouver le lendemain 
fort matin, afin qu'il vous pust entretenir avant que les autres de son 
Conseil fussent venus, comme vous fistes ; et neantmoins vous trou- 
vastes qu'il estoit déjà tout habillé, avoit pris son bouillon, et regardoit 
jouer une partie à la paulme dans la petite cour du chasleau qui sert 
de tripot. Lequel ne vous eut pas plus tôt apperou, qu'il vous appella 
et vous dit : « Allons nous promener pendant qu'il fait encore frais, car 
j'ay des questions à vous faire et des particularitez à vous demander, 
sur lesquelles je n'ay fait que rêvasser toute cette nuit, m'estant levé 
devant quatre heures, pour ce que toutes les fantaisies qui me sont 
venues en l'esprit là dessus m'empeschoient de dormir. » Et vous ayant 
pris par la main, etc. » [Économies royales, t. V, p. 30.) 



106 PORTRAITS HISTORIQUES. 

luxe des habillements et de la mode pour en accepter lui- 
même le joug. Louis XIII l'ayant mandé à la cour, il y vint 
habillé comme il s'habillait du temps de sa puissance, sans 
faste, simplement, à l'ancienne mode. Au bout de quelques 
instants, il remarqua autour de lui de jeunes courtisans 
qui paraissaient rire de son habillement. « Sire, aurait-il 
dit alors à haute voix, je suis trop vieux pour changer d'ha- 
bitude sur rien. Quand le roi votre père, de glorieuse mé- 
moire, me faisait l'honneur de m'appeler auprès de sa per- 
sonne pour s'entretenir avec moi de ses grandes et impor- 
tantes affaires, au préalable, il faisait sortir les bouffons. » 
Cependant, quelques-uns des contemporains de Sully le 
représentent comme ayant eu le goût de la danse et des 
ballets. D'Aubigné et Tallemant des Réaux racontent, à ce 
sujet, plusieurs anecdotes. A la vérité, ce dernier en ajoute 
une qui le met en contradiction avec lui-même. « Jamais, 
dit-il, il n'y eut un surintendant plus rébarbatif. Cinq ou 
six seigneurs des plus quaUfiez de la cour, et dé ceux que 
le roy voyoit de meilleur œil, allèrent, une après-disnée, 
visiter Sully à l'Arsenal. Ils luy déclarèrent en entrant qu'ils 
ne venoient que pour le voir. Sully leur respondit que cela 
estoit bien aisé; et, s'eslant tourné devant et derrière pour 
se faire voir, il entra dans son cabinet et ferma la porte sur 
luy ' . » Est-ce là le trait d'un homme qui aurait eu la manie 
de danser des ballets à l'Arsenal, comme dit d'Aubigné, 
'< avec la calotte, qui est bien pis que la perruque, un vras- 
sard de pierreries à la men gauche , et un gros vaton à la 
men drette\)) Le passage suivant des Economies roijales 
donne en outre un démenti formel à d'Aubigné : « Vous ne 
vous êtes jamais délecté, se fait dire Sully par un de ses 

1 Historiettes, etc., t. I, p. 114. 

^ Le baron de FœnestCj cité par M. Paulin Paris j commentaire des 
Historiettes, p. 123. 



SULLY. 407 

secrétaires, à faire festins, banquets, collations, ballets, 
momeries ny mascarades ; ny n'avez jamais approuvé les 
friandises, sopiquets, pastisseries, confitures, desguisements 
de viandes, yvrogneries, gourmandises, ny crapules de 
tables longues et superflues '. » De bonne foi, Sully aurait-il 
osé dire de la sorte, en face de ses contemporains, qu'il ne 
s*était jamais plu aux ballets, momeries et mascarades, 
s'il eût été avoué qu'il les avait au contraire recherchés, 
et qu'il s'y rendait dans un costume ridicule ? 

Depuis la mort de Henri IV, les conseils de Sully furent 
toujours sans influence, notamment pour ce qui concernait 
l'administration des finances. En 1614, le duc de la Force, 
son ami, lui avait exprimé le désir de le voir revenir au pou- 
voir, a Le bruit de la cour ni le souhait des gens de bien 
que vous me mandez, lui répondit Sully, ne sont pas près 
d'être exécutés ; ceux qui manient l'État et qui ne' veulent 
point de compagnon en ce métier sont trop en crédit et 
trop autorisés pour souflrir ce que vous dites être néces- 
saire, et que je ne désirerais nullement sans voir plus clair 
aux affaires. Je n'ai que faire de me hâter ; la maladie n'est 

* Économies royales, collection Michaud, t. XVII, p. 97. — Il est 
juste d'ailleurs de reproduire ici les Remarques de Marbault sur ce 
passage des Économies. « Nous avons déjà veù et dit qu'il n'y eut ja- 
mais un homme plus dissolu en paroles et en actions, plus adonné 
aux femmes... Pour les ballets, momeries et mascarades, il estoit d'or- 
dinaire à ceux qui se faisoyent à l'Arsenal, où il avoit basty deux 
galleries l'une au dessus de l'autre pour servir à cet usage seulement, 
en gardant luy même la porte pour en empescher l'entrée, s'y montrant 
ridicule. Et quant à ce qu'il dit qu'il ne s'est point laissé transporter 
aux mondanitez et vanitez des grandes et magnifiques structures à la 
mode, bastimens, parcs, vergers, jardinages, ce qu'il a fait à Rosny, 
Sully, Montrond, Baugi, Villebon, Bois-Belle et ailleurs, l'argue du 
contraire. — Collection Michaud, t. XVII, p. 98, à la fin du volume, 
les Remarq%ies de Marbault ayant une pagination spéciale. 



i 



108 PORTRAITS HISTORIQUES. 

pas encore assez grande : le patient souffrira bien d'autres 
accidents avant que les médecins qui le traitent m'y veuil- 
lent pour adjoint ' . » Naturellement, la régente et ses favo- 
ris se gardèrent bien de rappeler un censeur aussi sévère. 
En 1610, vingt et un millions étaient déposés à la Bastille. 
Six ans après, le trésor était épuisé, et Marie de Médicis se 
voyait obligée, dans l'impossibilité de faire face aux dépenses 
qui augmentaient chaque jour, de convoquer les États géné- 
raux, dont l'approbation lui était indispensable pour établir 
de nouveaux impôts. 

* Mémoires du duc de La Force, t. II, p. 386. 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. 



1618 • 1G9S 



I. 



Parmi les beaux portraits d'une époque restée célèbre 
dans ce genre et qui, sur ce point, n'a pas encore clé éga- 
lée, l'un des plus beaux, peut-être, est celui que peignit, 
ad vivum, en 1657, un grand artiste, qui fut tout à la fois 
l'un des premiers peintres et des premiers graveurs de son 
temps, Robert Nanteuil. Dire la majesté, le calme, et, en 
même temps, l'afTabilité de ce portrait, est impossi- 
ble. Le front est large et découvert; les yeux, pleins de 
douceur, ont cependant une vivacité voilée, et, en quelque 
sorte, intérieure. Doué d'une grande noblesse, le visage, 
d'un ton clair et pâle, se détache admirablement sur un 
fond d'un pointillé noir, légèrement nuancé. Un nez bour- 
bonien, des moustaches à peine marquées au centre et touf- 
fues aux coins de la bouche, une royale dépassant le men- 
ton, à la manière du cardinal de Richelieu; enfin, une che- 
velure abondante et vigoureuse, comprimée au sommet de 
la tête par une calotte noire, complètent cet ensemble que 
relèvent encore le manteau d'hermine du président à mor- 
tier et une croix du Saint-Esprit descendant sur la poitrine. 

Le personnage dont ce portrait reproduit les traits, Nico- 
las Potier de Novion, était né en 1618, d'une famille de 
robe qui comptait des ancêtres célèbres. Sous la Ligue, au 
moment où les passions étaient le plus vivement excitées, le 
président de R]nurm«^snil, nïeul do \ovion, avait failli être 



^^0 PORTRAITS HISTORIQUES. 

immolé avec le président Brisson. Reçu conseiller au parle- 
ment en 1637, c'est-à-dire à l'âge de vingt et un ans ; nommé 
président à mortier huit ans après, Novion se prononça avec 
énergie, quand la Fronde eut éclaté, en faveur du parle- 
ment contre les princes et la cour. Une biographie raconte 
qu'il fut arrêté avec le conseiller Broussel ' ; mais ce fait est 
inexact. C'est le président de Blancmesnil, parent de Novion, 
qui fut emprisonné le même jour que Broussel. Lorsque, ne 
se croyant plus en sûreté à Paris, Anne d'Autriche partit 
avec le jeune roi pour Saint-Germain, les têtes s'échauffè- 
rent et la haine contre le cardinal Mazarin se fit jour sous 
toutes les formes. A cette occasion, le président de Novion 
proposa au parlement d'appliquer au cardinal un arrêt qui 
avait été rendu en 1617 contre le maréchal d'Ancre, et qui 
interdisait le ministère à tout étranger, sous peine de mort ^ 
Quelque temps après, le président de Novion soutenait, 
dans des conférences qui eurent lieu entre les princes et les 
délégués du parlement, que quiconque, dans les questions 
de liberté individuelle, aurait conseillé à la reine de violer 
les règles de la justice devrait être poursuivie « Le prési- 
dent de Novion, dit en outre madame de Motteville, repré- 
senta les droits du parlement, le pouvoir qu'ils avaient (sic) 
de se .mêler des affaires de l'État, puisque c'était entre 
leurs mains que les rois venaient faire leurs serments, que 
<î'était àicux de donner des régents au royaume, et parla de 
plusieurs choses de cette nature. Ce fut pourtant sans em- 
portement et avec des termes plus respectueux qu'à l'ordi- 
naire... ^ » 

* Biographie universelle de Michaud, article Potier de Novion» 

* Histoire de la Fronde^ par M. de Saint-Aulaire. 2" édition, t. \, 
|). 183. 

^ Ibid.,^. 198. 

* Mémoires de madame de Mottei)ille^ cotlecliôn ^elitot, t. llî, 
Ip. 121 et suiv. 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. i\i 

Cependant, à quelques années de là, c'est le cardinal do 
Retz lui-môme qui le constate, le président de Xovion 
« était intimement raccommode avec la cour. » Un jour, en 
1652, le maréchal d'Étampes avait dit au parlement qu'il 
devait s'unir avec Monsieur pour chasser Mazarin. Saisi d'in- 
dignation, le président de Novion s'éleva avec éloquence 
contre un projet qui, suivant lui, produirait infailliblement 
la guerre civile. « La tendresse de cœur pour l'autorité 
royale, dit à ce sujette cardinal de Retz, saisit toutes les ima- 
ginations. L'on poussa les voix jusqu'à la clameur contre la 
proposition du pauvre maréchal d'Étampes, et on la rejeta 
avec fureur, comme si le parlement n'efit pas remercié Mon- 
sieur, dans toutes les séances, des obstacles qu'il apportait 
au retour du cardinal '. » 

Un autre contemporain, l'académicien Conrart, signale, 
dans ses Mémoires, le rôle pacifique du président de Novion, 
à partir de 1652. Tantôt, il va exposer au duc d'Orléans que 
des mutins ont insulté des membres du parlement; une 
autre fois, il se rend à l'Hôtel-de-Ville et prévient le prévôt 
des marchands que, s'il ne fait pas mieux respecter le parle- 
ment par les compagnies de bourgeois, celui-ci ne s'assem- 
blera plus \ C'est ainsi que le président de Novion cher- 
chait à faire oublier la vivacité de son opposition au parti 
de la cour pendant les premiers temps de la Fronde. La 
charge de secrétaire des ordres fut alors sa récompense. 
Vers la môme époque, il fut désigné avec le procureur gé- 
néral Fouquet, par la femme du président Le Coigneux,pour 
arranger à l'amiable un différend domestique. Le président 
Le Coigneux et sa femme se racommodèrent , mais sans le 
secours de Fouquet et de Novion ; et l'on sut plus tard que 

* Mémoires du cardinal de Retz, collection Petitot, t. III, p. 12 
et suiv. 

* Mémoires de Conrart, collection Petitot, p. QQ. 



^42 PORTRAITS HISTORIQUES. 

celui-ci, dont la première présidence du parlement tentait 
déjà l'ambition, avait, à cette occasion, donné un conseil 
qui devait empêcher le président Le Coigneux de la lui dis- 
puter jamais. Enfin, l'académicien Conrart nous fait voir le 
président de Novion s'unissant avec le président de Mai- 
sons, parce que, dit-il, « étant unis et tous deux opposés au 
premier président de Lamoignon, ils pourroient lui tenir tête 
plus souvent et plus fortement ' . » 



II. 



On peut déjà, sur ces premiers aperçus, se faire une idée 
du caractère du président de Novion. D'une noble figure, 
éloquent, vif, plein de feu, se laissant quelquefois emporter 
trop loin, mais sachant reculer à propos, arrivé de bonne 
heure sur la limite qui sépare un poste important mais se- 
condaire de la position la plus élevée, il n'avait qu'un but, 
qu'un désir, celui de parvenir le plus tôt possible au faîte et 
de remplir le premier rôle. Ses liaisons probables avec Fou- 
quet, l'ambitieux le plus effréné et le plus hardi qui fut 
jamais, devaient encourager ses prétentions. La chute 
du surintendant lui fut sans doute funeste. On voit, par un 
écrit trouvé chez Fouquet et sur lequel l'accusation diri- 
gée contre lui fut principalement fondée, qu'il comptait, 
dans le cas où on lui ferait son procès, sur les bons offices 
et les intrigues de quelques personnes avec lesquelles le 
président de Novion avait des relations particulières. Vers 
la fin de l'année 1663, Colbert, alors tout-puissant, se fit re- 
mettre des notes secrètes sur le personnel de tous les parle- 
ments et cours des comptes du royaume. Voici dans quels 
termes le président de Novion fut apprécié par la personne 
qui fournit les notes sur le parlement de Paris : 

* Mémoires de Conrart,^. 203, 211 et 27 4. 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. H 5 

« PoTTiER DE NovioN cst liomme de grande présomption et de 
peu de seureté, intéressé et timide lorsqu'il est poussé; assez ha- 
bile dans le palais, y ayant sa caballe composée de ses parents et 
amis, MM. le Féron, Mandat, Tubeuf son gendre, son fils, etc. 
S'aplicquant tous les jours à y faire de nouvelles habitudes; son 
principal crédit est dans la seconde chambre. Est souvent brouillé 
dans son domestique. Madame D^^sbrosses-Choars a grand crédit 
sur luy; a de grands biens et particulièrement sur le roy; s'est 
allié à M. le président de Bercy par le moyen de son fils, qui en a 
espousé la fille. Possède les aydes d'Arqués, de Fécamp, Monlivil- 
liers, anciens et nouveaux droits, 47,000 livres, et de Saint-Denis, 
40,000 livres*. » 

Le même document s'exprime comme il suit sur le compte 
du président Pottier de Blancmesnil, qui avait été arrêté, en 
1648, avec le conseiller Broussel : 

« Pottier de Blancménil, mélancolique, extravagant, bizarre, 
de très-mauvaise humeur, foible, de difticile accès, ne manque pas 
de sens, mais prend toujours les afi*aires à contre-pied; peu seur 
et de qui on ne se peut rien promettre; obstiné quelquefois par 
boutade au parti qu'il prend ; n'a point de crédit dans sa chambre, 
n'est gouverné par aucune personne de qualité, bien qu'il soit le 
beau-frère de M. le premier président. Un nommé Tardif, marchand, 
a pouvoir sur luy. MM. Canaye, de Creil, Fraguier, Mallebranche, 
Le Cocq, Bossu, sont plus attachez à luy que les autres. Deffère à 
M. Salle, parce qu'il le gourmande. Possède les aydes de Blanc- 
mesnil de 3,000 liv. — M. le président de Novion a assez de pou- 
voir sur luy 2. » 

IlL 

Une circonstance fortuite vint donner au président de 
Novion une importance considérable, le mit, pendant quel- 

* Correspondance administrative de Louis XIV, t. II, p. 84. 
> Jbid, p. 40. 



414 PORTRAITS HISTORIQUES. 

que temps, sur le premier rang, et laissa des souvenirs de 
nature à seconder ses vues ambitieuses. Une des plus riches 
provinces de la France centrale, l'Auvergne, supportait avec 
peine, depuis de longues années, l'impuissance de la justice 
locale, et réclamait les assises extraordinaires connues sous 
le nom de Grands-Jours. Sans remonter plus loin qu'à 
l'année 1454, cinq fois dans un siècle l'Auvergne avait eu 
ses Grands-Jours; mais, depuis 1546, la justice royale ne 
s'était pas montrée dans la province ' , et le peuple, pour qui 
elle avait toujours été bonne et tutélaire, soupirait ardem- 
ment après son apparition. On se figure, en effet, les désor- 
dres qui avaient dû se produire et rester impunis, d'abord à 
la faveur des guerres de religion, en dernier lieu, pendant 
lès troubles de la Fronde. Enhardis par l'impunité, les 
puissants du pays s'abandonnaient sans frein à toutes leurs 
passions, bravaient effrontément la justice, et, si parfois 
celle-ci les traduisait à sa barre, en étaient quittes, comme 
les bandits corses, pour chercher momentanément un asile 
dans les montagnes. Plusieurs fois, depuis que l'ordre avait 
repris le dessus et que l'autorité royale s'était raffermie, des 
habitants de l'Auvergne, auxquels les tribunaux du pays 
n'avaient pu faire obtenir justice, étaient allés la réclamer au 
roi lui-même, qui leur avait promis réparation. Enfin, grâce 
à. la persistance du cri public et aux instances de l'intendant 
d'Auvergne, Louis XIV donna, le dernier jour d'août 1665, 
une déclaration décrétant l'établissement des Grands-Jours 
à Glermont. La cour des Grands-Jours devait se composer de 
seize conseillers et d'un président du parlement de Paris, 
d'un avocat général, d'un substitut, et d'un maître des re- 
quêtes chargé de tenir les sceaux. Quant à sa juridiction, 
elle embrassait non-seulement la haute et basse Auvergne, 

* Encyclopédie méthodique; jurisprudence^ t. V, art. Grands- 
Jours. 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. 115 

mais encore ,1e Bourbonnais, le Forez, le Beaujolais, le 
Lyonnais, le pays de Combrailles, la haute et basse Marche 
et le Berry ' . 

On apprit, quelques jours après, que M. de Novion prési- 
derait les Grands-Jours. Denis Talon, qui avait fait preuve 
de talent, d'énergie et d'un dévouement absolu dans le 
procès de Fouquet, à peine terminé, était nommé avocat gé- 
néral. Le dispensateur des grâces, chargé en cette qualité de 
garder les sceaux pendant la session des Grands-Jours, était 
Lefebvre de Gaumartin, maître des requêtes ordinaires de 
l'hôtel du roi. 

Le 5 septembre 1665, Louis XIV adressa la déclaration 
suivante aux habitants de Clermont : 

a A nos chers et bien amez les eschevins et habitants de nostre 
ville de Clermojit en Auvergne. 

a De par le Roy, 

« Cliers et bien amez, la licence qu'une longue guerre a intro- 
duite dans nos provinces, et l'oppression que les pauvres en souf- 
frent, nous ayant fait résoudre d'eslablir en nostre ville de Clermont 
en Auvergne une cour vulgairement appelée des Grands-Jours^ 
composée de gens de haute probité et d'une expérience consomm^ée, 
pour, en l'étendue du ressort que nous luy avons prescrit, connois- 
tre et juger de tous les crimes, punir ceux qui en seront coupables, 
et faire puissamment régner la justice; A présent qu'ils s'en vont 
pour vaquer à la fonction de leurs charges et satisfaire à nos or- 
dres, nous voulons et vous mandons que vous ayez à leur préparer 
les logements qui leur seront nécessaires, et qui vous seront de- 
mandez de leur part, pour leur séjour en nostre dite ville, et à les 
recevoir avec la bienséance qui est due au mérite de leurs per- 
sonnes et à leurs qualités, car tel est nostre plaisir. LOUIS. » 

^ Mémoires de Flcchier sur les Grands- Jours tenus à Clermont 
en 1G65-1666, publiés par M. Gonod. Introduction, p. 14 etsuiv. — 
J'emprunterai à cette curieuse publication la plupart des détails qui 
vont suivre sur les Grands- Jours de Clermont. 



\ I PORTRAITS HISTORIQUES. 

 peine l'anèt instituant les Grands-Jours fut-il connu 
dans l'Auvergne, que les populations, trop longtemps spec- 
tatrices de l'impunité des plus grands crimes, s'ils étaient 
commis par des hommes violents et en position de se dé- 
tendre dans leurs châteaux, se livrèrent à l'espérance. En 
même temps, l'intendant de la province et les prévôts redou- 
blèrent de zèle. « En attendant l'arrivée de messieurs les com- 
missaires des Grands-Jours, écrivait l'intendant d'Auvergne à 
Colbert, le 8 septembre 1665, le prévostdes mareschaux con- 
tinue sa course dans la province, suivant Tordre que j'en avois 
donné. 11 a pris un gentilhomme du sieur d'Espinchal, sur 
lequel il a trouvé une lettre qui marque qu'il doit faire douze 
jours de séjour chez M. Dauberoque, sur les confins du 
Rouorgue et de l'Auvergne. Comme celte lettre cstoitescritte 
deux jours auparavant la prise de ce gentilhomme, j'ai envoyé 
l'exempt qui est chargé des ordres du Roy pour les exécuter 
avec le prévost et des cavaliers de Nogent. Ce seroit une as- 
sez belle matière des Grands-Jours ' . » 

Le juges royaux arrivèrent le 24 septembre sur les limites 
de l'Auvergne. Us y trouvèrent une députation composée 
des échevins de Clermont et des syndics du bas pays. A 
Riom, où l'on aurait bien voulu les garder, on leur offrit le 
vin d'honneur et on leur adressa des harangues dans les- 
quelles le président de Novion, l'avocat général Talon et 
le maître des requêtes Caumartin furent qualifiés de mon- 
seigneur. Les commissaires des Grands -Jours arrivèrent à 
Clermont le 25 septembre. A leur approche, les boutiques 
s'étaient fermées, et la ville entière, revêtant son air de fête, 
s'était portée sur la route de Riom. A trois heures de l'après- 
midi, un bourdonnement courut dans la foule qui station- 
nait sur la chaussée. C'était le grand prévôt d'Auvergne, 
suivi de sa compagnie, et le chevalier du guet de Clermont» 

* Correspondance admimstrative de Louis XIV, t. II, p. 160. 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. \\7 

qu'accompagnaient soixante archers en casaques rou^'es; ils 
précédaient une longue suite de carrosses renfermant, outre 
un grand nombre de bourgeois de Riom et de Clermont, 
Messieui'S des Grands-Jours, quelques dames, et un jeune 
abbé qui devait être un jour le personnage le plus célèbre de 
tout le cortège, Esprit Fléchier, alors précepteur du fils de 
M. de Caumarlin. Après avoir essuyé le feu des harangues du 
corps des échevins cl du corps des marchands, des juges et 
des consuls, des élus de la ville et des officiers du présidial, 
le président do Novion eut à répondre à celle du sieur do 
Canillac, seigneur du Pont-du-Chàteau, sénéchal de Cler- 
mont, accompagné de quinze ou vingt gentilshommes à 
cheval, parmi lesquels on remarquait le vicomte de Lamothe- 
Canillac, MM. du Palais et M. de Beaufort-Canillac. Met- 
tant pied à terre, le sénéchal de Clermont « se réjouit, dit 
une relation contemporaine, de l'arrivée de Messieurs, et fit 
protestation à la Cour de tout respect et obéissance. » Or, 
l'audace de ce sénéchal et de la plupart de ceux qui lui ser- 
vaient d'escorte était inouïe, car lui-même, et dans le nom- 
bre, plusieurs autres, avaient déjà subi, sans les avoir pur- 
gées, des condamnations sévères. Traduits plus tard devant 
le tribunal des Grands-Jours, quelques-uns payèrent de leur 
vie les crimes qui leur étaient imputés. L'un d'eux, le vicomte 
de Lamothe-Canillac, fut arrêté le jour même. « Comme on 
a envie de faire exemple d'un homme de qualité, écrivit l'in- 
tendant de la province à Colbert, le 25 septembre, on trouva 
M. le vicomte de Lamoîhe-Canillac charcé davoir tué un 
homme il y a quelques années. Jen'avois pu le faire arrester, 
parce qu'il y avoit un arrest de delfense. Ces Messieurs ont levé 
cet empeschement,et on l'a fait emprisonner... Je suis obligé 
de vous dire, monsieur, que, dans l'ordre que nous avons 
donné au prévost général d'arrester M. de Lamothe-Canillac, 
il a fait son devoir ; c'est son meilleur amy, qui avoit disnéchez 
luy . . . Je crois que la prison de M . de Canillac achèvera de faire 

7. 



148 PORTRAITS HISTORIQUES. 

sortir de la province ceux qui auront la conscience chargée ' . » 
On se figure l'effet que produisit dans la province cette 
arrestation opérée le jour même où le tribunal extraordi- 
naire arrivait à Clermont. L'impression fut d'autant plus 
grande que le président de Novion avait, peu de temps 
auparavant, donné une de ses filles à un conseiller au par- 
lement de Paris, dont la sœur avait, épousé le comte de Ca- 
nillac, sénéchal de Clermont, parent du vicomte de Lamothe- 
Canillac, qui venait d'être arrêté. Cet acte vigoureux, dans 
lequel le public crut voir un sûr garant de l'impartialité du 
tribunal, parut donc d'un excellent augure. Dans la soirée, le 
président de Novion reçut les consuls et échevins, accom- 
pagnés de valets de ville portant des torches allumées. 
(( Devant eux, dit un consciencieux chroniqueur, quatre 
jeunes hommes, ayant des nœuds de rubans roses sur les 
épaules, aux jarretières et sur les souliers, portaient le vin 
d'honneur qu^ la ville était dans l'usage d'offrir à tous les 
étrangers de distinction. Des guirlandes de fleurs, des ru- 
bans éclatants ornaient le brancard et la corbeille conte- 
nant douze douzaines et neuf bouteilles du meilleur vin du 
pays, destinées au président^* » Les élus, les officiers du 
présidial, le chapitre de l'église cathédrale, l'évêque de 
Clermont, suivi de son officiai et de ses aumôniers, vinrent 
ensuite présenter leurs hommages au président des Grands- 
Jours. Le lendemain, après la messe du Saint-Esprit qui 
eut lieu à la cathédrale , la Cour se rendit à la salle de 
ses séances, décorée dans un style simple et sévère. 
Les murs étaient tendus d'une tapisserie à fond bleu, 
parsemée de fleurs de lis jaune d'or et de L couronnés. Au 
milieu du mur du fond était placé un beau tableau du Christ, 
aux deux côtés duquel on voyait les portraits de Louis XIV 

* Correspondance administrative, t. II, p. 101. 
2 Mémoires de Fléchier, etc., Introduction, p. 27. 



LE PRESIDENT DE NOVION. 



i\0 



et de Marie-Thérèse, soutenus par des génies : heureuse 
allégorie de la Justice qui allait être rendue aux faibles et 
aux opprimés sous l'œil de Dieu et au nom du roi. 

Pendant que ces pompes officielles avaient lieu, le peuple 
exprimait par des chansons la joie que lui causait l'ouver- 
ture des Grands-Jours. Un noël, composé pour la circon- 
stance par un poète de la province, courut bientôt par- 
tout, et aurait encore popularisé l'institution du tribunal 
extraordinaire, si elle n'eût éic particulièrement bien ac- 
cueillie par les masses. Les fragments suivants du noël 
des Grands-Jours donneront une idée des griefs du peuple, 
de sa joie en voyant s'ouvrir ces assises redoutées, et des 
espérances qu'il avait mises en elles. 

I. I. 



Aughà, gens, aughà : 

Le ceo vous reprocha 

Qu'aquou ei trop pleghâ ; 

Et, sens gro boughà, 

Vous leissâ ranghâ. 

Laus Grands-Jours 

Ne sont pas toujours. 

Embey Noë le temps s'aprocha 

Par fondre la cliocha : 

Laus fourneaux, sont tout cbauds, 

Nous z'avens ce que chaut. 

Courraz, curaz de la parrocha, 

Courraz, parrouchaus. 

m. 

Vez Cliarmon ou l'y o 

Quanquas gens de roba, 

Que font, dius que lio, 

Moue qu'on ne soulio : 

Quou ei ce que fallio. 

Aux pleintis, 

Tant siont-ils cbeitis, 

Pas un d'ys ne liau foué la boba. 

Qu'a be foué, z'an troba : 

Segur dius son lugis, 

L'eynoucen ne craint gis ; 

Mas lou méchant que tua, que roba, 

Foué bea de fugir. 



Ecoutez, peuple, écoutez : 

Le ciel vous reproche 

Que c'est trop plier; 

Et, sai|^ v«us bouger, 

Vous vous laissez ronger : 

Les (irands-Jours 

Ne sont pas toujours. 

Avec Noël le temps s'approche 

Pour fondre les cloches ' : 

Les fourneaux sont tout chauds, 

Nous avons ce qu'il faut. 

Accourez, curés des paroisses ', 

Accourez, paroissiens. 

ni. 

A Clermont il y a 
Quelques gens de robe 
Qui font, dans ce lieu. 
Mieux que de coutume : 
C'est ce qu'il fallait. 
A ceux qui se plaignent, 
Tant soient-ils chétifs. 
Pas un d'eux ne leur fait la moue. 
_ Qui a bien fait, le trouve : 
sûr dans son logis. 
L'innocent ne craint rien ; 
Mais le méchant, qui tue, qui vole, 
Fait bien de fuir. 



* Pour prendre un parti décisif. 

* Allusion aux curés dont les seigneurs s'appropriaient les dîmes. 



120 



PORTRAITS HISTORIQUES. 



IV. 

Sans le grand Novion, 

Que chacun flatouéra, 

Et tous tant qu'i sont, 

D'Estrappes, Tronson, 

Le Boutz, Barrillon, 

Sans Le Coq, 

Guillard, Nau, Malo, 

Bochart, Peletier, que redouéra; 

Vassan, La Falluéra 

Sans Boyviii, Caumartin, 

Hébert et Barentin, 

Joly, Talou, ie paï z'era 

Tout pie de lutins. 

XIX. 

Que Diau ne crent gro, 

Que mongha deifroqua, 

Que quitta le fro, 

Que jura et biaou trop, 

Et que YÏaou d eycroc ; 

Le vaure. 

Le couppa-jarre. 

Et que Tun et que l'autre toqua, 

Que daus Rey se moqua. 

Le murtrei, le filou, 

Le trestre Ganelou, 

Devont tous crendre la croqua 

D'un c6 de talou. 



IV. 

Sans le grand Novion, 

Que chacun cajole. 

Et tous tant qu'ils sont, 

D'Estrappes, Tronson, 

Le Boultz, Barillon, 

Sans Le Coq, 

Guillard, Nau, 3Ialo, 

Bochart, Le Peletier, qui va rôdant; 

Vassan, La Falluère, 

Sans Boyvin, Caumartin, 

Hébert et Barentin, 

Joly, Talon, le pays était 

Kempli de lutins. 

XIX. 

Qui Dieu ne craint point, 

Qui défroque les nonnes. 

Qui jette le froc, 

Qui jure et boit trop. 

Et qui vit d'escroquerie ; 

Le vaurien, 

Le coupe-jarret. 

Celui qui heurte l'un, qui heurte l'autre, 

Qui du Roi se moque, 

Le meurtrier, le filou. 

Le traître Ganelon, 

Doivent tous craindre le choc 

D'un coup de talon. 



IV. 



La séance d'ouverture des Graiids-Jours eut lieu le lundi 
28 septembre 1665. Après une harangue pompeuse et am- 
poulée de l'avocat général Talon ' , « le président de Novion, 
dit Fléclîier, harangua aussi avec beaucoup de gravité, ex- 
pliquant les desseins du roi, et témoignant qu'il était bien 
à déplorer que les gentilshommes d'Auvergne, qui sont issus 
du sang des Troyens et des Romains, eussent dégénéré de 
l'ancienne vertu de leurs ancêtres. » Cette prétention avait, 
il est vrai, été contestée par Lucain dix-sept siècles aupara- 
vant, mais elle ornait le discours et faisait contraste. « Quoi 



* Voir Mémoires de Flechier, Appendice n*> 3. 



LE PRÉSIDE.NT DE NOMON. ^21 

qu'il en soit, continue Fléchier, je remarquai par toute la 
campagne et dans Clermont, lorsque j'y fus arrive, que la 
terreur était générale. Toute la noblesse était en fuite, et il 
ne restait pas un gentilhomme qui ne se fût examiné, qui 
n'eut repassé tous les mauvais endroits de sa vie, et qui ne 
tachât de réparer le tort qu'il pouvait avoir fait à ses sujets, 
pour arrêter les plaintes. 11 se faisait mille conversions qui 
venaient moins de la grâce de Dieu que de la justice des 
hommes , et qui ne laissaient pas d'être avantageuses pour 
être contraintes. Ceux qui avaient été les tyrans des pau- 
vres, devenaient leurs suppliants, et il se faisait plus de res- 
titutions qu'il ne s'en fait au grand jubilé de l'année sainte. 
La prison de M. de Lamolhe-Canillac était le principal sujet 
de leur épouvante. » 

Conformément à un usage fort ancien et que le gouverne- 
ment avait suivi en 1661 à l'occasion des poursuites exer- 
cées par la Chambre de justice contre les financiers et contre 
Fouquet, le président de Novion fit adresser par Tofficial de 
Clermont à tous les fidèles un Monitoire qui enjoignait « à 
tous ceux et celles qui connaissaient des personnes ayant 
commis assassinats, vols, pillages, rapts, forcement de 
femmes et de filles, incendies, violences, voies de fait et 
autres crimes et délits dont la connaissance était attribuée 
aux Grands-Jours... de venir à révélation. » Ce Monitoire, 
daté de Clermont, du 29 septembre, ne produisit sans doute 
qu'une partie des résultats qu'on en avait attendus. Dans 
ces circonstances, la justice était autorisée à requérir l'ex- 
communication contre les non-révélateurs. C'est ce que fit 
quelque temps après l'avocat général Talon. Alors, l'official 
lança un nouveau Monitoire prononçant l'excommunica- 
tion contre les personnes qui n'auraient pas révélé les 
crimes et délits relevant de la cour des Grands-Jows. « Si 
dans six jours, disait l'official aux curés, lesdites personnes 
ne viennent à due et entière révélation, nous les avons ex- 



-132 PORTRAITS HISTORIQUES. 

conimuniées et excommunions par ces présentes, et vons 
enjoignons de les dénoncer ès-prônes de vos messes parois- 
siales pour excommuniées. En laquelle sentence d'excom- 
munication si elles croupissent l'espace de six autres jours, 
par les mêmes présentes, nous les aggravons ' ; et au cas 
que, par six autres jours immédiatement suivants, elles de- 
meurent d'un cœur endurci et obstiné (ce qu'à Dieu ne 
plaise) en cette sentence d'excommunication et aggrava- 
tion, nous les réaggravons, et vous mandons que vous les 
dénonciez ès-prônes de vos grandes messes paroissiales, 
pour excommuniées, aggravées et réaggravées, privées de 
la communion , des saintes prières et suffrages de l'Église, 
comme membres séparés d'icelle. » 

Lue dans toutes les églises des provinces soumises à la 
juridiction des Grands-Jours, cette fulminalion frappa sans 
doute plus vivement les esprits que le premier Monitoire. 
Pendant cette lecture, qui avait lieu au son le plus lugubre 
des cloches, comme au jour des Morts, le prêtre et ses as- 
sistants tenaient des cierges allumés. Puis, la lecture ter- 
minée, ils éteignaient leurs cierges et les jetaient par terre, 
donnant ainsi aux fidèles une image parlante des ténèbres 
réservées à ceux qui, en désobéissance des lois religieuses 
et civiles, persisteraient à dérober aux poursuites de la jus- 
tice les coupables qu'elle avait pour mission de punir. 

V. 

Pendant quatre mois et trois jours, du 28 septembre au 
31 janvier, le tribunal extraordinaire remplit sans relâche, 
grâce à l'activité infatigable de l'avocat général Talon, son rôle 

1 Vatfgrave, outre la privation des biens spirituels, interdisait Tu- 
sage des choses publiques; la réaggrave ajoutait la privation de la 
société, même dans le boire et le manger. {Note de M. Gonod.) 



LE PRÉSIDENT DE NOVlOiV. ^ 25 

réparateur. Il y avait bien, le soir, dans la ville, des dîners, des 
comédies, des têtes charmantes où l'on dansait, à la grande 
satisfaction de Messieurs de la Cour et de leurs femmes, la 
bourrée et les autres danses du pays; mais, dit Fléchier : 
« Quelque divertissement qu'on eût pris le soir, il fallait 
venir au palais le matin; et, quoiqu'on eût été gai jusqu'à 
deux heures après minuit, il fallait reprendre son sérieux 
cinq heures après, et faire le juge après avoir fait le galant. » 
La première affaire importante, à cause du rang de l'ac- 
cusé, fut celle de ce vicomte de Lamothe-Canillac qui était 
venu à la rencontre de la Cour et qui avait été arrêté, le soir 
même, par le prévôt général, son ami particulier, chez qui 
il avait dîné. Il était accusé d'avoir, de propos délibéré, tiré 
un coup de pistolet sur un de ses ennemis. Outre que le 
crime remontait à plusieurs années, il existait plusieurs 
motifs, sinon de grâce entière, tout au moins de douceur 
dans la punition. Malheureusement, le vicomte de Canillac 
portait un nom fort mal noté, et, dans les guerres de la 
Fronde, il avait, à ce qu'il paraît, combattu avec les en- 
nemis du roi. Interrogé, jugé, condamné à mort dans une 
seule séance, il fut exécuté trois heures après, sur la place 
de la Cathédrale. 

Un procès fait à un gentilhomme nommé de Veyrac causa 
quelqiïe sensation. Ce gentilhomme était la terreur du voi- 
sinage, et, comme sa violence était bien établie, il avait 
beau faire, nul n'osait se plaindre. Poussé à bout, un no- 
taire eut pourtant le courage de le traduire en justice. As- 
sailli chez lui par le gentilhomme en fureur, ce notaire s'y 
fortifia du mieux qu'il put, résolu à vendre chèrement sa vie. 
« On s'étonnera, dit à ce sujet Fléchier, avec un tour d'es- 
prit très-fm, de savoir qu'un homme de cette profession ait 
eu la hardiesse de soutenir les premières violences d'un gen- 
tilhomme, et que, n'ayant aucune défense que celle qu'il 
tirait ordinairement de sa plume et de ses procédures, il ait 



^24 PORTRAITS HISTORIQUES. 

pris les armes pour repousser ses ennemis. Mais lorsqu'il 
s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire, devient 
soldat, et ces âmes ordinairement paisibles, et qui ne savent 
que la guerre des procès , deviennent terribles lorsque le 
désespoir les enflamme. » Poursuivi de chambre en cham- 
bre, le notaire s'était barricadé dans une pièce mieux 
fermée, et, de là, il menaçait de tuer le premier qui se pré- 
senterait. Il se rendit enfin à composition, et en fut mal 
récompensé, car de Veyrac le tua d'un coup de pistolet et 
mit sa maison au pillage. « Cette action, dit l'historien des 
Grands-Jours, parut à la Cour tout à fait punissable, et l'au- 
teur fut condamné à des amendes considérables, à la démo- 
lition de sa maison et à la perte de sa tête. » On croira sans 
peine que le peuple des environs applaudit à cette sentence, 
et avec raison. 

Au nombre des gentilshommes que le cri populaire dési- 
gnait à la justice des Grands-Jours figurait le sénéchal de 
Clermont, comte de Canillac Pont-du-Chàteau, parent du 
président de Novion. C'était lui qui, le jour de l'arrivée des 
commissaires extraordinaires à Clermont, leur avait pré- 
senté une députatiôn de la noblesse de la province, et dans 
une harangue ridicule avait, dit Fléchier, mêlé le. soleil, la 
lune et tous les astres du monde. La rumeur publique le 
dénonçait particulièrement. Désireux de faire croire^à son 
impartialité, le président de Novion donna ordre qu'on l'ar- 
rêtât. Les lettres suivantes, qu'il écrivit à Colbert, renfer- 
ment de curieuses explications sur ce fait, ainsi que sur 
plusieurs autres circonstances qui marquèrent la session des 
Grands-Jours. 

^ ■ Ce 20 octobre 1665. 

« J'ay fait arrester hier au soir le comte de Canillac Pont-dii- 
Chasteau, beau-frère de mon gendre. Jugés si je recule pour per- 
sonne quand il s'agit du service du roy. Je ne sçais pas encor quelle 
sera la charge que produira contre lui sa partie; mais enfin, voilà 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. ^25 

1111 assés grand témoignage que la justice se fait icy sans discerne- 
ment. 

« Je vous prie de faire en sorte, vous qui aimés le service du 
roy, que l'on ne nous envoie aucun ordre qui nous déconcerte, ou 
({ui puisse fâcher ces messieurs, que je ménage autant que je 
puis. 

« Nous avons quantité de prisonniers; tous les prévosls en cam- 
pagne jettent dans les esprits la dernière épouvante. Les Auver- 
gnats n'ont jamais si bien cognu qu'ils ont un roy, comme ils le 
font à présent. Un gentilhomme me vient de fair*e plainte qu'un 
païsan lui aïant dit des insolences, il lui a jeté son chapeau par 
terre sans le fraper, et que le païsan lui a répondu hardiment qu'il 
eut à lui relever son chapeau, ou qu'il le mèneroit incontinent de- 
vant des gens qui lui en feroient néloyer l'ordure. Jamais il n'y 
eut tant de joie entre les foibles. Aimés-moi, s'il vous plaît. » 

Le 24 novembre. 

« Nous avons ce matin jugé les contumaces des sieurs Marquis 
du Palais père et fils, gentilshommes de considération dans ces pro- 
vinces, et les avons condamnés à mort, et plusieurs de leurs com- 
plices. En l'année 1656, ces gentilshommes, advertysque le prévost 
de Montbrison-en-Forest s'esloit chargé de faire une exécution sur 
leurs bestiaux, à la requeste du sieur de Carmasel, gentilhomme 
de leurs voisins, assemblèrent beaucoup de leurs voisins et domes- 
tiques pour attendre les recors et empescher l'exécution. Ils les 
cliargèrent à coups de fusils, et les suivirent fuiants jusque» à six 
lieues de leur maison, les attaquèrent sur le minuit dans l'hostel- 
lerie où ils s'esloient retirés pour Içs éviter, en tuèrent trois cou- 
chés dans leur lit, et conduisirent le reste prisonniers quelque 
temps, et les relaschèrent enfin après leur avoir fait souffrir toute 
sorte de mauvais traitements. Les assassins, retournés dans le 
chasteau du Palais, furent remerciés et paies par l'ordre du sieur 
Marquis du Palais père. Le procès leur fut fait par contumace in- 
continent que la chose fut commise, jusques à sentence exclusive- 
ment, ce qui fut empesché par un accommodement convenu avec 
les parties civiles, ce qui nous a donné beaucoup de peine à recou- 
vrer les preuves, par la considération du temps et de Testât de 



^26 PORTRAITS HISTORIQUES. 

l'affaire. Nous avons trouvé le fait si énorme que tous nos mes- 
sieurs, d'un suffrage, ont ordonné le rasement du chasteau du 
Palais dès à présent, nonobstant le temps de cinq ans que l'ordon- 
nance donne aux contumaces, et la confiscation à qui elle appar- 
tiendra, la somme de 30,000 liv. préalablement prise au profit 
du roy, ce qui sera assurément difficile dans l'exécution pour 
l'amende. 

« Je surseoiré l'exécution de la mort jusques à ce que j'aie receu 
les ordres et la volonté du roy, que j'espère que vous me ferés 
l'honneur de m'èscrire pour response à celle qui vous aura sans 
doute esté rendue sur ce mesme sujet par les précédents ordinaires. 

« Vous me faites, monsieur, l'honneur de me marquer par 
vostre dernière, que trois choses font principalement la fonction 
des Grands Jours : le châtiment des coulpables en général, la pu- 
nition des mauvais juges dans leur administration, et la dernière 
de rendre la vigueur aux bons officiers et rétablir la justice en 
autorité. 

« Au premier, nous y sommes tous les jours occupés, et si nous 
n'y réussissons pas, c'est sans doute celte admirable application 
que le roy donne continuellement à la conduite de son Estât et cette 
prudence singulière dont Sa Majesté gouverne toutes choses, qui, 
la faisant craindre et honorer, fait fuir les criminels des païs de 
son obéissance et les oblige d'éviter sa justice et chercher ailleurs 
leurs seuretés. 

« Pour satisfaire à la seconde des choses qu'il vous a plu me 
marquer, nous tenons prisonniers plusieurs officiers de justice dans 
diverses prisons; leurs procès s'instruisent, et je n'obmettré rien 
pour satisfaire à ce que je cognois estre de la dernière nécessité. 

Je m'appliqueré soigneusement à tirer avantage de toutes les 
conjonctures que je jugeré propres pour rendre autorité à la jus- 
tice, que je vous puis assurer estre dès à présent très- fortifiée par 
ce qui s'est passé depuis nostre séjour en ces provinces, de ma- 
nière que tous les officiers conviennent qu'un seul huissier suffira 
désormais pour réussir aus plus importantes exécutions de justice 
qu'ils n'auroient pas osé entreprendre auparavant avec des forces 
très-considérables. 

« Si le roy a agréable l'exécution que nous avons ordonnée, tou- 



LE PUÉSIDENT DE NOVION. i2t 

chant le chasteau du Palais,' et que j'ose vous dire estre très-né- 
cessaire et attendue de tous les honnestes gens, je me prépare, 
pour faire voir que son autorité ne doit plus estre contredite, d'y 
envoler le président du présidial de celte ville avec quatre des 
principaux officiers, accompagnés seulement du receveur des amen- 
des, pour payer les ouvriers, et dix cavaliers de la compagnie de 
Taillière,. et suis certain que la chose sera exécutée sans résis- 
tances^ » 

Cependant, inalgTé la sévérité apparente dont on avait 
fait preuve à son égard, le comte de Canillac Pont-du- 
Château en fut quitte pour une mercuriale du président et 
pour une amende de 500 livres. « Ceux qui croient savoir 
le secret, observe Fléchier à ce sujet, disent qu'il en a coûté 
beaucoup pour détourner les témoins. Cette douceur n'a 
pas laissé de décrier un peu les Grands-Jours. » Un autre 
membre de la même famille, le marquis de Canillac, fut 
traité plus sévèrement ; mais il avait eu le bon esprit de 
prendre la fuite dès l'ouverture des Grands-Jours. Celui-là 
avait écrasé ses vassaux d'imix)sitions arbitraires, et, se 
fondant sur de vains droits, avait, indépendamment de la 
taille du roi, levé dans ses terres la taille de Monsieur, 
celle de Madame, et celle de tous ses enfants. 11 entretenait 
dans les tours de ses châteaux douze estafiers, qu'il appelait 
ses douze apôtres, et qui étaient les exécuteurs de ses vio- 
lences et de ses concussions. Condamné à mort une première 
fois par le parlement de Toulouse, il avait assisté, d'une fe- 
nêtre voisine, à son exécution en effigie, « trouvant fort plai- 
sant, dit Fléchier, d'être fort en repos dans une maison, 
pendant qu'on le décapitait dans une place, et de se voir 
mourir dans la rue pendant qu'il se portait bien chez soi. » 
La Cour des Grands-Jours le condamna à une grosse amende, 
à la confiscation de ses biens, et fit raser deux ou trois tours 
■qiù avaient longtemps servi de repaire à ses suppôts. 

* Coirespondance administrativef X. \l,T^. 166etsuiv. 



^28 PORTRAITS HISTORIQUES. 

VI, 

Il ne faut pas croire d'ailleurs que raction de la Cour des 
Grands-Jours fût circonscrite aux crimes et délits relevant 
des tribunaux. Divers arrêts, rendus par elle, se ratta- 
chaient à un ordre de faits complètement différent. A peine 
arrivée à Clermont, la Cour, craignant que l'affluence des 
étrangers n'occasionnât une hausse excessive sur le prix des 
denrées, rendit un arrêt, véritable loi de maximum, qui 
fixait le prix de tous les objets nécessaires à la vie. D'après 
cet arrêt, portant la date du 30 septembre 1665, la livre de 
bœuf de seize onces devait être vendue deux sous ', celle de 
mouton et de veau trois sous, la paire de poulardes seize 
sous, la pairn de perdreaux quarante sous, la paire de bé- 
casses vingt-cinq sous, la livre de chandelles six sous, la 
livre de cire blanche vingt-deux sous, etc. Cette fixa- 
tion, malheureuse entrave apportée au commerce et, au fond, 
plus dommageable qu'avantageuse aux consommateurs 
eux-mêmes, était encore alors dans les idées du temps. Un 
arrêt du 9 janvier 1666 se proposa un but plus utile en or- 
donnant l'uniformité des poids et mesures dans toute la pro- 
vince. Malheureusement, il ne survécut pas aux Grands- 
Jours, et l'aveugle routine reprit bientôt le dessus. 

Un autre arrêt du tribunal des Grands-Jours produisit 
dans la province une sensation profonde, occasionna les 
réclamations les plus vives, les plus obstinées, et fut déféré 
au roi lui-même et à son Conseil : c'est celui qui fut rendu 
pour la réformation du clergé. Il faut laisser à ce sujet la 
parole à un appréciateur des plus compétents. « M. Talon, 
dit Fléchier, fit un coup des plus hardis et des plus heureux en 

* Il convient de tripler cette somme et les suivantes pour avoir, par 
comparaison, la valeur actuelle. 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. 429 

faisant casser d'un seul coup tous les privilèges des ecclé- 
siastiques et des maisons religieuses. Cet homme, redoutable 
à tous les états, représenta, avec son éloquence sévère, les 
abus de l'état ecclésiastique, par le peu d'assiduité des cha- 
noines, le libertinage des monastères déréglés et des reli- 
gieux qui se prétendent exempts de la juridiction épisco- 
pale, le désordre et scandale des religieuses de la campagne, 
et mille autres choses qu'il nommoit par des noms assez 
désobligeants et capables d'émouvoir les juges. » L'arrêt 
de réformation du clergé portait qne des commissaires spé- 
ciaux visiteraient tous les bénéfices pour y faire exécuter, 
avec les revenus qu'ils produisaient, les réparations né- 
cessaires; que les chanoines seraient tenus, suivant les 
décrets, d'assister tous les jours aux matines, à la grand'- 
messe et aux vêpres, avec défense d'en sortir avant la fin du 
service ; que les monastères de religieuses qui n'étaient pas 
clos le seraient avant un an; etc., etc. 

Quelques commissaires des Grands-Jours s'élevèrent 
contre cet arrêt. Ils prétendaient y voir un excès de pou- 
voir, une tache de jansénisme, ajoutant que les conciles 
provinciaux, lorsqu'on leur accordait la faculté de s'assem- 
bler, n'allaient pas si loin, et que la Cour devait se borner 
à punir les crimes et méfaits de la noblesse, sans s'ingérer 
de tracer des règles à des chanoines et à des religieuses. 
Mais, ni le président de Novion, ni l'avocat général Talon, 
qui avaient, dit-on, des ordres secrets du roi, ne se lais- 
sèrent arrêter par ces raisons. Au lieu de cela, ils auraient 
même voulu un arrêt plus rigoureux encore que celui qui 
fut rendu. 

De son côté , l'évêque de Clermont se plaignit à l'assem- 
blée du clergé, alors réunie à Paris, des empiétements de la 
Cour des Grands-Jours sur la discipline ecclésiastique. Le 
10 décembre 1665, une députation de l'assemblée du clergé 
se rendit auprès du roi pour lui exprimer ses doléances. 



^30 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Dans lin discours qu'il prononça à cette occasion, l'arche- 
vêque de Sens, président de l'assemblée, « demanda justice 
au roi de l'entreprise inouïe et insoutenable de la Cour des 
Grands-Jours, laquelle avoit commis les lieutenants géné- 
raux des bailliages, pour visiter toutes les églises de leur 
ressort et pour s'informer, entre autres choses, si la disci- 
pline régulière étoit observée dans les monastères, et si les 
sacrements étoient administrés dans les paroisses, comme 
ils doivent l'être. » Louis XIV ayant répondu d'une manière 
évasive et promis de faire justice après plus ample informé, 
l'affaire traîna en longueur. Quatre mois après, le 10 avril 
1666, un arrêt du Conseil, annulant ceux de la Cour des 
Grands-Joms relatifs aux affaires de l'Église, défendit à tous 
juges de prendre connaissance de l'administration des sacre- 
ments et autres matières spirituelles, et, en ce qui concernait 
les bénéfices non desservis et la visite des monastères de 
religieuses, remit en vigueur les ordonnances d'Orléans et 
de Blois. 

L'assemblée du clergé ^vait espéré obtenir un arrêt plus 
conforme à ses prétentions que celui du 18 avril; mais elle 
l'accepta. Sans se laisser décourager par ce demi-échec, 
l'avocat général Talon se plaignit que des seigneurs haut- 
justiciers, tant ecclésiastiques que séculiers, tolérassent, 
moyennant un tribut qu'il appela honteux, des danses pu- 
bliques ou fêtes dites haladoires, cause permanente de 
lascivetés, moqueries, blasphèmes, batteries, meurtres et 
profanations. Sur les conclusions de l'avocat général, la 
Cour supprima ces danses indécentes, et cet arrêt, du moins, 
ne fut pas attaqué. 

VII. 

La session des Grands-Jours ne préoccupait pas seule- 
ment J'Auvergne et les provinces voisines, elle était encore 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. ^5^ 

nn objet fréquent d'entretien à Paris, où les familles et les 
amis des commissaires ne manquaient pas sans doute 
d'exalter les bons résultats de leurs jugements et de leur 
sévérité, qu'ils disaient extrême, mais des plus salutaires. 
On avait cru d'abord qu'une session de deux mois serait suf- 
fisante : une déclaration royale du 28 novembre 1665 la 
prorogea de deux autres mois en se fondant « sur ce qu'il 
n'étoit pas possible autrement d'expédier toutes les affaires 
civiles et criminelles qui se présentoient journellement de- 
vant la Cour. » Deux jours après, Louis XIV adressa au pré- 
sident de Novion la lettre suivante, expression flatteuse de 
la satisfaction que causait la direction qu'il avait imprimée 
aux travaux de la Cour. 

« Monsieur de Novion, il ne se peut rien ajouter au contente- 
ment que j'ai de l'émulation avec laquelle chacun s'applique dans 
les Grands-Jours à bien faire son devoir. Vous témoignerez de ma 
part à tous ceux qui les composent, la recommandation que leur 
donne auprès de moi une si louable conduite, et vous ne douterez 
pas, en votre particulier, que, sachant avec quel succès vous 
agissez dans votre place, je n'en conserve le souvenir. ■ 

« Il faut achever de bannir, l'oppression et la violence des pro- 
vinces de votre ressort ; et vous et ceux que vous présidez, avez 
trop bien commencé pour n'en venir à bout^ » 

Une lettre de Gui-Patin fournit la preuve de l'attention 
que la société parisienne donnait, de son côté, aux Grands- 
Jours d'Auvergne. Le 8 décembre 1665, le spirituel doc- 
teur écrivait à son ami Falconnet : 

(.< Les Grands-Jours d'Auvergne ont fait couper la tête à une cer- 
taine madame de la Calprenède, qui avait eu en sa vie deux maris, 
mais accusée d'avoir empoisonné le dernier, qui étoit un gentil- 



Œîivres de Louis XlV, t. V, p. 33C« 



^152 PORTRAITS HISTORIQUES. 

homme gascon, qui parloit bien et qui avoit fait des romans, et 
entre autres Pharamond. — M. le président de Novion est fort ma- 
lade à Clermont; on a envoyé vers le roi savoir qui présidera en 
sa place, ou le plus ancien conseiller de la Chambre ou un maître 
des requêtes. Dieu veuille renvoyer la santé à M. de Novion; c'est 
un fort honnête homme ; il n'est pas encore temps de mourir pour 
lui, car j'ai bonne opinion de sa fortune. M. Blondel est ici son 
médecin, peut-être qu'on l'y mènera K » 

La question de savoir qui remplacerait au besoin le pré- 
sident de Novion avait, en effet, on le voit par les Mémoires 
de Flécliier, préoccupé un instant MM. des Grands-Jours et 
le gouvernement. Celui-ci était d'avis que la présidence fût, 
en ce cas, confiée au maître des requêtes Caumartin. Tou- 
jours en éveil sur leurs prérogatives, les membres de la 
Cour revendiquaient la vice-présidence pour un conseiller. 
Le rétablissement de la santé du président de Novion coupa 
court au débat, et la question de principe ne fut pas 
tranchée. 

On a vu plus haut quelques-uns des vers que l'approche 
des Grands-Jours avait inspirés à la muse populaire de l'Au- 
vergne. Cet enthousiasme, loin de se ralentir, était allé pen- 
dant plusieurs mois en grandissant, et Dieu sait combien de 

* Lettres de Guy -Patin, édition Réveillé -Parise, t. III, à sa date. — 
Au sujet de cette lettre de Gui-Patin, il y a lieu d'observer que Tasser- 
lion d'après laquelle la femme du romancier La Calprenède aurait été con- 
damnée à mort par les Grands-Jours, pour avoir empoisonné son mari , 
est traitée à'horrible calomnie par Bcuchot, dans l'article sur Gui- 
Patin, de la Biographie nniverselleùe Michaud. 

Je dois ajouter que, d'après l'arlicle de Beucliot sur La Calprenède 
dans la même Biographie, ce dernier serait mort en Normandie, 
d'une blessure fortuite. Il résulterait de là que l'assertion de Gui-Patin 
ne serait pas fondée. Je regrette de ne pouvoir donner là-dessus une 
indication positive. L'éclaircissement de la question serait, au surplus, 
sans intérêt, au point de vue de cette étude. 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. 153 

sonnets, de dithyrambes et de poëmes en résultèrent. Le col- 
lège de la ville avait entrepris de célébrer, à cette occasion, le 
retour d'Astrée, par une tragédie mêlée de ballets. Le temps 
ayant manqué, on se dédommagea par un poème latin de cinq 
à six cents vers, intitulé le Temple de Thémls, ou la Justice 
rétablie, dans lequel Novion, Caumartin et Talon étaient ap- 
pelés j\ovia(les, Caumartinades et Talonides, Au jour de 
l'an, on leur olVrit des étrennes rimées où on leur disait 
qu'ils étaient Wrppui du monarque^ des gens de remarque, 
et que chacun d'eux était un Plularque. « Un religieux au- 
gustin, dit Fléchier, à qui ce sujet fournit plusieurs pages 
des plus spirituelles, fit imprimer quelques vers à l'honneur 
de M. Talon. Je ne saurois dire si c'étoient de grands vers 
ou des stances, s'ils étoient françois ou auvergnats, s'ils 
étoient même vers ou prose ; ils tenoient de l'un et de l'autre, 
et l'on n'y comprenoit autre chose, sinon que c'étoit un 
moine qui avoit cru faire des vers, et qui a voit eu dessein 
de s'attirer la protection du procureur du roi pour quelque 
affaire. De sorte qu'après avoir bien considéré tout ce que 
les muses de ce pays avoient produit, voici ce que j'ai trouvé 
de plus raisonnable : c'est un sonnet à M. de Novion : 

« Pour couronner ton front de ce pouvoir sublime, 
Dont le sacré dépôt t'élève au rang des dieux, 
L'invincible Louis, tournant vers toi les yeux, 
Potier, te rend l'objet d'une éclatante estime. 

«Il te fait le secours d'un peuple qu'on opprime; 
Il oppose ta force aux esprits factieux, 
Et de ta vertu seule il forme dans ces lieux, 
L'appui de l'innocence et la terreur du crime. 

« Mais, quoi qu'ait fait pour toi le plus juste des rois, 
Tu n'as point d'autre éclat de cet illustre choix, 
Que celui dont ta gloire était déjà suivie. 



154 PORTRAITS HISTORIQUES. 

« Tu fais encore ici ce que tu fis toujours, 

Et de tous les jours de ta vie 
Tes grandes actions en ont fait des grands jours '. 



VIII. 



Le dernier jour du mois de janvier 1666 était venu et les 
pouvoirs de la cour des Grands-Jours avaient cessé. Faut-il 
le dire? ceux-là mêmes qui l'avaient appelée de tous leurs 
vœux, la virent partir avec plaisir, tant la terreur, gagnant 
de proche en proche, était'devenue générale. Vers la fin sur- 
tout, pressés par le temps, « les juges, dit Fléchier, n'étoient 
pas assemblés un moment qu'il n'en coûtât la vie à quelque 
criminel, pour le moins en effigie, et ne disoient pas un mot 
qui ne fût un arrêt contre quelque fugitif. » Dans la séance 
du 22 janvier, on condamna vingt et un contumax, et dans 
celle du 30, cinquante-trois ! Plus de douze mille affaires 
avaient été déférées à la justice fei'me, expéditive et écono- 
mique des Grands-Jours. La Cour n'en putjuger que quatre 
mille, et renvoya devant les juges présidiaux du ressort de 
chacune des parties les causes où la somme, objet du litige, 
n'excédait pas 200 livres tournois. La liste des jugements 
par contumace, qui s'élevaient à 472, et dans lesquels figu- 
rèrent seulement 12 femmes, donnera une idée des troubles 
qui avaient dû désoler les provinces soumises à la juridiction 
des Grands-Jours : 

273 contumax furent condamnés à être pendus; 

32, à être rompus vifs; 

* On sait que Fléchier lui-même faisait des vers. Je suis porté à 
croire que ce sonnet est de lui, et qu'il fut remis par lui au président 
de Novion. Seulement, Fléchier ne l'avoue pas : on verra, un peu plus 
loin, pour quel motif. — M. Gonod publie, en outre, dans un appen- 
dice, un poëme latin de Fléchier, sur les Grands-Jours d'Auvergne. 



LE PRÉSIDEIST DE NOVION. ^35 

44, à avoir la tête tranchée; 

28, aux galères; 
3, au fouet et au Ijannissement ; 

96, au seul bannissement. 

Les condamnés par contumace furent, d'après la cou- 
tume du temps, soumis à une sorte d'exécution, pour la 
forme. Fléchier nous apprend que, vers'la fm des Grands- 
Jours, le nombre des condamnés pour assassinats, meur- 
tres, enlèvements et oppressions, était si considérable 
({u'on en fit effuiicr un jour près de trente à la fois. « 11 
faisoil beau voir dans la place des exécutions, ajoute le 
spirituel écrivain, tant de tableaux exposés, dans chacun 
desquels un bourreau coupoit une tête. Ces exécutions 
non sanglantes, et ces honnêtes représentations qui n'ont 
qu'un peu d'infamie, étoient un spectacle d'autant plus 
agréable, qu'il y avoit de la justice sans qu'il y eût du 
sang répandu. Ces tableaux restèrent un jour, et tout le 
peuple, par curiosité, yint voir cette foule de criminels en 
peinture, qui mouroient sans cesse, et ne mouroient point : 
qui étoient prêts à recevoir le coup, sans le craindre, et qui 
ne cesseront point d'être méchants, en effet, tant qu'ils ne 
seront malheureux qu'en figure. C'est une invention que la 
justice a trouvée pour diffamer ceux qu'elle ne peut pas 
punir, et pour châtier le crime quand elle ne tient pas le 
criminel. C'eût été une tapisserie fort propre dans la mai- 
son d'un lieutenant criminel, et quelques-uns disoient que 
ces effigies eussent fort bien orné la salle de M. Talon. » 

Ajoutons, comme trait de mœurs, qu'un des contumax 
dont il s'agit, le lieutenant général marquis d'Espinchal , 
dont il a été question dans la lettre que l'intendant d'Auver- 
gne écrivit à Colbert au commencement des Grands-Jours, 
avait été condamné à mort, pour diverses tentatives d'em- 
poisonnement et de meurtre sur sa femme. Étant parvenu 
à passer en Bavière , il eut le commandement d'un corps 



156 PORTRAITS HISTORIQUES. 

d'armée qui battit les Français sur les bord du Lech. Puis, 
la paix faite, il contribua au mariage du grand Dauphin 
avec la princesse Marie de Bavière, fut réintégré dans son 
grade, obtint la restitution de ses biens et de ses terres, dont 
l'une, située à Massiac, fut érigée en comté, et reçut enfin, 
de Louis XIV, lui-même son portrait enrichi de diamants. 

Il est à croire, d'ailleurs, si l'on en juge par ce que coû- 
tèrent les portraits des contumax qui furent exécutés en ef- 
figie sur la place de Clermont , que ces tableaux auraient 
assez mal orné le salon du terrible avocat général. Voici, 
en eflét, ce qu'on lit dans un état authentique des dépenses 
faites pour la tenue des Grands-Jours d'Auvergne : 

Au peintre, pour les tableaux et effigies des condamnés contu- 
maces , 30 liv. 

Le môme état contient les articles suivants : 

Frais de voyage de la Cour 8,815 

Pour démolition de divers châteaux. .* 11,472 

Sommes payées aux témoins 5,781 

Dépenses de la buvette, du 26 septembre 4665 au 

30 janvier 1666 1,103 

Pour prix du vin d'honneur envoyé à Messieurs de 

la Cour 335 

Dépenses diverses [conseillers députés dans les pro- 
vinces^ repas^ menus frais) 37,618 

Total des frais extraordinaires occasionnés par les 
Grands-Jours, en monnaie du temps, représen- 
tant environ 200,000 francs de nos jours. . . 65,124 liv. 

Tels furent ces Grands-Jours d'Auvergne qui répandirent 
une sorte de terreur dans toute la France, et dont les arrêts 
laissèrent dans les provinces, notamment parmi les habi- 
tants des campagnes, riches ou pauvres, châtelains ou vas- 
savix, une impression profonde et salutaire. Longtemps, le 



LE PRÉSIDEM DE NOVION. ^ 37 

souvenir de cette commission extraordinaire , allant cher- 
cher, sur le théâtre même de leurs crimes, les coupables 
puissants que la justice locale était impuissante à punir, 
resta populaire. Quelques années plus tard , le gouverne- 
ment institua un tribunal des Grands-Jours dans le Lan- 
guedoc et un autre en Poilou ; mais ni l'un ni l'autre n'a eu le 
retentissement des Grands -Jours d'Auvergne. Peut-être 
n'a-t-il manqué pour cela, à ceux de Languedoc et du Poi- 
tou, qu'un historiographe portant un nom aussi célèbre 
que Fléchier. 

Une notice biographique sur le célèbre jurisconsulte Do- 
mat, contient, au sujet des résultats et de la suite des 
Grands-Jours de Glermont , quelques détails qui ne paraî- 
tront pas dénués d'intérêt. 

« En 1665, dit l'auteur de celte notice, les Grands-Jours furent 
tenus à Clermont; les présidents de Novion, Pelletier et Talon sV 
rendirent, et apprécièrent bientôt les qualités éminentes de Domat. 
Une étroite liaison d'alTcction et d'estime s'établit entre eux, et se 
continua jusqu'à leur mort. Lorsque ces magistrats quittèrent Cler- 
mont, ils remirent à Domat des affaires importantes, et lui con- 
fièrent particulièrement le soin de rechercher et de poursuivre la 
noblesse, qui abusait de son autorité. Les gentilshommes du pays, 
les plus dangereux, à cause des entraves que Domat opposait à un 
exercice tyrannique de leur autorité, conçurent contre lui une ani- 
mosité des plus violentes ; ils se livrèrent même à des menaces de 
mort. Domat fut inflexible, et accomplit sa tâche avec la fermeté la 
plus courageuse. Ses ennemis se hvrèrent contre lui à une fureur 
sans mesure ; des coups de fusil lui furent tirés, plutôt sans doute 
pour l'effrayer que dans la pensée de meurtre. Domat ne se laissa 
effrayer par aucun acte d'intimidation, et parvint à remplir sa mis- 
sion selon les lois de la Justice la plus rigoureuse i. » 

1 Biographie de Domat, par Little. — Je dois la communication 
de cet extrait à la bienveillance de M. A. Thomas-Latour, ancien ma- 
gistrat à Toulouse. 



^58 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Sa narration terminée , et au moment de quitter Cler- 
moiit pour revenir à Paris , le futur évêque de Nîmes jette 
un regard en arrière et juge lui-même, avecrindépendance 
d'un chroniqueur qui n'écrit pas pour son temps, ceux qui 
viennent d'absoudre et de punir, de faire grâce et de frap^ 
per du glaive de la loi. Parmi les portraits qu'il crayonne 
ainsi, ceux du maître des requêtes Caumartin et de l'avocat 
général Denis Talon trahissent une prédilection marquée et 
juste d'ailleurs, en ne s'en tenant qu'aux faits. Au contraire, 
l'appréciation qu'il fait du président de Novion laisse une 
impression fâcheuse. On concilie difflcilement, en elFet, la 
légèreté do conduite et la vie privée de ce magistrat avec 
la mission redoutable que le roi lui avait confiée. A l'épo- 
({ue où Novion avait été nommé président des Grands- Jours, 
le bruit courut à Paris et dans le pays qu'il ne pourrait y 
faire rendre bonne justice, à cause des alliances et des in- 
térêts qu'il y avait. Le même bruit circula encore et prit 
ime nouvelle consistance à l'occasion de la condamnation, 
lelativement sans gravité, du comte de Canillac Pont-du- 
CJiâteau , parent d'un de ses gendres. D'ailleurs, jeune et futile 
dans ses goûts, Novion recherchait toutes les occasions de se 
distraire, assistait à toutes les fêtes, et prenait plaisir, ditFlé- 
chior, à voir danser « non-seulement la bourrée ^ où les départs, 
les rencontres et les mouvements font un très-bel effet et 
divertissent fort les spectateurs, mais encore la goignade^ 
(lui, sur le fond de gaieté de la bourrée, ajoute une broderie 
d'impudence, et de laquelle l'on peut dire que c'est la danse 
du monde la plus dissolue. >^ Fléchicr ajoute qu'il était peu 
séant à un homme comme le président de Novion d'être 
presque toujours habillé de court hors du palais , à moins 
({ue ce ne fût pour mieux faire paraître son Saint-Esprit ; 
de courir les bals avec ses filles, dont il paraissait être 
l'amant plutôt que le père, de leur débiter devant tout le 
monde des fleurettes qui eussent été mieux placées dans la 



LE PRÉSIDENT DE KOVION. 159 

bouche d'un mari que dans la sienne, etc. On racontait 
enfin dans Clermont, (ju'un soir, à la fin d'un repas où l'on 
avait chante force chansons bachiques, lui, qui, depuis l'ou- 
verture des Grands-Jours, exigeait que tout le monde l'ap- 
pelât Monseigneur, et qui, dans maintes circonstances, 
s'était montré d'une hauteur excessive, avait été interpellé 
à haute voix, par une dame de la ville, du cri passablement 
dégagé et peu cérémonieux de Novion! 

IX. 

Quelques années s'écoulent et nous retrouvons le })rési- 
dent de Novion faisant partie d'une conférence chargée de 
l'examen des articles qui formèrent l'ordonnance criminelle 
de 1670, et y soutenant, à propos de l'institution des pré- 
vôts des maréchaux, l'opinion que la plupart d'entre eux 
étaient plus ri craindie que les voleurs mêmes, et qu'on avait 
reconnu, 'aux Grands-Jours de Clermont, que les affaires cri- 
minelles les plus graves avaient été éludées et couvertes par 
les mauvaises procédures de ces officiers ' . A la mort du 
premier président de Lamoignon, qui eut lieu en 1678, le 
président de Novion , alors âgé de soixante ans, fut appelé 
à le remplacer. Vers le mémo temps, Louis XIY adressait à 
Colbert une lettre de laquelle on doit conclure que le nou- 
veau premier président prêtait au gouvernement , dans les 
questions même les plus intimes, un concours absolu, sans ré- 
serve. « M. Colbert, écrivait le roi à ce ministre, le 1 5 juin 1 678, 
il me revient que Montespan se permet des propos indiscrets. 
C'est un fou que vous me ferez le plaisir de suivre de près, 
et, pour qu'il n'ait plus de prétexte de rester à Paris, voyez 
Novion, afin qu'il se hâte au parlement ^.. » Quelle était la 

* Mémoires de Fléchier, etc., p. 251; Aofe de M. Gonod. 
' Œuvres de Louis XIV, t. V, p. 67 6, 



-140 PORTRAITS HISTORIQUES. 

nature du service que le président de Novion pouvait rendre 
an roi dans cette circonstance ? C'est ce que la lettre de 
Louis XIV ne fait pas connaître. Le 27 mars 1681, le pré- 
sident de Novion fut reçu, en remplacement de l'avocat 
Patru, membre de l'Académie française, où il aurait pris, 
dit-on, le parti de Fureticre, lorsque celui-ci en fut exclu à 
l'occasion de la publication de son Dictionnaire. On cher- 
che en vain, dans le recueil des harangues de l'Académie, le 
discours que le premier président de Novion dut prononcer 
pour sa réception. Une lettre qu'il écrivit, l'année d'après, 
le 6 juin 1682, au procureur général de Harlay, montre l'an- 
cien président des Grands-Jours conséquent avec lui-même, 
c'est-à-dire toujours porté à faire valoir, à exagérer ses services: 

« La Chambre des comptes n'est guère sage ; la teste fait aller 
bien viste le reste du corps. Elle a fait emprisonner aiijourd'huy, 
à six heures du soir, le greffier du bailiy du pallais, sur le refus 
qu'il a fait de faire porter à leur greffe les informations faites au 
sujet du vol des registres, sans luy avoir fait signifier ni ordre du 
roy, ni arrest du Conseil. Sur la plainte que m'en a faite le bailiy, 
j'ai envoyé l'huissier Masson pour le mettre en liberté de mon or- 
donnance. Le geollier a mieux aimé aller luy mesme prisonnier que 
d'obéir. Je n'ay pas jugé à propos de passer outre. Prenez la peine, 
s'il vous plaist, de faire demain matin un voyage à Versailles, et 
marquez à M. le chancelier que l'impatience de ces Messieurs est 
grande, puisqu'ils n'ont pas ea la modération d'attendre que vous 
et moy ayons reçu un ordre du roy, et que sans aulhorité, ils ont 
fait emprisonner un homme qui ne dépend point d'eux, dans le 
dessein de le faire passer deux jours au moins dans la prison. Vous 
ne manquerez point, s'il vous plaist, d'exagérer leur malhonnes- 
lelé et ma retenue. Je vous prie de prendre ce voyage en péni- 
tence, comme si vous alliez au Mont-Valérien pour le paradis ' . » 

On connaît la munificence de Louis XIV à l'égard de 
ceux qui lui étaient dévoués. Le président de Novion en 

* Correspondance administrative sous Louis XIV, t. II, p. 339. 



LE PKÉSIDENT DE XOVIOX. i4l 

reçut des preuves marquantes. En 1679, le roi l'avait tout 
à la fois gratifié d'une somme de cent mille éeus et autorisé 
à retenir pareille somme sur sa charge de premier prési- 
dent, lorsqu'elle passerait en d'autres mains. D'un autre 
côté, les états du comptant des dépenses de Louis XIV pen- 
dant les six derniers mois de 1G85 ', états qui échappaient, 
comme on sait, aux vérifications de la Chambre des comptes, 
mentionnent trois fois le président de Novîon dans les 
termes suivants : 

Au sieur do Novion, premier président au parlement do Paris, 
pour remboursement [?) "27,500 liv. 

— Au même, pour quartier retranché de ses appoin- 
tements ^ 9,000 

— Au môme, pour sa pension extraordinaire, pen- 
dant l'armée 1685 . 6,000 

Cependant, le président de Novion s'était fait des ennemis 
puissants en prenant, avec sa vivacité ordinaire, dans les 
questions de préséance constamment pendantes entre les 
ducs et pairs et le parlement, le parti de ce dernier. Le duc 
de Saint-Simon, qui nous révèle ce fait, parle à ce sujet du 
premier président de Novion avec une hauteur ridicule et 
le traite avec une morgue insupportable qui s'étendit sur 
son petit-fHs, de même que, d'ailleurs, sur les hommes les 
plus considérables du parlement , les Lamoignon , les de 
Harlay et tant d'autres. S'il faut en croire Saint-Simon, le 
président de Novion aurait un jour, dans une thèse publique 
en Sorbonne, usurpé un fauteuil attribue à un duc et pair. 

* Voir notre ouvrage intitulé : Le Gouvernement de Louis XIV de 
1683 à 1G89, pièces justificatives. 

2 II arrivait quelquefois que le gouvernement supprimait un quar- 
tier du traitement des fonctionnaires. Mais, en pareil cas, il restituait 
aux plus favorisés, par le moyen des états de comptant, ce qui leur était, 
retiré ostensiblement d'un autre coté. 



142 POHÏRAITS HISTORIQUES. 

Là-dessus, le duc de Coislin serait venu planter son fau- 
teuil devant le président de Novion, et, le pressant de plus 
en plus contre le mur, l'aurait empêché de remuer. Ce fut 
toute une scène, et le "récit en est plaisant par le sérieux 
qu'y met Saint-Simon, «Enfin, dit-il, le duc de Coislin, 
vaincu par les prières de M. le Prince et des Bouillon, con- 
sentit à se lever, à condition que M. le Prince se rendrait 
garant que le premier président sortirait à l'instant, et qu'en 
se levant il n'aurait point quelque autre tour de passe-passe 
à en craindre ; ce fut le terme dont il se servit. Novion bal- 
butiant en donna sa parole ; le duc lui dit qu'il la mépri- 
sait trop et lui aussi pour la recevoir et qu'il voulait celle 
de M. le Prince; ce dernier la donna. Aussitôt, M. de Coislin 
se lève et range son fautenil, en disant au premier président : 
« Allez-vous-en , monsieur , allez-vous-en. » Saint-Simon 
ajoute que, sur l'ordre du roi, le président de Novion dut 
aller faire ses excuses au duc de Coislin, qui eut la généro- 
sité de le prévenir que sa porte serait fermée au moment de 
la visite convenue et qu'il ne le recevrait pas. Ainsi s'es- 
sayaient et se mesuraient, dans de misérables questions de 
préséance, les forces dont le fatal antagonisme devait, à un 
siècle de dislance, renverser la monarchie et plonger la 
France dans les plus affreuses convulsions. 

Par malheur pour le président de Novion, d'autres griefs 
beaucoup plus graves s'élevèrent, à ce qu'il parait, contre 
lui. c< C'était, dit encore Saint-Simon, un homme vendu à 
l'iniquité, à qui l'argent et les maîtresses obscures faisaient 
tout faire. On gémit longtemps au palais de ses caprices, et 
les plaideurs de ses injustices. Devenu plus hardi, il se mit 
à changer les arrêts en les signant , et à prononcer autre- 
ment qu'il n'avait fait à l'audience. A la fin, on s'en aperçut: 
on le surveilla ; et il se trouva [)lusieurs arrêts extrêmement 
altérés. Les plaintes en furent portées au roi , et si bien 
prouvées, qu'il commanda à Novion de se retirer; et tout à 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. ^45 

la fin de 1689, Harlay fut mis en sa place. » Le duc do 
Saint-Simon dit , dans un autre passage de ses Mémoires, 
que Novion tint ferme, se retrancha Sur la forme et rendit 
son expulsion difficile ; mais qu'on lui montra une charge 
de président à mortier pour son petit-fils , car son fils était 
mort de bonne heure, et qu'il prit enfin le parti de se re- 
tirer '. 

Quelle que soit la passion du duc de Saint-Simon contre 
le président de Novion, il paraît, on en verra la preuve un 
peu plus loin, que celui-ci fut forcé de donner sa démission. 
Au surplus, soigneux jusqu'au bout de ses intérêts, il fit 
une capitulation lucrative. Le marquis de Dangeau nous 
fait connaître, avec son impassibilité et sa discrétion ordi- 
naires, les conditions de cette retraite obligée et les dédom- 
magements pécuniaires que l'on accorda à la victime. 

a 22 septembre 1G89. — M. de Novion, en quittant sa charge 
de premier président, touche 100,000 écus de M. Harlay. Ces 
100,000 écus-là, il les donne à M. de Croissy (son petit-fils), pour 
payer la charge de président à mortier; et* comme cette charge 
avait coûté à M. de Croissy 174,000 livres, le rci paye les 74,000 li- 
vres restant. M. de Seignelay avait promis à M. de Novion, de la 
part du roi, 100,000 écus en rentes sur la ville, et M. de Novion, 
quand il est venu trouver le roi, a obtenu encore 100,000 livres. 
Il conserve, outre tout cela, la pension de 18,000 livres qu'il 
avait 2. » 

Le président de Novion mourut environ quatre années- 
après, le l*^»" septembre 1693, à l'âge de soixante-quinze ans, 
à sa campagne de Grignon, près Villepreux, où il s'était 
retiré. L'académicien qui le remplaça, M. Du Bois, dit, 
dans le discours qu'il prononça le 12 novembre suivant, 



* Mémoires, F^ édition, t. I, p. 157 ; t. lîl, p. 356 et suiv. 

* Extraits inédits des Mémoires de Dangeau, par Lemontey, p. 6 3. 



^Ai PORTRAITS HISTORIQUES. 

que « M. de Novion était un illustre magistrat, d'un mérite qui 
l'avait élevé au faîte du plus auguste tribunal de justice, d'un 
nom en possession d(*s plus hautes dignités de l'épée aussi bien 
que de la robe, d'une fidélité. héréditaire et inviolable pour 
son roi dans les temps les plus difficiles (sauf une forte éclipse 
dans les premiers temps de la Fronde, mais on l'avait sans 
doute oubliée depuis quarante-cinq ans) ; d'un esprit aisé ; 
d'une élégance vive et concise ; d'une capacité proportionnée 
à la grandeur de ses emplois, et dont les changements defor- 
^wwe n'avaient servi qu'à faire voir qu'il possédait également 
et les vertus de la vie privée et celles de la magistrature. » 

Ces changements de fortune s'appliquaient , sans aucun 
doute, à une disgrâce récente, et l'orateur n'était, en par- 
lant ainsi, que l'écho de l'opinion des contemporains. Mais 
l'abbé Testu, qui répondit au récipiendaire, ne voulut pas, 
soit pour la dignité de la justice , soit par amitié pour le 
président de Novion, qu'un soupçon planât sur lui dans une 
harangue en quelque sorte officielle, a Si les rares qualitez 
de M. de Novion ont été, dit-il, les degrez par où il est monté 
à la teste du plus auguste sénat du monde, quel prix don- 
nerons-nous à la sagesse qui l'en a fait descendre ? Il n'est 
pas ordinaire de trouver des personnes capables de grands 
emplois ; il l'est moins encore de leur voir garder une juste 
modération, lorsqu'ils y sont une fois établis ; mais il est 
surprenant qu'ils renoncent à l'autorité après en avoir goûté 
les charmes... Il a fallu que M. de Novion ait mérité du ciel 
pour avoir renoncé à propos à une dignité qui luy mettait 
entre les mains la fortune des hommes. Il a sceu, par une 
prudente abdication, rentrer dans la possession de son 
cœur, etc.. '. » 

Se figure-t-on, en admettant que le duc de Saint-Simon 

* Recueil des harangues prononcées par Messieurs de l'Académie 
française, t. II, p. 4.'^r. et 407. 



LE PRÉSIDENT DE NOVION. 445 

ait daigné assister à la réception de M. Du Bois et au dis- 
cours de l'abbé Testu, le rire intérieur du vindicatif chro- 
niqueur, ses clignements d'yeux à quelque duc et pair égaré 
par-là comme lui, et, à l'issue de la séance, ses sarcasmes 
mordants et variés à l'infini sur les rares qualités, les vertus 
et le renoncement du président de Novion'/ J'aurais voulu, 
en terminant, résumer un jugement sur le personnage qui 
a servi de cadre à ce portrait; mais le lecteur, qui a pu 
voir la variété des aspects de cette existence et le doute qui 
en obscurcit certaines parties, comprendra que je lui laisse 
le soin de conclure. Quant aux derniers Grands-Jours d'Au- 
vergne, à l'occasion desquels j'ai composé cette étude, ils 
furent, sans contredit, une mesure éminemment utile, po- 
pulaire, une suprême inspiration de la politique de Riche- 
lieu. Je serais heureux si, grâce au charmant récit de 
Fléchier, celui qui, malgré ses défauts et la légèreté de son 
caractère, les présida avec l'activité que l'on a vue, parais- 
sait au lecteur digne d'entrer, au moins comme figure de 
second ordre, dans la vaste et brillante galerie d'individua- 
lités de tous états, de tous rangs et de tous sexes qui ani- 
ment le siècle à jamais curieux et célèbre auquel Louis XIV 
a donné son nom. 



LE COMTE DE GRIGNAN. 



lG32-i71». 



I. 



Le 29 janvier 1669, la plus jolie fille de France, M"* de 
Sévigné, épousa, d'après ce qu'écrivit sa mère à Bussy-Ra- 
butin, « non pas le plus joli garçon, mais un des plus hon- 
nêtes hommes du royaume, M. de Grignan. » D'origine 
mériaionale, la famille de Grignan occupait depuis long- 
temps en Provence les postes les plus élevés. Des chevaliers 
de ce nom avaient figuré à la première croisade. Vers le 
onzième siècle, le seigneur de Monteil Aimar, ou Adhémar, 
un des ancêtres des Grignan, qui a donné son nom à la ville 
de Montélimart , possédait ^lus de vingt lieues de terres 
sur la rive gauche du Rhône. Un de ses descendants, Guil- 
hem Adhémar, a marqué sa place au premier rang des 
troubadours provençaux. Sous François Y\ un comte Adhé- 
mar de Grignan fut pendant quelques années gouverneur 
de Provence. Vers le même temps, la maison de Gastellane, 
l'une des plus anciennes et des plus illustres de la Provence, 
vint se fondre dans celle de Grignan-Adhémar. Rien qu'elle 
eût déjà beaucoup perdu de son importance, de sa splen- 
deur et de ses richesses, la famille de Grignan jouissait pour- 
tant encore , au dix-septième siècle , d'un 'grand crédit. En 
1669, un Grignan était archevêque d'Arles, un autre évêque 
d'Uzès. C'étaient les frères cadets de François de Castellane- 
Adhémar d'Ornano, comte de Grignan, le gendre de M'""' de 



LE COMTE DE GRIGNAN. 447 

Sévigné. Fait h vingt-c\eiix ans, en 1654, colonel du régi- 
ment de Champagne et, deux ans après, capitaine-lieute- 
nant des chcvau-légers de la reine-mère, le comte de Grignan 
avait été nommé de bonne heure à la lieutenance-générale 
du Languedoc, qui était d'ailleurs pourvue de trois titu- 
laires, ce qui permettait à chacun d'eux de passer huit mois 
de l'année à Paris ' . Un autre frère cadet du comte de Gri- 
gnan, le chevalier de Grignan, avait aussi embrassé la car- 
rière des armes. Enfin, de ses trois sœurs, l'nne s'était faite 
religieuse, les deux autres s'étaient mariées honorablement 
dans la province. 

A l'époque où il avait demandé et obtenu la main de 
M*'^ de Sévigné, le comte de Grignan était arrivé à l'dge de 
trente-sept ans. Déjà marié deux fois, il avait, c^est sa spiri- 
tuelle belle-mère qui l'a dit, « perdu toutes ses femmes qui 
étaient mortes exprès, ainsi que son père et son fils, pour 
faire place à M"** de Sévigné. » Malgré ces aimables préve- 
nances, celle-ci, à peiné âgée de vingt et un ans et d'une 
beauté incontestée, aurait préféré un mari ayant été veuf un 
peu moins souvent et qui ne lui eût pas apporté, en entrant 
en ménage, deux filles qu'il avait eues de M"^ de Rambouillet, 
sa première femme. Mais, indépendamment de son titre 
de lieutenant-général en Languedoc, le comte de Grignan 
avait pour parents, suivant son acte de mariage même, le 
duc de Montausier, la marquise de Mirepoix, le chevalier 
Pomponne de Bellièvre, le comte de Crussol, Henri de Lor- 
raine, prince d'Harcourt, la duchesse d'Uzès, le vicomte de 
Polignac, etc. ; il passait, en outre, pour posséder en Pro- 
vence des biens considérables; enfin, tout portait à croire 
qu'il arriverait aux premiers postes de la cour. L'amour 
que M""^ de Sévigné avait pour sa fille ne tint pas devant 
ces considérations. Elle ne prit pas même, sa correspon- 

* Histoire de madame de Sévigné, par M. Aubenas, p. 1G8. 



148 PORTRAITS HISTORIQUES. 

dance en fait foi, les éclaircissements ordinaires sur la for- 
tune de celui qui allait devenir son gendre, et le mariage 
fut célébré. 

Rien ne troubla la lune de miel, je ne dis pas de la jeune 
et belle comtesse de Grignan, mais de M"™^ de Sévigné. 
« Entre nous, écrivait-elle le 4 juin 1669, à Bussy, qui dé- 
testait M. de Grignan et qu'elle prenait plaisir à tourmen- 
ter, c'est le plus souhaitable mari et le plus divin pour la 
société qui soit au monde. Je ne sais pas ce que j'aurais fait 
d'un Jobelin qui eût sorti de l'Académie ' , qui ne saurait ni 
la langue, ni le pays, qu'il faudrait produire partout, et qui 
ne ferait pas une sottise qui ne nous fit rougir. » Environ 
un an après, on offrit au comte de Grignan la charge de 
lieutenant général du roi en Provence. C'était une position 
considérable et d'autant plus importante qu'en l'absence du 
duc de Vendôme, gouverneur de Provence en titre et qui n'y 
parut jamais, le lieutenant général devait exercer seul et 
sans partage, pendant toute l'année, la principale autorité. 
M. de Grignan accepta, et partit au mois d'avril 1670, sans 
sa femme, qu'on ne voulut pas exposer en ce moment aux 
chances d'un voyage de douze à quinze jours, temps alors 
nécessaire pour aller de Paris à Aix. Le comte de Grignan lais- 
sait aussi à Paris son frère cadet, le chevalier de Grignan, 
jeune, sémillant, aimable et d'une belle figure. Un jour de 
l'année précédente, le 4 novembre 1669, le chevalier était 
violemment tombé de cheval en présence de sa jeune belle- 
sœur, alors -enceinte, et dont l'émotion eut des suites 
fâcheuses. L'événement ayant transpiré, les rimeurs du 
temps (on sait par Bussy qu'ils ne respectaient rien) en 

* On appelait ainsi , au dix-septième et au dix-huitième siècle , des 
établissements où les jeunes gens allaient, leurs études classiques ter- 
minées, se former aux exercices du corps. Voyez à ce sujet les Lettres 
de lord Chesterjield à son fils; passim. 



LE COMTE DE GRIGNAN. 149 

firent le texte de chansons injurieuses pour la comtesse de 
Grignan. Un grave et savant académicien a publié, en fai- 
sant toutes ses réserves , dans un ouvrage consacré à la 
louange de M'"^ de Sévigné, le couplet suivant, où le comte 
de Grignan est désigné par le surnom de Matou, à cause, 
dit M. Walckenaêr, de sa mine ébouriflee. )> On me par- 
donnera de reproduire ici ce méchant couplet : 

« Belle Grignan, vous avez de l'esprit 
D'avoir choisi votre beau-frère; 
Il vous fera l'amour sans bruit 
Et saura cacher le mystère. 
— Matou, n'en soyez pas jaloux : 
11 est Grignan tout comme vous*. » 

Ces calomnies circulèrent sans doute de nouveau quand 
le comte de Grignan quitta Paris pour sa nouvelle résidence. 
. Faisant de ces satires le cas qu'elles méritaient, confiant 
dans l'aflection que M™*' de Sévigné portait à sa fille, le 
comte de Grignan se rendit donc au poste que le roi lui 
avait assigné, poste honorable, mais plein de difficultés 
à raison de la réunion annuelle des députés des communes 
de Provence et des conflits d'autorité qui en résultaient 
souvent. Nous allons le suivre, afin de voir, à l'aide de do- 
cuments administratifs récemment mis au jour, comment 
fonctionnaient les assemblées publiques dont quelques pro- 
vinces, la Provence entre autres, avaient, comme on sait, 
le privilège, avant la révolution de 1789. 

II. 

L'organisation administrative de la Provence présentait, 
à l'époque dont nous parlons, une singularité dont les his- 

* Mémoires sur madame de Sévigné, par le baron Walckenaêr, 
t. III, p. 286. 



^50 PORTRAITS mSTORlQLES. 

loires locales elles-mêmes ne fournissent pas l'explication. 
A partir de 1639, et sans qu'on sache pour quels motifs, 
les États de Provence avaient été remplacés par une assem^ 
blée des eommunautés ou communes, qui remplissait d'ail- 
leurs à peu près le môme rôle. « L'on n'a tenu aucuns Estats 
en Provence depuis 1639, dit un intendant de la province 
en 1698. Sa Majesté permet seulement aux gens des trois 
Estats d'envoyer tous les ans à Lambesc des députés qui 
composent l'assemblée dans laquelle , après avoir satisfait 
au don gratuit qu'ils doivent faire tous les ans, ils règlent 
leurs impositions et les autres affaires de la Provence '. » 
L'assemblée était convoquée tous les ans par l'intendant et 
par le gouverneur, et, si celui-ci était absent, par le lieu- 
tenant général du roi, qui n'assistait toutefois qu'à la séance 
d'ouverture. L'archevêque d'Aix en était le président; deux 
évoques lui étaient adjoints, et représentaient , avec deux 
députés de la noblesse, la ville de Forcalquier et les pays 
désignés sous le nom de terres adjacentes. La commune 
d'Aix députait ses deux consuls et son assesseur; trente-six 
maires, ou premiers consuls des communes les plus consi- 
dérables de la Provence, complétaient l'assemblée ^ 

La commune de Lambesc, où elle se réunissait, est située 
sur la route d'Avignon à Aix, et séparée par quelques lieues 
seulement de cette dernière ville. Ouverte à tous les vents, 
elle n'offrait aux députés aucune distraction, aucun moyen 
de perdre leur temps et de prolonger la durée de leur mis- 

* Correspondance administrative sous Louis XIV, par Depping, 
t. I"\ p. 321. Mémoire de l'intendant Lebret. 

2 Je donne ici succinctement l'organisation qui était en vigueur vers 
la fln du dix-huitième siècle. D'après la Statistique des Bouches-du- 
Rhône de M. de Villeneuve, t. 11, p. 604 et suiv., cette organisation 
aurait éprouvé^ dans le courant du dix-huitième siècle, quelques mo- 
difications d'ailleurs peu importantes. 



LE COMTE DE GRIGNAN. i5l 

sion; C'est d'ailleurs ce que le gouvernement voulait, et il 
avait, sous ce rapport, un système arrêté qu'il appliquait, 
autant qu'il le pouvait, à tous les pays d'Etats. En 1666, 
l'archevêque de Toulouse, président-né des États de Lan- 
guedoc, écrivait à Colbert que si les États se tenaient à Pé- 
zénas « qui étoit un petit coin où il n'y avoit que pour les 
loger, personne ne pourroit venir qu'on ne sût aussitôt à 
quel doesein, et qu'on auroit plus de commodités à manier 
les esprits de ceux à qui on auroit affaire; que Montpellier, 
au contraire, étoit une ville de débauche et de divertisse- 
ments, ce qui amuseroit les députés; en sorte que Içs Estais 
emploieroient plus de temps aux bals et aux comédies qu'à 
l'expédition des atVaires. — Si M. de la Vrillière , ajoutait 
l'archevêque de Toulouse , regarde bien à ses registres, il 
verra que toutes les fois que les Estats ont esté à Montpel- 
lier, ils ont esté très-longs, très-diftlciles, et que le roy n'y a 
pas eu son compte.» Cependant, les États de Bourgogne 
siégèrent ordinairement à Dijon, bien que cette ville dut, 
aux yeux des ministres, présenter les mêmes inconvénients 
que Montpellier. En Bretagne, au contraire, à la moindre 
difficulté on éloignait les États de Nantes ou de Rennes, et 
le gouvernement proposait de préférence Saint-Brieuc, Di- 
nan ou Vitré. «Jamais, écrivait le duc de Chaulnes à Col* 
bert le 30 juin 1675, les esprits n'ont esté plus difficiles ou 
plus remplis d'incidents qu'en la ville de Nantes, par la 
chaleur et la rudesse des esprits de ses habitants, grands 
raisonneurs et prêts à prendre feu sur les moindres choses... 
Les grandes villes sont, à mon sens, à esviter pour les pro- 
chains Estats.» 

Pour ce qui concerne la Provence, l'on avait pourvu aux 
inconvénients que le duc de Chaulnes trouvait aux grandes 
villes en décidant que l'assemblée des communes se tiendrait 
toujours à Lambesc. Quoi qu'il en soit, les difficultés que 
soulevait tous les ans le vote du don gratuit étaient encore 



152 PORTRAITS HISTORIQUES. 

fort grandes, et exigeaient de la part des agents du gouver- 
nement beaucoup d'adresse et de dextérité. 

On sait en quoi consistait, sous l'ancienne monarchie, ce 
que l'on pourrait appeler la comédie du don gratuit. Tous 
les ans, le roi réclamait aux pays d'États, tels que la Breta- 
gne, la Bourgogne, l'Artois, le Languedoc et la Provence, la 
somme pour laquelle il lui paraissait que chacune de ces pro- 
vinces devait contribuer aux dépenses générales du royaume. 
Afin d'obtenir à peu près ce qu'il estimait nécessaire, et sa- 
chant bien que la somme réclamée était toujours réduite, il 
demandait davantage. Les provinces, qu'un long usage avait 
habituées à cette tactique, se récriaient sur le poids de leurs 
charges, sur la misère et les besoins des communes, qui n'é- 
taient d'ailleurs que trop réels, et faisaient leur offre habi^ 
tuelle , que les gens du roi trouvaient toujours insuffisante. 
Un débat s'établissait alors sur le chiffre : les États accor- 
daient 2 ou 300,000 livres de plus qu'ils n'avaient d'abord 
offert ; les gens du roi diminuaient leurs prétentions de 2 ou 
300,000 livres, et, après avoir réglé quelques affaires de mi- 
nime importance, l'assemblée se retirait. Le talent des in- 
tendants et des gouverneurs consistait à amener les États à 
voter, dans le moins de temps possible et avec les apparences 
de la bonne volonté et de l'empressement , le don gratuit 
que la cour leur demandait et qu'ils ne pouvaient refuser. 
Le comte de Grignan n'échappa pas plus que ses prédéces- 
seurs à ces difficultés. En 1664, le roi avait cru faire beaucoup 
en réduisant sa demande pour le don gratuit à 400,000 livres. 
L'assemblée des communautés ayant offert la moitié, l'inten- 
dant de Besons témoigna aux députés « qu'ils feroient bien 
mieux de donner contentement tout d'un coup au roy, que, 
par une conduite de cette qualité, oster la bonne grâce 
de ce qu'ils pourroient faire. » Enfin, ceux-ci allèrent à 
400,000 livres , quoique à grand'peine. L'année suivante, 
Oïl Içur demanda 600,000 livres; mais ils n'en votèrent 



LE COMTE DE GRIGNAN. ^ 55 

également que les deux tiers. En môme temps, ils accor- 
dèrent une gi'atification de 15,000 livres au premier prési- 
dent d'Oppède pour ses bons services. En 1667, le cardinal 
de Vendôme écrivit à Colbert : « Nous ferons aveuglé- 
ment, M. d'Oppède et moi, ce que le roy désire : mais, 
Monsieur, comme ce seroit trahir son service de vous 
Haire l'épuisement de cette province, et l'impossibilité où 
nous la voyons de faire un effort de gré à gré , je prends 
la liberté de vous dire encore ce mot, et d'y ajouster que 
nous ne voyons que les seules voyes de rigueur pour y dis- 
poser les espritz. » Le don de l'année 1667 et des trois qui 
suivirent fut encore de 400,000 livres, dont, faute de. mieux, 
le gouvernement fut bien obligé de se contenter. Les diffi- 
cultés avaient môme été si fortes en 1668, que le premier 
président d'Oppède, agent dévoué au gouvernement, fit ses 
doléances à Colbert dans la lettre significative et caracté- 
ristique qu'on va lire : 

« Je vous advoue que je n'ay jamais veu une assemblée de la 
nature de celle-cy. Nous y avons absolument toute la teste, c'est- 
à-dire l'Église, la noblesse, les procureurs du pays et la première 
communauté (celle d'Aix) et ceux d'entre les députés qui dépen- 
dent de nous, et nonobstant ce, nous n'en pouvons estre les mais- 
tres, parce que le nombre des brutaux et geans sans raison y est 
si grand et si uny par la conformité de leurs humeurs que nous 
ne les avons portés où ils sont à présent qu'avec des peines in- 
croyables, et qu'assurément nous trouverons les dernières diffî- 
cultez à les disposer pour ce qui reste à faire. Nous n'oublions ny 
intrigue, ny authorité, ny force, ny conduite pour les mener où il 
faut, et nous continuerons jusques au bout celte mesme applica- 
tion*^ » 

Les choses en étaient là quand le comte de Grignan fut 



* statistique des Bouches-dic-Rhône, t. II, p. 250. — Correspon- 
dance administrative sous Louis XIV, t. l", p. 332 et suiv, 

9. 



ib\ PORTRAITS HISTORIQUES. 

nommé lieutenant-général de Provence. En 1670, le don 
gratuit resta fixé à 400,000 livres. L'année d'après, suivant 
l'ordre qu'il en avait reçu, le comte de Grignan demanda 
600,000 livres. De leur côté, les députés offrirent, comme 
ils faisaient d'ordinaire, le tiers de la somme. La session 
ayant été suspendue, l'affaire traîna en longueur ; mais, de 
part et d'autre, les esprits n'étaient pas disposés à céder.* 
Le 16 octobre 1671, Colbert écrivit au comte de Grignan la 
lettre suivante : 

« Je vous puis asseurer que Sa Majesté vouloit avoir de la pro- 
vince 500,000 livres l'année passée comme celle-cy, et qu'il n'y 
eust qu'à la dernière extrémité, sur vos lettres et sur celles de 
M. d'Oppède, que Sa Majesté se relascha aux 400,000 livres pour 
des raisons particulières dont je ne me souviens pas à présent; 
mais cette année Sa Majesté veut avoir 500,000 livres. Vous voyez 
assez, par les dépenses immenses qu'elle fait en levées de troupes, 
combien il luy est nécessaire que ses sujets l'assistent pour l'exé- 
cution de tous les desseins qu'elle peut avoir, tant pour la gloire de 
son règne que pour le repos et le bien de ses sujets. Ainsy, je ne 
doute pas que vous ne disposiez les esprits de l'assemblée à luy 
donner une prompte et entière satisfaction. » 

Mais ces espérances ne se réalisèrent pas. Les députés 
résistaient à toutes les avances et ne se laissaient pas davan- 
tage intimider. Déjà, la session durait depuis trois mois, et 
ils n'étaient encore arrivés, pied à pied, suivant ce qu'écri- 
vait l'évêque de Marseille à Colbert, qu'à 350,000 livres. Le 
4 décembre, celui-ci manda au comte de Grignan que le 
roi n'était pas disposé à souffrir plus longtemps des assem- 
blées qui étaient plus de trois mois à la charge de la- pro- 
vince pour voter la somme modique qu'il demandait, que la 
conduite des députés commençait à le lasser , et que , s'ils 
ne se hâtaient d'en changer, « ils l'obligeroicnt à prendre 
quelque résolution qui ne mettroit pas leurs noms en bonne 
odeur dans le pays. — Sa Majesté veut, ajoutait Colbert, 



LE COMTE DE GRIGNAN. ^55 

que vous leur déclariez qu'en même temps qu'elle aura 
reçu réponse à cette lettre, elle enverra les ordres pour les 
licencier, et vous pouvez les assurer que de longtemps ils 
ne se verront ensemble. Sa Majesté m'ordonne de plus de 
vous dire que vous ayez à m'cnvoycr les noms de tous les 
dicts députés divisés par vigueries et sénéchaussées. » 

La situation devenait de plus en plus délicate. Persuadé 
que la cour ne voudrait pas céder, et prévoyant que ses 
instances seraient désormais inutiles, le comte de Grignan 
écrivit le 13 décembre à Colbert : « Je croy qu'il est très 
important au service de Sa Majesté que vous m'envoyiés un 
ordre pour rompre l'assemblée, avec quelques lettres de 
cachet pour punir les plus séditieux qui font courir le bruit 
que je veux faire ma cour à leurs dépens, et que je mendie, 
pour leur faire peur, les lettres que vous avés la bonté de 
m'escrire. Je ne mettray ces remèdes en usage que dans la 
dernière nécessité et lorsque vous me l'ordonnerés. » M. de 
Grignan constatait d'ailleurs, dans l'intention bien évidente 
de modérer les exigences du gouvernement, que beaucoup de 
députés n'avaient résisté d'abord qu'à raison de la misère de 
la province qui était effectivement très-grande ; mais il re- 
connaissait en terminant que, du moment où les affaires 
du roi ne permettaient pas d'y avoir égard, il devait être 
obéi. 

La lettre suivante que lui écrivit alors Colbert donnera 
une idée de l'irritation que cette affaire avait causée à la 
cour : 

« 3'ay rendu compte au roy de tout ce qui s'est passé dans l'as- 
semblée des communautez de Provence jusques au vingtième de ce 
mois. Vous verres par les ordres que Sa Majesté envoya le peu de 
satisfaction qu'elle a de la conduite de ceux qui ont esté députez 
cette année, et encore que Sa Majesté ayt accepté l'offre de 
450,000 livres, son intention est que vous envoyiez dans les pro- 
vinces de Normandie et de Bretagne, suivant les ordres que vous 



^56 PORTRAITS HISTORIQUES. 

recevrez, dix de ces députez qui ont tesmoigné le plus de mau- 
vaise volonté pour le bien de son service. Toute la Provence verra 
bien en quelle extrémité fascheuse l'opiniastreté de ces députez 
l'aura mise. Je ne sçais mesme si Sa Majesté prendra la résolution 
de les assembler de longtemps, et, en ce cas, elle aura tout le loisir 
de se repentir de la mauvaise conduite qu'ils ont tenue. Au surplus, 
Sa Majesté est très-satisfaite de votre conduite. » 

Voilà donc à quoi avait abouti, par suite d'une organisa- 
tion vicieuse et d'attributions mal réglées, la lutte du pou- 
voir exécutif et du pouvoir électif. Évidemment, les députés 
des communes étaient dans leur droit en restreignant le don 
gratuit aux facultés de la province. D'un autre côté, admet- 
tons que la royauté eût effectivement besoin, pour soutenir 
une guerre nationale ou pour défendre contre une agres- 
sion injuste le territoire menacé, de la somme qu'elle avait 
demandée, devait-elle se laisser arrêter par la résistance 
des communes, quelque fondée qu'elle fût à leur point de 
vue? Fallait-il écraser les pays d'élection, déjà si surchar- 
gés, en leur demandant ce que les pays d'États refusaient 
d'accorder? On vient de voir comment Louis XIV trancha la 
question. Naturellement, les communes plièrent; pouvaient- 
elles faire autrement? A partir de cette année, et pendant 
toute la durée du règne, le vote du don gratuit annuel 
s'opéra en Provence sans difficulté sérieuse, et s'éleva géné- 
ralement à 700,000 livres. Il est juste d'ajouter que le comte 
de Grignan ne négligea rien pour que les lettres de cachet 
que Colbert lui avait adressées ne fussent pas mises à exé- 
cution. D'après ces lettres, les dix députés les plus mal 
intentionnés (la correspondance officielle ne fait pas con- 
naître leurs noms) devaient être exilés à Granville, Cher- 
bourg, Saint-Malo, Morlaix et Concarneau. Les instances 
du comte de Grignan eurent, sous ce rapport, un plein 
succès. Non-seulement Louis XIV se départit de sa rigueur, 
mais encore il consentit à recevoir la députation que l'assem- 



LE COMTE DE GRIGNAN. -157 

blée des communautés de Provence chargea de lui offrir le 
don gratuit de 450,000 livres qu'elle yeuait de voter. 

m. 

Il y avait, à la vérité, des motifs de plusieurs sortes pour 
que l'assemblée des communautés fût heureuse de faire sa 
paix avec le gouvernement. D'abord, outre le lieutenant 
général, l'intendant, l'archevcquc d'Âix et l'évéque de Mar- 
seille, tous ceux qui faisaient partie de l'assemblée, étaient 
intéressés à ce qu'elle ne fût pas supprimée, car, il faut 
bien le dire, elle coûtait fort cher à la Provence, et les frais 
qu'elle occasionnait profitaient plus ou moins à chacun de 
ses membres. Sous Louis XllI, un édil relatif aux États du 
Languedoc avait ordonné qu'ils ne dureraient que quinze 
jours, et n'entraîneraient d'autre dépense qu'une somme 
de 50,000 livres, indépendamment des frais de voyage et 
de séjour des députés, lesquels frais, fixés à raison de 
6 livres par jour, devaient s'élever à 11,160 livres. Lorsque 
la session se prolongeait, les députés obtenaient ce qu'on 
appelait des montres de grâce, proportionnées à la durée de 
la prolongation. D'un autre côté, les États se montraient 
d'ordinaire assez généreux pour les gens du roi. Au mois 
de juillet 1665, le premier président d'Oppède, en faveur 
duquel l'assemblée avait, on l'a vu, voté une gratification 
de 15,000 livres, « pour les soins qu'il avait pris des affaires 
du pays, » écrivant à Colbert pour lui demander la permission 
d'accepter ce don, ajoutait : « Je ne dois pas vous déguiser 
qu'il est encore sans exemple, depuis dix années qu'il y a 
que je préside par ordre du roy aux assemblées de la pro- 
vince, que j'aye pris un seul denier, et j'ose mesme dire que 
ceux qui avoient esté avant moy n'avoient pas eu le mesme 
scrupulle, tant à l'esgard de Sa Majesté qu'à celluy de la 
province. » 



458 PORTRAITS HISTORIQUES. 

A peine arrivé, le comte de Grignan obtint, « pour l'en- 
tretien de ses gardée, » une gratification de 5,000 livres 
qui lui fut maintenue pendant plus de quarante ans. Cette 
gratification donna môme lieu à des observations peu gra- 
cieuses de la part de l'évêque de Marseille, M. de Forbin, 
avec lequel le comte de Grignan s'accordait assez mal, no- 
nobstant les efforts et la diplomatie de M™e de Sévigné pour 
les mettre en bonnes relations. « Pour la gratification de 
5,000 livres que M. de Grignan prétend, sous prétexte de 
ses gardes, écrivait à Colbert M. de Forbin, y ayant là dessus 
des arrêts du Conseil qui deffendent absolument de délibérer 
sur de pareilles gratifications, nostre conscience et nostre 
honneur ne nous permettent pas (l'évêque de Toulon faisait 
cause commune avec lui) de prendre un autre parti que 
celui de l'obéissance aux ordres de Sa Majesté. » Mais le 
comte de Grignan eut, sur ce point, gain de cause contre 
les deux prélats. C'est ce qui résulte de la lettre qu'il écrivit, 
le 23 décembre 1673, à Colbert. 

« Je me donné l'honneur de vous escrire par le dernier courrier 
que l'assemblée des communautés de cette province m'a accordé 
une gratification de 5,000 livres, comme les années précédentes, 
et que l'opposition de MM. de Marseille et de Toulon, qui se trou- 
vèrent seuls de leur sentiment^ ne put empescher le reste des dé- 
putés de me donner cette marque de leur bonne volonté et de leur 
affection. Je pris aussy la liberté de vous envoyer un mémoire des 
raisons que j'ay de demander cette gratification que je n'ay jamais 
acceptée que sous le bon plaisir du roy. Vous verres, monsieur, 
par la délibération qui a esté faite sur ce sujet, qu'il n'y a rien qui 
ayt pu obliger MM. les prélatz à former leur opposition, que l'ai- 
greur et fanimosité qu'ils ont contre moy, puisqu'ils n'allèguent 
point d'autres raisons que celles des années précédentes, comme 
il est aisé de remarquer par l'extrait des délibérations que je vous 
envoyé, avant lesquelles ces arrestz dont ils font tant de bruit ont 
toujours esté leus en pleine assemblée. Si vous avés la bonté, 
comme je l'espère, de faire quelque réflexion sur le procédé de 



LE COMTE DE GRlGxNAN. 159 

ces messieurs et sur les grandes dépenses que je suis nécessité de 
faire pour soutenir Téclat de ma charge, j'ose me flatter, Monsieur, 
que vous gouslerés mes raisons , et que vous ne refuserés pas 
vostre protection à la personne du monde qui vous honore le plus, 
et qui est avec le plus d'attachement et de respect, etc. » 

Cependant, quelques jours après, M. de Grignan reçut 
l'ordre du roi de faire en sorte de n'avoir plus de démêlés 
avec les évoques de Marseille et de Toulon. Il répondit aus- 
sitôt à Colbert, « avec tout le respect imaginable, » que cela 
lui serait impossible, si M. de Marseille continuait, comme 
il l'avait fait jusqu'alors, à le traverser en toute occasion, 
e J'ay lieu de croire, ajouta-t-il, qu'ayant receu le mesme 
ordre que moy, il se résoudra de changer de manière, et 
d'estouffer sincèrement, une fois en sa vie, les mauvaises 
intentions dont il n'a pu donner que de foibles marques. 
Pour moi, qui n'ay jamais fait que me deffendre contre ceux 
qui veulent faire ma charge, vous jugés bien que, n'étant 
plus attaqué, comme je désire plus que toutes choses de 
plaire à Sa Majesté, j'apporteray toute mon application et 
mes soins à la réunion qu'elle ordonne. » Quoi qu'il en soit, 
la gratification annuelle de 5,000 livres fut maintenue au 
comte de Grignan. Il paraît même que M'"^ de Sévigné la 
trouvait insuffisante, car ayant appris, en 1673, qu'il était 
question d'allouer, on ne sait trop dans quel intérêt, la 
même somme aux consuls de la ville d'Âix, elle écrivit à sa 
fille ces quelques mots qui révèlent un mystère adminis- 
tratif du temps : « Je voudrais que vous eussiez les 6,000 
livres qu'on veut jeter pour corrompre les consuls. » 

Outre l'hostilité des évêques de Marseille et de Toulon, le 
comte de Grignan eut, quelques années après, à craindre 
celle de l'archevêque d'Aix. Cet archevêque était, par son 
titre, président-né de l'assemblée des communautés. Pen- 
dant de longues années, le cardinal de Grimaldi, archevêque 



J60 PORTRAITS HISTORIQUES. 

d'Aix, s'était dispensé de paraître à l'assemblée et en avait 
abandonné la présidence à l'archevêque d'Arles, François- 
Adhémar de Monteil de Grignan, frère cadet du comte de 
Grignan. En 1687, l'évêque de Die, Daniel de Cosnac, fut 
nommé archevêque d'Aix, et revendiqua immédiatement 
son droit de présider l'assemblée. Le comte de Grignan 
ayant protesté en faveur de son frère, l'affaire fut portée au 
Conseil du roi et décidée en faveur de M. de Cosnac. Froissé 
de cette décision , par suite de laquelle il devait siéger 
sur un simple banc , tandis que l'archevêque d'Aix occupe- 
rait le fauteuil, l'archevêque d'Arles cessa de venir à l'as- 
semblée, au grand déplaisir de son frère et de M'^^ de Sé- 
vigné, qui écrivit à sa fdle : « Je trouve comme vous qu'il 
faut être pointilleux pour être blessé d'un petit morceau 
de bois sur un banc, qui fait la différence des places, qui ne 
tombe ni sur la personne ni sur le nom, et qui n'est fondée 
dans cette assemblée seulement et pendant quelques jours, 
que sur les rangs de l'archevêque d'Aix et de l'archevêque 
d* Arles... M. d'Arles me mande que cela n'était bon que 
pour M. de Grignan; je ne veux que cela pour le con- 
fondre. N'est-ce donc rien que d'être bon à son aîné dans 
une place comme celle-là? Il n'aura qu'à voir combien cela 
fera plaisir à M. d'Aix, pour juger combien cela est mauvais 
à M. de Grignan. Et depuis quand un Grignan compte-t-il 
pour rien d'être utile à sa maison? » En même temps, le 
nouvel archevêque d'Aix obtint d'être chargé de faire exé- 
cuter toutes les délibérations prises par l'assemblée, et un 
arrêt du Conseil lui donna la signature de tous les mandats 
payables par le trésorier de la province. Le laconique Dan- 
geau a constaté ces luttes dans un article de son Journal, à 
la date du 17 août 1688 : « M. l'archevêque d'Aix a gagné 
un grand procès contre toute la Provence. On ne délivrera 
aucun mandat qui ne soit signé de lui, et, dans les assem- 
blées de la province, il aura un fauteuil, et les autres arche- 



LE COMTE DE GRIGNAN. 46i 

vêques et évêques seront sur un banc. H vouloit être traité 
de monseigneur par les députés de l'assemblée, mais il n'a 
pas gagné cet article. » Au surplus, le démêlé du comte de 
Grignan avec l'archevêque d'Aix n'eut qu'une courte durée. 
L'affaire une fois réglée, le nuage se dissipa. Quant à l'ar- 
chevêque, il refusa généreusement une gratification de 
3,000 livres à laquelle il aurait pu prétendre comme pré- 
sident de l'assemblée. A la vérité, une bonne abbaye le dé- 
dommagea amplement bientôt après'. 

Ainsi, le lieutenant général, le président et jusqu'aux dé- 
légués des communes, les messieurs du parterre, comme 
on les appelait à cause de la place qu'ils occupaient dans la 
salle des séances, touchaient des gratifications votées par 
l'assemblée. Des frais de représentation étaient en outre 
accordés par les communes à leurs députés, qu'accom- 
pagnaient aux États des valets revêtus de la livrée de 
chaque ville. Puis, la session terminée, une députation, 
largement rétribuée, était chargée d'aller offrir au roi le 
don gratuit et de suivre à Paris les afliiires de la province. 
Enfin, les ministres eux-mêmes recevaient, le fait est 
constant, des gratifications des pays d'États. En 1700, 
Louis XIV autorisa le marquis de La Vrillière à accepter des 
gratifications que lui avaient volées les Étals de Languedoc, 
de Bourgogne, Bugey et Bresse. Sept ans plus tard, le comte 
de Pontchartrain toucha tout à la fois des gratifications des 
États de Bretagne, des assemblées du clergé et des compa- 
gnies du commerce. Ajoutons que le même ministre figurait 
dans les termes suivants sur un compte de dépense des États 
de Bourgogne, en 1691 : (< 11 sera donné 6,000 livres à M. de 
Pontchartrain (alors contrôleur général des finances), ainsi 



* Mémoires de Daniel de Cosnac, t. 1^% p, 83 et suiv.; t. H, p. 132 
et suiv. 



-162 PORTRAITS HISTORIQLES. 

qu'elles ont esté payées à MM. Colbert et Le Pelletier '. » 
Or, le comte de Poritchartrain dont il s'agit ici écrivait, en 
parlant de la clôture des États, que c'était « la fin de toutes 
agitations et de tout genre de chagrin pour un honnête 
homme ^. » Il fallait que les sessions des États fussent, pour 
les ministres de Louis XIV, la source de bien des ennuis, pour 
que ces gratifications de 6,000 livres qu'ils recevaient de tous 
côtés n'en adoucissent pas un peu l'amertume. Malgré l'ana- 
thème jeté sur eux avec tant d'ingratitude par le comte de 
Pontchartrain, malgré leurs inconvénients, leurs faiblesses 
et l'abus qu'ils faisaient des gratifications, les États offraient 
encore aux provinces qui en étaient dotées, notamment 
en ce qui touchait l'assiette et la répartition de l'impôt 
foncier, une garantie d'ordre, d'équité, de justice distri- 
bu tive que les pays d'élection leur enviaient avec raison. 
Sans doute, je l'ai déjà dit, l'institution était vicieuse; mais 
elle était incontestablement moins fâcheuse que l'absence 
de contre-poids et de contrôle dont les Généralités avaient 
tant à souffrir. En un mot, si l'on considère avec impar- 
tialité la situation de la France avant la révolution de 1789, 
on demeure persuadé que les pays d'États étaient, relative- 
ment, assez bien administrés, et que les plaintes y étaient 
moins générales, moins fondées que dans les pays d'élec- 
tion. Cela répond aux griefs du comte de Pontchartrain, et 
rend moins sévère à l'égard des abus dont son honnêteté 
savait si bien s'accommoder. 

IV. 

« Ce qu'il faut faire, en général, écrivait M"'*' de Sévigné 

1 Correspondance administrative sous Louis XIV, t. I^*"} Intro- 
duction, p. 25. 

2 ibld., Introd., p. 13. 



LE COMTE DE GRIGNAN. 465 

au comte de Grignan, le V janvier 1672, c'est d'être tou- 
jours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il 
faut tâcher aussi de ménager les cœurs des Provençaux, afin 
d'être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là. » 
Le comte de Grignan suivit fidèlement ce conseil pendant 
toute la durée de sa longue administration, et s'en trouva 
bien. Docile aux avis de M^^ tle Sévigné, il s'étudia toujours 
à se faire aimer des Provençaux, qui, du reste, on l'a déjà 
vn, né se montraient pas ingrats à son égard. Au mois de 
novembre 1671, l'assemblée des comnmnes était réunie à 
Lambesc. M™^ de Grignan étant accouchée d'un fils le 17, 
le comte de Grignan se rendit le lendemain à l'assemblée 
pour lui faire, comme on dirait aujourd'hui, une communi- 
cation. Écoutons à ce sujet le procès-verbal officiel de la 
séance. Les détails qu'il donne sur ce point sont curieux 
sous plus d'un rapport : c'est comme une peinture du temps 
que l'on gâterait en la retouchant. 

« M^"^ le comte de Grignan vint offrir à l'assemblée le fils 
qu'il a plu à Dieu de lui donner dès le jour d'hier, et de vou- 
loir bien lui faire la faveur de le tenir au nom de toute la 
province sur les fonts du baptême, et de lui donner tel nom 
qu'il lui plaira... Sur quoi l'assemblée a délibéré que mes- 
sieurs les procureurs généraux du pays témoigneront à 
M»*" le c^mte de Grignan et à madame sa femme, la joie de 
toute la province, et particulièrement de l'assemblée, sur 
la naissance de ce premier mâle dans sa famille, et lui fe- 
ront de très-humbles remerciements de l'honneur qu'il avait 
fait à la province de le faire tenir de sa part pour recevoir 
les saintes eaux du baptême, avec tous les sentiments 
d'amour et de reconnaissance possibles. Et l'assemblée a 
délibéré que les frais en seront supportés par le pays, sui- 
vant le rôle qui en sera tenu par le sieur Pontevès, tré- 
sorier des États. » Les procureurs du pays tinrent en effet 
sur les fonts de baptême le fils du comte de Grignan , 



i64 PORTRAITS HISTORIQUES. 

qu'ils appelèrent d'un nom princier , Louis de Provence, 
altenlion délicate dont on leur fut sans doute fort recon- 
naissant ' . 

Aussitôt après la clôture de l'assemblée, >!»"« de Grignan 
avait quitté Aix pour aller habiter avec son mari le châ- 
teau de famille qu'il possédait à quelques lieues de Montéli- 
mart. Le comte et la comtesse de Grignan affectionnaient 
ce séjour pour plusieurs motifs. D'abord, la résidence dans 
le chef-lieu de*son gouvernement, le jeu, les galanteries, la 
mauvaise conduite de sa maison , ruinaient le comte de Gri- 
gnan ; en second lieu, l'indolence et le caractère peu sociable 
de sa femme, sa hauteur et la nature spéculative de son es- 
prit, faisaient qu'elle préférait la solitude, ou, si l'on veut, 
le calme de la vie de famille aux salons et à l'étiquette céré- 
monieuse de la vieille cité parlementaire. Situé dans un 
pays d'un aspect grandiose, mais sauvage, bâti sur le ver- 
sant d'un coteau escarpé, le château de Grignan dominait 
un bassin où deux petites rivières traçaient leur sillon d'ar- 
gent. Par son emplacement, il avait conservé le caractère 
de forteresse que ses fondateurs s'étaient particulièrement 
préoccupés de lui donner; mais, reconstruit au seizième 
siècle, en pleine renaissance , le château moderne offrait 
toutes les grâces, tout le fini et la délicatesse de l'architec- 
ture à cette époque. Le château se composait d'un grand 
corps de bâtiment à trois étages , embelli de balcons cir- 
culaires et de deux ailes latérales. Une cour intérieure, fer- 
mée de trois côtés seulement, et dont les façades étaient 
ornées avec une extrême richesse, était ouverte à l'occi- 
dent. A l'un des angles, se trouvait la tour du beffroi, que 
surmontait un dôme élégant, et au pied de laquelle une 
entrée menait au vestibule du château, dont la porte ornée 

' statistique des Bouches-du-Rhône, etc., t. II, p. 520. — Mé'^ 
moires sur madame de Sévigné, etc., t. IV, p. 47. 



LE COMTE DE GR1GN4N. 163 

de rinceaux à moitié gothiques laissait voir, dans un large 
écusson, les armes de la famille de Grignan et sa fière de- 
vise : Maï d'holnour que d'hounours ( Plus d'honneur que 
(V honneurs,) Les vastes salons et les pièces d'apparat ou- 
vraient sur la façade méridionale. De là, l'œil plongeait dans 
la plaine, et voyait se dérouler au loin les montagnes aux tons 
rougeâtres, aux flancs dénudés, aux formes aiguës, tourmen- 
tées, qui dessinaient leurs dentelures à l'horizon. « Nos mon- 
tagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur, écrivait 
M"'^ de Sévigné au milieu du rigoureux hiver de 1695 ; je sou- 
haite tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue 
de toutes ces épouvantables beautés. Contez un peu cela à 
notre duchesse de Chaulnes, qui nous croit dans des prai- 
ries avec des parasols, nous promenant à l'ombre des oran- 
gers. )) Juxtaposée au rocher immense, sorte de promon- 
toire sur lequel le château s'élevait, l'église, formée d'une 
seule nef, atteignait le plateau où il était bâti, et servait de 
prolongement à la terrasse qui l'entourait. Quelques marches 
conduisaient de cette terrasse à la tribune de l'église. Ce- 
pendant, le temps avait marqué de son empreinte le châ- 
teau du seizième siècle, que le comte de Grignan entreprit 
d'ailleurs d'agrandir et de réparer. Deux de ses frères, l'ar- 
chevêque d'Arles et l'évêque de Carcassonne, s'engagèrent à 
faire bâtir, à leurs frais, une aile orientale. On chercha en 
même temps à faire disparaître toutes les traces d'archi- 
tecture gothique que le château conservait, et à lui donner 
l'aspect monumental d'un palais. Le comte de Grignan 
voulut enfin refaire la grande façade méridionale à trois 
étages, à chacun desquels s'ouvraient douze fenêtres, ornées 
de statues. Mais ces projets grandioses rencontrèrent les 
obstacles qui s'opposent d'ordinaire, chez beaucoup d'an- 
ciennes familles, à la reconstruction des vieilles demeures 
seigneuriales. L'argent manqua. Quoi qu'il en soit, le châ- 
teau de Grignan n'en était pas moins le plus beau de toute 



166 PORTRAITS HISTORIQUES. 

la contrée. Au rez-de-chaussée, une pièce à huit croisées 
contenait une galerie de tableaux. Au premier étage, on 
admirait, outre la Salle du Boi^ dans laquelle un grand 
portrait de Louis XIV était scellé dans la boiserie, la 
Chambre des Évêqiies, ornée de huit portraits de famille et 
quatre grands tableaux représentant le Veau d'or, le Pas- 
sage de la mer Rouge, Moïse sauvé des eaux et V Envoyé 
d'Abraham. D'autres pièces, la Chambre de Carcassonne, 
la Chambre d'Arles^ la Chambre d'Ornano, la Chatnbre de 
la Heine, contenaient aussi un grand nombre de portraits 
et de tableaux. Un inventaire dressé au dix-huitième siècle 
fait la description suivante d'une chambre du second étage, 
dans laquelle, d'après la tradition locale, serait morte 
M™e de Sévigné : « De l'antichambre du second on passe à 
la Chambre de la Bohémienne, où l'on voit un lit de damas 
cramoisi à l'impériale, garni de franges, sept chaises, trois 
tableaux, dont deux en dessus de porte, représentant VHi-' 
ver et le Printemps, et le troisième, sur la cheminée. Ma- 
dame de Grignan. La chambre est décorée d'une tapisserie 
de haute-lice à personnages... On passe de- là dans la 
Chambre de la Tour, à deux croisées, au-dessus du grand 
Cabinet de la Reine. On y trouve deux fauteuils à l'antique et 
neuf chaises de moquette à fond blanc et fleurs rouges et 
vertes, un tableau en dessus de porte représentant Y Archi- 
tecture et la Peinture, une table a écrire...» 

C'est là, sur cette table, s'il faut en croire un des mo- 
dernes biographes de M'"^ de Sévigné, qu'elle écrivit quel* 
ques-unes de ces lettres sans cesse imitées, non encore éga- 
lées, qui feront à jamais les délices des esprits cultivés '. 

* Histoire de madame de Sévigné, par M. Aubenas, p. 57 7 et 
suiv. — Le château de Grignan n'est plus aujourd'hui qu'un monceau 
de ruines. Ces ruines, doublement historiques, ont été achetées 
6,000 francs en 1839 par M. Léopold Faure, qui fait les plus louables 



LE COMTE DE GRIGNAN. ^07 

V. 

Deux expéclilioiiiB militaires, la prise de la citadelle d'O- 
range en 1673 et une brillante attaque des Impériaux devant 
Toulon, à trente-trois ans de distance, firent une agréable, 
mais trop courte diversion aux soins que la direction de 
l'assemblée des communautés occasionnait périodiquement 
au lieutenant général du roi en Provence. 

La principauté d'Orange, située sur la limite du comtat 
Venaissin, appartenait, depuis des siècles, à des princes de 
la maison de Nassau. Guillaume d'Orange ayant, en 1673, 
confisqué le marquisat de Berg-op-Zoom et plusieurs autres 
terres du comte d'Auvergne, Louis XIV fit don à celui-ci de 
la principauté d'Orange, et donna l'ordre au comte de Gri- 
gnan de s'en emparer de vive force, si le commandant hol- 
landais Berkoder faisait mine de résister. 

Sans troupe ni artillerie pour attaquer ce commandant 
qui, abandonnant la ville à ses inquiétudes, s'était retiré 
dans la citadelle, le comte de Grignan fit appel à la noblesse 
de Provence et du Comtat. Cinq cents gentilshommes accou- 
rurent ; il les renforça de deux mille soldats des galères, et 
marcha sur Orange. Le bruit s'était accrédité à la cour que 
la citadelle était imprenable. Suivant M"*^ de Sévigné, les 
ducs d'Enghien et de La Rochefoucauld assuraient même 
que le comte de Grignan échouerait, l'attaque d'une place 
de guerre exigeant des connaissances spéciales qu'il n'avait 
pas. Le 12 novembre 1673, la tranchée fut ouverte. Le 
marquis de Barbantane et M. de Ramatuelle, des plus an- 
ciennes familles de Provence, commandaient la noblesse du 
pays, impatiente de monter à l'assaut. Au troisième coup de 
canon, la citadelle se rendit sans avoir essayé de se dé- 
efforts pour les soustraire à raclion dévorante du temps, si bien se- 
condé en France par le marteau des révolutions. 



168 PORTRAITS HISTORIQUE?* 

fendre, et, conformément aux ordres du roi , fut immédia- 
tement démolie. Ce facile succès donna lieu sans doute à 
quelque relation triomphante qui enivra M'"^ de Sévigné. 
« J'embrasse le vainqueur d'Orange, écrivit-elle à sa fille... 
— L'affaire d'Orange fait ici un bruit très-agréable pour 
M. de Grignan. Cette grande quantité de noblesse qui l'a 
suivi par le seul attachement pour lui , cette grande dé- 
pense, cet heureux succès, car voilà tout, tout cela fait 
honneur et donne de la joie à ses amis, qui ne sont pas ici 
en petit nombre. Le roi dit à souper : — Orange est pris; 
Grignan avait sept cents gentilshommes avec lui. On a ti- 
raillé du dedans, et enfin on s'est rendu le troisième jour. 
Je suis fort content de Grignan ' . » En réalité, les Hollandais 
n'avaient pas tiré un seul coup de canon , bien qu'ils eus- 
sent pu se défendre quatre mois, et, de part et d'autre, il 
n'y avait pas eu une égratignure. Le comte de Grignan avait 
paru, et la citadelle s'était rendue. 

L'affaire du camp de Toulon fut autrement glorieuse 
pour lui. En 1707 (il comptait alors soixante-quinze ans), 
le duc de Savoie et le prince Eugène avaient envahi la 
Provence et menaçaient Toulon. Croyant que l'ennemi en- 
trerait par le Dauphiné, le maréchal de Tessé occupait cette 
province ; cependant, il avait écrit au comte de Grignan de 
couvrir Toulon. En vingt-quatre heures, celui-ci réunit 
quatre mille ouvriers et, après leur avoir fait rétablir les 
remparts, les fossés, les chemins couverts, fortifia, à quelque 
distance de la ville, un camp que le maréchal de Tessé vint 
occuper peu de jours avant l'arrivée des Impériaux. « Ce 
vieux Grignan, dit à ce sujet le duc de Savoie, nous a gagnés 
de vitesse. » L'historien le plus populaire de la Provence, 
Papon, fait remarquer que ce camp tint en respect les assié- 
geants et sauva la ville. Déjà, les Impériaux s'étaient em- 

* Mémoires par M, de Wakkenaër, t. IV, p. 36 et suiv. 



LE COMTE DE GRIGNAN. 169 

parés du fort Sainte-Marguerite. 11 fallait les en débusquer 
à tout prix; on l'essaya, et on y parvint. Le vieux Papon 
raconte que ce jour-là le comte de Grignan , toujours à 
cheval malgré son âge, se battit pendant six heures comme 
un jeune officier. Le maréchal de Tessé le félicita sur place. 
Enfin, pour comble d'honneur, quelque temps après, le roi 
lui écrivit de sa main la lettre qui suit : 

« Monsieur le comte de Grignan, on ne peut être plus content 
que je le suis des preuves que mes sujets de Provence m'ont don- 
nées de leur valeur et de leur fidélité durant la dernière cam- 
pagne, et de celles que les communautés de la même province 
viennent de me donner de leur zèle pour le bien de mon service, 
par le concours prompt et unanime à m'accorder le secours qui 
leur a été demandé de ma part. Je désire que vous leur fassiez bien 
connoître le gré particulier que je leur en sais et mon attention à 
leur en donner des marques. Il ne se peut rien ajouter aussi à la 
satisfaction que j'ai de vos services, et je prie Dieu qu'il vous ait, 
monsieur le comte de Grignan, en sa sainte garde. A Versailles, le 
30 novembre 1707. Signé Louis *. » 

VL 

Jamais peut-être, en France, administrateur ne dirigea 
aussi longtemps les affaires de la même province que M. de 
Grignan. Nommé lieutenant général de la Provence en 1670, 
il remplissait encore les mêmes fonctions en 171 5. Au mois de 
janvier 1672, il avait eu le projet d'acheter la charge du 
maréchal de Bellefonds, premier maître d'hôtel du roi, et il 
y avait été fort encouragé par M"^ de Sévigné , qui voyait 
dans la réalisation de ce projet le moyen de ne plus se sé- 
parer de sa fille. Celle-ci ne voulut pas y consentir. Flattée 
de tenir le premier rang dans un pays que, cependant, elle 

* Histoire de madame de Sévigné, par M. Aubenas, p. 500 et suiv, 

10 



-170 PORTRAITS HISTORIQUES. 

n'aimait pas, bien aise sans doute de conserver son indé- 
pendance et sa personnalité, qui sait encore? préférant 
peut-être (le cœur humain a de ces misères) vivre un peu à 
distance de cette extrême affection de sa mère , et de ces 
louanges infinies dont l'éternelle répétition était, suivant le 
duc de Saint-Simon , le seul défaut de M"^ de Sévigné, la 
comtesse de Grignan combattit les idées de son mari et 
sacrifia la capitale à la province. A peine quelques voyages 
à Paris vinrent-ils interrompre l'uniformité de leur existence. 
De graves embarras d'argent la troublèrent d'ailleurs plus 
d'une fois. M"*'' de Grignan avait eu en dot 100,000 écus. 
Cinq ans après son mariage, malgré les conseils de sa mère 
et du cardinal de Retz, elle crut devoir s'engager pour son 
mari. « Vous me parlez de cette héroïque signature que vous 
avez faite pour M. de Grignan, lui écrivit à ce sujet M™^ de 
Sévigné... Il y a de certaines choses, ma fille, que l'on ne 
conseille point ; on expose les faits ; les amis font leur de- 
voir de ne point commettre les intérêts de ceux qu'ils aiment ; 
mais, quand on a l'âme parfaitement belle comme vous 
l'avez, on ne consulte que soi, et l'on fait précisément 
comme vous avez fait. » Les goûts somptueux du comte de 
Grignan, les constructions nouvelles qu'il avait entreprises, 
rendirent successivement d'autres sacrifices nécessaires, in- 
dispensables. Son traitement était de 18,000 livres, et il tou- 
chait de plus annuellement 6,000 livres de gratification qui 
lui furent conservées jusqu'à la fin par l'assemblée de Pro- 
vence. Ce revenu, qui représentait 70,000 francs en mon- 
naie actuelle , fut insuffisant ; il fallut d'abord vendre le 
marquisat de Vénejean. Plus tard, les créanciers étant rede- 
venus plus pressants, M. de Grignan dut leur abandonner 
jusqu'à son traitement des années 1690 et 1691, et passer 
deux hivers à Grignan. On comprend quelle dut être, à cette 
nouvelle, la désolation de M""" de Sévigné. « Jamais, écrit- 
elle à sa fille, il ne fut telle dissipation. On est quelquefois 



LE COMTE DE GRIGNAN. 171 

dérangé, mais de s'abîmer et de s'enfoncer ù i>erte de vue, 
c'est ce qui ne devrait point arriver. » 

Cependant, le comte de Grignan avait eu de M"" de Sé- 
vigné plusieurs enfants. Une de ses fdles, Marie-Blanche de 
Grignan, se fit religieuse et entra aux Filles de Sainte-Marie. 
Le mariage d'une autre fdle, Pauline de Grignan, et du mar- 
quis Louis-Provence de Grignan, occasionna à leur mère, 
par suite des embarras qui désespéraient M™" de Sévigné, 
les plus vives préoccupations. Le marquis de Grignan se 
maria le premier, a C'était un très-galant homme et qui 
promettait fort, dit le duc de Saint-Simon avec qui il avait 
été élevé.» Après bien des hésitations, un mariage d'argent 
fut jugé nécessaire pour relever le comte de Grignan, de 
plus en plus obéré. La fdle d'un fermier général, Arnaud 
de Saint-Amand, fut proposée. Avant de s'arrêter à ce parti 
extrême, la famille consulta tous les amis. Un des meilleurs 
et des plus anciens , M. de Coulanges , répondit à M'"^ de 
Grignan : « Faites, faites votre mariage : l'argent justifie 
tout. Vous avez raison et le public a très- grand tort. Chacun 
sait ses affaires ; l'un a dételé le matin, l'autre l'après-dînée, 
et quiconque dételle mérite louange ; c'est une marque d'es- 
prit et d'un grand savoir-faire... Consolez-vous d'une mé- 
salliance par le doux repos de n'avoir plus de créanciers, 
dans le séjour de beaux, grands et magnifiques châteaux 
qui ne doivent rien à personne... M°'^ de Villeroi approuve 
toutes vos raisons. » Le mariage eut lieu à Grignan , 
le 2 janvier 1695, avec un grand éclat. Le fermier général 
constitua en dot à sa iillc 400,000 livres en argent comp- 
tant, dont la moitié devait être distribuée aux créanciers de 
la maison de Grignan. Écoutons le duc de Saint-Simon sur 
les suites de ce mariage : 

« Mme de Grignan, en présentant au monde sa belle-fille, en fai- 
sait ses excuses, et, avec sa minauderie, en radoucissant ses pe- 



173 PORTRAITS HISTORIQUES. 

tits yeux, disait qu'il fallait bien de temps en temps du fumier 
sur les meilleures terres. Elle se savait un gré infini de ce bon 
mot, qu'avec raison chacun trouva impertinent, quand on a fait 
un mariage, et le dire entre bas et haut devant sa belle-fille. Saint- 
Amand, son père, qui se prêtait à tout pour les dettes, l'apprit 
enfin et s'en trouva si offensé qu'il ferma le robinet. Sa pauvre fille 
n'en fut pas mieux traitée ; mais cela ne dura pas longtemps. Son 
mari, qui s'était fort distingué à la bataille d'Hochstet, mourut, au 
commencement d'octobre (1704), à Thionville; on dit que ce fut de 
la petite-yérole. Il avait un régiment, était brigadier et sur le point 
d'avancer. Sa veuve, qui n'eut point d'enfants, était une sainte, 
mais la plus triste et la plus silencieuse que je vis jamais. Elle 
s'enferma dans sa maison, où elle passa le reste de sa vie, peut- 
être une vingtaine d'années, sans en sortir que pour aller à l'é' 
glise et sans voir qui que ce fût *. » 

Quant à M'^^ Pauline de Grignan, la charmante , l'ado- 
rable Pauline, comme disaient sa grand'mère et tous les 
amis de la famille, elle épousa, dans l'année même où son 
frère s'était marié , un gentilhomme de Provence attaché à 
la maison du duc d'Orléans. « On mande de Provence, dit 
à ce sujet Dangeau, à la date du 2 décembre 1696, que le 
marquis de Simiane a épousé M"^ de Grignan. Il a 25,000 
livres de rente en fonds de terre. La demoiselle n'a que 
20,000 écus, mais elle est fort jolie \ » 

M"^ de Sévigné ne vit pas s'accomplir ce dernier mariage ; 
elle était morte à Grignan, le 18 avril 1696. Un mois après, 
le comte de Grignan exprima, dans une lettre simple et 
touchante, les regrets que lui causait cette mort. « Vous 
comprenez mieux que personne, écrivit-il à M. de Cou- 
langes, la grandeur de la perte que nous venons de faire et 
ma juste douleur. Le mérite distingué de M'"^ de Sévigné 
vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement une 

1 Mémoires du duc de Saint-Simon, édit. Delloye, t. VIII, p. 44. 
î Mémoires de Dangeau {Œuvres de Lemontey). 



Ï.E COMTE DE GRIGNAN. 175 

belle-mère que je regrette ; ce nom n'a pas accoutume d'im- 
poser toujours; c'est une amie aimable et solide, une société 
délicieuse. Mais ce qui est encore bien plus digne de notre 
admiration que de nos regrets, c'est une femme forte qui a 
envisagé la mort, dont elle n'a point douté dès les premiers 
jours de sa maladie , avec une fermeté et une soumission 
étonnantes.» Environ dix ans après, le 13 août 1705, 
M™^ de Grignan, « beauté vieille et précieuse, dit le duc de 
Saint-Simon, mourut à Marseille, fort peu regrettée, quoi 
qu'en ait dit M'"'' de Sévigné dans ses lettres, de son mari, 
de sa famille et des Provençaux. » 

Ainsi, malgré son âge, le comte de Grignan survivait à 
la plupart de ceux avec lesquels sa vie s'était écoulée. 
On a vu qu'il s'était signalé devant Toulon, à soixante- 
quinze ans. A partir de ce moment, aucune particularité 
ne marque plus sa vie. Tous les ans, il ouvrait l'assemblée 
des communautés , disposait de son mieux les esprits des 
députés à se montrer libéraux, et obtenait, sans difficulté 
réelle (il n'y avait plus eu de résistance sérieuse depuis les 
lettres de cachet de 1673), le don gratuit réclamé par le roi. 
Cela dura encore ainsi huit ans. En 1715 il était allé, comme 
à l'ordinaire depuis quarante-cinq ans , ouvrir l'assemblée 
des communautés à Lambesc. Tout à coup, la nouvelle par- 
vint à la cour qu'il était mort. Un article du Journal de 
Dangeau mentionne le fait en ces termes, à la date du 
6 janvier 1715»: « On apprit la mort de M. de Grignan, qui 
était parti de Lambesc pour aller à Marseille. Il est mort 
dans une hôtellerie sur le chemin. 11 n'a que deux fdles de 
deux mariages différents. L'aînée est la marquise de Vi- 
braye, et la cadette, la marquise de Simiane, qui était tou- 
jours auprès de lui et qu'il a avantagée autant qu'il a pu. 
Il avait quatre-vingt-trois ans. » Le comte de Grignan eut 
pour successeur, comme lieutenant général de Provence, le 
marquis de Simiane , son gendre , qui mourut au bout de 

10. 



^74 PORTRAITS HISTORIQUES. 

deux ans et fut remplacé par son frère. Achevons ce por- 
trait par un dernier coup de pinceau du duc de Saint-Simon, 
qui avait connu le comte de Grignan et tous les siens* 
« C'était, dit l'illustre conteur, un grand homme fort bien 
fait, laid, qui sentait fort ce qu'il était, fort honnête homme, 
fort poli , fort noble en tout , fort obligeant et universelle- 
ment estimé, aimé et respecté en Provence oii, à force de 
manger et de n'être point aidé, il se ruina. » 



LE GARDE DES SCEAUX D'ARGErsSON. 



l632-i78i. 



1. 



La famille d'Aigensoii a rempli, pendant plusieurs siècles, 
soit aux armées, soit dans les carrières civiles, des postes 
considérables. Ses titres nobiliaires sont, en outre, des plus 
anciens, et tellement illustres, que très-peu d'autres familles 
seraient en droit d'en revendiquer de semblables. S'il faut 
en croire la tradition, les Paulmy d'Argenson descendaient 
d'un chevalier grec, d'origine française, qui, sous le règne 
de Charles le Chauve, aurait sauvé la Touraine de l'invasion 
normande , ce qui a fait dire à Fontenelle, avec une pointe 
de malice peut-être, que, « s'il y a du fabuleux dans l'ori- 
rigine des grandes noblesses, du moins c'est une sorte de 
fabuleux qui n'appartient qu'à elles, et qui devient lui-même 
un titre \. » Sous Louis XIII, un d'Argenson fut tour à tour 
soldat, conseiller au parlement de Paris, intendant d'armée 
et administrateur de la Catalogne, un moment française. 
Devenu veuf, il avait, en 1651, embrassé l'état ecclésias- 
tique, lorsque le cardinal Mazarin réclama de nouveau ses 
services et le nomma ambassadeur extraordinaire à Ve- 
nise. D'Argenson accepta moyennant deux conditions : il 

' Éloge de Marc-René de Foyer de Paulmy d'Argenson, par Fon- 
tenelle. 



176 PORTRAITS HISTORIQUES. 

ne serait ambassadeur que pendant un an, et, à l'expiration 
de ce temps, son fils le remplacerait. Frappé par la mort 
avant cette époque, il eut, en effet, comme on le lui avait 
promis, son fils pour successeur. Celui-ci avait alors vingt- 
sept ans. Peu fait, à ce qu'il parait, au ton solennel des 
ambassades, frondeur par nature, déclamant sans cesse 
contre les vices des grands, il indisposa successivement 
contre lui Mazarin, Colbert, Louis XIV, et, après cinq ans 
de services, il fut remercié. Retiré dans ses terres, au fond 
du Poitou, il y rétablit sa fortune, fort compromise, et com- 
posa un nombre prodigieux d'ouvrages de dévotion, tant en 
prose qu'en vers. Il avait eu, le 4 novembre 1652, pendant 
son ambassade à Venise, vm fils qui eut pour parrain le prince 
de Soubise, alors de passage dans cette ville, et dont la 
Sérénissime République avait voulu être la marraine. Créé 
gracieusement par elle chevalier de Saint-Marc, le jour 
même de son baptême, Marc-René d'Argenson était destiné 
à faire souche de ministres et à donner au nom de sa famille un 
relief particulier, dont son père, qui put jouir des commen- 
cements de cette fortune alors bien inespérée, fut peut-être 
le plus étonné. Ajoutons que le célèbre Ralzac, compatriote 
et ami des d'Argenson, avait prophétisé slu petit Venise une 
grande illustration. 

Quoi qu'il en soit, il n'y avait guère d'apparence, après 
la disgrâce de son père, que d'Argenson occuperait un jour 
les premiers postes de l'État. Sa vie devait, au contraire, 
suivant toutes les probabilités, s'achever dans la province 
où l'ancien ambassadeur de Venise s'était retiré. Élevé à 
Paris, mais forcé par des convenances de famille d'entrer 
dans la magistrature, au lieu de suivre la carrière des 
armes, comme il en aurait eu le désir, d'Argenson avait 
acheté, en 1679, la charge de lieutenant général au bailliage 
d'Angoulême. C'est tout ce que sa famille avait pu faire pour 
lui, grâce même aux ressources réunies de plusieurs pc^rents ; 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. \77 

et comme la position était d'ailleurs Iionorable, l'ambition 
du nouveau magistrat s'était sans doute bornée là. 

On sait comment se composaient, sous l'ancienne mo- 
narchie, les tribunaux chargés de tenir ce que l'on avait, 
par une métaphore significative, appelé les Grands-Jours. 
Des conseillers d'État, des magistrats d'un ordre supérieur, 
parcouraient les provinces, et, dans des assises impatiem- 
ment attendues des uns et redoutées des autres, présidaient, 
au-dessus des haines, des rancunes et surtout des faiblesses 
locales, au jugement des affaires qui leur étaient déférées 
ou qu'ils croyaient devoir évoquer. En 1692, pendant que 
d'Argenson était lieutenant général au présidial d'Angou- 
lême, on tint les Grands-Jours dans sa province. Un con- 
seiller d'État des plus estimés, M. de Caumartin, faisait 
partie du tribunal extraordinaire. Il fut frappé du talent de 
d'Argenson et le pressa d'aller tenter fortune à Paris. Celui- 
ci, qui se sentait trop à l'étroit au présidial d'Angoulême, 
et qui avait eu déjà, parce qu'il accommodait volontiers les 
procès pour épargner les épices aux plaideurs, quelques 
difficultés avec les membres de sa compagnie, se défit de 
sa charge, vint à Paris, où il retrouva, dans les mêmes dis- 
positions, Caumartin dont, bientôt après, il épousa la sœur. 
Caumartin était allié de Pontchartrain, alors contrôleur 
général des finances. L'un et l'autre vinrent en aide à d'Ar- 
genson. A cette époque, les charges de maîtres des requêtes 
étaient le marchepied indispensable de tous les grands em- 
plois. D'Argenson obtint d'abord la permission très-recher- 
chée d'en acheter une. Puis, trois ans après, en 1697, le 
lieutenant général de police La Reynie, alors âgé de quatre- 
vingts ans, ayant demandé à se retirer, l'ancien lieutenant 
général au bailliage d'Angoulême fut, grâce à son mérite et 
sans doute aussi au crédit de ses protecteurs, jugé digne de 
succéder à l'administrateur habile, qu'on peut véritablement 
considérer comme le fondateur de la police à Paris. 



i78 PURTHAIfS HISTORIQLES. 

C'est une ligure d'une empreinte étrange et singulière 
({MO celle du lieutenant général de police qui le remplaça. 
On verra plus loin comment ont parlé de d'Argenson un de 
ses fds même et plusieurs contemporains. Le duc de Saint- 
Simon, qui l'a beaucoup connu, et qui, sous la régence, a 
été aux affaires avec lui, l'a peint en pied de sa main la plus 
habile et avec ses plus vives couleurs. On dirait un de ces por- 
traits qui, vus dans le demi-jour des longues galeries, fasci- 
nent celui qui les regarde, et semblent, en quelque sorte, 
vouloir sortir de leur cadre. « Avec une figure effrayante, 
dit Saint-Simon, qui retraçait celle des trois juges des en- 
fers, il s'égayait de tout avec supériorité d'esprit, et avait 
mis un tel ordre dans cette innombrable multitude de 
Paris, qu'il n'y avait nul habitant dont, jour par jour, il ne 
sût la conduite et les habitudes, avec un discernement ex- 
quis pour appesantir ou alléger sa main à chaque affaire qui 
se présentait, penchant toujours aux partis les plus doux, 
avec l'art de faire trembler les plus innocents devant lui. 
Courageux, hardi, audacieux dans les émeutes, et par là 
maître du peuple » 

On croit communément que l'importance politique de 
Paris ne remonte qu'aux dernières années de l'ancienne 
monarchie , et l'on se ffgure que, grâce à l'organisation de 
la France à cette époque, les mouvements qui pouvaient se 
produire dans la capitale ne présentaient aucun danger 
sérieux. L'étude attentive des documents officiels prouve, 
au contraire, que le gouvernement a, de tout temps, attaché 
le plus grand prix à la tranquillité de Paris. 11 y a, sous ce 
rapport, un témoignage irrécusable, celui de Colbert, disant 
à son fds que, « dès lors que les volontés du roy étoient 
exécutées à Paris, elles l'étoient partout, » et lui recom- 
mandant « de bien savoir l'ordre général de cette grande 
ville, n'y ayant presque aucun jour de Conseil où il ne fût 
nécessaire d'en parler. » Indépendamment des difficultés 



LE GARDE DES SCEAUX DARGENSON. 179 

générales que le gouvernement pouvait rencontrer dans ses 
rapports avec le parlement et le clergé, il avait aussi à sur- 
monter des difficultés particulières provenant du chiffre de 
la population parisienne et de la composition même de 
cette population. Dans un Éloge de d'Argenson, dont il 
avait été le collègue à l'Académie des sciences, Fontenelle 
a tracé, des obligations du magistrat chargé de la police de 
Paris, le tableau suivant qui fit sensation et qui est encore 
frappant de vérité : « Entretenir perpétuellement dans une 
ville telle que Paris une consommation immense, dont 
une infinité d'accidents peuvent toujours tarir quelques 
sources; réprimer la tyrannie des marchands à l'égard du 
public, et en môme temps animer leur commerce; re- 
connaître dans une foule infinie tous ceux qui peuvent 
si aisément y cacher une industrie pernicieuse ; en purger 
la société, ou ne les tolérer qu'autant qu'ils lui peuvent 
être utiles par des emplois dont d'autres qu'eux ne se 
chargeraient pas, ou ne s'acquitteraient pas si bien; tenir 
les abus nécessaires dans les bornes précises de la néces- 
sité qu'ils sont toujours prêts à franchir; les renfermer 
dans l'obscurité à laquelle ils doivent être condamnés, 
et ne les en tirer pas même par des châtiments trop 
éclatants ; ignorer ce qu'il vaut mieux ignorer que punir, 
et ne punir que rarement et utilement ; pénétrer par des 
conduits souterrains dans l'intérieur des familles et leur 
garder les secrets qu'elles n'ont pas confiés, tant qu'il 
n'est pas nécessaire d'en faire usage; être présent par- 
tout sans être vu ; enfin, mouvoir ou arrêter à son gré une 
multitude immense et tumultueuse, et être l'âme toujours 
agissante et presque inconnue de ce grand corps : voilà, 
disait Fontenelle, quelles sont en général les fonctions du 
magistrat de la police La voix publique, ajoutait le se- 
crétaire perpétuel de l'Académie des sciences, répondra si 
M. d'Argenson a suffi à tout, » 



180 PORTRAITS HISTORIQUES. 

IL 

Nous pouvons aujourd'hui, ce qui n'a pas été donné à 
Fontenelle, voir en quelque sorte le lieutenant général de 
police d'Argenson à l'œuvre, au moyen de sa correspon- 
dance même et par Jes lettres que lui adressa le chancelier 
de Pontchartrain. Cette correspondance, récemment pu- 
bliée (1), embrasse près de dix-huit années et contient, sur 
la dernière partie du règne de Louis XIV, de véritables ré- 
vélations. Toutes les affaires auxquelles donnèrent lieu, de 
1697 à 1715, les contraventions aux lois sur les jeux, les 
théâtres, la presse, la mendicité, les mœurs, passent succes- 
sivement sous les yeux du lecteur, qui se fait ainsi, par ana- 
logie, une idée approximative des difficultés et des misères 
de chaque temps. Dans les commencements, d'Argenson 
manque souvent de décision, de vigueur, surtout quand une 
affaire délicate se présente. « Consultez sur cela M. de La 
Reynie, lui écrit alors le comte de Pontchartrain ; vous ne 
pourriez mieux faire. » Parmi les recommandations qu'adres- 
sait le chancelier à d'Argenson, un grand nombre concer- 
nent des ouvrages dont le gouvernement avait à cœur d'em- 
pêcher l'impression. Sous ce rapport, les ordres donnés au 
lieutenant général de police étaient formels, absolus, et 
n'admettaient pas de réplique. Celui-ci n'avait donc, pour 
obéir, qu'à découvrir le nom des auteurs ou des imprimeurs 
des livres et des pamphlets qu'on lui désignait, et à les faire 
punir suivant les ordonnances. 

Un des auteurs dont les ouvrages préoccupèrent le plus 
le gouvernement de Louis XIV fut, on a de la peine à le 
croire, mais on en verra les preuves tout à l'heure, l'arche- 

* Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, 
faisant partie de la Collection des documents inédits sur l'histoire de 
France. 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGÈNSON- ^81 

vêque de Cambrai, Fénelon. Au commencement de 1698, 
d'Argenson ayant été averti que l'on imprimait à Lyon un 
nouvel ouvrage de l'illustre prélat (c'étaient sans doute les 
Maximes des Saints, cependant la Correspondance admi- 
nistrative n'en donne pas le titre), il en informa le chancelier, 
qui lui répondit, sous la date du 17 février : « Quand l'avis 
qui vous a été donné de l'impression d'un ouvrage de 
M. l'archevêque de Cambray à Lyon seroit véritable, la re- 
cherche que vous proposez d'en faire par l'intendant feroit 
trop de bruit et d'esclat. » Le 9 juin suivant, Pontchartrain, 
qui avait sans doute reçu d'autres ordres, revient sur le 
même objet et recommande de faire saisir l'ouvrage de Féne- 
lon, même dans les maisons particulières : « En me les nom- 
mant, ajoutait le chancelier, je vous expédierai les ordres 
dont vous avez besoin pour les y envoyer prendre. Vous 
n'avez pas fait encore une grande découverte d'en avoir 
saisy douze exemplaires pendant qu'on les distribue par 
milliers. » Puis, le 18 juin: «Vous avez bien fait, écrivait 
le chancelier, d'empêcher le débit du premier livre de 
M. de Cambray, quoyque imprimé avec privilège. A l'égard 
des mil exemplaires que vous avez saisy, j'attendray les 
nouveaux avis que vous espériez me donner à ce sujet. J'es- 
cris à l'intendant de Rouen de faire visiter la maison du 
libraire d'Évreux, et k M. d'Herbigny d'empescher à Lyon 
l'impression des dernières lettres de M. de Cambray. » Ce- 
pendant, peu de jours après, le gouvernement se ravisa. Il 
avait sans doute compris que ses agents étaient allés trop 
loin et que l'ouvrage saisi ne justifiait pas tant de rigueurs. 
La lettre que le chancelier adressa le 8 juillet à d'Argenson 
est, à ce sujet, très-explicite et marque bien le regi^et que 
l'on éprouvait d'avoir fait fausse route. 

« J'ay rendu compte au roy de ce que vous m'avez escrit con- 
cernant la distribution des écrits de M. de Cambray, et Sa Majesté 

U 



J82 PORTRAITS HISTORIQUES. 

m'ordonne de vous mander que, sans qu'il paroisse rien de sa 
part, vous cessiez toutes poursuites et toutes recherches à cet 
égard,, n'estimant pas qu'on puisse empescher M. l'archevesque de 
Cambray d'escrire, pendant que les autres prélats le font. Cepen- 
dant, s'il y a lieu de punir par voye de police les marchands qui 
faisoient venir en France une balle de livres, sous prétexte d'une 
balle de soye, il n'y faut pas manquer. » 

Malheureusement, deux ans après, les mauvaises dispo- 
sitions contre Fénelon avaient repris le dessus, et le chan- 
celier de Pontchartrain informait d'Argenson qu'il ordonnait 
à l'intendant de Roiien de faire une nouvelle visite chez un 
libraire de cette ville, pour y saisir les exemplaires de Télé- 
Iliaque qu'il devait avoir encore. Enfin, au mois d'avril 1704, 
le gouvernement faisait saisir une lettre pastorale de l'ar- 
chevêque de Cambrai, par le seul motif que cette lettre avait 
été vendue hors de son diocèse. Tristes rancunes, quand on 
songe au noble caractère et à l'admirable talent du ver- 
tueux prélat qui en était l'objet ! C'était aussi, par malheur, 
le temps où l'illustre Vauban tombait en disgrâce pour son 
Projet de clixme royale, également proscrit et saisi. Vers 
la môme époque, d'Argenson recevait l'ordre de saisir un 
grand nombre d'ouvrages et de libelles, dont la plupart 
étaient relatifs au jansénisme et aux affaires de religion. 
Parmi ces ouvrages, dont Pontchartrain et d'Argenson évi- 
tent autant que possible de reproduire les titres dans leur 
correspondance, figuraient un Dialogue sur les plaisirs 
entre MM, Patru et d'Ablancourt^ les Annales de la vour 
■de France y V Esprit des cours, les Cantiques du frère Jean, 
la Correction fraternelle, le Chapeau pointu de Mérinde. 
Ce dernier livre avait pourtant été imprime en 1705, avec 
la permission de d'Argenson, ce qui lui valut une répri- 
mande sévère de la part du chancelier. « Le roy, lui écrivit 
ce dernier, a esté étonné que vous ayez permis rimi)ression 
d'un tel livre. Sa Majesté veut que vous le fassiez supprimer, 



LE GARDE DES SCEAt'X d'aRGENSON. 485 

à cause des dangereuses maximes qui y sont insérées; que 
vous examiniez comment vous avez donné celte permission, 
et qui a esté l'approbateur, dont je vous prie de me mander 
le nom... » Enlin, en 1710, le savant et vénérable Baluze, 
ancien bibliothécaire de Colbert, avait publié, avec privilège 
et autorisation, une Histoire généalogique de la maison 
d'Auvergne, alors en défaveur à la cour. On s'aperçut, après 
l'impression, que les services de la maison d'Auvergne 
étaient trop exaltés dans cette histoire; elle fut prohibée et 
supprimée par arrêt. Quant à l'auteur, bnitalement destitué 
des places qu'il occupait, il fut en outre exilé pour trois ans. 
C'était payer un peu cher l'erreur bienveillante du censeur 
qui avait examiné son livre ! 

Parmi les écrivains et pamphlétaires du temps qui firent 
un séjour plus ou moins long à la Bastille, il faut citer le 
fameux Gratien Sandras du Courtils, auteur d'une centaine 
de volumes, testaments politiques, romans et mémoires 
supposés, au nombre desquels figiu'ent ceux du fameux 
d'Artagnan. 

« Il y a depuis longtemps à la Bastille, écrivait, le 18 janvier 
4699, le chancelier Pontchartrain à d'Argenson, un prisonnier 
nommé Courtils, accusé de composition de manuscrits. M'ayant 
adressé, en dernier lieu, le mémoire joint à cette lettre, j'en escri- 
vis à M. de La Reynie, par les mains de qui il avoit passé, pour 
sçavoir si l'on pourroit proposer au roy quelque chose de nouveau 
à l'égard de cet homme, et il m'a fait la réponse que je joins aussy 
à cette lettre. Sur quoy le roy m'ordonne de vous escrire de voir 
ce prisonnier, de l'entendre sur le genre de vie qu'il mèneroit si 
on le mettoit en liberté , en quel lieu il proposeroit de faire son 
establissement ; de quoy il y subsisleroit, et enfin, quelle sûreté il 
pourroit donner de sa conduitte à l'avenir, et de la fidélité qu'il 
doit à son prince. Prenez donc la peine de le questionner sur tous 
ces faits ," et [de me mander quel sera le résultat de cette confé- 
rence... » 



^84 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Ce résultat fut l'élargissement du prisonnier. Malheureu- 
sement, les promesses qu'il dut faire à cette occasion, et 
même signer de sa main, ne furent pas exactement tenues. 
D'un autre côté, le gouvernement, tout à la fois en guerre 
avec l'Europe entière et en butte aux justes rancunes des 
protestants toujours odieusement persécutés, était sans cesse 
harcelé par les pamphlets que ses ennemis du dehors et du 
dedans faisaient circuler contre lui. Le billet suivant, que le 
chancelier de Pontchartrain écrivit, le 7 juillet 1703, à 
d'Argenson, caractérise bien la situation. « Le P. de la 
Chaise doit vous aller voir et vous remettre des mesmoires 
qui vous indiqueront ceux qui se meslent de l'impression 
de tous ces mauvais escrits qui courent depuis quelque 
temps, et les lieux où elle se fait. Vous jugez bien de quelle 
importance il est de suivre, avec toute la vivacité possible, 
de telles indications. Ainsy, je crois qu'il est inutile de vous 
répéter d'y donner tous vos soins. Je vous prie de me faire 
sçavoir les découvertes que vous pouvez faire sur ce sujet. » 
Quoi qu'il en soit, en 1701, le chancelier fut averti que 
Sandras de Courtils, qui, lors de sa délivrance, s'était en- 
gagé à se retirer près de Montargis, était revenu à Paris, 
où il distribuait des pamphlets avec sa femme. La vigilance 
de d'Argenson une fojs mise en éveil, de Courtils ne pou- 
vait se soustraire longtemps aux poursuites dirigées contre 
lui. En effet, jeté une seconde fois à la Bastille, il n'en sortit 
qu'en 1711, après une nouvelle détention de dix ans. 

Après la surveillance de la presse, celle des maisons où 
Ton jouait un jeu excessif occupait particulièrement la 
police. De nombreuses lettres du chancelier de Pontchar- 
train à d'Argenson attestent l'importance que l'on attachait 
à maintenir la passion du jeu dans de justes bornes. « Sa 
Majesté, écrivait le chancelier, veut que vous poursuiviez 
avec rigueur ceux et celles qui donnent à jouer. » Au nom- 
bre des personnes qu'avait signalées d'Argenson, figuraient 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. ^85 

le duc de Châtillon, M"^ de Beaufremont, M"*' La Jonchère. 
D'Argenson n'avait pas dit que l'on jouait aussi fort gros 
jeu chez sa femme même et ses belles-sœurs; mais le chan- 
celier le sut et l'invita à faire exécuter les ordonnances, sans 
acception de personnes. Les jeux défendus le plus en vogue 
étaient le hocca, la bassette et le pharaon, beaucoup plus 
redoutables que le lansquenet lui-môme, si l'on doit s'en 
rapporter à l'extrait de lettre suivant à d'Argenson : « 11 
faut observer si M"'^ de Fimarcon tiendra la parolle qu'elle 
a donnée de ne laisser jouer chez elle qu'au lansquenet. » 

Cependant, quelle que fût la surveillance du lieutenant 
général de police, il ne pouvait prévenir toutes les contra- 
ventions, tous les écarts qu'il était du devoir de sa charge 
de punir, lorsqu'ils venaient à sa connaissance. Au mois de 
février 1706, le chancelier lui adressa une lettre de répri- 
mandes par laquelle il lui reprochait de négliger, depuis 
quelque temps, plusieurs affaires importantes, notamment 
les irrévérences dans les églises, les désordres dans les 
spectacles, le luxe, les mendiants, les nouvelles qui circu- 
laient soit parmi les étrangers, soit parmi les sujets du roi, 
les libelles, les placards et les chansons. Le chancelier ajou- 
tait que le roi faisait attention à tout cela et qu'il voulait 
en entendre parler souvent. Il demandait, en conséquence, 
à d'Argenson de rendre compte de tout ce qui pouvait 
mériter attention, « de même que des choses indiftérentes 
qui pouvoient réjouir le roy. » Était-ce bien le roi qui 
était désireux de ces détails? La curiosité du chancelier 
n'était-elle pas jusqu'à un. certain point personnelle'/ C'est 
ce qu'il est difficile de décider. Dans tous les cas, on le 
voit revenir, en vingt endroits de sa correspondance, sur 
deux demoiselles alors fort à la mode , M"** de la Motte 
et de Yillefranche , dont il reproche sans cesse à d'Ar- 
genson de ne point assez parler. Puis, le 17 février 1706, 
il lui écrit : 



^86 PORTRAITS HISTORIQUES. 

« Vous me mandez que les brillants des demoiselles de la Moite 
et de Villefranche sont bien baissez, et que leurs charmes sont 
bien moins dangereux qu'ils n'étoient dans leurs premières années. 
Vostre lettre est conçue de manière à faire douter si c'est d'une 
seule ou des deux ensemble que vous entendez parler : je vous prie 
de me l'expliquer et de me mander quel aage ont ces deux filles, 
qui paroissent jeunes. Il y a Mi'e de Canillac, dont la beauté fait 
aussi du bruit. Pour peu que vous vouliez vous mettre sur les 
voyes, vous pourrez nous en dire aussy quelques nouvelles. » 

De M"'' de la Molle, de Villefranche et de Canillac, au 
respect exigé du public dans les églises, la transition est un 
peu brusque; mais les fonctions du lieutenant général do 
police étaient diverses et louchaient à bien des points dilTé- 
renls. ¥a\ ce qui concernait les églises, le cliancelier recom- 
mandait à d'Argenson d'être également sévère envers tous, 
et il lui reprochait de n'avoir pas écrit que les ducs d'El-» 
beuf et de Monlfort avaient entendu la messe du jour de 
Pâques avec une grande irrévérence. « Tenez donc la main, 
ajoutait Pontchartrain, à ce que vos inspecteurs soient plus 
fidèles dans leurs avis, sans distinction de personnes, si 
vous voulez qu'on adjoute foy à leurs rapports. » Une autre 
fois, il lui ordonnait de faire mettre à la Bastille un mar- 
chand de Paris, nommé Bailly, qui avait été signalé comme 
ayant le projet d'aller établir une manufacture de chapeaux 
à Turin. En même temps, d'Argenson était obligé de veiller 
à ce que les particuliers ne fissent pas dorer leurs carrosses 
et leurs galeries. En 1703, deux financiers, les sieurs Crozat 
et Thévenin, contrevinrent sur ce point aux ordonnances. 
Louis XIV l'ayant su, le chancelier eut l'ordre d'écrire à 
d'Argenson pour l'inviter formellement à ne pas se relâcher 
à cet égard et à réprimer les excès du luxe chez les particu- 
liers par toute sorte de moyens. D'Argenson crut devoir 
représenter qu'il serait peut-être dangereux, de poursuivre 
les'traitants c(ui auraient fait dorer quelques salons de leurs 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. i 87 

maisons de ville ou de campagne, parce que cela pourrait 
porter atteinte à leur crédit; mais le cliancelier insista en 
faisant observer que cette considération ne lui paraissait pas 
bonne; qu'on pourrait d'ailleurs poursuivre les ouvriers 
doreurs eux-mêmes, et qu'en définitive, un traitant qui 
serait condamné à 300 livres d'amende et à faire effacer sa 
dorure, ne serait pas discrédité pour cela. « Au surplus, 
ajoutait le cliancelier, si vous ne voulez pas aller contre 
eux jusques aux procédures, vous pouvez m'envoyer leurs 
noms et la qualité de leurs contraventions. Un avertisse- 
ment, qui leur sera donné par M. de Chamillart, suffira 
pour les contenir et les faire rentrer dans leur devoir. » 

Enfin, la lettre suivante, adressée par le chancelier au 
lieutenant général de police, le 31 mars 1701, résume en 
quelques lignes les vues du gouvernement de Louis XIV re- 
lativement aux manières des acteurs sur la scène et à la 
moralité des pièces représentées devant le public. On ne 
saurait, à coup sur, tenir sur cette question, digne d'une 
constante sollicitude, un langage plus sain et plus élevé : 

« Il est revenu au roy que les comédiens se dérangent beau- 
coup, que les expressions et les postures indécentes commencent à 
reprendre vigueur dans leurs représentations, et, qu'en un mot, 
ils s'écartent de la pureté où le théâtre estoit parvenu. Sa Majesté 
m'ordonne de vous escrire de les faire venir et de leur expliquer, 
de sa part, que, s'ils ne se corrigent, sur la moindre plainte qui 
lui parviendra, Sa Majesté prendra contre eux des résolutions qui 
ne leur seront pas agréables. Sa Majesté veut aussi que vous les 
avertissiez qu'elle ne veut pas qu'ils représentent aucune pièce 
nouvelle qu'ils ne vous l'ayent auparavant communiquée, son in- 
tention estant qu'ils n'en puissent représenter aucune qui ne soit de 
la dernière pureté K » 

Quel fut le résultat de ces recommandations si sages, si 
' Cvrresjiondance adminisirative, clc, {. U,passm. 



^88 l'OllTRAlTS HISTORIQUES. 

sensées? C'est ce qu'il n'est guère possible de savoir. Il est 
permis de croire que, fidèlement transmis par d'Argenson 
à ceux qui les avaient motivés, les avertissements du chan- 
celier de Pontchartrain arrêtèrent, du moins pour un temps 
et jusqu'à la fm du règne, les abus que le gouvernement, 
dans le triple intérêt de la morale, du bon sens et de l'art 
lui-même, toujours étroitement unis, s'était fait une loi de 
réprimer. 



III. 



On a vu quels étaient les points sur lesquels la surveil- 
lance du lieutenant général de police avait particulière- 
ment à s'exercer. Dans ces occasions, les qualités qui lui 
étaient principalement nécessaires étaient la vigilance, une 
grande habileté, et ce talent, que d'Argenson possédait à 
un haut degré, de distinguer, en penchant toujours vers la 
douceur, les contraventions qui avaient une importance 
réelle de celles qu'il pouvait, sans inconvénient, être censé 
ignorer. Mais, en dehors des circonstances ordinaires, il y 
en avait d'autres où il fallait déployer en même temps de la 
fermeté, du courage, et braver un danger réel. C'est ce 
qui eut lieu deux fois pendant les vingt et un ans que d'Ar- 
genson exerça les fonctions de lieutenant général de police, 
en 1699 et 1709, notamment dans cette dernière circon- 
stance, et toujours à cause de la cherté du pain. 

Déjà le règne de Louis XIV avait été marcjué par deux di- 
settes mémorables, celles de 1660 à 1662, et de 1693. Bien 
que les mesures qui furent prises alors soient antérieures à 
l'administration de d'Argenson, un aperçu succinct des em- 
barras que le gouvernement eut à surmonter à ces deux 
époques servira en quelque sorte d'introduction au récit de 
ce qui fut fait par d'Argenson lui-même. La disette de 1660 
et des deux années suivantes avait été affreuse, principale- 



LE GARDE DES SCEAUX. d'aRGENSON. ^89 

ment dans quelques provinces. En Poitou, en Touraine, 
dans l'Anjou, de malheureux paysans avaient été réduits à 
manger l'herbe des champs; d'autres, plus misérables en- 
core, s'étaient traînés dans les cimetières et y avaient dé- 
terré des morts ' . Dès qu'il se douta de l'état de la récolte, 
le gouvernement avisa aux moyens d'approvisionner Paris. 
Au mois de juin 1660, le setier de blé (1 hect. 56 c.) y va- 
lait 13 livres 10 sous, ce qui était d'ailleurs un prix extrê- 
mement bas; quelques mois après il était monté à 34 livres. 
Suivant l'usage ordinaire, on s'en prit aux marchands, aux 
accapareurs. Des ordonnances successhes empêchèrent les 
particuliers de faire des achats trop considérables et insti- 
tuèrent .des commissions chargées de parcourir les cam- 
pagnes, avec mission de faire apporter à Paris les blés 
que des fermiers ou des propriétaires auraient conservés. 
En dépit de cet arbitraire, peut-être même par suite de la 
violence dont on avait usé envers les détenteurs de blé 
et les marchands, toute l'année 1661 se passa dans les 
mêmes inquiétudes. Au commencement de 1662, le blé va- 
lait à Paris 50 livres le setier, et le pain s'y payait 8 sous la 
livre. 

Heureusement, le gouvernement avait pu prendre enfin 
des mesures efficaces. « Le roy, dont la bonté et la sage 
prévoyance veillent continuellement aux besoins de son 
peuple, a dit un contemporain qui a traité cette question 
dans les plus grands détails, avait fait acheter une quantité 
considérable de blé à Dantzick et ailleurs, dans l'extrémité 
de l'Europe. Sa Majesté y envoya jusqu'à deux millions de 
livres. La flotte qui était chargée de ces grains arriva dans 
nos ports au mois d'avril 1662, et Paris, où le besoin était 

* J'ai donné, dans mon Histoire de Colbert (p. 111 et suiv.), d'a- 
près des documents contemporains, des détails circonstanciés sur les 
conséquences de la disette de 1660 à 62, dans les provinces. 

11. 



190 PORTRAITS HISTORIQUES. 

plus pressant qu'ailleurs, s'en trouva aussitôt secouru'.» 
En eiïet, à peine le blé ful-il arrivé, qu'on prit des mesures 
pour en activer la distribution. Les marchands le vendaient 
alors 50 livres ; il fut décidé, dans une assemblée qui eut 
lieu chez le chancelier Séguier, et à laquelle Colbert assista, 
(}u'on fixerait d'abord le prix du blé à 26 livres. Par suite 
des délibérations de cette assemblée, l'avis suivant fut lu et 
affiché le 12 avril dans tous les carrefours de Paris. 

« De par le ROY, 

« Et M. le prévosp de Paris, ou M. son lieutenant civil^ 

« On fait à sçavoir que Sa Majesté, pour le soulagement de son 
peuple, a fait arriver en sa bonne ville de Paris quantité de bled ; 
la distribution duquel se fera aux bourgeois de Paris samedy pro- 
chain et antres jours suivants, depuis les huit heures du matin 
jusques à onze heures, et depuis les deux heures jusques à six 
heures de relevée, aux galeries du Louvre, à raison de vingt-six 
livres le septier; et que ceux qui en voudront avoir s'adresseront au 
commissaire ancien de chacun quartier, pour avoir un certificat de 
sa demeure et de la quantité qui luy en sera délivrée jusqu'à un 
septier seulfement et au-dessous d'iceluy... » 

Sous le coup de cette concurrence, le blé diminua aussi- 
tôt de lOlivres. Le gouvernement ayant de nouveau réduit le 
tarif du blé qu'il faisait vendre, les marchands furent obligés 
d'abaisser encore une fois le prix des grains qui leur restaient. 
Mais ces mesures amenèrent des désordres inévitables. 
D'abord , le commerce des blés s'arrêta absolument ; en se- 
cond lieu, les provisions que le gouvernement avait fait venir 
s'épuisaient avec rapidité, et tout donnait lieu de craindre 
une nouvelle hausse des grains. Dans cette extrémité, le 
gouvernement convoqua au palais une assemblée composée 
du parlement, de la cour des aides et des principaux magis- 
trats de Paris. Parmi les personnes qui furent entendues, 

* Traité de la police^ par de Lamaie, t. II, p. 38 1. 



LE GARDE DES SCEAUX DARGENSON. 49 i 

le sieur Daiibray, lieutenant civil, se lit remarquer par la 
sagesse de ses vues et de son expérience. 11 fut d'avis que le 
meilleur moyen de remédier à la disette était de laisser aux 
marchands la liberté de faire venir les blés sans en fixer le 
prix, ce qui aurait, suivant lui, deux avantages. D'une part, 
les particuliers qui avaient encore du blé préféreraient, mal- 
gré les frais, l'envoyer à Paris plutôt que dans toute autre ville 
où les prix étaient fixés ; d'autre part, on verrait se renou- 
veler ce qui arrivait fort souvent lorsque les denrées étaient 
devenues très-rares sur un point : les marchands en faisaient 
venir de si grandes quantités, qu'ils étaient obligés de les 
donner à vil prix. Heureusement, ces excellents conseils du 
lieutenant civil furent approuvés. Un autre membre de 
l'assemblée ayant fait remarquer que la vente du blé par 
setier ne profitait nullement à ceux qui ne pouvaient en 
acheter une pareille quantité, on décida, en outre, qu'il y 
aurait une vente de pain au détail, dans le palais même 
des Tuileries. Quelques jours après, l'avis suivant était affi- 
ché dans les rues de Paris : 

a De par le ROY, 

« M. le prévost de Paris, ou M. le lieut^nmit civil, 

« On fait à sçavoir à tous qu'il appartiendra, que demain, dixième 
jour de may, sur les huit heures du matin, commencera aux Thuil- 
leries la distribution de pain que Sa Majesté y a fait faire pour le 
soulagement de sa bonne ville de Paris. Se donnera la livre dudit 
pain à deux sols six deniers [environ sept sous d'aujourd'hui). Et 
se conUnuera ladite distribution tous les jours , avec défenses à 
toutes personnes de prendre plus de pain que pour sa provision, 
et de le vendre et regrater, à peine de punition corporelle. Fait 
ce 9 mai 1662. » 

Grâce à cette mesure essentiellement juste et bienfaisante, 
les alarmes de la population parisienne se calmèrent. D'un 
autre côté, le sage système de liberté conseillé par le lieu- 



i92 PORTRAITS HISTORIQUES. 

tenant civil ne tarda pas à porter ses fruits. A partir de 
cette époque, les prix allèrent toujours en diminuant. Ce- 
pendant la récolte de l'année 1663 ayant été médiocre, les 
prix ne revinrent à leur taux ordinaire que l'année suivante, 
où le plus beau blé se vendit de nouveau à Paris, comme 
avant la disette, de 14 à 15 livres le setier. 

Vingt et un ans après, en 1684, l'humidité de l'hiver et 
plusieurs inondations suivies de fortes gelées causèrent une 
stérilité presque générale. Heureusement, les récoltes des 
années antérieures avaient été abondantes. Quoi qu'il en 
soit, le blé s'éleva à 30 livres le setier; mais cette hausse 
avait été prévue. Des grains achetés à temps sur les côtes 
de Barbarie et dans d'autres lieux arrivèrent à Paris en temps 
utile, et furent vendus par les soins du gourvernement, 
mais à l'insu du public, toujours un peu au-dessous du cours 
des marchés. Il n'en fallut pas davantage pour calmer la 
panique qui s'était manifestée. Deux à trois cents muids 
(18 hect. 72 c.) de blé provenant des achats faits par le roi 
avaient été déposés dans les greniers du collège Mazarin : 
devenus inutiles, ils furent vendus au peuple à bas prix. 

La disette de 1693 présenta un caractère de gravité bien 
autrement inquiétant. Dès le mois de septembre de l'année 
précédente, le gouvernement avait interdit l'exportation 
des grains de toute qualité. Vers la fin de la môme année, 
des émeutes, dont la cherté du pain était le prétexte, eurent 
lieu au marché de la place Maubert. Deux soldats aux gardes, 
convaincus d'avoir pillé des boulangers, furent pendus; 
d'autres soldats furent condamnés aux galères, mis au car- 
can, fustigés, bannis. Le 23 mai suivant, le parlement con- 
firma un arrêt du lieutenant-général de police La Reynie, 
qui avait condamné à mort un individu pour avoir pillé le 
pain et les meubles d'un boulanger de la rue de Lourcine. 
D'autres arrêts du parlement défendirent les amas de grains, 
ordonnèrent la visite des magasins, et enjoignirent aux pro- 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. ^95 

priétaires de présenter leurs blés sur les marchés publics. 
En même temps, on décréta l'ouverture d'ateliers publics 
destinés à procurer du travail aux ouvriers. 

Comme en 1661, le gouvernement fit vendre du pain 
pour les ouvriers et en fixa le prix à deux sous la livre 
(environ six sous actuels). « Le roy, dit le commissaire 
de Lamare, fit acheter des bleds, bâtir des fours dans son 
château de Louvre, et le pain qu'on y cuisait fut distribué 
tous les jours au peuple à un prix au-dessous de la moitié 
de ce qu'il coûtait et de ce qu'il se vendait ailleurs, Sa Ma- 
jesté voubnt bien supporter seule charitablement la perte 
du surplus. 11 s'en distribuait chaque jour 100,000 livres 
pesant. L'on marqua en même temps cinq endroits dans 
Paris en ditférents quartiers pour faciliter la distribution, 
qu'un trop grand concours dans un même lieu aurait pu 
troubler ; et, en chaque endroit, elle se faisait en la présence 
de deux commissaires au Châtelet, et, avec eux, un certain 
nombre d'officiers pour y maintenir un plus grand ordre et 
veiller à la sûreté publique. » 

Mais on s'aperçut bientôt que le mode de distribution de 
ce qu'on appelait le pain du roy entraînait de grands abus. 
Ainsi, des gens riches en envoyaient prendre par leurs gens. 
D'autres, des marchands, en achetaient à deux sous la livre et 
lerevendaientledouble. Enfin, les officiers de police ne pou- 
vaient reconnaître, au milieu des vingt à trente mille person- 
nes qui se présentaient tous les jours à chaque bureau de dis- 
tribution, celles qui auraient dû en être exclues. Pour re- 
médier à ces désordres, on rendit, le 29 octobre 1693, un 
arrêt portant que la distribution du pain du roy se ferait 
dorénavant à Paris, dans les paroisses, par les curés et 
autres personnes charitables. Quinze jours après, le 14 no- 
vembre suivant, un arrêt du Conseil ordonna qu'il serait 
dorénavant distribué, toutes les semaines , aux pauvres de 
Paris et de ses faubourgs, 120,000 livres d'argent au lieu 



194 PORTRAITS HISTORIQUES. 

de pain. L'arrêt était motivé sur ce que les 100,000 livres 
de pain que le roi faisait distribuer par jour étaient en partie 
absorbées « par des personnes des plus accommodées, qui 
en avoient, dans le commencement, enlevé une si grande 
quantité, pour le revendre et en faire trafic, qu'elles avoient 
empêché les véritables pauvres et nécessiteux d'en avoir. » 
D'un autre côté , les curés qui avaient , depuis peu , été 
chargés de faire un rôle des pauvres de leurs paroisses, 
avaient représenté que si le roi voulait bien convertir en- 
tièrement en argent la perte qu'il faisait sur le pain, et faire 
distribuer cet argent aux plus nécessiteux, cela serait bien 
préférable pour les pauvres malades, les pauvres honteux 
et les pauvres artisans , attendu qu'ils avaient besoin pour 
leur subsistance non-seulement de pain , mais encore de 
potage, de viande et d'autres objets. 

Les distributions de pain et d'argent que le gouverne- 
ment faisait chaque jour à Paris y attiraient , on le croira 
sans peine, un nombre considérable de pauvres des villes 
voisines et des provinces environnantes. Des arrêts du mois 
de décembre 1693 et du mois de mai 1694 intimèrent aux 
mendiants valides de la campagne l'ordre de quitter Paris, 
et de se retirer dans leur pays, avec défense de s'attrouper, 
sous peine de la vie. En même temps, le lieutenant général 
de police fut investi du droit de juger en dernier ressort et 
sans appel les mendiants qui auraient été pris en délit de 
récidive. Ces mesures rigoureuses avaient, il est vrai, été 
précédées d'un arrêt du parlement qui obligeait les com- 
munes à dresser des rôles de contributions pour subvenir à 
la nourriture des pauvres. Toutes les personnes comprises 
dans ces rôles étaient tenues d'acquitter le montant de leur 
cote par quinzaine, sous peine de payer une double taxe. 
Ceux qui avaient établi les rôles devaient, en outre, aux 
termes de l'arrêt, s'assembler tous les dimanches pour ad- 
juger la fourniture du pain et pourvoir à tout ce qui regar- 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 495 

(lait la subsistance des pamTes. Enfin la crise se calma, les 
grains reparurent en abondance sur les marchés vers le 
milieu de Tannée 1G94 , et dans l'espace de quelques mois 
seulement, grâce aux résultats inattendus de la récolte, le 
blé tomba de 54 à 16 livres le setier. 



IV. 



Les disettes de 1684 et de 1693 avaient eu lieu pendant 
l'administration du lieutenant général de police, de La 
Kejnie. D'Argenson eut, à son tour, à traverser des épreuves 
de ce genre, les plus tristes auxquelles un gouvernement 
puisse être soumis, parce que, quelles que soient sa sollicitude 
et sa bienfaisance, il lui reste toujours le regret de ne pou- 
voir découvrir tous les besoins, soulager toutes les misères. 
Quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis la dernière di- 
sette, quand, au mois de juillet 1698, à la suite de pluies 
persistantes et générales, on apprit que les blés avaient été 
en partie gâtés. Le souvenir des malheurs de 1694 était en- 
core présent à tous les esprits. Les prix s'étant aussitôt élevés, 
le gouvernement rendit une série d'arrêts semblables à ceux 
dont il a été parlé ci-dessus. On défendit les approvisionne- 
ments, et des commissaires furent envoyés dans les pro- 
vinces avec mission expresse de faire porter aux marchés 
tous les blés qu'ils trouveraient dans les fermes. Le 2 jan- 
vier 1699, le lieutenant général de police prononça la con- 
fiscation de 10 muids de blé vieux qui avaient été trouvés en 
la possession d'un particulier. Un grand nombre d'arrêts du 
même genre suivirent. Cependant, la disette de 1698 n'avait 
pas été aussi grande qu'on l'avait supposé d'abord. L'approvi- 
sionnement de la capitale éprouva seul quelques difficultés, 
et, dès le mois d'août 1699, toutes craintes avaient cessé. 
Quoiqu'il en sOit, une certaine inquiétude s'était répandue 



^96 PORTRAITS HISTORIQUES. 

dans la population parisienne. L'extrait suivant du Journal 
de Dangeau, à la date du 8 avril 1699, en fournit la preuve 
« On a affiché dans Paris des placards très-insolents et 
injurieux surtout à M. d'Argenson. Il y a beaucoup de 
choses ridicules dedans. Ce ne peut être qu'un sot qui a 
fait cela. Ainsi, on n'y fait point d'attention. C'est M. d'Ar- 
genson lui-même qui les a apportés à M. de Pontchar- 
train ' . » 

Dix ans après, les alarmes recommencèrent plus vives , 
et, par malheur, phis fondées que jamais. Dans l'intervalle, 
un fait digne de remarque s'était produit. A la suite de plu- 
sieurs récoltes très-abondantes, les prix avaient baissé à un 
point tel, qu'ils n'offraient plus une rémunération suffisante 
aux propriétaires ou aux fermiers. Parmi ceux-ci, un assez 
grand nombre abandonnèrent la culture du froment. Quel- 
ques années après, c'est-à-dire au momeAt où les provisions 
commençaient à s'épuiser, les semailles furent retardées 
par les pluies de l'automne. Le 6 janvier 1709, le vent du 
nord amena un froid tellement vif, que, de ^émoire 
d'homme, on ne se souvenait pas d'en avoir éprouvé de 
semblable, et qu'on dut remonter, pour en trouver un pa- 
reil, jusqu'à l'année 1608, que l'on nommait alors l'année 
du grand hiver. « Le 10 janvier, dit un contemporain, la 
terre fut couverte de neige , ce qui aurait pu conserver les 
grains. Un faux dégel, qui arriva le 22, fit fondre les neiges 
dont la terre fut imbibée. La gelée recommença le 25 , plus 
forte qu'auparavant ; elle dura quinze jours et pénétra jus- 
qu'à deux pieds dans la terre. Cela fit périr tous les blés qui 
étaient encore en lait ; il n'y eut que quelques vallées cou- 
vertes par les montagnes du côté du nord; qui furent pré- 
servées de cet accident. Les terres qui avaient été ensemen- 
cées ne parurent couvertes que de fleurs champêtres, sans 

* Journal, etc. — Œîivrçs de Lemontcy, à la date indiquée. 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 197 

aucun brin de blé, comme si elles n'avaient pas été ense- 
mencées ' . » 

En résumé , la récolte était à peu près entièrement 
perdue. 

Les détails qui suivent , extraits d'un placard imprimé à 
Paris, par les soins d'un Comité de charité, sous le titre de 
Nouvel advis important sur les misères du temps % donne- 
ront une juste idée de la grandeur du mal et de l'impossi- 
bilité où l'on se trouva d'y remédier. 

« Détail de la famine et des misères publiques de VOrléanais et 

du Blésois. 

« Le P. recteur du collège des jésuites d'Orléans, qui a la cha- 
rité d'aller à deux ou trois lieues aux villages d'alentour pour in- 
struire les pauvres, écrit depuis peu qu'en cette ville-là, quantité 
de dames, par un rare exemple, sans se rebuter ni de la longueur 
des chemins, ni du mauvais temps, ni de la puanteur des pauvres, 
vont elles-mêmes à six et huit lieues faire de leurs propres mains 
les potages, et en distribuent d'ordinaire un fort grand nombre; 
mais que si la main de Dieu n'y est employée, et s'il ne vient de 
plus grands secours, il faut que le tiers de ces peuples-là périsse, 
et qu'il est impossible de les voir sans pleurer de compassion. 

a De Romorantin, du i8 avril, on mande qu'outre mille pauvres 
qui y sont déjà morts de misère, il s'y en trouve encore près de 
deux mille autres qui languissent et qui sont aux abois, la plupart 
n'ayant rien que leurs métiers, dont ils ne travaillent plus, per- 
sonne ne les occupant; que M. de Fortia, intendant de la province, 
y étant allé lui-même pour voir ce qu'il en était, sait par sa propre 
expérience à quelle extrémité est réduite cette pauvre ville, où la 
plupart sont comme désespérés, et dont il y en a même qui se dé- 
chirent, qui se donnent des coups de couteau et qui se tuent, et 
dont on a fait le procès de crainte des suites. 

« Un vertueux ecclésiastique, qui a voulu être témoin oculaire 

* Traité de la police^ etc., t. II, Supplément, p. 1. 

* Magasin pit toresquBf n° de iuin 1854. 



-198 PORTRAITS HISTORIQUES. 

de ce qu'on disait, écrit de Blois, du o mai, qu'il a trouvé, passant 
par Étampes et par Angerville, quatre cents pauvres; que la forêt 
d'Orléans en est pleine; qu'à Orléans même il se trouva accablé 
de plus de deux mille ; que les portes de son hôtellerie furent en- 
foncées, les murailles escaladées, quelques-uns blessés, pour avoir 
quelque morceau de pain qu'il faisait distribuer; qu'àLaChalerie 
il fut investi de plus de deux cents, et à Meun de plus de cinq 
cents, lesquels étaient tous languissants, comme à l'agonie, et à 
Beaugency de même; qu'à Blois, il en trouva un dans la rue qui 
tirait la langue d'un demi-pied de long et qui expirait de faim; 
qu'à Onzain, il prêcha à quatre ou cinq cents squelettes, des gens 
qui, ne mangeant plus que des chardons crus, des limaces, des 
charognes et d'autres ordures, sont plus semblables à des morts 
qu'a des vivants; que la misère passe tout ce que l'on en écrit, 
et que sans* un prompt remède il faut qu'il meure dans cette pro- 
vince seule plus de vingt mille pauvres. » 

« Du pays Chartrain et du Vendômois. 

(( Sans parler d'Illiers et des environs de Chartres, où il est déjà 
mort plus de trois cents personnes de faim, du Vendômois, on 
écrit de Montoire, du mois d'avril, qu'outre les extrémités qu'on 
souffre là comme ailleurs, le désespoir a rendu le brigandage si 
commun, que personne ne s'en croit à couvert; que, depuis pei\, 
huit hommes ont massacré une femme pour avoir un pain qu'elle 
portait, et qu'un homme, pour défendre le sien, en a tué un autre 
qui venait le lui prendre ; et que, sur les grands chemins, il y a 
des gens masqués qui volent ; qu'il est commun, dans tout ce 
pays-là, de faire du pain de fougère toute seule, concassée, ou 
avec la septième partie de son, et du potage avec le gui des arbres 
et des orties. 

« Un ecclésiastique d'une paroisse de Paris écrit en ces termes, 
du 10 mai : 

« J'ai parcouru, depuis trois semaines, laBeauce, le Blésois, la 
« Touraine, le Chartrain et le Vendômois. Dans la plupart des 
« villes et villages, on y meurt à tas; on les enterre trois à trois, 
c( quatre à quatre, et on les trouve morts ou mourants dans les 
« jardins et sur les chemins. En entrant aujourd'hui à Vendôme, 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. ^99 

« j'ai été assiégé par cinq ou six cents pauvres, qui ont les visages 
« cousus et livides, les viandes horribles dont ils se nourrissent 
« produisant sur leurs visages un limon qui les défigure étrange- 
« ment. Dans les faubourgs de cette ville, on voit des gens couchés 
« par terre, qui expirent ainsi sur le pavé, n'ayant pas même de 
« la paille pour mettre sous leurs têtes, ni un morceau de pain. » 

a Du Gâtinais. 

a On écrit de Montargis, du 16 avril, par attestation des pre- 
miers magistrats et des ecclésiastiques, que le nombre ordinaire 
des pauvres, tant de ceux qui y accourent du voisinage que de la 
ville, est de plus de deux mille ilepuis plusieurs mois; qu'on ne 
peut fournir aux sépultures des morts; que plus de soixante vil- 
lages alentour sont réduits à la même extrémité; et que, sans les 
charités du dehors, il faut que tout meure. 

« Et de Bleneau, dès le mois de mais, on mandait que les habi- 
tants étaient si languissants qu'on n'en pouvait raisonnablement 
attendre que la mort; que sept malades étaient morts de faim dans 
une même maison en huit jours ; que les femmes voyaient mourir 
leurs enfants à la mamelle, sans avoir ni pain, ni lait à leur 
donner. 

a Et du M mai, que, dans la paroisse deBouzy, proche Lorris, 
une femme, désespérée de la faim, tua deux de ses petits enfants 
et ensuite s'étranda elle-même. » 



'o' 



« Du Berry. 

« Outre ce que les relations précédentes en ont dit, et outre 
toutes les misères qu'ils souffrent là comme ailleurs, il suftit d'a- 
jouter, du 7 avril, qu'à Barlieu, de deux mille communiants, il n'y 
a jour qu'il n'en meure cinq ou six de seule nécessité; qu'en plu- 
sieurs endroits, lorsque les chiens trouvent quelque chose de 
mangeable, les pauvres se jettent dessus pour le leur arracher; 
que ceux qui achètent du blé sont obligés de s'armer de peur d'être 
volés, et que ceux qui ont quelque chose à vivre sont contraints 
de se garder comme en temps de guerre. » 



200 PORTRAITS HISTORIQUES. . 

(( Dm pays du Maine et du Perche. 

« On écrit du Mans que les aumônes qui se font à la Couture et 
Saint- Vincent attirent si grand nombre de pauvres, qu'il y en a 
plus de dix-huit mille qui vont mourants de faim. Les uns sont 
dans leurs maisons, sans secours, et y meurent; la plupart se 
glissent dans les cours et dans les écuries, dont on>ne peut avoir 
le cœur de les faire sortir. On en trouve arrêtés en chemin, à raison 
de leur grande faiblesse, d'autres dans les rues et aux halles, mais 
en si grand nombre qu'on ne peut fournir à les assister ; et ceux 
de dehors ne laissent pas de continuer d'y venir, quoiqu'ils voient 
périr leurs semblables, leur étant encore plus impossible de sub- 
sister en leurs villages. Plusieurs étant arrivés, ne durent que du 
soif au lendemain; et néanmoins, plus il en meurt, plus on en 
voit; et bien qu'à voir ce prodigieux nombre, il semblerait que la 
campagne en devrait être déserte, cependant toutes les paroisses 
circonvoisines en sont pleines, et de passants qui crient par les 
chemins: «Miséricorde, mon Dieu! miséricorde! Faut-il que nous 
« mourions de faim! » Ils se mettent à genoux, les larmes aux 
yeux, les niains jointes. 

« Le Perche est en pareille misère, car dans la seule ville de 
Mortagne et dans la banlieue, on y compte plus de quinze mille 
pauvres, dont grand nombre meurt tous les jours, et le curé de 
Saint-Victor, entre autres, va ramasser leurs corps le long des 
haies. » 

« De la Tour aine. 

« Un ecclésiastique, destiné au secours des pauvres de cette 
province, et d'autres personnes très-dignes de foi assurent qu'à 
Amboise les misères y sont à tel excès, qu'on y a vu plusieurs 
hommes et femmes se jeter sur un cheval écorché, en tirer chacun 
leur morceau et n'y laisser rien de reste; qu'il s'y est trouvé une 
fille orpheline morte de faim après s'être mangé une main, et un 
enfant ses doigts; et que c'est quasi l'état général de quarante-six 
paroisses qui l'environnent. 

« Qu'à Loches et à Beaulieu, les pauvres y sont au nombre de 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 201 

seize cents; qu'ils y meurent en si grande quantité qu'on les met 
six à six dans une fosse, et qu'on n'a jamais vu désolation pareille. 

« Qu'à Ligueil, de quatre cents feux, on comptait déjà, dès 
le 17 avril, deux cents pauvres dans la dernière misère. 

« Qu'à Boulay, de cinq cents communiants il y en a quatre 
cents à la mendicité, malades pour la plupart, et qui jettent des 
cris si effroyables qu'il est impossible de voir cette désolation sans 
douleur extrême, et qu'on ne saurait représenter par de plus vives 
images l'état qui précédera le jugement dernier. Ce sont les paroles 
de gens de bien qui le voient, qui en gémissent et qui l'écrivent. 

a Qu'à Marmoutiers, dès le mois d'avril, il s'y trouva sept à 
huit mille pauvres de Tours et de la campagne, dont quaranle- 
cinq moururent étouffés à la distribution, ainsi qu'il paraît par le 
rapport des pères bénédictins, et que, dans deux seules paroisses 
voisines, plus de deux cents y sont morts de faim. 

« Qu'à la paroisse de Saint-Christophe, de quinze cents per- 
sonnes, il y en a près de la moitié mortes ou misérables. 

» Qu'à Sepmes, à Lignières, à La Croix, à Dierré, à Saint-Épain, 
à Francueil, à Luzillé, à Buzançais, et en tous les villages de ce 
pays-là, que l'on a visités en grand nombre, on compte les pauvres 
et les morts à centaines et à milliers; qu'il y a des lieux où, de 
quatre cents feux, il ne reste que trois personnes; que depuis peu, 
du 40 mai, un enfant, pressé de la faim, arracha et coupa avec 
les dents un doigt à son frère, qu'il avala, n'ayant pu lui arracher 
une limace qu'il avait avalée ; qu'il s'en trouve de si faibles que 
les chiens les ont en partie mangés ; qu'à Beaumont-la-Ronce, le 
mari et la femme étant couchés sur de la paille et réduits à l'ex- 
trémité, la femme ne put empêcher les chiens de manger le visage 
à son mari, qui venait d'expirer à son côté, tant elle était débile. 

« Enfin, quoi que disent les lettres et relations, elles ne sauraient 
exprimer l'excès d'une désolation telle; que grande partie des 
curés se contentent de soupirer et de pleurer, sans écrire ; qu'il 
est difficile d'apprendre des misérables mêmes leurs misères dans 
l'état où ils sont: et que ce qui est encore plus à craindre est 
l'avenir, étant impossible que le peu de blé semé, quand il sera 
près de mûrir, puisse échapper des mains des pauvres, ou qu'il se 
trouve assez de gens pour le moissonner. 



202 PORTRAITS HISTORIQUES. 

« Tout ce que dessus et très-véritable, étant écrit par témoins 
oculaires, gens de bien et de capacité, et très-dignes de foi, qui en 
ont donné des témoignages authentiques et dont on garde les ori- 
ginaux. » 

Tels étaient les faits. Un habitant de Chartres, contem- 
porain de ces tristes événements, en a, de son côté, con- 
staté la cause dans un journal écrit à l'époque même où ils 
se passaient, et resté jusqu'à présent inédit. 

« Le 5 janvier 1709, à cinq heures du soir, il tomba de l'eau; 
le lendemain, jour des Rois, au matin, il y avait un pied de neige; 
enfin, un froid si furieux et rude que Ton n'en a jamais senti un 
pareil, qui a continué jusqu'au vingt-cinquième jour de la Conver- 
sion de saint Paul, en sorte que la mer, le Tibre, le Danube, le 
Rhin, et toutes les rivières et fleuves à flux et reflux ont été 
glacés plus de douze à quinze pieds de haut, et en les endroits les 
moins creux tout le poisson était gelé. Les hommes gelaient sur 
les chemins, en sorte que, depuis Paris jusqu'à Orléans, on dit que 
plus de trente hommes sont morts de froid. Des vaches, boucs, 
chèvres, moutons et agneaux d'un an, ont été trouvés morts et 
gelés en leurs étables; les volailles et pigeons morts, les pieds 
gelés; les perdrix et oiseaux trouvés morts; que les corbeaux 
tuaient et mangeaient jusqu'à des lièvres; les lapins morts dans 
les terriers par la quantité de neiges que le vent a emportées et 
amoncelées par endroits ; en sorte que tous les blés en étaient dé- 
couverts et ont été entièrement gelés. Les pêchers, abricotiers et 
pruniers, pour la plupart, sont morts de gelée, comme les ceri- 
siers, romarins, rosiers, houx, genièvres, absinthes, et générale- 
ment tous les aromates, oseilles, etc. Les vignes sont tellement 
gelées qu'on sera obligé de les couper au pied. Depuis le 25 janvier, 
la gelée a recommencé, à deux ou trois reprises pendant le mois de 
février, et encore le 10 mars, qui a duré jusqu'au i5 dudit mois 
avec de la neige, tellement que l'hiver de 1606 et celui de 1684 
n'étaient rien en comparaison de celui de 1709. On a dit qu'un ca- 
valier, qui venait de Paris par 'le pont de Sèvres pour aller à Ver- 
sailles, fut arrêté au bureau dudit pont et trouvé mort sur son 
cheval, enveloppé de son manteau rouge; et, de quoi l'on n'a 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 205 

jamais entendu parler, plus de trente bètes asines ont été trouvées 
mortes en leurs étabies ; aussi, depuis le 1 " février jusqu'au i 4 avril, 
le blé a doublé de prix, tellement qu'il vaut aujourd'hui vingt-trois 
livres le setier, et le pain vingt-deux sous les neuf livres... Le blé 
•augmente toujours, et aujourd'hui 15 juin, il passe trente-cinq 
livres le setier, et le pain trente-cinq sous *, parce que les blés ont 
manqué universellement par toute la France, excepté en Normandie, 
au Perche et sur les côtes de Bretagne, où l'on espère avoir de quoi 
faire la semence, encore ne sera-ce que par endroits; en sorte que 
du blé de 1709 il n'en sera point du tout mangé 2. » 

V. 

J'ai là, sous les yeux, une minime partie des arrêts, dé- 
clarations du roi, lettres patentes, règlements, qui furent 
rendus à l'occasion de la disette de 1709, pour ce qui concerne 
l'approvisionnement de Paris seulement. Ces documents rem- 
plissent cinquante-trois pages in-folio, et donnent une idée 
des embarras du gouvernement, des misères dont il était en- 
touré et des difficultés qu'il éprouvait pour les soulager. Le 
Conseil du roi, le parlement, le lieutenant général de police, 
toutes les juridictions mettaient la main à l'œuvre sans 
pouvoir satisfaire aux plaintes les plus légitimes. Ainsi 
qu'on l'avait fait dans les disettes précédentes, on empêcha 
le commerce des blés en voulant punir les accapareurs ; on 
institua une Chambre de justice ayant pour mission unique 
de juger les contraventions aux lois et règlements sur les 
subsistances ; on dispensa les fermiers qui étaient tenlis par 
leurs baux de payer leurs propriétaires en grains, de cette 
obligation dont l'exécution aurait empêché la vente immé- 
diate des grains ; enfin, on établit, du moins en ce qui tou- 

^ Le pain valait en temps ordinaire sept ou huit sous les neuf livres. 

^ Extrait du Journal de Jean Bouvart, bourgeois de Chartres, ma- 
nuscrit de famille conservé par un descendant de Bouvart. (Note du 
Magasin pittoresque.) 



204 PORTRAITS HISTORIQUES. 

chait les provinces, une taxe extraordinaire pour la sub- 
sistance des pauvres. « Malgré cela, dit le consciencieux de 
Lamare, la pauvreté était si grande dans la campagne, que, 
lorsque les grains furent parvenus à maturité , les pauvres 
qui souffraient la faim, impatients du délai de la moisson, 
couraient les champs et coupaient les épis de blé pour s'en 
nourrir, ce qui obligea les principaux habitants d'establir 
des Messiers en plus grand nombre qu'à l'ordinaire pour la 
conservation des grains par des visites continuelles ' . » A 
Troyes, où il avait été appelé par le lieutenant général de la 
province, le commissaire de Lamare trouva les esprits très- 
agités. La veille de son arrivée, l'hôtel des monnaies, les 
bureaux de recette des droits du roi et les maisons des ma- 
gistrats avaient été sérieusement menacés. En apprenant 
que le tumulte était sur le point de recommencer, de La- 
mare, en digne représentant du lieutenant général d'Ar- 
genson qui l'avait proposé au choix du roi , se rendit au 
milieu de la foule, accompagné seulement de ses officiers 
et de deux gardes. « Aussitôt que je parus, dit-il, ce pauvre 
peuple se jeta à genoux en me criant : Monseigneur, nous 
mourons de faim; c'est la misère qui nous fait assembler. » 
S'adressant aux principaux d'entre eux, de Lamare leur dit 
à quoi ils s'exposaient, leur parla de ce que le roi avait fait 
pour eux, de ce qu'il allait faire encore, et les laissa calmes 
et résignés, pour s'occuper des mesures que les circon- 
stances commandaient. 

Quoi qu'il en soit, malgré les précautions et les efforts du 
gouvernement pour atténuer les effets de la disette et la cherté 
de toutes choses qui, comme à l'ordinaire, s'en était suivie, 
des séditions avaient également eu lieu dans d'autres par- 
ties du royaume et principalement dans la capitale. 

« Nous nous sentons, à Paris, de la famine aussi bien que 

* Traité de la police, etc., loc. cit^, p. 35. 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 205 

chez vous, écrivait Boileau à riin de ses amis, le 15 mai 
1709; il n'y a point de jour de marché où la cherté du 
pain n'y excite quelque sédition ; mais on peut dire qu'il 
n'y a pas moins de philosophie que chez vous, puisqu'il 
n'y a point de semaine où l'on ne joue trois fois l'opéra , 
avec une fort grande abondance de monde, et que jamais 
il n'y eut tant de plaisirs, de promenades et de divertisse- 
ments ' . » 

Vainement la garnison de Paris avait été doublée pour la 
sûreté des marchés, cela n'avait pas, dit le duc de Saint- 
Simon, a empêché force désordres, en plusieurs desquels 
Argenson courut risque de la vie. » L'anecdote suivante, 
racontée à ce sujet par Fontenelle, précise un fait qu'on ne 
saurait trop admirer. « Un jour, dit Fontenelle, M. d' Ar- 
genson était assiégé dans une maison où une troupe nom- 
breuse voulait mettre le feu ; il en fit ouvrir la porte , se 
présenta, parla et apaisa tout. » Plusieurs fois, à la même épo- 
que, le dauphin, allant à l'Opéra ou retournant à Versailles, 
avait été entouré par des groupes de femmes qui lui de- 
mandaient du pain, et auxquelles il avait dû faire jeter de 
l'argent, accompagné de force promesses que personne au 
monde ne pouvait réaliser. Louis XIV lui-même, de ses 
fenêtres de Versailles, avait pu entendre des murmures de 
mécontement d'autant plus pénibles que toutes les largesses 
du gouvernement étaient impuissantes à fermer les plaies 
que faisait la disette. On ouvrit de nouveau des ateliers pu- 
blics. 11 y avait alors, entre les portes Saint-Denis et Saint- 
Martin, une grosse butte de terre; on la fit raser, en distri- 
buant, pour tout salaire, aux ouvriers, du pain de médiocre 
qualité. Le 20 août 1709, le pain même ayant manqué, une 
femme, qui avait crié fort haut, fut appréhendée par les ar- 
chers. Ce fut le signal d'une émeute formidable qui s'étendit 

* Œuvres de Boileau, lettre à Brossette^ 

12 



206 PORTRAITS HISTORIQUES. 

peu à peu du quartier Saint-Martin au faubourg Saint-Antoine, 
où Dangeau rapporte que M"»^ de Maintenon fut insultée. Le 
maréchal de Boufflers et le duc de Grammont étaient, par 
hasard, venus dans le quartier. Ils circulèrent dans les 
groupes , firent entendre raison aux plus exaltés en leur 
parlant avec douceur et fermeté tout à la fois, s'engageant 
d'ailleurs à porter, le jour môme, les doléances du peuple 
au roi, pour qu'il cherchât le moyen de faire distribuer 
du pain, mais remontrant en môme temps que ce n'était 
pas dans des attroupements et avec des paroles séditieuses 
qu'il fallait en demander. Des cris de Vive le maréchal de 
Boufflers ! partirent des groupes qui, à dater de ce moment, 
se dispersèrent peu à peUn « Cependant , ajoute le duc de 
Saint-Simon, Argenson y marchait avec des détachements 
des régiments des gardes-françaises et suisses , et , sans le 
maréchal , il y aurait eu du sang de répandu , qui aurait 
peut-être porté les choses fort loin. On faisait même déjà 
monter à cheval les mousquetaires ' . » 

Heureusement, les choses ne furent pas poussées aux 
dernières extrémités, et la population de Paris eut le bon 
sens de comprendre que les privations dont elle souffrait 
étaient de celles qu'aucune force humaine ne pouvait pré- 
venir. Elle savait d'ailleurs les efforts continuels du gou- 
vernement pour diminuer la gravité et la durée de la crise. 
Celui-ci , à bout de moyens et voyant que le prix du blé 
continuait à se maintenir à un taux élevé, avait eu un instant 
la triste idée d'établir un prix maximum pour chaque pro- 
vince. Discutée en Conseil , la question partagea les avis. 
On résolut alors de consulter les intendants, les lieutenants 
généraux, les commissaires en mission dans les provinces, 
les chambres de commerce des principales villes. Six mé- 
moires seulement concliuent en faveur de la fixation des 

' Mémoires, etc., édlt. Dellpye, t. XIV, p. 1 et suiv. 



LE GARDE UEb SCEALX U AHGENSON. 207 

pvix; tous les autres se résumèrent en un vœu contraire, 
l.e commissaire de l.amarc, qui nous a transmis ces détails, 
Tut de l'avis de la majorité. Suivant lui, le maximum aurait 
été un mal plutôt qu'un remède. L'opinion ayant été, sur 
ce point, à peu près unanime , le gouvernement renonça 
sagement à la déplorable mesure que des conseillers im- 
prudents lui avaient suggérée. 



VI. 



Tolérant par nature, n'ayant de la dureté que le masque 
et ce qui était indispensable pour l'exercice de sa charge, 
d'Argenson dut être souvent réduit, en ce qui concernait 
les affaires de religion , à de rudes épreuves. Le duc de 
Saint-Simon le représente comme « s'étant livré , sous 
Louis XIV, aux jésuites, mais en faisant le moins de mal 
qu'il put, sous un voile de persécution qu'il sentait néces- 
saire pour persécuter moins en effet , et même pour épar- 
gner les persécutés. » A défaut de preuves plus explicites, 
les fragments suivants d'un Mémoire de d'Argenson, sur 
la situation des protestants à Paris, constatent sa répu- 
gnance pour les moyens violents que le gouvernement, 
entraîné sur une pente fatale, mettait en œuvre pour 
obtenir, dans le royaume , l'unité de la foi. « L'inquisi- 
tion qu'on établirait dans Paris contre les protestants dont 
la conversion est douteuse, disait d'Argenson dans ce Mé- 
moire, aurait de très-grands inconvénients. Elle les for- 
cerait d'acheter des certificats ou à prix d'argent ou par 
des sacrilèges. Elle éloignerait de cette ville ceux qui 
sont nés sujets des princes neutres, indisposerait de plus 
en plus les protestants ennemis , brouillerait les familles, 
exciterait les parents à se rendre dénonciateurs les uns des 
autres, et causerait un murmure peut-être général dans la 



208 PORTRAITS HISTORIQUES. 

capitale du royaume , qui doit être considérée comme une 
patrie commune '. » 

Cependant, une circonstance se présenta où d'Argenson 
fut sans doute obligé , pour n'être pas brisé , de faire vio- 
lence à ses secrets penchants , à ses sympathies peut-être, 
et de fouler aux pieds d'une manière brutale , presque bar- 
bare, la liberté de conscience , cette précieuse conquête du 
dix-huitième siècle, pour laquelle, on l'a peut-être trop 
oublié aujourd'hui , tant de sang a été répandu. Le père 
Le Tellier avait remplacé le père La Chaise dans les fonc- 
tions de confesseur du roi. On s'aperçut bientôt de ce chan- 
gement funeste à la recrudescence de haine qui se déchaîna 
contre les restes de Port-Royal. Le prétexte de la persécu- 
tion fut une bulle que les religieuses de Port-Royal des 
Champs refusèrent de signer si on ne leur laissait la liberté 
d'ajouter quelques explications qui devaient mettre leur 
conscience en repos. Le père Le Tellier, qui voulait la ruine 
de ce couvent, avait fait naître cette occasion d'en venir à 
ses fins. Elle était excellente ; il ne manqua pas d'en profiter. 
Il parla d'insubordination obstinée , d'esprit de révolte, de 
rébellion envers le roi , et obtint un arrêt du Conseil qui 
ordonnait la destruction de Port-Royal des Champs. Dans 
la nuit du 28 au 29 octobre 1 709, la modeste abbaye, c'est 
le duc de Saint-Simon qui raconte ce triste épisode du règne 
de Louis XIV, fut entourée, comme une forteresse redouta- 
ble, de détachements de gardes-françaises et suisses. Écou- 
tons le grand chroniqueur du siècle. « Vers le milieu de la 
matinée, d'Argenson arriva dans l'abbaye avec des escouades 
du guet et d'archers. Il se fit ouvrir les portes, fit assembler 
toute la communauté au chapitre, montra une lettre de 
cachet; et, sans donner plus d'un quart d'heure, l'enleva 

* OEuvres de Rulhière ; Éclaircissements historiques sur la révO' 
cation de l'édit de Nantes, t. V, p. 464, 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 209 

tout entière. 11 avait amené force carrosses attelés , avec 
une femme d'âge dans chacun; il y distribua les religieuses 
suivant les lieux de leur destination , (|ui étaient différents 
monastères à dix, vingt, trente, quarante, et jusqu'à cin- 
quante lieues du leur , et les fit partir de la sorte , chaque 
carrosse escorté de quelques archers à cheval... Après leur 
départ, d'Ârgenson visita la maison des greniers jusqu'aux 
caves, se saisit de tout ce qu'il jugea à propos, qu'il em- 
porta , mit ta part tout ce qu'il crut devoir appartenir à Port- 
Royal de Paris , et le peu qu'il ne crut pas pouvoir refuser 
aux religieuses enlevées , et s'en retourna rendre compte 
au roi et au père Tellier de son heureuse expédition ' . » 

On voudrait, pour l'honneur de Louis XIV et la considéra- 
tion de d'Argenson, que des expéditions de ce genre n'eussent 
été ni autorisées, ni exécutées. L'enlèvement militaire des 
religieuses de Port-Royal et la destruction de l'abbaye avaient 
produit une impression fâcheuse, dont le contre-coup re- 
jaillit sur d'Argenson. Un courage qui ne se démentait ja- 
mais toutes les fois qu'il croyait la dignité de ses fonctions 
engagée, des améliorations importantes dans la police de 
Paris, notamment un règlement du 15 août 1714 concernant 
le service des lanternes et l'enlèvement des boues, ramenè- 
rent peu à peu au lieutenant général de police les esprits 
impartiaux. On a vu quelle avait été sa fermeté dans cette 
émeute occasionnée par la cherté des grains, où sa présence 
d'esprit le sauva d'une mort imminente et imposa à la ré- 
volte. Chaque fois qu'un incendie éclatait dans Paris, d'Ar- 
genson arrivait des premiers sur le lieu du sinistre , don- 
nait les ordres, dirigeait les secours et prêchait lui-même 
d'exemple. Pendant son administration , le feu prit aux 
chantiers de la porte Saint-Bernard ; un embrasement gé- 
néral était à craindre, et les gens du port, de même que les 

* Mémoires, t. XIV, p. 84. 

12. 



210 PORTRAITS HISTORIULES. 

soldats du régiment des gardes , hésitaient à traverser un 
espace envahi par les flammes. « M. d'Argenson, dit Fon- 
tenelle, le franchit le premier, se fit suivre des plus braves, 
et l'incendie fut arrêté. Il eut une partie de ses habits brû- 
lés, et fut plus de vingt heures sur pied... » 

Les fonctions que remplissait d'Argenson, les nombreuses 
preuves de dévouement absolu qu'il avait données, son rare 
bon sens et sa fermeté dans les circonstances difficiles, lui 
avaient peu à peu valu, auprès de Louis XIV, une influence 
dont les ministres, et particulièrement le chancelier de Pon- 
chartrain, de qui l'on a vu qu'il relevait, étaient jaloux. Tra- 
vaillant habituellement avec le roi lui-même , possédant sa 
confiance, chargé souvent de missions délicates et des plus 
secrètes , le lieutenant général de police avait le crédit et 
l'importance du ministre le plus en faveur. En même temps, 
il profitait, avec une extrême habileté, des prérogatives de 
sa position pour être utile à des personnages puissants ou 
qui avaient chance de le devenir. « C'était, disait plus tard 
à ce sujet lo cardinal Fleury à l'un des fils de d'Argenson , 
un bon homme et meilleur qu'on ne saurait croire ; aimant 
à rendre service, et qui a obligé bien des gens sans que cela 
ait été su ni puisse se savoir jamais. » 

Au nombre de ceux auxquels d'Argenson put ainsi être 
utile figura le duc d'Orléans même, qui s'était compromis 
en Espagne dans une conspiration ayant pour objet, non 
pas de détrôner Philippe V, mais de se faire déclarer roi 
à sa place, dans le cas où le petit-fils de Louis XIV n'aurait 
pas su conserver sa couronne ' . Un cordelier qu'on soup- 
çonnait d'avoir trempé dans cette intrigue, ayant été arrêté 
par le prince de Chalais, neveu de M™* des Ursins, et en- 
fermé à la Bastille, le lieutenant général de police s'y rendit 
plusieurs fois pour l'interroger. Louis XIV touchait alors à 

* Mémoires du marquis d'Argenson. Édit. in-8,p. 190* 



LE GARDE DES SCEAUX DARGENSOiN. 2{\ 

la lin de sa carrière , et tout faisait croire que le duc d'Or- 
léans pourrait bien, avant une époque peu éloignée, remplir 
un grand rôle dans l' l'état. Le duc de Saint-Simon, dont les 
sympathies ne sont pas suspectes, et le marquis d'Argeuson, 
fils du lieutenant général de police, s'accordent à dire que, 
dans celte circonstance, celui-ci rendit au prince, avec la 
plus habile réserve et tous les dehors du désintéressement 
le plus grand, un service signalé. Cependant, le duc d'Or- 
léans voulait, ix)ur convaincre le roi de son innocence, se 
constituer prisonnier à la Bastille. «Monseigneur, lui dit 
d'Argenson, voilà bien 1? discours d'un jeune prince ; mais, 
croyez-moi, pour quelque motif que ce soit, un prince du 
sang ne vaut rien à la Bastille. » 

VII. 

La faveur particulière dont d'Argenson avait joui pendant 
les dernières années de la vie de Louis XIV, devint, à la 
mort de ce prince, comme il arrive souvent en i)areil cas 
aux changements de règne, surtout pour les fonctions in- 
times et secrètes de la nature de celles du lieutenant 
général de police, une cause de disgrâce et même de pei'sé- 
cution, à peine voilée. 

On sait à quel état de mutisme Louis XIV avait réduit les 
parlements. Investi de nouveau, en t7l5, du droit de re- 
montrances, pour la complaisance dont il avait fait preuve 
en cassant le testament du roi défunt, le parlement de Paris 
avait usé de ce droit avec une intempérance telle, se dé- 
dommageant sans mesure de la contrainte et du silence 
qu'on lui avait imposés pendant près d'un demi-siècle, 
qu'après trois ans seulement, ie régent, à bout de patience, 
n'aspirait qu'à briser les chaînes qu'il s'était données. 

Homme du pouvoir par excellence , ayant en quelque 
sorte personnitîé en lui le caractère du dernier règne par 



212 PORTRAITS HISTORIQUES. 

la manière transcendante dont il faisait, comme le re- 
marque le duc de Saint-Simon, « l'inquisition et la police, » 
d'Argenson devait naturellement se trouver en butte à 
toutes les rancunes du parlement. Saint-Simon ajoute, sans 
entrer dans les détails, que le parlement « en voulait cruel- 
lement au lieutenant général de police, dont on avait vu 
des traits bien forts. » Mais un contemporain, l'avocat Bar- 
bier, qui avait connu d'Argenson, fournit à ce sujet de pré- 
cieux renseignements. Par un édit du mois de mars 1716, 
rendu sur l'inspiration du duc de Noailles, alors président 
du conseil des finances, le gouvernement avait commis la 
faute d'instituer une Chambre de Justice chargée, suivant 
l'expression populaire, de faire rendre gorge aux financiers 
qui avaient réalisé de trop gros bénéfices en prêtant de l'ar- 
♦ gent à l'État depuis 1698, comme si l'État avait dû à jamais 
se passer du secours des capitalistes ! Ainsi qu'il fallait s'y 
attendre, les actes de la Chambre de Justice avaient été 
entachés d'abus odieux. Les traitants les plus en faveur et 
les plus riches s'étaient soustraits aux poursuites à force 
d'intrigues et d'argent, et les larronneaux seuls, comme 
disait Sully en pareille circonstance, avaient payé pour les 
plus coupables. Instituée au milieu d'un mouvement d'opi- 
nion qui lui était très-favorable, la Chambre de Justice 
tomba bientôt dans un complet discrédit et fut dissoute à 
peu de temps de là, aux applaudissements de ceux-là mêmes 
qui l'avaient le mieux accueillie. Cependant, ses premières 
poursuites avaient été fort actives, et tout Paris s'en était 
ému, les plus grandes positions n'ayant pas, dans les com- 
mencements, été ménagées. Fort de sa faveur, alors dans 
tout son éclat, le parlement n'avait même pas hésité à vou- 
loir mettre en cause l'un des plus anciens et des plus intimes 
serviteurs de Louis XIV, le lieutenant général de police 
d'Argenson lui-même. Écoutons à cet égard l'avocat Barbier, 
qui, en ceci, complète heureusement Saint-Simon : 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 2i5 

« Dans le temps de la Chambre de Justice, qui était composée 
de la meilleure partie de messieurs du parlement, puisque les deux 
présidents étaient MM. de Lamoignon et Portail, présidents à mor- 
tier, on avait terriblement donné d'inquiétude à M. d'Argenson, 
pour lors lieutenant général de police et conseiller d'Étal. On avait 
été sur le point de décréter contre lui sous prétexte de malversa- 
tion : il avait été mandé plusieurs fois, et on avait arrêté tous les 
gens qu'il avait employés dans le secret, soit commissaires ou 
exempts, du temps du roi Louis XIV. Le parlement avait cherché 
toutes les preuves qu'il aurait voulu trouver contre lui; il était 
piqué du crédit qu'il avait eu sous le règne précédent, et de celui 
qu'il s'était ménagé par ses intrigues ou son esprit auprès du ré- 
gent. Ainsi Pomereu, un de ses exempts, ayant été arrêté par 
ordre de la Chambre de Justice, et une cassette de papiers secrets 
ayant été saisie, d'Argenson eut le crédit d'obtenir sur-le-champ 
du duc d'Orléans une lettre de cachet avec laquelle il fit sortir Po- 
mereu de prison et le fit enfuir, tandis que la cassette était portée 
chez le régent. Les présidents de la Chambre voulurent avoir raison 
de ce coup d'autorité, mais ils furent mal reçus du prince, et tous 
les papiers furent brûlés ^ » 

Quelque temps après, l'histoire de la cassette de Pomereu 
circula avec une complication qu'on rangera, avec raison 
je crois, au rang de ces fables que les contemporains ac- 
cueillent avec une crédulité d'autant plus grande qu'elles 
sont plus étranges, mais qu'il faut bien rapporter aussi. On 
raconta donc qu'un jour le lieutenant de police d'Argenson, 
informé qu'il serait décrété le lendemain, par suite de la 
saisie de Pomereu et de sa cassette, était parvenu à se faire 
introduire auprès du régent, alors très-indisposé contre lui, 
et qui avait, dans la journée, refusé à quatre reprises de 
le recevoir. Très-mal accueilli d'abord, d'Argenson avait 
exposé au régent que leur perte serait commune, attendri 
que lui, d'Argenson, avait, dans son hôtel, une cassette 

^ Journal historique et anecdotique sur le dix-huitième siècle^ 
par Barbier; t. 1, p. 12. 



214 , PORTRAITS HISTORIQUES. 

qu'il tenait de Louis XIV et qui renfermait tous les papiers 
relatifs à la conspiration du duc d'Orléans contre Philippe V. 
En échange de cette cassette, d'Argenson demandait celle 
que la Chambre de Justice avait fait saisir chez Pomcreu. 
« Le régent, dit l'avocat Barbier, sentit la conséquence de 
cette affaire, envoya chercher M. de La Vrillière, secrétaire 
d'État, qui alla, à quatre heures du matin, à la Concier- 
gerie, enlever d'autorité et faire sortir Pomereu, entreprise 
qui, pour lors, déplut fort au parlement. M. de La Vril- 
lière alla ensuite chez Fourqueux, procureur général de la 
Chambre des Comptes et de la Chambre de Justice, retirer 
la cassette de Pomereu; il la rapporta au Palais-Royal, où 
se fit l'échange des cassettes, et l'on dit que deux heures 
entières furent employées à brûler les papiers qu'elles con- 
tenaient. — M. le' duc d'Orléans, ajoute Barbier, ayant 
connu dans cette entreprise l'esprit de M. d'Argenson, le 
prit pour son conseil et s'en est bien trouvé, car le prince, 
de son naturel, était très-bon et très-timide, et c'est M. d'Ar- 
genson qui lui a appris à gouverner avec hauteur, à être in- 
trépide, et à mener le parlement comme il a fait ' . » 

VIIL 

Vraie ou fausse, il y a même tout lieu de croire qu'elle 
était controuvée, l'aventure des deux cassettes circulait 
dans Paris lorsque, le 28 janvier 1718, on apprit que le 
lieutenant général de police. d'Argenson venait d'être 
nommé tout à la fois, ce qui ne s'était jamais vu jusqu'alors, 
président du conseil des finances à la place du duc de 
Noailles, et garde des sceaux, en remplacement du chan- 
celier d'Aguesseau, exilé à Frcsnes. On se figure l'ébahisse- 

' Journal, etc., f. I, p. lO'i. 



LE GAUDI': DES SCEAIN. I>\\Br.E>SOX. 215 

• 

ment que ces deux disgrâces et ces nominations durent 
causer à Paris, et surtout dans le parlement. Le duc de 
Saint-Simon y prit, d'après ce qu'il rai)porte, une part 
active, et il lait connaître, beaucoup plus sûrement que le 
bruit public, pour quels motifs d'Argenson fut investi d'une 
autorité si grande, et, en apparence, si contradictoire. 
D'un côté, le régent, de plus en plus ébloui par la prestigieuse 
faconde de Law, voulait lui donner, sous le vain contrôle 
d'un homme complètement étranger à ces matières, la con- 
duite elï'ective des finances, en attendant que le moment 
fût venu de nommer Law contrôleur général. D'autre part, 
prévoyant, aux allures du parlement, que l'hostilité de ce 
corps serait bientôt poussée aux dernières limites, le duc 
d'Orléans était bien aise de faire entrer dans le ministère, 
avec une position considérable, un homme tel que d'Ar- 
genson, dont la fermeté, l'énergie et la vigueur étaient bien 
connues de tous, et qui, par suite des vexations que le par- 
lement, « sur qui, dit Saint-Simon, il s'agissait d'avoir le 
dessus, » ne lui avait pas ménagées, n'userait lui-même, 
envers ceux qui avaient voulu le perdre, d'aucun ména- 
gement. 

Le choix du régent une fois an été, le duc de Saint-Simon 
fut chargé de négocier l'affaire avec d'Argenson. « Je trouvai, 
dit-il dans son piquant et inimitable langage, un homme effa- 
rouché du poids des finances, mais bien flatté de la sauce 
des sceaux, et assez à lui-même, dans cette extrême surprise, 
poiu" me faire bien des difficultés sur les finances, sans 
néanmoins risquer les sceaux. Je lui expliquai au long les 
volontés du régent par rapport à Law, et je ne m'expliquai 
pas moins nettement avec lui par rapport au parlement et 
à tout ce que le régent comptait trouver en lui à cet égard. 
Law et les finances étaient les conditions sine quâ non, qu'il 
fallait bien passer. Pour le parlement, il pensait comme 
moi et comme j\[. le duc d'Orléans, et, de ce côté-là, il était 



210 PORTRAITS HISTORIQUES. 

riiomme qu'il fallait. Ses lumières, la cabale en mouve- 
ment, son personnel, tout l'y portait. » 

Une question importante restait à régler, et le duc de 
Saint-Simon avait ordre de ne pas la laisser indécise, afin 
de bien établir les positions. 11 s'agissait de savoir si d'Ar- 
genson était disposé à soutenir le gouvernement dans ces 
interminables querelles suscitées par la bulle Unigenitus, 
qui recommençaient déjà sourdement et auxquelles il 
s'attendait. Sous ce rapport, d'Argenson était on ne peut 
plus engagé et lié par vingt et un ans d'administra- 
tion dans un sens tout contraire à celui qu'on voulait 
suivre. « Je me persuadai, dit Saint-Simon à ce sujet, que 
la palinodie, sa vieille et ancienne peau, ses engagements 
de plusieurs années le retenaient, et qu'une conversation 
avec le cardinal de Noailles (alors archevêque de Paris, très 
en défaveur, comme on sait, à la fin du dernier règne, pour 
d'injustes soupçons de jansénisme) enlèverait ce que je 
voyais que je n'emportais pas. » D'Argenson se prêta de 
bonne grâce à une entrevue avec le cardinal, chez Saint- 
Simon; « mais, observe celui-ci, le soir, pour la dérober à 
la connaissance du monde. » C'était, dans la situation de 
d'Argenson, dire qu'il ne demandait pas mieux que d'être 
converti à des doctrines plus tolérantes; le lendemain, il 
était nommé. 

Peindre la surprise et les appréhensions du parlement à 
cette nouvelle est impossible. Cependant, l'avocat Barbier 
en donne une idée. « Le parlement, dit-il avec une anima- 
tion comique, ne douta pas que d'Argenson ne se vengeât 
de lui ; aussi celui-ci n'y manqua pas, parce qu'elTective- 
ment la vengeance est la vertu la plus flatteuse et la plus 
digne d'un grand cœur. » Barbier ajoute que tout Paris alla 
complimenter d'Argenson, mais avec des sentiments diflc- 
rents. Il y alla avec son père, à qui d'Argenson dit devant 
tout le monde, avec intention : « Pour vous, je sais que 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 247 

VOUS m'aimez; je prie monsieur votre fils de m'aimer 
aussi ' . » Quoi qu'il eu soit, d'Argenson prit possession de 
Ées nouvelles fonctions. Doué d'une activité dévorante et 
d'une rare facilité de travail, habitué aux grandes affaires, 
et, bien loin d'avoir jamais laissé moindrir ses attributions, 
ayant, au contraire, de tout temps empiété sur celles des 
ministres, il lui fut difficile de se résigner à n'être, comme 
le régent et Law l'avaient espéré, qu'un semblant de pré- 
sident du conseil des finances. H prit donc son rôle très au 
sérieux. Travaillant des nuits entières, dictant, lorsque cela 
était nécessaire, à quatre secrétaires à la fois, il lui arrivait 
souvent de lire des dépêches et même de travailler dans 
son carrosse, le soir, à la lumière, ce que le public ne man- 
qua pas de remarquer. Par malheur, d'Argenson ne s'était 
jamais occupé de questions de finances. Transplanté, en 
quelque sorte, sur un terrain tout nouveau, il n'eut sans 
doute ni assez de confiance en lui-même, ni l'autorité 
nécessaire pour démasquer les prestidigitations de LaAV. H 
provoqua, en outre, ou pour le moins laissa prendre, vers la 
fin du mois de mai 1718, un arrêt de refonte des monnaies 
qui, tout en paraissant favorable au public, était, en réalité, 
des plus désastreux. Cet arrêt malencontreux, qui excita les 
plaintes les plus vives et donna lieu à de justes remon- 
trances des divers parlements du royaume, a été attribué tour 
à tour à Law et à d'Argenson. Quel que soit celui des deux qui 
l'avait inspiré, il est constaté, par un des fils de d'Argenson 
lui-même, que celui-ci écrivit à ce propos des lettres circu- 
laires aux intendants, et ne s'en rapporta, pour le secret des 
préparatifs de la mesure, qu'à ses deux fils, à l'exclusion 
absolue de ses commis ^ 

Cependant d'Argenson avait fini par s'apercevoir que le 

' Journal^ etc., t. 1, p. 13. 

2 Mémoires du marquis d' Argmson, p. 181. 

13 



2\S * PORTRAITS HISTORIQUES. 

système financier de Law était gros de chimères, de décep- 
tions et de ruines. Dès qu'il eut cette conviction, le garde 
des sceaux tourna toutes ses vues vers les moyens propres à 
prévenir les suites de la folle expérience que cet étranger 
était venu tenter en France, et à laquelle le régent s'était 
prêté non moins follement, comme s'il n'eût été question 
que d'une séance d'alchimie. Sur ces entrefaites, d'autres 
préoccupations vinrent, par malheur, absorber le gouverne- 
ment. Les dangers que le duc de Saint-Simon avait fait pres- 
sentir àd'Argenson, à l'époque de son entrée dans le minis- 
tère, étaient devenus imminents. Fondées en principe, les 
remontrances du parlement au sujet de la refonte des mon- 
naies étaient devenues, grâce à l'animosité des esprits, le 
germe d'une révolution dans l'État, ou, pour le moins, d'une 
Fronde nouvelle. Le parlement avait sollicité la Chambre 
des Comptes et la Cour des Aides de faire cause commune 
avec lui; celles-ci refusèrent, mais protestèrent isolément. 
« Le 20 juin 1718, dit un historien moderne, le parlement 
éclata par un arrêt d'une étrange audace. Après avoir pres- 
crit le renouvellement des remontrances, il suspendit l'exé- 
cution de l'édit de refonte, jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de 
faire droit aux remontrances... Le 12 août suivant, le par- 
lement reprit l'offensive par un acte bien plus hardi et plus 
violent encore que l'arrêt du 20 juin : il rendit un arrêt qui 
réduisait la banque à sa première institution, défendait aux 
directeurs et employés de garder aucuns deniers royaux, ni 
d'en faire aucun usage pour le compte de la banque ; rendait 
tous officiers comptables responsables des deniers qu'ils au- 
raient convertis en billets, et défendait à tous étrangers, 
même naturalisés, de s'immiscer directement ou indirecte- 
ment dans le maniement des deniers royaux, sous les peines 
portées par les ordonnances. Le parlement s'emparait ainsi, 
purement et simplement, de l'administration des finances '. » 

* Uisloire de Fronce, par M. Henri Martin, t. XVII, p. 191 et suiv. 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 219 

Le vertige, on le voit, s'était emparé de tous les esprits. 
« Après ce coup d'essai, dit, de sou côté, Saint-Simon, il 
n'y avait plus qu'un pas à faire pour que le parlement de- 
vint en elTet, conmie de })rétention folle, le tuteur du roi et 
le maître du royaume, et le régent plus en sa tutelle que le 
roi, et peut-être aussi exposé que le roi Charles 1" d'Angle- 
terre. Messieurs du parlement ne s'y prenaient pas plus 
faiblement que le parlement d'Angleterre lit au commen- 
cement; et quoique sinqile cour de justice, bornée dans un 
ressort comme les autres cours du royaume à juger les pro- 
cès entre particuliers, à force de vent et de jouer sur le mot 
de parlement , ils ne se croyaient pas moins que le parle- 
ment d'Angleterre, qui est l'assemblée législative et repré- 
sentante de toute la nation ' . » 

Il faut, pour bien juger de la portée de ces actes, se re- 
porter en pensée à l'époque où ils se passaient. Qui n'a, 
d'ailleurs, présents à l'esprit les dangers dont le gouverne- 
ment du régent était alors menacé? Un des fds de d'Argen- 
son lui-môme a caractérisé la situation, avec des couleurs 
un peu sombres peut-être, pour rehausser les services de son 
père, mais en s'appuyant d'ailleurs sur des faits que tous les 
historiens ont enregistrés après lui. « Une révolution af- 
freuse était, dit-il, imminente. Jamais on n'en fut plus près; 
il n'y avait plus qu'à mettre le feu aux poudres, suivant 
l'expression du cardinal Alberoni : le régent trahi par son 
})ropre ministère, l'opiniâtreté des parlements, l'inquié- 
tude des prolestants du Poitou, les troubles de Bretagne, 
la conspiration de Cellamare, dans laquelle étaient impli- 
pliquées nombre de personnes de Paris, et dont les fds 
étaient ourdis à l'hôtel du Maine ; les querelles entre les 
princes* du sang et les légitimés, entre la noblesse et les 
ducs et pairs, entre les jansénistes et les molinistes ; toutes 

* Mémoires, etc., t. XXXi, p. 183. 



220 PORTRAITS HISTORIQUES. 

ces causes de discorde fomentées et soldées par l'argent de 
rp^spagne. N'est-ce rien que d'avoir sauvé le royaume de 
cet affreux tumulte et des guerres civiles qu'eût certaine- 
ment entraînées la résistance d'un prince aussi courageux 
que l'était M. le duc d'Orléans ' ? » 

Le fameux lit de justice, qui fut tenu aux Tuileries dans 
la matinée du 26 août 1718, dissipa heureusement, et sans 
crise ni violence, tous ces dangers. Plein de hardiesse et 
d'énergie dans les situations bien engagées et quand il n'é- 
tait plus possible de reculer, le régent avait hésité long- 
temps à prendre ce parti extrême. Le duc de Bourbon, 
l'abbé Dubois, Law, d'Argenson et Saint-Simon le déci- 
dèrent. 11 faut lire dans les Mémoires de ce dernier les dé- 
tails de cette matinée célèbre et le rôle qu'y joua d'Argen- 
son, sur qui pesait, en sa qualité de garde des sceaux, la 
principale responsabilité, et qui avait contre lui des hommes 
très-considérables, tels que les princes légitimés , les ma- 
réchaux de Yillars, de Villeroy, de Tallard, de Besons, 
d'Uxelles, d'Estrées, les ducs de I\oailles,d'Antin,deGuiche, 
Effiat, Torcy et tant d'autres. « Le garde des sceaux, dit 
Saint-Simon dans la description qu'il fait des préliminaires 
de la séance, était grave, pensif, paraissant avoir trop de 
choses dans la tête; aussi en avait-il beaucoup à faire pour 
un coup d'essai. Néanmoins il se déploya avec son sac en 
homme bien net, bien ferme, bien décidé. » 

Le lit de justice avait deux buts : 1" retirer aux bâtards 
légitimés le rang de princes du sang que, par un excès de 
pouvoir inouï et une violation injustifiable de la plus respec- 
table des lois sociales, Louis XIV leur avait assigné ; T faire 
casser, par le roi en personne, les remontrances et arrêts 
du parlement concernant la refonte des monnaies et les 
finances, et lui intimer l'ordre d'exécuter tous les édits du 
royaume huit jours après que les remontrances auraient 

* Mémoires du marquis d'Argenson, p. 176. 



LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON. 221 

été faites, dans le cas où le roi n'aurait pas jugé à propos 
d'y obtempérer. Sur le premier point, tous les membres du 
conseil de régence furent successivement appelés à donner 
leur avis. « Le garde des sceaux, dit le duc de Saint-Simon, 
parla peu , dignement, en bons termes, mais comme un 
chien qui court sur de la braise, et conclut à l'enregistre- 
ment. » L'autre question fut traitée par d'Ârgenson dans 
deux discours dont le parlement, à ce que dit encore Saint- 
Simon, sentit bien toute la force. Le premier président 
de Mesmes voulut répondre par. une nouvelle remon- 
trance ; « mais, ajoute le plus vaniteux de tous les ducs, 
monté là-dessus sur un ton d'une extravagance consommée 
et frisant de très-près la folie, le scélérat tremblait en la 
prononçant. Sa voix entrecoupée, la contrainte de ses yeux, 
le saisissement et le trouble visibles de toute sa personne 
démentaient le reste de venin dont il ne put refuser la liba- 
tion à lui-même et à sa Compagnie. Ce fut là oii je savourai, 
avec toutes les délices qu'on ne peut exprimer, le spectacle 
de ces fiers légistes (qui osent nous refuser le salut i pros- 
ternés à genoux et rendant à nos pieds un hommage au 
trône, nous étant assis et couverts sur les hauts sièges et 
aux côtés mêmes du trône. Ces situations et ces postures, 
si grandement disproportionnées, plaident seules, avec tout 
le perçant de l'évidence, la cause de ceux qui, véritable- 
ment et d'effet, sont latérales régis contre ce vas electum 
du tiers-état. Mes yeux, fichés, collés sur ces bourgeois su- 
perbes, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou de- 
bout, et les amples replis de ces fourrures ondoyantes, à 
chaque génuflexion longue et redoublée, qui ne finissait 
que sur le commandement du roi, par la bouche du garde 
des sceaux, vil petit gris qui voudrait contrefaire l'her- 
mine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la 
hauteur de nos pieds'... » 

* Mémoires, t. XXXI, p. 62 et suiv. 



222 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Les remontrances du premier président terminées, le 
garde des sceaux prit les ordres de Louis XV, alors âgé de 
sept ans, revint à sa place, et prononça ces paroles : Le roi 
veut être obéi et obéi sur-le-chawp. Là-dessus, on enregis- 
tra les édits. «Pendant l'enregistrement, continue le duc 
de Saint-Simon, je promenais mes yeux doucement de toutes 
parts, et si je les contraignis avec constance, je ne pus ré- 
sister à la tentation de m'en dédommager sur le premier 
président : je l'accablai donc à cent reprises, dans la séance, 
de mes regards assénés et prolongés avec persévérance. 
L'insulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lancés 
de mes yeux jusqu'en ses moelles ; souvent il baissait la vue 
quand il attrapait mes regards. Une fois ou deux, il fixa les 
siens sur moi, et je me plus à l'outrager par des sourires dé- 
robés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me 
baignais dans sa rage, et je me délectais à le lui faire 
sentir. » 

Enfin, la séance fut levée. Dans l'enivrement de sa joie, 
le duc de Saint-Simon raconte « qu'il gagna aussitôt son 
carrosse, qui le sortit heureusement de la cour, en sorte 
qu'il n'eut point d'embarras, et que, de la séance chez lui, 
il ne mit pas un quart d'heure. » 

Ainsi, la comédie se mêlait par un coin, comme cela 
arrive souvent dans les choses humaines, aux affaires les 
plus sérieuses, et celui qui a peint les hommes de son temps 
dans une galerie de portraits admirables où circulent le 
sang et la vie, a tracé de lui-même, sans le savoir, à l'oc- 
casion du lit de justice du 26 août 1718 et du juste abaisse- 
ment des légitimés, une image expressive, parlante, et, il 
faut bien le dire aussi, d'un ridicLde achevé. 

iX. 

Le succès du l;t de justice du 26 août 1718, la manière 



LE GARDE DES SCEAUX DARGENSON. 225 

facile et secrète, expéditive et victorieuse dont TafTaire avait 
été conduite, l'absence complète de résistance, enfin, le 
calme qui suivit, donnèrent à d'Argenson une grande im- 
portance. Fatigué de n'être que le prête-nom do Law, il 
résolut de le renverser, soit pour avoir l'honneur d'admi- 
nistrer les finances en chef, soit dans le but louable d'épar- 
gner à la France les catastrophes qu'il entrevoyait dans 
l'avenir, si le Système était poussé à ses dernières consé- 
quences. Les frères Paris, déjà riches et célèbres, propo- 
sèrent à d'Argenson un plan qui était la contre-partie de 
celui de Law, et qui, relativement à l'imperfection des mé- 
thodes financières du temps, présentait de grands avantages 
sur celui de leur concurrent. Il s'agissait d'aflermer à une 
compagnie constituée sur un capital de 100 millions payables 
en billets d'État, l'exploitation de la plus grande partie des 
revenus publics, de ceux qui ont été appelés depuis revenus 
indirects. Cette combinaison, qui présentait un double 
avantage en raison de ce qu'elle diminuait de 100 millions 
la dette flottante de l'Etat et lui procurait une augmentation 
de revenus de 12 millions, fut approuvée, grâce au crédit 
de d'Argenson, et reçut même un commencement d'exécu- 
tion. Mais Law, dont elle contrecarrait les projets, ne vou- 
lut pas souffrir autel contre autel. « 11 tenait, comme dit 
Saint-Simon, par son papier, un robinet de finances qu'il 
laissait couler à propos sur qui le pouvait soutenir. M. le 
duc, M'"*^ la duchesse. Lassé, M""^ de Verue, y avaient puisé 
force millions, et en tiraient encore. L'abbé Dubois y en 
prenait à discrétion. C'étaient de grands appuis, outre le 
goût de M. le duc d'Orléans qui ne s'en pouvait déprendre. 
En outre, les audiences du garde des sceaux, plus de nuit 
que de jour, désespéraient ceux qui travaillaient sous lui 
etceux qui y avaient affaire. » Avec son coup d'œil ordinaire, 
d'Argenson comprit bientôt qu'il n'était pas en position de 
se maintenir contre le courant qui l'entraînait. Pour sauver 



224 PORTRAITS HISTORIQUES. 

les sceaux, auxquels était attaché un traitement de 200,000 
livres, il proposa de se démettre de ses fonctions de prési- 
dent du conseil des finances. On lui en sut d'autant plus de 
gré qu'il épargnait l'ennui de l'y contraindre quelques jours 
plus tard. Le régent donna huit jours à Law pour se con- 
vertir à la religion catholique , et il le nomma contrôleur 
général. 

Au point de vue de l'habileté et du profit matériel, la 
résignation de d'Argenson avait été un coup de maître. Ses 
contemporains remarquèrent, en effet, qu'il ne quitta pas la 
présidence du Conseil des finances sans compensation. Déjà, 
il avait fait nommer un de ses frères archevêque de Bor- 
deaux. De deux fils qu'il avait, l'un était âgé de vingt-quatre 
ans, l'autre un peu plus jeune. 11 obtint que l'aîné fut nommé 
conseiller d'État, chancelier de l'ordre de Saint-Louis et in- 
tendant à Valenciennes, où, un peu plus tard, il arrêta Law 
vingt-quatre heures, au moment où celui-ci fuyait Paris et 
la France sous le coup de l'indignation universelle. En outre, 
le fils cadet de d'Argenson fut fait lieutenant général de 
police de Paris, avec promesse de la première place vacante 
au conseil d'État. « On n'avait jamais ouï parler, dit Saint- 
Simon à l'occasion de ces nominations, d'un conseiller 
d'État et intendant de Hainault de vingt-quatre ans, et d'un 
lieutenant de police encore plus jeune. » Cependant, le sacri- 
fice qu'avait fait d'Argenson en se démettant de la prési- 
dence des finances ne fut pas longtemps jugé suffisant. A 
mesure que les résultats du Système se montraient sous un 
jour plus douteux, le gouvernement éprouvait le besoin de 
se concilier l'opinion, d'autant plus susceptible qu'elle avait, 
sans vouloir y croire encore, l'instinct d'une crise où la plu- 
part des fortunes du royaume pouvaient se trouver enga- 
gées. Un homme entre tous jouissait alors d'une popularité 
que la postérité a sanctionnée, c'était l'ancien chancelier et 
garde des sceaux d'Aguesseau, celui-là môme que d'Ar- 



LE GAKDE DES SCEAUX DARGEKSON. 225 

genson avait, en entrant dans le ministère, remplacé comme 
garde des sceaux. On avait disgracié d'Âguesseau parce 
qu'on ne comptait pas assez sur lui pour le lit de jus- 
tice. Au mois de juin , on se décida à le rappeler pour 
calmer, dans l'occasion, par l'autorité de son nom et de 
son caractère, les orages qui se formaient à l'horizon, et 
c'est Law qui se rendit à Fresnes en personne pour le ra- 
mener à Paris. 

Il importe de rappeler ici que le gouvernement avait 
rendu, le 21 mai précédent, un édit qui, tout en réduisant 
de 100 livres à 30 livres la valeur du marc d'argent, rédui- 
sait en même temps de près de moitié la valeur des actions 
de la compagnie et des billets de la banque. Bien ou mal 
compris, cet arrêt avait jeté l'épouvante dans Paris et les 
provinces, et, à tort ou à raison (ce point n'a jamais été 
bien éclairci"), on l'attribua à d'Argenson. Le gouvernement 
avait décrété en outre qu'on ne rembourserait en espèces, 
pendant quelque temps, que des billets de 10 livres. Aussi, 
depuis ce moment, la foule encombrait, au point d'y étouffer, 
les avenues de la banque. 

Il fallait une victime aux capitalistes; aux spéculateurs, 
c'est-à-dire à la France entière. Comme le régent conser- 
vait encore ses illusions et croyait toujours à l'alchimie de 
Law, d'Argenson fut sacrifié. Suivant l'avocat Barbier, 
« tout le monde se réjouit fort de cette nouvelle, à cause 
de l'arrêt de réduction qu'on attribuait à M. d'Argenson, 
lequel était généralement haï, même du peuple. » Barbier 
ajoute que le régent avait fait redemander les sceaux à d'Ar- 
genson ; mais un témoin mieux informé sans doute, le ma- 
réchal de Villars, raconte les faits autrement. « Le régent, 
dit-il, envoya dire par l'abbé Dubois, au garde des sceaux, 
qu'il rappelait le cliancelier, mais qu'il voulait absolument 
que lui d'Argenson gardât les sceaux. D'Argenson, malgré 
cette instance, les rapporta le jour même, et ne put jamais 

13. 



226 PORTRAITS HISTORIQUES. 

être ébranlé de la ferme résolution qu'il avait prise de se 
retirer'. » Enfin, pour témoigner à tous que d'Argenson 
n'avait [)as démérité, le régent le nomma ministre d'État et 
inspecteur général de la police du royaume ^ 

D'Argenson survécut peu de temps à sa disgrâce, ou 
plutôt à sa retraite, puisqu'il n'aurait tenu qu'à lui, d'après 
le récit du maréchal de Villars, de rester aux alFaires en 
même temps que le chancelier d'Aguesseau. Les circon- 
stances qui suivirent sont racontées avec quelques va- 
riantes, de i)eu d'importance au fond. S'il faut en croire 
l'avocat Barbier, d'Argenson s'était d'abord retiré chez les 
jésuites de la rue Saint-Antoine, puis au couvent des Béné- 
dictines réformées , désigné sous le nom de la Madeleine 
deTraisnel, et situé dans le môme faubourg. Il avait, depuis 
longtemps, un a|)partement contigu à ce couvent même, 
auquel, dit do son côté Saint-Simon, il avait procuré beau- 
coup de bien, à cause de la supérieure, M'"*' de Veny, per- 
sonne fort attrayante, de beaucoup d'esprit, qu'il disait sa 
parente. Écoutons maintenant, sur ce point délicat, le ma- 
réchal de Villars. « 11 alla s'enfermer dans le couvent de la 
Madeleine. 11 avait une amitié des plus fortes pour M"'^ de 
Vilmont (de Veny), qui en était prieure; et, quoiqu'il fut 
un peu contre la bienséance qu'un garde des sceaux allât 
s'enfermer deux jours de la semaine dans un couvent de 
filles, sa passion l'avait emporté sur toutes les considéra- 
tions. Peut-être qu'il n'y avait aucun commerce de galan- 
terie ; mais enfin, la prieure avait été très-belle; elle l'était 
encore et avait beaucoup d'esprit. Quoi qu'il en soit, ils 
s'étaient mis tous deux au-dessus des raisonnements du 
public, assurés l'un et l'autre que, quelque chose qu'on en 

* Mémoires du maréchal de Villars, collection Petitot, t. LXX, 
p. 42. 

* Biographie universelle de Michautl. 



LE GARDE DES SCEAUX DARGENSON. 227 

pût penser, ils n'en seraient pas plus mal avec le régent '. » 
Enfin, le fils aîné de d'Argenson a lui-même, en quelque 
sorte, confirmé ces bruits dans le passage suivant que j'ex- 
trais textuellement de ses Mémoires. « Je suis obligé de con- 
venir que les mœurs secrètes de mon père n'étaient pas 
parfaitement pures, et je l'ai vu de trop près pour croire 
qu'il ait été dévot ; mais il faisait respecter la décence et 
la religion, et en donnait l'exemple en même temps qu'il 
en prescrivait la loi ^ » 

Le remplacement précipité de d'Argenson priva la France 
de quelques lois excellentes, qui étaient préparées et qui, 
déjà expédiées sur le parchemin officiel, n'attendaient plus 
que la sanction du régent. L'une d'elles aurait fait défense 
aux ordres religieux des deux sexes de recevoir des vœux 
avant l'âge de vingt-cinq ans accomplis. L'autre avait pour 
but de priver l'Église de tous droits féodaux et de la réduire 
à l'état de simple propriétaire. L'édit aurait même enjoint 
aux vassaux de l'Église de rembourser, suivant une juste 
estimation, tous droits de vasselage, mouvance, censi- 
ves, etc. « Monseigneur, avait dit d'Argenson au régent, 
en l'entretenant de ces ])rojets d'édits, soyons justes, mais 
soyons fermes. Nous allons nous faire des ennemis ; sachons 
les braver -. » 

Retiré dans son appartement de la rue Saint-Antoine, 
d'Argenson, qui avait conservé, pour son intérieur seule- 
ment, le rang, l'habit et toutes les marques de ses fonc- 
tions de garde des sceaux, n'entretint de relations qu'avec 
sa famille, un très-petit nombre d'amis intimes, et ne sortit 
que quelquefois pour aller voir, mais en son particulier, le 
régent, qui lui témoigna toujours beaucoup de considération; 

* Mémoires du maréchal de Villars, etc., loc. cit. 
' Mémoires du marquis d'Argenson, p. 156. 
3 /6irf.,p. 188. 



228 PORTRAITS HISTORIQUES. 

il vit aussi, quoique fort rarement, l'abbé Dubois et le chan- 
celier d'Aguesseau. Habitué depuis vingt-cinq ans à un tor- 
rent d'affaires continuel, et qui, dans les dernières années, 
était allé sans cesse grossissant, « d'Argenson s'ennuya 
cruellement, » nous apprend le duc de Saint-Simon, et mou- 
rut le 8 mai 1721, à l'âge de soixante-dix ans. — «Sa- 
medi 10 mai, dit l'avocat Barbier dans son Journal, on a 
porté le corps de M. d'Argenson à Saint-Nicolas du Char- 
donnet où il a sa sépulture, avec un cortège convenable à 
sa dignité. Le peuple accompagnait la pompe en maudissant 
le défunt. Les femmes se jetaient sur les chevaux en criant : 
« Ah! voilà le fripon, le chien qui nous a fait tant de mal ! » 
— Le peuple lui a attribué, sans sujet, la suite du Système. 
Tout le mal s'est fait depuis qu'il n'était plus en place. On 
ne peut lui reprocher que le lit de justice. » 

En effet, l'exaspération du peuple, qui, dans son igno- 
rance, imputait faussement les funestes résultats du Système 
à d'Argenson, fut telle que ses deux fils se virent obligés, 
pour se soustraire à ce triste spectacle, de se séparer du 
cortège et de le devancer à l'église. Aveugles rancunes dans 
lesquelles on ne peut pas même trouver une leçon ! On sait, 
en effet, que, trente-huit ans auparavant, les mêmes insultes 
avaient accueilli le corps de Colbert, et que, plus récem- 
ment, le peuple n'avait pas mieux respecté les dépouilles 
mortelles de Louis XIV lui-même, de ce roi, qui, engagé, 
par sa faute il est vrai, dans des guerres funestes, avait 
néanmoins défendu, avec une fermeté héroïque, la nationa- 
lité de la France, un moment menacée. Un autre avocat au 
parlement, Mathieu Marais, confirme dans ces termes le 
récit que fait Barbier des funérailles de d'Argenson : « Quand 
on l'a voulu enterrer à Saint-Nicolas, sa paroisse, les ha- 
rengères ont voulu avoir son corps, et ont dit nii^'e injures 
contre lui. On a apaisé avec beaucoup de peine cette po- 
juilacc furieuse qui n'avait jamais osé le regarder en face 



LE GARDE DES SCEAUX DAKGENSON. 229 

pendant sa vie, et qui voulait arracher la barbe au lion 
mort ' » 



IX. 



Le lecteur a pu se faire une idée , par le récit de la vie 
publique de d'Argenson et par quelques aperçus furtifs jetés 
sur sa vie privée, de son caractère, de ses qualités, de ses 
défauts , et du rôle considérable qu'il joua sous les deux 
règnes, si curieux à tant de titres, et si divers, pendant les- 
quels il fut sur la scène politique. De tels personnages sont 
rarement bien jugés par leurs contemporams ; je ne parle 
pas de ceux qu'égarent des passions secondaires ou des souf- 
frances souvent imméritées, mais des hommes môme que 
leur intelligence et la connaissance des faits devraient 
rendre impartiaux. « On ne peut lui reprocher que le lit de 
justice, » dit l'avocat Barbier ; cependant, il ajoute un peu 
plus loin : « Ça été le plus grand génie et le plus grand po- 
litique de ce siècle, comparable au cardinal de Richelieu... 
Il a fait des coups étonnants pour la politique depuis la ré- 
gence; aussi est-il généralement haï de tout le monde. » 
Comment concilier de pareilles appréciations? A coup sûr, 
d'Argenson n'est pas, en politique, de l'école de Riche- 
lieu. Pendant tout le temps qu'il a été lieutenant géné- 
ral de police , il a rendu , il est vrai , au gouvernement, 
des services éminents, mais de second ordre, si on les com- 
pare à ceux de l'illustre cardinal. Une seule fois , sous la 
régence, d'Argenson eut le génie de la situation. Un de ses 
fils, qui a été ministre à son tour, et, avant tout le monde 
en France, ministre philosophe, a dit : « J'ai la conviction 



* Bévue rétrospective, 2« série, t. VU, p. 380; Journal de Ma- 
thieu Marais. 



250 PORTRAITS HISTORIQUES. 

que, de tous les hommes qui ont été en place de nos jours, 
aucun n*a mieux ressemblé au cardinal de Richelieu que 
mon père. Assurément, ce grand ministre n'eût point 
désavoué le Ht de justice des Tuileries '. » Mais, dans une 
autre circonstance, d'Argensôn manqua de décision. Le 
maréchal de Villars et le duc de Saint-Simon racontent 
qu'un jour Law avait été, sur l'ordre du régent lui-même, 
arrêté et emprisonné. Si d'Argensôn, alors garde des 
sceaux , eut immédiatement renversé le Système par quel- 
que coup d'éclat, la situation se renouvelait, et il en 
devenait le maître. Au lieu de cela, il hésita, donna au ré- 
gent le temps.de retomber dans son engouement, laissa 
passer l'occasion qu'il avait eue d'être véritablement un 
grand ministre, et, du même coup, il se perdit. 

Tel fut l'homme que quelques-uns de ses contemporains, 
sans comprendre l'honneur qu'ils lui faisaient, comparaient 
à Richelieu, et qu'ils haïssaient!... Ah! c'est que, peut-être, 
le lion mort n'avait pas cessé de les effrayer. Certes, tout 
n'est pas à louer dans la vie de d'Argensôn. Il y a, nous les 
avons notées en passant, des capitulations que l'on voudrait 
pouvoir en retrancher, et des actes de persécution contre 
Fénelon, Vauban, Port-Royal, qu'on serait heureux de ne 
pas y trouver. Mais il y a là aussi toute une carrière d'ad- 
ministrateur habile , dévoué , intègre , de travailleur inces- 
sant, qui, dans un moment de crise, voit le danger, l'a- 
borde sans bravade , l'écarté avec fermeté , et en quelque 
sorte sans effort. En un mot, on trouve en lui, pour conti- 
nuer la métaphore de son contemporain Marais, la griffe, 
c'est-à-dire ce je ne sais quoi qui fait que, sur quelque 
théâtre que l'homme qui le possède exerce l'intelligence et 
l'activité dont Dieu l'a doué , son nom est destiné à surna- 
ger, plus ou moins, sur l'océan des âges. Lettré d'ailleurs 

* Mémoires, etc., p. 183. 



LE GARDE DES SCEAUX D ARGENSON. 254 

et protecteur des lettres ', comme l'ont été les plus grands 
ministres de la France, Suger, Sully, Richelieu, Colbert, 
Turgot. « Mon père, dit à ce sujet le marquis d'Ârgensoîi, 
eut de tout temps l'amour du travail; j'en possède des 
preuves multipliées : remarques sur ses lectures , disserta- 
tions sur la politique, extraits historiques, études du droit 
public et particulier; j'en ai des volumes ^ » Je ne parle 
pas de l'homme du monde et de ses qualités. « Quand il 
n'était question que de plaisir, dit Fontcnelle dans son 
charmant éloge de d'Argenson \ on eût dit qu'il n'avait 
étudié toute sa vie que l'art si difficile, quoique frivole, des 
agréments du badinage. » Cette appréciation remet en mé- 
moire l'extrait suivant du Journal de Dangeau : « M. d'Ar- 
genson , à qui le roi avait demandé son avis par écrit sur 
ce qu'une partie des comédiens veut se séparer de leurs ca- 
marades pour faire une troupe à part, a écrit que l'on ferait 
une chose fort sage et fort agréable au public d'augmenter 
les spectacles dans Paris'.» Bienveillant pour tout dire, 
« sous sa figure de Rhadamante » (on devine l'auteur 
de celte image), et, comme beaucoup d'hommes qui ont 
rempli de grandes fonctions, heureux, en faisant tout le bien 
qu'il pouvait, d'empêcher le plus de mal possible. 

Voyer d'Argenson laissa en mourant, outre une fille, 
mariée à un maréchal de camp , fils d'un riche et célèbre 
négociant de Rouen nommé Legendre, ces deux fils, dont 
il a été question, qu'il avait poussés d'emblée aux premiers 

* Un procureur général au parlement de Metz, Eustache Lenoble 
Tenelière, avait été destitué. Il vint à Paris, et écrivit quelques ou- 
vrages pour vivre. Devenu vieux et infirme, il recevait, chaque di- 
manche, un louis que lui envoyait d'Argenson. [Revue rétrospective, 
2^ série, t. VII, p. 150. 

^ Mémoires, etc.; p. 17 G. 

* Voir pièces justificatives, \\° 4. 

* Journal, etc., 3 décembre 1711. — Œuvres de Lemontey. 



252 PORTRAITS HISTORIQUES. 

emplois, et qui furent tous deux ministres sous Louis XV. 
« L'un, dit Saint-Simon, à qui il faut toujours revenir, plein 
d'esprit et d'ambition , et de plus fort galant , et un aîné 
qui était et qui fut toujours un balourd. » C'est à ce balourd 
qui fut un instant ministre des affaires étrangères , qu'on 
doit, indépendamment de ses Mémoires que j'ai souvent 
cités, un Traité de l'admission de la démocratie dans un 
État monarchique ' et plusieurs autres ouvrages. 

^ Cet ouvrage a été imprimé, pour !a première fois, en 1764, sous 
ce titre : Considérations sur le gouvernement ancien et présent de 
la France. 11 eut quatre éditions en peu de temps. [Biographie uni- 
verselle.) 



JEAN LAW. 



167 1-1729. 



I. 



On chercherait vainement, dans toute l'histoire de France, 
une société plus dissolue, un pouvoir phis despotique et 
phis révolutionnaire en même temps , plus d'abaissement 
dans les caractères et une cupidité plus générale que dans 
les huit années qui suivirent la mort de Louis XIV. Comme 
si cette époque résumait en elle les fautes , les vices , les 
faiblesses et les désordres inséparables de tous les interrè- 

* J'ai consulté pour cette étude : 

1° Un excellent travail de M. E. Levasseur, ancien élève de l'École 
normale, intitulé : Recherches historiques sur le système de Law. 
1 vol. in-8, 1854; 

2° Law, son Système et son Époque, curieuse et intéressante esquisse 
de M. Cochut; 1 vol. in-18, 1853; 

3° Une appréciation raisonnée du Système par M. Gautier, sous-gou- 
verneur de la Banque de France, dans l'Encyclopédie du droit, à 
l'article Banque ; 

4° Une remarquable notice de M. Thiers sur Law, notice publiée 
vers 1828 et reproduite depuis par le Dictionnaire de la Conversation; 

b° Une autre notice sur Law, placée par Eugène Dairc à la tête de 
la réimpression des œuvres de Law, dans la Collection des principaux 
Écono?nistos . volume des Économistes financiers; enfm, V Histoire fi- 
nancière de la France, par Bailly; les Particularités sur les minis- 
tres des finances célèbres , par Montyon ; etc., etc. 



234 PORTRAITS HISTORIQUES. 

gnes, celle-ci a été désignée par ce simple mot, la Régence^ 
et nul ne s'est jamais mépris sm' le sens de cette expression, 
quelque générale et vague qu'elle soit. Parmi les figures qui 
ont laissé l'empreinte la plus marquée sur ce fond, où rien, 
malheureusement , ne repose le cœur et ne satisfait l'es- 
prit, il en est trois surtout dont le souvenir se mêle d'une 
manière plus particulière à l'histoire de cette courte et triste 
période : ce sont celles du régent, du cardinal Dubois et de 
Law. Je n'aurai , dans cette étude , à parler que très-inci- 
demment du premier; je ne dirai rien du second, qui mé- 
riterait le stigmate d'une esquisse approfondie et spéciale 
qu'on lui infligera sans doute un jour. Ce que je me pro- 
pose , c'est d'exposer succinctement les principales opéra- 
tions du célèbre linancier de la régence , et de chercher à 
faire connaître, au moyen de documents nouveaux en par- 
tie, bien que rédigés par des contemporains, les effets maté- 
riels et économiques du système de Law sur la société de 
son temps. 

Jean Law était né à Edimbourg, en t671, d'un orfèvre 
ou changeur qui s'était enrichi. On sait que Colbert, dont 
la famille était, de temps immémorial, adonnée au com- 
merce, avait trouvé des généalogistes qui le firent descendre 
d'un roi d'Ecosse. Law, de qui le duc de Saint-Simon, dont 
il fut connu particulièrement, a dit qu'il était « on ne sait 
de quelle naissance et fort douteusement gentilhomme, » se 
rattacha également à une illustre famille d'Ecosse, la maison 
ducale d'Argyle , qui avait joué un grand rôle sous Char- 
les P*. Doué des avantages extérieurs les plus séduisants et 
d'une élocution facile, riche et maître de bonne heure, par 
suite de la mort de son père, d'une partie de ^sa fortune, Law 
quitta Edimbourg vers sa vingtième année, vint à Londres 
et y vécut quatre ou cinq ans dans le luxe, la dissipation et 
les plaisirs. Une affaire d'honneur, dans laquelle il tua son 
adversaire, l'ayant obligé de se sauver, il se réfugia en Hol- 



JEAN LAW. 235 

lande , à Anislerduin. Law avait alois environ vingt-cinq 
ans. On raconte que le spectacle de l'activité hollandaise et 
principalement d'une bancpie qui , fondée depuis plus d'un 
sjècle, avait rendu les pluB grands services, donna une di- 
rection nouvelle, inattendue, aux idées du jeune dandy. 11 
entra, comme commis, chez le résident anglais à Amster- 
dam , y étudia le commerce , le change , le rôle des mon- 
naies; puis, il parcourut les différents États de l'Europe, 
comparant , observant, jouant beaucoup , soit sur les Tonds 
publics, soit à la bassette ou au pharaon, et toujours avec 
bonheur. En même temps, il avait élaboré et lait paraître 
un Mémoire intitulé Considérations sur le numéraire et le 
commerce, Mémoire où il soutenait notamment que le pa- 
pier était la monnaie par excellence , et où l'on trouve le 
germe de toutes ses illusions, de tous ses futurs mécomptes. 
Les Écossais, ses compatriotes, auxquels il offrit d'orga- 
niser une banque d'après ses idées, refusèrent prudemment 
de courir les aventures où il les conviait ; il en fut de même 
des Anglais et de l'empereur d'Autriche, et l'on rapporte 
que le duc de Savoie, Victor-Amédée , auquel Law avait 
soumis ses plans , lui aurait répondu qu'il n'était pas assez 
riche pour se ruiner. Comme on le pense bien , Law, qui 
frappait à toutes les portes, n'eut garde de négliger la 
France. « Il vint à Paris, dit un écrivain contemporain, où 
il fît assez belle figure qu'il soutint par le jeu. Il taillait 
ordinairement le pharaon chez la Duclos, la tragédienne 
en vogue, quoiqu'il fut extrêmement souhaité chez les 
princes et les seigneurs du premier ordre, ainsi que dans les 
plus célèbres académies , où ses manières nobles le distin- 
guaient des autres joueurs. Lorsqu'il allait chez Poisson, rue 
Dauphine, il n'y apportait pas moinsde deux sacs pleins d'or, 
qui faisaient environ la somme de 100,000 livres. Il en était 
de même à l'hôtel de Gesvres, rue des Poulies. La main ne 
pouvant contenir la quantité d'or qu'il voulait masser, il fit 



256 PORTRAITS HISTORIQUES. 

frapper des jetons qui faisaient bon de dix-huit louis cha- 
ciui. Malgré toutes ses bonnes manières , il trouva cepen- 
dant des ennemis qui le rendirent suspect au gouvernement, 
et surtout à M. d'Argenson , lieutenant général de policQ. 
Ce magistrat lui ordonna de sortir de Paris , sous prétexte 
qu'il en savait trop aux jeux qu'il avait introduits dans la 
capitale ' . » 

Ce contre-temps dut paraître d'autant plus fâcheux à Law 
que déjà il avait été présenté au duc d'Orléans, qui, l'ayant 
trouvé fertile en expédients et bon à consulter, l'avait mis 
en rapport avec le contrôleur général des finances Desma- 
rets. Cependant, Law dut quitter Paris. 11 lui fallut alors, 
génie incompris, colporter, encore une fois, de capitale en 
capitale, ses plans de finance et son bonheur au jeu, partout 
également compromettant. La mort de Louis XIV, qui arriva 
peu de temps après, lui ouvrit un horizon nouveau. Rentré 
en France, grâce sans doute à la bienveillance du régent, 
il lui exposa de nouveau et lui fit goûter ses idées. On 
apprit bientôt que, le régent, séduit, subjugué par Law, 
inclinait à s'en remettre à celui-ci de la conduite et de 
l'administration effectives des finances. L'expérience vaine- 
ment proposée par lui dej5uis vingt ans à tous les gouver- 
nements de l'Europe allait donc s'accomplir, et c'est la 
France qui , par malheur, devait en faire les frais. 

Il importe, avant d'aller plus loin, de faire connaître 
rapidement la situation financière du royaume au moment 
où l'astre rayonnant de Law se lève à l'horizon. On sait par 
Vauban quel était l'état de détresse de la France au com- 
mencement du dix-huitième siècle. Naturellement, un très- 
petit nombre de personnes pouvaient répondre à l'appel du 
gouvernement quand, pressé par les désastres des guerres 
et les famines, il recourait au crédit. Le dernier em- 

1 Histoire du Système, parDuhautchamp;citéeparM.Cochut,p.35. 



JEAN LAW. 237 

pnint de Louis XIV fut négocié à 400 p. 0/0. De 1700 
à 1715, les dépenses avaient excédé les receltes d'envi- 
ron 2 milliards, qu'il avait fallu emprunter à des taux 
exorbitants, sous peine de voir la France envahie, démem- 
brée. Les capitalistes prévoyaient bien d'ailleurs qu'ils s'ex- 
posaient à de dures représailles, lorsque le danger serait 
passé. Cela ne manqua pas d'arriver. La dette flottante et 
immédiatement exigible était , au mois de septembre 1715, 
de 709 millions de livies (plus de 1,500 millions de notre 
'monnaie). Une commission chargée de réviser les titres 
divers de cette dette la soumit à une réduction arbitraire, et 
en paya la presque totalité avec 250 millions de billets 
d'Etat, remboursables à des échéances échelonnées, et qui 
perdirent eux-mêmes, dès le premier jour, 40 p. 0/0. En 
définitive, le possesseur de 100 francs de papier, à la mort 
de Louis XIV, n'en aurait pas pu tirer plus d'une vingtaine 
de francs en espèces, après le visa. 

Mais le visa n'était rien encore auprès de la Chambre de 
justice que le duc de Xoailles fit établir , après avoir préa- 
lablement envoyé un ■ certain nombre de financiers à la 
Bastille, et défendu, sous peine de la vie, aux fermiers, 
sous-fermiers, etc., de s'éloigner de leur résidence. Dans 
une lettre qu'il adressa, le 21 septembre 1715, à M""" de 
Maintenon , le duc de Noailles a peint avec force les 
embarras financiers que Louis XIV avait légués à son suc- 
cesseur. 

« La difficulté, écrivait-il, est de rattraper le courant qui, 
malheureusement, est fort arriéré. Ce que je puis vous dire est que 
l'on fera l'impossible, et que la situation des affaires, quelque 
fâcheuse qu'elle soit, ne prévaudra jamais sur l'envie de vous sa- 
tisfaire. Je ne vous nierai pas cependant qu'on a trouvé les choses 
dans un état plus terrible qu'on ne peut le dépeindre : le Roy et 
ses sujets également ruinez, rien de payé depuis plusieurs années, 
les revenus de deux ou trois mangés d'avance, la confiance en- 



258 PORTRAITS HISTORIQUES. 

tièroment détruite, en sorte qu'il n'y a guères d'exemples d'avoir vu 
la monarchie dans une pareille situation, quoyqu'elle ayt été deux 
ou trois fois bien près de sa ruine. Mais comme le désespoir est la 
dernière de toutes les ressources, on est bien éloigné de s'y aban- 
donner. Plus le mal est grand, et plus il faut que le courage nous 
soutienne pour tâcher à le réparer : c'est à quoy on travaille pré- 
sentement. Chacun met du sien, et tout le monde s'y livre de 
bonne foy avec toute l'union et le concert que l'on peut désirer. 
C'est au temps à faire le reste : il y auroit de la témérité d'espérer 
un changement bien subit après un dérangement qui prend datte 
de si loin ; mais ce qui ne se fait pas en six mois se fait en un an ; * 
ce qui ne se fait pas en un an se fait en quatre, fet ce qui ne se 
fait pas en quatre se fait en dix, avec de la persévérance. Voilà, 
Madame, l'état où nous sommes. La peinture n'en est pas agréable, 
mais je puis vous assurer qu'elle n'est que trop vraye. L'on tra- 
vaille à présent à prendre des arrangements pour le papier : c'est 
un article d'une grande conséquence *. » 

La Chambre de justice avait pour mission de rogner la 
fortune de ceux qui s'étaient enrichis en faisant des alfaires 
avec l'État depuis 1689. Le 17 mars 1716, une déclaration 
royale autorisa les domestiques des justiciables de la Chambre 
à dénoncer leurs maîtres, sans se nommer. On allouait, en 
récompense, aux dénonciateurs, le cinquième des amendes 
et confiscations adjugées à l'État. Quelques collecteurs 
de taxes, ,qui prétendaient n'avoir fait qu'exécuter les 
ordres du contrôleur général Desmarets , furent punis de 
mort. Parmi les grands financiers de l'époque, Samuel Ber- 
nard fut taxé à 9 millions du temps ; le traitant Prondre, 
beau-frère d'un Larochefoucauld , à près de 2 millions; 
Crozat, qui venait de fiancer sa fille au comte d'Évreux, de 
la maison de Bouillon , à près de 7 millions ; un certain 
Menou, à près de 3 millions. Le célèbre Bourvalais, qui s'était 

« Dililioth inip. Mss. S, F. 2232, citée dans les Recherches histo- 
riques sur le Système de Law, par M. Levaèsour, p. 12, note. 



JEAN LAW. 239 

fait bâtir, sur la place Vendôme , l'hôtel où est aujourd'hui 
la chancellerie , vit sa fortune , qui dé|)assait 4 millions , 
entièrement confisquée; il est vrai qu'elle lui fut restituée 
en partie deux ans après. Nombre de magistrats et d'hom- 
mes publics furent, d'ailleurs , atteints par la Chambre de 
justice. Puis, ainsi que cela avait lieu d'ordinaire, il arriva 
que ceux qui la comiwsaient vendirent leur faveur à beaux 
deniers comptant. Le duc de Saint-Simon dit «qu'à ce mé- 
tier, le président de Lamoignon gagna beaucoup d'argent 
et s'y déshonora. » En même temps, et par une suite natu- 
relle de ces violences, toutes les alïaires, toutes les transac- 
tions commerciales avaient cessé. La société semblait frappée 
de mort. De son côté, faute d'argent et de crédit, le gou- 
vernement était en quelque sorte paralysé. Un moment vint 
où la Chambre de justice fut aussi impopulaire que l'avaient 
été, dix-huit mois auparavant, les financiers et les traitants. 
Les mégères des carrefours, qui, dès le début, avaient jeté 
de la boue à la face de deux collecteurs qu'on menait au 
supplice , souhaitaient la même fin à ceux qui les avaient 
condamnés. Le chanceher d'Âguesseau lui-même, qui avait 
inauguré la Chambre de justice par un discours très-violent 
contre les financiers, y prononça, le jour de sa dissolution, 
les paroles suivantes : « Le peuple est tombé dans une 
espèce de consternation qui fait languir le corps politique; 
et telle est son inconstance, qu'il passe tout d'un coup de la 
haine qu'il avait contre les prévenus à la compassion des 
misères où ils sont réduits. Il s'accoutume à les croire inno- 
cents, lorsqu'il les voit trop longtemps malheureux. » Ajou- 
tons que, sur 219 millions de confiscations prononcées, il 
n'était pas rentré la moitié de cette somme au trésor. 

En résumé, malgré le visa, c'est-à-dire la banqueroute, 
malgré le produit des confiscations ordonnées par la Chambre 
de justice , la situation du trésor était plus désastreuse en- 
core qu'à la mort de Louis XIV. A la vérité, on avait réduit 



240 PORTRAITS HISTORIQUES. 

sensiblement le chiffre de la dette; mais le déficit annuel 
n'en était pas moins encore de 78 millions , et le trouble 
que les opérations de la Chambre de justice avaient porté 
dans le pays était tel, que la source même des revenus sur 
lesquels on comptait semblait tarie. 

Dans cette extrémité et après bien des tâtonnements, le 
gouvernement ordonna une nouvelle refonte des monnaies, 
et décréta que l'écu de 3 livres 10 sous, qui pesait une once 
à la mort de Louis XIV, ne pèserait plus dorénavant qu'une 
demi-once. C'était un moyen de faire rentrer toutes les es- 
pèces dans les hôtels des monnaies et de s'approprier la diffé- 
rence résultant de cette nouvelle diminution de leur poids 
légal. On était alors au mois de mai 1718. A la nouvelle du 
fâcheux édit, les têtes s'exaltèrent; la résistance, encouragée 
par les parlements de Paris, d'Aix, de Bordeaux, de Rennes, 
excitée par les pamphlets les plus violents, s'organisa, et des 
émeutes sanglantes éclatèrent sur plusieurs points à la fois, 

Pendant que cela se passait, et bien avant même que les 
choses fussent arrivées à ce point , servi à souhait par les 
événements qu'il exploitait au profit de ses doctrines, Law 
les propageait habilement, soit dans la conversation, soit 
par ses écrits. 

« La Banque, écrivait-il au duc d'Orléans, n'est pas la seule ni 
la plus grande de mes idées; je produirai un travail qui surprendra 
l'Europe par les changements qu'il portera en faveur de la France, 
changements plus forts que ceux qui ont été produits par la dé- 
couverte des Indes et par l'introduction du crédit. Par ce travail, 
Votre Altesse Royale sera en état de relever le royaume de la 
triste situation dans laquelle il est réduit, et de le rendre plus 
puissant qu'il n'a encore été, d'établir l'ordre dans les finances, de 
remettre,, entretenir et augmenter l'agriculture, les manufactures 
et le commerce, d'augmenter le nombre des peuples et les revenus 
généraux du royaume, de rembourser les charges inutiles et oné- 
reuses, d'augmenter les revenus du roi en soulageant les peuples, 



JEAN LAW. 241 

et de diminuer la dette de l'État sans faire de tort aux créanciers.» 

« La nation entière, ajoulait-il dans un mémoire sur les Banques, 
devenait un corps de négociants dont la banque était la caisse, et 
dans lequel, par conséquent, se réunissaient tous les avantages du 
commerce d'argent et de marchandises... Tous les peuples ont cru 
de tout temps que le commerce des particuliers mêmes faisait la 
plus grande richesse d'un État. Que doit-on penser dun État qui 
fait le commerce en corps, sans l'interdire néanmoins aux parti- 
culiers ' ? » 

« La monnaie, disait encore Law, est le principe du travail, de 
la culture, de la population. Les pays riches sont ceux où il existe 
beaucoup de monnaie; les pays pauvres, ceux où elle est rare... 

« Rien n'est plus propre à remplir la fonction de la monnaie que 
le papier. Aux avantages que présentent, sous ce rapport, les mé- 
taux précieux, il joint d'autres qualités qu'ils ne possèdent pas : 
1° on le compte et on le transporte plus facilement; 2» la matière 
ne coûte rien, ou presque rien, tandis qu'il faut acheter fort cher 
l'or et l'argent; 3° enfin, par cette raison, on ne l'exporte pas, et 
l'offre peut toujours égaler la demande. 

« Ce dernier point a la plus haute gravité. 

a En effet, il y a lutte perpétuelle entre les propriétaires des 
choses et les détenteurs de l'argent. Les premiers font la loi aux 
seconds quand les denrées et les marchandises de toute nature 
sont rares, et ils la subissent, au contraire, quand elles deviennent 
communes. Cependant, la justice et l'intérêt général veulent que 
la valeur, ou le prix des choses, ne dépasse jamais la limite des 
frais de production. Or, il n'y a qu'un moyen d'atteindre ce ré- 
sultat : c'est de faire que la somme de la monnaie soit constam- 
ment en équilibre avec la quantité des choses, hypothèse qui se 
réalisera du moment que l'on pourra fournir, sur des garanties 
réelles, du numéraife à tous ceux qui en réclameront. Si la mon- 
naie sous forme métallique rend ce desideratum une chimère, rien 
n'est plus facile que son accomplissement avec la monnaie sous 
forme de papier^. » 

' Recherches historiques sur Law, par M. Levasseur, p. 24. 
* « Tontes ces idées, dit Eugène Daire, dans sa Aotice historique 

14 



242 PORTRAITS HISTORIQUES. 

11 y avait, dans ces idées, quelques vérités mêlées à un 
très-grand nombre d'erreurs. Sans doute, le papier-mon- 
naie a, pour la plupart des opérations commerciales, un 
avantage marqué sur l'argent; mais c'est à la condition 
expresse, absolue, que l'émission du papier ne dépasse pas de 
certaines limites et qu'elle représente , du moins en grande 
partie, le numéraire mis en réserve. Hors de là, tout est 
chimère, déception, péril, et l'on peut être sûr, l'expérience 
l'a prouvé cent fois depuis Law, que les banques de crédit, 
irrésistiblement entraînées à faire abus , dans les jours de 
prospérité, de leur puissance créatrice, sont vouées à d'in- 
évitables catastrophes. A la vérité, Law entendait, disait- 
il, ne donner son papier numéraire qu'à tous ceux qui four- 
niraient des garanties réelles ; mais on verra bientôt ce que 
furent, en réalité, ces garanties et le peu de solidité qu'elles 
présentaient '. 

sur Law^ sont éparses dans les divers écrits de Law. «(Voir dans les 
Économistes financiers du dix-huitième siècle, édition Guillaumin, 
p. 441.) 

* Un historien'économiste, M. de Sismondi, a sagement apprécié dans 
son Histoire des Français, t. XXVII, p. 391 , les doctrines économiques 
et financières de Law. « Il n'y a de bon numéraire, dit M. de Sismondi, 
que celui qui est en même temps le signe et le gage des valeurs échan- 
geables, qui non-seulement sert bien à les compter et à les représen- 
ter, mais qui les vaut. Or, la valeur se compose toujours de deux élé- 
ments, le travail qu'une chose a coûté pour la produire, et le besoin ou 
le désir qu'on en a. Quelque travail qu'ait coûté une chose, si elle n'est 
pas désirée elle perd sa valeur ; quelque désirée que soit une chose, 
si on peut la produire presque sans travail, elle n'a pas de valeur non 
plus. Aucune substance n'est donc propre an monnayage que quand elle 
coûte à produire à peu près ce qu'elle vaut, et que quand le désir qu'on 
en a équivaut au travail qu'il faudra pour en produire davantage. D'un 
autre côté, quoique le numéraire, en facilitant les échanges, favorise 
l'accroissement du travail, de la culture et de la population, il n'en 



JEAN LAW. 245 

Law, cepenclant, avait conçu un autre projet que l'époque 
acluellevient, aprèsdes modifications d'ailleurs importantes, 
de mettre à exécution. Il avait proposé au parlement écossais 
d'établir une banque qui aurait piété aux propriétaires du 
pays, jusqu'à concurrence d'une portion de la valeur de 
leurs terres , du papier ayant cours forcé. Toutes les idées 
de Law n'avaient même pas, au surplus, ce cachet d'utilité 
pratique. Au témoignage du plus absolu de ses admira- 
teurs, Law s'était posé pour but de « rendre VElat déposi- 
taire de toutes les fortunes et commaiHlitaire de tous les 
travaux, x) 

« Frappé, dit M. Louis Blanc, des abus qu'entraîne une série 
de transactions particulières dans lesquelles toute la force est d'un 
côté, Law n'aspira pas à moins qu'à transporter de l'individu à 
l'État le soin de mettre en présence le capital et le travail ; or, 
dans sa pensée, la réalisation d'un tel projet se trouvait intime- 
ment liée à l'adoption du papier-monnaie... 

« ... Sa confiance était si grande, si sincère que, non content 
de s'engager à donner, de son bien, 500,000 livres aux pauvres, 
en cas d'insuccès, il s'était cru en droit d'écrire au régent : « Le 
« service du roi, la part que le sieur Law a l'honneur de prendre 
« à l'intérêt de ce royaume et des sujets de Sa Majesté, et aussi 
« sa propre réputation, le portent à insister pour avoir la conduite 
a de son affaire. Il se connaît capable^ et foumet sa tête pour 
« répondre de sa droiture, de sa capacité et du succès... 

« Law développa quelques-unes de ses idées avec une éloquence 
simple et forte; il mit, à risquer sa fortune dans l'entreprise, une 



est point le principe. Ces trois choses peuvent exister sans lui , et , 
d'autre part, il peut être abondant sans les produire. Enfin, le papier 
peut être un signe, mais non point un gage des valeurs. Ce qui fait 
qu'il ne peut jamais être un bon numéraire à l'égal des métaux pré- 
cieux, c'est justement cette facilité qui séduit de le multiplier presque 
sans travail et sans frais. » 



244 PORTRAITS HISTORIQUES. 

générosité pleine de grâce; il plut aux femmes, il occupa la ville, 
enchanta la cour et séduisit le régent... ^ » 



II. 



Dédaigneux des vieilles routines et curieux de nouveautés 
comme il l'était, impatient des résultats, incapable de de- 
mander le rétablissement des finances à de sages réformes, 
à un plan longuement suivi, le régent ne pouvait que bien 
accueillir Law, qui, malgré son accent écossais qu'il garda 
toujours, parlait bien et avec feu. Naturellement, il blâmait 
le visa, la banqueroute , la Chambre de justice, la réduc- 
tion des monnaies. En même temps , il éblouissait et fasci- 
nait les esprits par le mirage de ses prestigieux calculs. On 
ne le comprenait pas toujours, au témoignage du duc de 
Saint-Simon, mais on l'écoutait avec plaisir. A peine arrivé 
à Paris, c'est-à-dire moins de deux mois après la mort de 
Louis XIV , il proposait de créer une banque royale, gérée 
par le gouvernement, émettant un papier-monnaie, avec 
cours facultatif, et prêtant, sur garanties, au noiti et au profit 
de l'État. Saint-Simon combattit ce projet en disant qu'un 
établissement de ce genre pourrait être bon en soi , mais 
qu'il ne pourrait l'être que dans une république ou dans une 
monarchie comme l'Angleterre , dont les finances se gou- 
vernaient par ceux-là seuls qui les fournissaient, et qui n'en 
fournissaient qu'autant qu'il leur plaisait ; qu'au contraire, 
dans un État léger, changeant, plus qu'absolu, tel qu'était 
la France , la solidité y manquerait nécessairement , puis- 
qu'un roi, et, sous son nom, une maîtresse, un ministre, des 
favoris, plus encore, d'extrêmes nécessités comme celles où 
l'on s'était trouvé de 1707 à 1710, pourraient renverser la 
banque avec la plus grande facilité. Quoi qu'il en soit, pa- 

* Histoire de la Révolution française , t. I, p. 27 2 et suiv. 



iE\^ Lwv. 245 

ti'onné par le régent, le projet de Law fut soumis au Conseil 
des finances réuni, pour cet objet, en séance extraordinaire. 
Le procès-verbal de la séance où fut agitée cette immense 
question du crédit public qui a, depuis, joué un si grand 
rôle dans les sociétés modernes, a été conservé et mérite 
d'être reproduit. 

CONSEIL EXTRAORDINAIRE , 

Tenu par S . A. H., /e 24 octobre 1715, pour la banque proposée 

par le sieur Lass^ où estoient, outre Messieurs du Conseil 

ordinaire • : 
MM. Pelleiier, Amelot , Bignon, prévost des marchands; d'Ar- 

genson, conseiller d'Estat; MM. ^.e Blanc et de Saini-Contest; 

MM. des Requêtes, et d'Aguesseau, procureur général, extraor- 

dinairement appelez. 

M. Fagon a proposé le projet du sieur Lass d'établir une banque 
à Paris. Il en a exposé la nature et la constitution; il a fait voir 
d'un côté tous les avantages, et de l'autre tous les inconvénients, 
par objections et par réponses. 

L'idée de cette banque est de faire porter tous les revenus du 
roy à la banque, de donner aux receveurs généraux et fermieis 
des billets de dix écus, cent écus et mille écus, poids et titres de 
ce jour, qui seront nommez billets de banque; lesquels billets 
seront portez ensuitte par lesdits receveurs et fermiers au trésor 
royal qui leur expédiera des quittances comptables. Tous ceux à 
qui il est du par le roy ne recevront au trésor royal que des billets 
de banque dont ils pourront aller sur-le-champ recevoir la valeur 
à la banque, sans que personne soit tenu ni de les garderni de les 
recevoir daus le commerce. Mais le sieur Lass prétend que l'utilité 

* Les membres ordinaires du Conseil des finances inscrits à la pre- 
mière séance étaient : le duc d'Orléans ; le maréchal de Villeroy, chef 
du Conseil ; le duc de Noailles, président; le marquis d'E.Tiat, vice- 
président; Lepelletier-Dcsforts, Rouillé du Coudray, Lefébure d'Ormes- 
son, Fagon, Gilbert de Voisins, de Gaumont, Tacliereau de Baudry, 
Dodun, conseillers j Lefebvre et de La Blipière, secrétaires. 

J4. 



2'l6 PORTRAITS HISTORIQUES. 

en sera telle que tout le monde sera charmé d'avoir des billets de 
banque plutôt que de l'argent, par la facilité qu'on aura de faire 
les payements en papier, et par l'assurance d'en recevoir le paye- 
ment toutes les fois que Ton voudra. Il ajoute qu'il sera impossible 
qu'il puisse jamais y avoir plus d'argent que de billets, parce qu'on 
ne fera des billets qu'au prorata de l'argent, et que, par ce moïen, 
on évitera les frais de remise, le danger des voituies, la multipli- 
cité de commis, etc. 

S. A. R. a jugé à propos d'entendre sur ce sujet des négociants el 
banquiers qu'elle a fait entrer pour avoir leurs avis. Ces négociants 
estant entrez au nombre de treize avec le sieur Lass, ils se sont 
expliqués et ont proposé trois avis : 

Le premier, que l'établissement de la banque estoit utile dès à 
présent, — Fénelon, Tourton, Guygner et Pion; 

Le second, que cet établissement pouvoit estre utile dans un 
autre temps que celuy-cy, mais qu'il seroit nuisible dans la con- 
joncture présente, — Anisson; 

Le troisième, que cela devoit être entièrement rejette, — Ber- 
nard, Heusch, Moras, Le Coûteux et quatre autres. 

Ces négociants retirés, S. A. R. a pris les voix. 

Le Pelletier ' a été d'avis d'establir la banque en donnant quelque 
profit sur les billets pour les accréditer, mais il a ajouté que la 
conjoncture n'étoit pas propre et qu'il falloit attendre. 

Dodun^ croit la banque borme sans donner un proffit aux billets, 
parce que cela chargeroit TEstat, mais qu'il faut attendre que la 
confiance dans le gouvernement soit reslablie. 

M. de Saint-Conlest^ ne croit pas que la banque puisse jamais 

* Ce Lepelletier est Lepelletier de la Houssaye, qui fut contrôleur gé- 
néral du 10 décembre 1720 au 10 avril 1722. — Il ne faut pas le 
confondre avec un autre membre de cette assemblée, Lepellctier-Desforts, 
neveu du contrôleur général qui avait succédé à Golbert. Lepelletier- 
Desforts fut lui-même contrôleur général en 172G. 

2 Ancien président aux enquêtes, succéda à La Houssaye dans le 
contrôle général. 

2 Ancien maître des requêtes et conseiller d'État; lit quelque temps 
partie du Conseil de guerre. 



JEAN LAW. 247 

avoir de solidité dans le royaume, parce que l'autorité y règne 
toujours, et que le besoin y est souvent. Ainsy il n'y auroit jamais 
de sûreté ni de solidité. 

M. Gilbert* est persuadé que l'établissement d'une banque est 
avantageux en soy par la circulation et la multiplication des 
espèces, mais il ne pense pas qu'on puisse présentement l'établir 
sans de grands inconvénients, et il ajoute que l'incertitude du 
succez va à décréditer le gouvernement, et qu'il seroit fâcheux 
présentement de hasarder un projet qui pourroit ne pas réussir. 

M. de Gaumont, qu'on ne doit pas risquer cet établissement 
dans le temps présent, et que cela intlueroit sur le gouverne- 
ment. 

M. Baudry^ croit cet établissement bon, mais ne croit pas que 
dans les circonstances présentes le public puisse y donner sa con- 
fiance; que c'est cependant ce qui doit i'^ccrédiler, sans qucy la 
banque tomberoit d'elle-mesme. Ainsy, il juge qu'il faut attendre, 
pour ne pas donner comme un remède ce qui seroit visiblement un 
mal. 

M. d'Argenson ne regarde la banque que comme la caisse des 
revenus du roy, ne trouve aucun inconvénient à l'establir, en sup- 
posant que la fidélité en sera toujours exacte, et croit qu'on doit 
tenter cette voie innocente pour rattraper la confiance. 

M. d'ElTiat en croit l'établissement utile, mais non pas à pré- 
sent, et que cela feroit présentement resserrer l'argent encore plus 
qu'il ne l'est. 

M. le duc de Noailles es^ persuadé de l'utilité d'une banque, 
mais que les temps ne con\iennent pas, la delBance estant géné- 
ralle; que, de plus, l'opposition des négociants, dont la contiance 
est essentielle pour l'accréditement de la banque, la feroit échouer; 
qu'il faut la leur faire désirer avant que de l'establir, et commencer 
par suprimer toutes les dépenses inutiles pour payer les dettes 
de l'Estat; que rien ne sera plus propre à regagner la confiance 
par l'attention qu'on verra à S. A. R. pour le bien public dont 
on est desjà très-persuadé par les premiers arrangemens qu'elle 

* Gilbert de Voisins, bientôt avocat général. 

' Tachereau de Baudry devint lieutenant de police. 



248 PORTRAITS HISTORIQUES. 

a faits, et, afin que l'on ne soit pas plus longtemps dans l'incerti- 
tude, qu'on doit déclarer dès aujourd'huy que la banque n'aura pas 
lieu. 

M. Fagon • de mesme ainsy ; ajoute que le papier répandu dans 
le public est ce qui cause le discrédit et qu'en arrangeant le papier 
on regagnera la confiance. 

M. d'Aguesseau, que pour rétablir la confiance, S. A. R. n'a 
qu'à continuer à travailler comme elle le fait pour le bien public, 
et de l'avis de M. de Noailles en tout. 

M. le procureur général, deux questions : — La banque est-elle 
utile en soy? — Prouve que non. — L'est-elle dans le temps pré- 
sent? — Tout le monde est persuadé du contraire. — De l'avis de 
M. de Noailles en tout. 

M. Le Blanc, de l'avis de M. de Noailles en tout. 

M. Rouillé, que l'on doit prendre l'avis du public sur ce qui le 
concerne, et que le public y est opposé; qu'il n'y a qu'à persévérer 
dans le bien pour faire revenir la confiance. 

M. d'Ormesson*, tout comme M. de Noailles. 

M. d'Amelot^, que le public a parlé par la bouche des banquiers. 
De l'avis de M. de Noailles. 

M. Desforls, en tout de l'avis de M. de Noailles. 

M. le maréchal de Villeroy, qu'on n'en pourroit tirer présente- 
ment aucun proffit, et que l'arrangement des renies et des troupes 
suivi de l'arrangement des billets ramènera la confiance. Au reste, 
de l'avis de M. de Noailles. 

S. A. R. a di^; qu'elle estoit persuadée que la banque devoit 
avoir lieu, mais qu'après ce qu'elle venoit d'enlendre, elle estoit 
de Tavis entier de M. le duc de Noailles, et qu'il falloit annoncer à 
tout le monde dès aujourd'huy que la banque estoit manquée*.» 

* Fils du premier médecin de Louis XIV, et intendant des finances. 
^ Maître des requêtes. 

' Président du Conseil de commerce. 

* Délibérations du Conseil particulier des finances, depuis le 20 
septembre 1 7 ib jusqu'où 1 5 7nai 1 7 1 g. — Manuscrit de la Bibliothèque 
injpérialc. S. F. 2232, t. XXIIl ; cité par M. Levasseur, dans ses Re- 
cherches historiques sur Laiv, p. Zd à 43.^ 



JEAN LAW. 249 

L'avis du duc de Noailles était sage ; il prévalut, et la pro- 
position faite par Law d'établir une banque royale avec les 
fonds même de l'État fut , pour le moment du moins, re- 
poussée. En homme habile, Law réduisit alors ses pré- 
tentions ; il demanda l'autorisation d'établir une banque de 
ses deniers ou avec ceux d'une compagnie qu'il disait avoir 
formée. La seule faveur qu'il sollicitait c'était un privilège 
de vingt ans et la faculté de stipuler la valeur de ses billets 
en écus de banque, afin qu'ils fussent exempts de la varia- 
tion ordinaire des monnaies. Consultés sur ce nouveau 
projet, les membres du Conseil des finances, « à la plupart 
desquels, dit le duc de Saint-Simon, on avait parlé un peu 
français à Voreille, » l'approuvèrent , à l'exception de ce 
dernier, qui prétend y avoir fait opposition jusqu'au bout. A 
la vérité, le procès-verbal qu'on vient de lire ne fait même 
a'.iclme mention de cette résistance opiniâtre dont le duc 
dé Saint-Simon ne- s'est peut-être avisé qu'après coup. Le 
2 mai 1716, des lettres patentes autorisèrent Law à fonder 
une banque générale, au capital de 6 millions, distribué en 
1,200 actions de 5,000 livres, payables en quatre .verse- 
ments, un quart en espèces et trois quarts en billets d'Etat. 
Or, comme ceux-ci subissaient une perte de 70 à 80 p. 0/0, 
la banque générale ne devait, en réalité , compter que sur 
les 1,500,000 livres cà verser en espèces. Les lettres pa- 
tentes portaient que, de la manière dont elle serait orga- 
nisée, il n'y avait nul inconvénient à redouter, qu'il y avait, 
au contraire, tout sujet d'espérer qu'elle réussirait promp- 
tement, à l'exemple de ce qui s'était passé dans plusieurs 
États voisins. « Nous avons donc cru devoir, faisait-on dire 
au roi, accorder au sieur Law, dont l'expérience, les lu- 
mières et la capacité nous sont connues , le privilège qu'il 
nous demande pour lui et sa compagnie ; et notre très-cher 
et très-aimé oncle le duc d'Orléans , régent du royaume, 
attentif à tout ce qui peut apporter du soulagement à nos 



250 PORTRAITS HISTORIQUES. 

peuples et procurer le bien de notre État, a cru qu'il n'était 
point indigne de son rang et de sa naissance d'en être dé- 
claré protecteur. » 

Law avait remarqué que les billets de la banque d'Ams- 
terdam stipulaient les recettes et les payements à poids et 
titre du jour, c'est-à-dire que l'argent étant, par exemple, 
à 40 livres le marc de huit onces à l'époque de l'émission 
d'un billet, le remboursement devait se faire à 40 livres 
le marc, quelle que fût, au moment du remboursement, la 
valeur intrinsèque de la monnaie. Cette disposition, appli- 
quée à la banque générale, contribua pour beaucoup à son 
succès. Indépendamment de cet avantage, la ponctualité 
dans les payements des billets au porteur et dans les rem- 
boursements des dépôts , ainsi que la facilité de régler les 
plus grosses affaires par de simples virements de comç»te, 
popularisèrent bientôt le nouvel établissement. 

Cette époque de la vie financière de Law mérite qu'on s'y 
arrête, car c'est la seule où il ait donné des preuves d'un 
esprit vraiment pratique et supérieur. 11 eût mieui fait, 
sans doute, de ne pas s'obliger à recevoir, sur le prix des 
actions de la banque générale, trois quarts en billets d'État 
qui perdaient de 70 à 80 p. 0/0. Outre que ce mode de 
payement réduisait singulièrement les ressources de la ban- 
que, il en résultait, entre ses intérêts et ceux du gouverne- 
mont, une connexité qui pouvait amener de fâcheuses con- 
séquences. Quoi qu'il en soit, telle qu'elle était constituée, 
la banque générale rendit , au plus fort même de la stupeur 
publique et de la disparition des capitaux , résultat inévi- 
table des extorsions plus ou moins désintéressées de la 
Chambre de justice, des services réels. Tandis que, devenus 
naturellement plus exigeants à raison même des risques 
qu'ils couraient, les capitalistes ne consentaient à prêter 
leur argent qu'à 30 p. 010, Law fixa d'abord à 6, ensuite à 
4 p. 0/0 seulement, l'escompte de la banque générale. En 



i 



JEAN LAW. 2ol 

même temps, exalté par le succès, il alla au-devant des 
besoins de l'industrie et du commerce, offrit l'apiiui de son 
crédit à des établissements dont la prospérité lui semblait 
une affaire d'intérêt public, suscita d'utiles travaux, et pré- 
vint plusieurs banqueroutes. 

Je viens d'indiquer le côté faible des statuts de la banque 
générale : la liaison de ses intérêts avec ceux du gouverne- 
ment. C'était le point noir où se forma Torage dans lequel 
elle devait disparaître. Mais Law, on le pense bien , avait 
des idées complètement opposées. Dans son système , en 
effet, il était de toute nécessité que la banque et le gouver- 
nement eussent des intérêts communs, et en quelque sorte 
inséparables. Environ un an après la création de la banque, 
au mois d'avril 1717, un nouveau pas fut fait dans celle 
voie périlleuse. La situation de la banque était alors excel- 
lente; presque tous les négociants y avaient un compte 
ouvert, et ses billets jouissaient même d'une prime sur les 
espèces. Sous l'influence de ces heureux résultats, et, sans 
contredit, à l'instigation de Law, dont le crédit devenait de 
jour en jour plus puissant, le gouvernement décida que 
tous les comptables du royaume recevraient les billets de 
la banque générale comme argent, en payement des di- 
verses contributions , et qu'ils acquitteraient à vue , sans 
aucun escompte , jusqu'à concurrence des fonds qu'ils au- 
raient en caisse, les billets de la banque qui leur seraient 
présentés. On voit toute la portée d'une pareille mesure. 
Que, séduit par sa générosité naturelle, déçu dans ses pré- 
visions, Law eut encouragé des spéculations malheureuses ; 
que la banque , en un mot , se fût compromise , et le gou- 
vernement éprouvait nécessairement le contre-coup du 
désastre. D'autre part, les embarras financiers, la détresse 
bien connue de l'État, les expédients auxquels il était sans 
cesse obligé d'avoir recours, auraient dû servir d'avertisse- 
ment à Law, et principalement au commerce. H n'en fut 



2o2 PORTRAITS HISTORIQUES. 

point ainsi. La banque générale était en possession de la 
faveur publique; elle avait la vogue. A partir de ce moment, 
l'engouement des Parisiens pour son fondateur alla sans 
cesse en augmentant, d abord par degrés, puis avec une ra- 
pidité prodigieuse , inouïe , qui produisit les conséquences 
extraordinaires auxquelles il doit sa triste célébrité. 



m. 



Le succès de Law lui avait naturellement suscité un 
certain nombre d'ennemis. Parmi ceux-ci on distinguait 
les quatre frères Paris, dont l'un marqua plus tard d'une 
manière particulière sous le nom de Paris-Duverney. Fils 
d'un aubergiste du Dauphiné, les frères Paris avaient été 
poussés dans les fournitures des armées, et ils y avaient 
fait rapidement une grande fortune. Frappés à juste titre 
des dangers que pouvaient amener les opérations de Law, 
ils l'attaquaient ouvertement et n'épargnaient rien pour le 
perdre dans l'opinion. L'ancien lieutenant de police d'Ar- 
genson faisait cause commune avec eux. Extrêmement 
habile et tout dévoué au régent, d'Argenson était un ennemi 
redoutable. Appelé, au mois de janvier 1718, à remplacer 
d'Aguesseau comme vice-chanceber, et le duc de Noailles 
comme chef du Conseil des finances, il avait pris, à la grande 
surprise du régent, ces dernières fonctions tout à fait au 
sérieux, et ne pouvait se résigner à n'être que le prête-nom 
de Law. D'un autre côté, le parlement n'attendait qu'une 
occasion pour se jeter de nouveau dans l'opposition. Parce 
qu'il avait cassé le testament de Louis XIV au profit du ré- 
gent, le parlement avait cru qu'il allait devenir prépondérant 
dans l'État ; trompé dans ses calculs, il ne rêvait que tem- 
pêtes. Un malencontreux édit par lequel le gouyernement 
ordonna une nouvelle refonte des monnaies pour avoir occa- 
sion d'augmenter la valeur de circulation de celles qui 



JEAN LAW. 255 

seraient frappées en remplacement des anciennes, l'antre 
édit, dont j'ai parlé, qui autorisait les agents comptables à 
recevoir en payement les billets de la banque générale, 
provoquèrent les foudres du parlement. Le 12 août, dit le 
duc de Saint-Simon, qui ne le ménage pas , « il rendit tout 
son venin. » Restreignant les opérations de la banque géné- 
rale à ce qu'elles étaient dès ses débuts, l'arrêt du 12 août 
établissait une séparation absolue, iidranchissable, entre 
ces opérations et celles des agents du gouvernement. H dé- 
fendait en outre « à tous étrangers, même naturalisés, 
de s'immiscer directement ni indirectement, et de parti- 
ciper sous des noms interposés au maniement ou dans 
l'administration des deniers royaux, sous les peines portées 
par les ordonnances... » 

Cet arrêt était une attaque directe contre le régent dont 
il méconnaissait ouvertement l'autorité, contre Law sur- 
tout, et l'on y vit le prélude d'un coup plus décisif. Le bruit 
courut, en efTet, que le parlement ne voulait rien moins que 
décréter Law d'arrestation, le juger séance tenante et le faire 
pendre, sans désemparer, dans la cour du palais. « Ébranlé 
jusqu'aux larmes, plus mort que vif, Law, dit Saint-Simon, 
ne savait que dire, beaucoup moins que devenir. » On le fit 
cacher dans la cliambre d'un de ses amis au Palais-Royal. 
La situation était critique. Poussé par le duc de Bourbon, 
par Dubois, par Law, par Saint-Simon, le régent prit une 
résolution vigoureuse : il fit tenir un lit de justice où le roi, 
alors âgé de huit ans, décréta que le parlement ne pourrait 
à l'avenir faire de remontrances que sur les édits qui lui se- 
raient déférés, et cela dans les huit jours. C'était, pour Law 
principalement, une victoire éclatante; elle fut troublée en 
partie par le succès d'une opération de finance à la tête de la- 
quelle figuraient les frères Paris, que protégeait d'Argenson. 
Ceux-ci avaient eu l'idée, pour renverser le système de Law, 
de se rendre adjudicataires des fermes générales, en for- 

15 



254 PORTRAITS HISTORIQUES. 

mant une compagnie au capital de 100 millions, divisé en 
en 100,000 actions de 1,000 fr., payables en contrats de. 
rentes ou en billets des diverses caisses publiques, lesquels, 
comme les billets d'État, perdaient de 70 à 80 pour 100. 
J.a compagnie offrit de prendre le bail des fermes à 48 mil- 
lions et l'obtint à ce prix. Elle espérait en tirer 100 millions. 
Très-recherchées à cause de la réputation d'habileté bien éta- 
blie des frères Paris, les actions de V Anti-Sijstème semblè- 
rent, pendant quelque temps, devoir détrôner, dans la faveur 
publique, celles de la banque générale. Cependant, grâce au 
développement progressif que Law donna à son plan, les 
actions de la banque générale eurent bientôt repris le dessus. 
On a vu plus haut quelle était la constitution de cette 
banque et les modifications qu'elle avait subies. Déjà, elle 
était en partie dans la dépendance de l'État ; mais elle ne l'é- 
tait pas encore assez aux yeux de Law. A partir du T" jan- 
vier 1719, elle fut convertie en banque royale. «C'était, 
d'après un juge des plus compétents, ôter à ses engagements 
la garantie bornée, mais réelle, d'un capital effectif, -pour y 
substituer la garantie indéfinie mais douteuse d'un État 
obéré ' . » En même temps, généreux outre mesure, le gou- 
vernement racheta, sur le pied de 5,000 livres, les 1,200 
actions qui avaient formé le capital primitif de la banque 
générale et pour lesquelles il n'avait été versé que 775 livres. 
Une autre innovation des plus dangereuses suivit de près. 
Un arrêt du conseil du 22 avril 1719 décida que, dans les 
villes où des succursales seraient établies, les monnaies 
d'argent ne pourraient entrer dans les payements que pour 
ime somme inférieure à 600 livres ; le reste devait être payé 
en billets. On défendit en outre aux entrepreneurs de mes- 
sageries de transporter des espèces dans les villes à succur- 

* Encyclopédie du drpit, article Banque, p. 556, par M. Gautier, 
sous-gouverneur de la Banque de France. 



JEAN LAW. 255 

sales, à moins que ce ne fût pour le compte et avec l'auto- 
risation de la banque. De leur côté, les comptables publics 
des mômes villes reçurent l'ordre de tenir leur caisse en 
billets, sous peine de supporter la perte sur le numéraire 
métallique , en cas de diminution de la monnaie. Enfin , 
l'articie 3 de l'arrêt était ainsi conçu : « Comme la circula- 
tion des billets de banque est plus utile aux sujets de Sa 
Majesté que celle des espèces d'or et d'argent et qu'ils méri- 
tent une protection singulière, par préférence aux monnaies 
faites des matières qui sont apportées des pays étrangers, 
entend Sa Majesté que lesdits billets stipulés en livres 
tournois ne puissent être sujets aux diminutions qui 
pourront survenir sur les espèces, et qu'ils soient toujours 
payés en leur entier. » On ne voulait alors, il est vrai, 
que populariser les valeurs de la banque; mais cet en- 
semble de mesures n'en était pas moins l'indice d'un en- 
traînement funeste dont la suite ne montra que trop bien les 
dangers. 

Dans le courant du mois d'août 1717, Law avait organisé, 
pour l'exploitation de la Louisiane, une société qui prit le 
nom de Compagnie de l'Occident, et dont le capital fixé 
à 100 millions fut divisé en 200,000 actions, de 500 livres 
chacune, payables en billets d'État. Comme ces actions lan- 
guissaient au-dessous du pair, Law en racheta un certain 
nombre en s'engageant à payer 100 livres au bout de six mois, 
ce qui, au moment du contrat, n'en valait que 50. Ce fut là, on 
le croit du moins, la première application en France de ces 
marchés à prime qui ont pris, dans les sociétés modernes, 
une si grande extension. Ce coup d'audace réussit à merveille 
et donna un élan extraordinaire aux actions de la Compagnie 
d'Occident, qui, vers les premiers jours de mai 1719, furent 
recherchées à leur prix d'émission. Cependant, les actions 
de la compagnie ayant été payées en billets d'État, elle 
n'avait que des capitaux insuffisants. A la même époque , 



256 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Law rattaclia à cette Compagnie les ]iriviléges de celle des 
Indes Orientales, inslitiiée en 1(364 par Colbert. Ce fut l'ori- 
gine de la nouvelle Compagnie des Indes. Pour indemniser 
les anciennes compagnies qu'elle remplaçait et suffire aux 
dépenses d'exploitation de son vaste monopole, celle-ci fut 
autorisée à créer 50,000 actions nouvelles aux taux nominal 
de 500 livres, payables en numéraire en vingt mois et par 
termes égaux. Ces actions, que l'on nomma les Filles, ne 
furent délivrées qu'à ceux qui représentaient un nombre 
quatre fois plus considérable d'actions de la Compagnie 
d'Occident. C'était un excellent moyen pour les faire recher- 
cher. En elfet, les nouvelles actions, de même que le papier 
d'Occident, doublèrent bientôt de valeur et se négocièrent 
à 1,000 hvres. 

D'un autre côté, Law s'était rendu adjudicataire, pour la 
Compagnie d'Occident, de la ferme du tabac, et cette adjonc- 
tion, de laquelle on espérait d'assez gros bénéfices, avait 
déterminé une hausse dans les actions. Au mois d'avril 1719, 
TÉtat attribua pour neuf ans à la Compagnie des Indes les 
bénéfices de la fabrication des monnaies, moyennant \mc 
redevance annuelle de 50 millions, à l'occasion de laquelle 
il y eut une nouvelle émission d'actions au taux de 1,000 fr., 
qui furent appelées Petites-Filles, et auxquelles on promit, 
à partir du 1*"^ janvier 1720, un intérêt de 12 pour 100. 
Law fit décider en outre qu'il faudrait, pour obtenir une 
action nouvelle, justifier de la possession de cinq actions 
de création antérieure. Cette difficulté ne fit qu'ajouter à 
l'engouement chaque jour plus grand du public. De même 
que les Filles, les Petites-Filles eurent tout d'abord une très- 
grande vogue. Grâce à cette série d'habiles manœuvres, les 
actions de la compagnie d'Occident, que l'on avait obtenues 
en 1717 pour 150 à 160 livres numéraire, se payaient, à la 
fin du mois d'août 1719, 5,000 livres, également en argent. 

Enhardi par le succès, jugeant le moment enfin venu de 



JEAN LAW. 257 

réaliser dans son ensemble les plans de toute sa vie, Law, 
auquel le régent, émerveillé des eiïets du Système, et en 
retirant d'ailleurs des profits énormes, s'abandonnait avec 
une entière confiance, démasqua toutes ses batteries. Le 
27 août 1719, un arrêt du Conseil résilia le bail des fermes 
générales, qui avaient été adjugées aux frères Paris, et l'at- 
tribua à la Compagnie des Indes, moyennant une augmen- 
tation de 3 millions et demi. Par compensation, la Compa- 
gnie devait prêter au roi, à 3 pour 100 d'intérêt, la somme 
de 1,500 millions, destinée à rembourser la plus forte partie 
de la dette publique, les rentes perpétuelles et la finance 
desoffices les plusonéreux àl'État, parmi lesquels figuraient 
les charges des conseillers du parlement. Une émission de 
300,000 actions, qui, cette fois, furent payées par les souscrip- 
teurs eux-mêmes, sur le pied de â,000 fr., et qui fut suivie, 
au mois d'octobre 1719, d'une émission supplémentaire de 
24,000 actions au même prix, devait permettre à la Compa- 
gnie des Indes de remplir les divers engagements qu'elle 
avait contractés, tant à l'égard de l'État que des particuliers. 
On peut maintenant se rendre un compte exact des 
théories financières de Law et de ce qu'on a appelé le Sys» 
tème : faire de l'État le banquier unique et le seul commer- 
çant de la France, non par la violence, mais par suite des 
avantages mêmes que le public devait trouver dans cette 
combinaison ; remédier à l'insuffisance du numéraire par la 
création de valeurs de confiance douées, suivant Law, de 
plus d'avantages que le numéraire; au moyen de ces 
valeurs, auxquelles il donnait un cours forcé, répandre à 
grands flots le crédit dans tous les canaux du corps social ; 
susciter les grandes entreprises maritimes et faciliter l'ex- 
ploitation des continents lointains; développer le travail, 
et avec lui, l'aisance et la richesse, sur toute la surface de la 
France; enfin, rembourser la dette publique, les titulaires 
d'offices, et supprimer les impôts eux-mêmes, grâce aux 



258 PORTRAITS HISTORIQUES. 

bénéfices que le monopole de la banque et du commerce 
auraient procurés à l'État ' : tel était le but que se proposait 
Law, et le résultat qu'il se flattait d'atteindre. Plans im- 
menses, projets gigantesques, dont le premier inconvénient 
était d'être irréalisables, et qui, eussent-ils été praticables à 
un moment donné, dans des circonstances tout à fait ex- 
ceptionnelles, auraient croulé au premier bruit de guerre, à 
la moindre ])anique ! Les germes de mort qu'ils portaient 
avec eux ne tardèrent pas à se produire. On va voir, au sur- 
plus, les singuliers accidents qui accompagnèrent l'expé- 
rience à laquelle la France fut alors soumise. 

11 a été constaté que Law avait émis 624,000 actions de 
500 livres chacune, représentant 312 millions de livres, 
qu'il avait d'ailleurs vendues, grâce à la faveur dont elles 
jouissaient, 1,797,500,000 livres. Pour que ces actions 
eussent rapporté à leurs acquéreurs un intérêt annuel de 
4 pour 100, il aurait fallu que les bénéfices de la Compagnie 
se fussent élevés à près de 150 millions. Or, les recettes 
probables ne paraissaient pas devoir atteindre le chiffre 
de 80 millions. A la vérité, Law se repaissait d'illusions. 
Persuadé que la hausse illimitée des actions, accroissant 
le capital national , déterminerait une prospérité assez 
grande pour que la Compagnie augmentât ses bénéfices 
et pût donner au moins un dividende de 200 livres par 
action,. il surexcitait par toutes sortes de manœuvres la 
fièvre de l'agiotage. Ainsi l'on distribuait à profusion des 
annonces pompeuses, accompagnées de gravures représen- 

* M. Henri Martin, qui combat av.ex sagacité et par d'excellentes 
raisons le système de Law, fait, au sujet de la prétention de vouloir 
supprimer les impôts, celte réflexion fort sensée : « Il y a, dit-il, dans 
l'impôt direct, dans ce sacrifice fait par le citoyen à l'État, et qui se re- 
lie à d'autres sacrifices d'une nature plus élevée, tels que le service 
militaire, il y a un caractère moral que la société ne doit point efl'acer. » 
Histoire de France, 1. WIl, p. 182, 



JEAN LAW. 259 

tant des sites et des sauvages du Mississipi. «On y voit, di- 
sait la légende d'une de ces gravures, des montagnes rem- 
plies d'or, d'argent, de cuivre, de plomb, de vif-argent. 
(k)mme ces métaux sont très-communs, et que les sauvages 
n'en soupçonnent pas la valeur, ils troquent des morceaux 
d'or ou d'argent jxMir des marchandises d'Europe, comme 
couteaux, marmites, broches, un petit miroir, ou même un 
peu d'eau-de-vie. » Un vieux militaire, qui connaissait la 
Louisiane, ayant osé dire, ce qui était vrai alors, que les 
fièvres et les sauvages la rendaient inhabitable, on le mit, 
dit-on, à la Bastille. Tantôt on faisait courir le bniit que 
12,000 femmes natchez étaient occupées à travailler la soie, 
ou que des lingots d'or rapportés du Mississipi venaient 
d'être essayés à la Monnaie. Une autre fois, c'était une roche 
d'jémeraude qui avait été découverte dans l'Arkansas, et 
l'on citait jusqu'au nom du capitaine qui avait dû en prendre 
possession, à la tête d'un détachement de 22 hommes! 

Secondées par la fougue ordinaire de la nation, ces 
manœuvres eurent un plein succès. A partir du mois 
d'août 1719, les actions de la Compagnie des Indes s'élevè- 
rent à des taux fabuleux. C'est l'époque où la rue Quincam- 
poix fut le théâtre de cet agiotage effréné qui en a fait une 
rue historique. Principalement habitée jusqu'alors par des 
changeurs, elle devint le rendez-vous de tous les hommes 
qui, après avoir obtenu directement, soit par faveur, soit 
par obsession, des actions de la Compagnie, consentaient à 
les revendre à ceux qui n'avaient pas été aussi favorisés. 
Dès le matin, la foule des spéculateurs s'y entassait. Bientôt 
l'encombrement devint tel que toute la rue fut affectée 
à des bureaux et que les moindres réduits rapportèrent 
à leurs propriétaires des sommes prodigieuses. Qui ne 
sait l'histoire de ce bossu dont le dos servait de table à 
signatures aux spéculateurs de la me Quincampoix et qui 
s'enrichit à ce métier? C'était une cohue, un pêle-mêle 



260 PORTRAITS HISTORIQUES. 

indicibles. « On y voyoit, dit un chroniqueur du temps, 
des docteurs de Sorbonne, des prêtres et des religieux qui 
se mêloient, aussi bien que toutes sortes de personnes , 
à ce commerce dont tout le monde étoit alors comme en- 
chanté '. ))Des magistrats, des femmes titrées y coudoyaient 
des laquais, des porteurs d'eau et des femmes de la halle. 
En même temps, mille intrigues s'agitaient autour de Law. 
Des femmes de qualité montaient sur le devant du carrosse 
de sa maîtresse pour lui faire leur cour. La princesse Pala- 
tine, mère du régent, a caractérisé avec sa crudité ordi- 
naire cet état des esprits. « Law, dit-elle dans une de ses 
lettres, est poursuivi au point qu'il n'a repos ni jour ni nuit. 
Une duchesse lui a baisé la main devant tout le monde... » 
La princesse entre dans d'autres détails qu'on ne peut rap- 
porter, et montre Law harcelé par des comtesses et des 
marquises jusque dans ses appartements. Au milieu de ce 
déchaînement de cupidités, les princes, ducs et grands sei- 
gneurs en faveur ne s'oublièrent pas. Le duc de Bourbon 
retira du Système une vingtaine de millions; le duc d'An- 
tin en eut douze. M™^ de Prie, le marquis de Lassé, le 
maréchal d'Estrées, le duc de Laforce puisèrent dans les 
caisses à millions. Le prince de Conti n'ayant touché que 
quatre millions et demi, en eut de l'humeur et fit de l'op- 
position. Indépendamment d'un grand nombre de pen- 
sions, parmi lesquelles quelques-unes s'élevèrent à 60 et 
80,000 livres, qu'il sema autour de lui avec une profusion 
scandaleuse, le régent accorda les gratifications suivantes 
à ses favoris particuliers : 

Le marquis de Prie. 90,000 De Marcieu. ^ 150,000 

Le duc de Bouillon. 30,000 Castries. "' 100,000 

* Biblioth. imp., Mss. Journal de la régence, S. F. 8886, t. II, 
f. 1092 Incité par M. Levasseur, Rech. hist. sur Law, p. 137. 



JEAN LAW. 261 

Laulrec. 150,000 Le prince de Soubiser. 200,000 

Lafeiiillade. 850,000 Le duc de Noailles. 200,000 

Dangeau. 400,000 Le marquisdeRocheforl. 400,000 

Meuse. 30,000 Blansac. 100,000 

Chateauthiers. 800,000 Comtesse de Tonnerre. 100,000 

M. de iMesmes. 400,000 Rouillé du Coudray.' 200,000 

La Châtre. 500,000 La Fare. 600,000 

Duc de Tresmes. 500,000 Le prince de Courtenay. 200,000^ 

A peu près seul, du moins d'après ce qu'il raconte, le duc 
de Saint-Simon avait résisté au torrent et rejeté les offres 
que lui faisaient Law et le régent de lui donner autant d'ac- 
tions qu'il en aurait voulu. Cependant, tout en qualifiant le 
Système « de tour de passe-passe qui mettait le bien de 
Pierre dans la poche de Jean, et qui n'enrichissait les uns 
que des dépouilles des autres, » Saint-Simon accepta le 
remboursement, au moyen d'actions de la Compagnie, d'une 
somme de 500, COO livres dont son père n'avait pu, dans le 
temps, être })ayé par Fouijuet, et il profita, en outre, de la 
prospérité factice des finances pour faire augmenter de 
12,000 livres les appointements de son gouvernement de 
Senlis, qui ne valait que mille écus. 

Naturellement, la hausse, constante depuis trois ans, de 
l'énorme masse de valeurs émises par la banque royale et la 
Compagnie des Indes, avait donné lieu à des fortunes colos- 
sales. Dans ces sortes de fièvres financières, il y a un mo- 
ment où tout le monde gagne et où il semble, sinon à tous, 
du moins au troupeau des spéculateurs, que la hausse ne 
doit jamais s'arrêter. Les dépenses les plus folles semblent 
alors raisonnables. C'est ce qui eut lieu, principalement 
vers les trois derniers mois de 1719, époque de l'apogée du 
Sytème. 

a Un peintre en paysage, enrichi par le Mississipi, raconte un 

* Recherches historiques sur Law, "^ar M, Levasseur, p. IGT. 

15. 



262 PORTRAITS HISTORIQUES. 

contemporain, porta la magnificence si loin, que son hôtel, ses 
jardins, ses meubles précieux, ses équipages, la multitude de ses 

domestiques l'égalèrent aux plus grands princes Peu content 

de 4,000 marcs de vaisselle d'argent et de vermeil, il trouva" le 
secret d'enlever de chez l'orfèvre celle qu'on y achevait pour le roi 
de Portugal, sous prétexte que les agents de ce prince avaient 
manqué d'exactitude pour le payement. Outre cette prodigieuse 
vaisselle de table, il se meubla en guéridons, miroirs, brasiers, 
caisses d'oranges, pots à fleurs. Enfin, toute sa batterie de cuisine 

n'était que d'argent Il n'avait pas moins de 80 chevaux dans 

ses écuries : ses équipages égalaient ceux du grand sultan. Le 
nombre de ses domestiques était de près de 90, parmi lesquels il 
faut comprendre intendant, secrétaires, maître-d'hôtel, chirurgien, 
valets de chambre, et, pour ses écuyers, quatre laquais d'une 

naissance bien au-dessus de celle du maître Même quand il 

allait manger hors de chez lui, il faisait servir sa table aussi 
somptueusement que s'il eût été présent » 

Ce goût pour le luxe, le plaisir, la bonne chère, était d'ail- 
leurs général. A Paris, la consommation de la viande ne fui 
jamais si grande que pendant le carême de 1720. Vaine- 
ment, le clergé et le lieutenant de police fulminèrent des 
mandements et des édils ; rien n'y faisait, et l'on en vint 
jusqu'à prononcer « la peine des galères contre les soldats 
surpris avec de la viande qu'ils transporteraient en fraude.» 
Un chroniqueur contemporain, le sieur Buvat, modeste em- 
ployé de la bibliothèque du roi, constate, à la date du 
27 mars 1720, dans un journal encore inédit, que aie 
nombre de ceux qui mangeaient de la viande sans nécessité 
et par abus scandaleux était si excessif, qu'en huit jours il 
s'était consommé plus de huit cents bœufs, sans compter 
quatre fois autant de moutons, les veaux, les volailles et le 
gibier. » Une célèbre enrichie du temps, la dame Chaumont, 
achetait tous les jours, pour sa maison, en grosse viande seu- 
lement, un bœuf, deux veaux et six moutons. Il se fit, vers 
la môme époque, les mariages, on pourrait dire les marchés 



JEAN LAW. 263 

les plus singuliers. Un autre contemporain du Système, Fa- 
vocat Marais, raconte ce qui suit : « Le marquis d' Oise, de 
la maison de Villars-Brancas, est entré en proposition de 
mariapfe avec une petite fille de deux ans, qui est celle d'An- 
dré le Mississipien. La promesse est faite du consentement 
des deux familles. Le marquis doit jouir de 20,000 livres 
de rente jusqu'à ce que le mariage se fasse, et même en cas 
qn'il ne se fasse pas. S'il se fait, la dot sera de quatre mil- 
lions. » Un membre de l'illustre maison de Bouillon, le 
comte d'Évreux, avait épousé, contre le payement immédiat 
d'une somme de deux millions, la tille de (>rozat l'aîné, 
âgée de douze ans, et qui avait été reconduite au* couvent 
après la cérémonie nuptiale. Comme Gourville , comme 
Bourvalais et plusieurs autres tinanciers célèbres, Crozat 
avait d'abord été domestique, mais il s'était honorablement 
enrichi, et, dans une circonstance pressante, il était venu 
généreusement en aide au gouvernement à un moment où 
toutes les bourses lui étaient fermées. Le comte d'Évreux 
ayant gagné plus de cinq millions au Système rendit à 
Crozat les deux milHons qu'il en avait reçus et demanda 
la nullité de son mariage, pour cause de mésalliance. . 

Il ne faut pas croire, au surplus, que la population pai»i- 
sienne fût seule en proie à cette fièvre de jeu et à ce désir 
eifréné de s'emichir sans travail. Les provinces avaient subi 
la contagion de l'exemple, et, des points les plus reculés du 
royaume, des particuliers, des municipalités envoyaient à 
l'envi tout le numéraire dont ils pouvaient disposer pour l'é- 
changer contrôle merveilleux papier qui faisait tourner toutes 
les tètes. De leur côté, les spéculateurs de toutes les grandes 
villes de l'Europe étaient accourus à Paris dans le but d'avoir 
leur part de la rosée d'or que Law répandait sur tous ceux 
qui croyaient à son étoile, et ils avaient, en outre, été suivis 
par une foule d'aventuriers qui encombraient sans cesse les 
avenues de la rue Quincampoix. 



264 PORTRAITS HISTORIQUES. 

A la même époque enfin, l'Angleterre était aussi livrée à 
une hallucination pareille à celle que l'Écossais Law avait 
excitée en France. c< On peut bien calculer les aberrations 
des corps célestes, a dit à ce sujet l'illustre Newton, mais non 
celles des folies humaines ' . » De même que la Compagnie 
française des Indes, la Compagnie anglaise de la mer du 
Sud avait la prétention d'éteindre la dette publique avec le 
produit qu'elle retirerait de son commerce. Bientôt ses 
actions s'élevèrent de 100 à 1,000 livres sterling. Encou- 
ragées par cet exemple, plus de deux cents compagnies se 
formèrent à Londres dans la seule année de 1720. Une 
d'entre elles, ayant pour objet les assurances contre l'incen- 
die, mit ses actions à 2 scheUings 6 deniers (environ 3 fr.) ; 
elles montèrent à 200 fr. 

« Des personnes de qualité des deux sexes, dit Anderson 
dans son Histoire du commerce de la Grande-Bretagne, 
étaient passionnément engagées dans ces duperies. Les 
hommes donnaient rendez-vous dans les cafés et les ta- 
vernes à leurs courtiers et brocanteurs d'actions ; les dames 
allaient, pour le même motif, chez leurs mercières ou leurs 
marchandes de modes. 11 suffisait au premier venu de 
louer une salle de café ou une chambre à proximité de la 
ruelle et d'ouvrir un livre de souscription pour quelque 
chose que ce fût, louchant de près ou de loin au commerce, 
aux manufactures, à des plantations ou à quelque invention 
supposée, en ayant soin de le faire annoncer la veille dans 
les journaux, et il avait chance de placer en peu d'heures 
pour plusieurs millions de ses actions imaginaires. La con- 
fusion était si grande dans la foule A' Exchange- Alley, que, 
souvent, une même valeur variait de dix pour cent d'un 
bout de la rue à l'autre. » 

* La Bourse de Londres^ par John Francis, traduction de M. Lefebvre- 
Duruflé, p. C6, 



JEAN LAW. 



265 



Cet engouement était en même temps cIVet et cause'. 
A Londres , il était soutenu et renforcé par la hausse des 
actions de la Compagnie des Indes et par le prestige qui 
entourait le nom de Law ; à Paris, il contribuait encore à la 
faveur chaque jour croissante de ces actions dont rien ne 
semblait plus pouvoir arrêter l'essor. On se souvient qu'elles 
avaient été vendues par la Compagnie elle-même, d'abord 
500, puis 550, puis 1,000, payables en vieux billets, puis 
enfin, et bien que le prix nominal d'émission n'eût jamais 
varié, 5,000 livres en argent; c'est ce dernier prix qu'elles 
lui furent payées au mois d'août 1719. A partir de ce mo- 

* On lit à ce sujet de curieux et très-instructifs renseignements dans 
le quatrième chapitre de la Bourse de Londres. « La Compagnie de la 
mer du Sud a été, en Angleterre, la contre-partie de la Compagnie du 
Mississsipi en France. Blunt, à la différence des caractères près, joua 
à Londres, sous certains rapports, le même rôle que Law à Paris. 
M. Francis, dans son excellente Histoire de la Banque d'Angleterre, a 
tracé un tableau détaillé dcroriginc et de la chute de !a Compagnie de la 
mer du Sud, que les Anglais ont qualifiée de South sea bubble, la bulle 
de savon de la mer du Sud. « Ce fut, dit-il, une époque d'engouement 
frénétique, auquel succédèrent les transports d'un désespoir plus fréné- 
tique encore. Tous les âges, tous les rangs en furent atteints j il Ut naître 
des espérances qui toutes furent déçues, et la plus sombre réalité lit 
place aux rêves les pjus brillants. » Blunt se flattait de diminuer la 
dette nationale en convertissant les divers fonds en un seul. Le total de 
la dette était de 30,981,712 livres sterling (7 7 4, 542,800 fr.). La Com- 
pagnie de la mer du Sud, en échange des privilèges commerciaux 
qu'elle réclamait, se chargeait d'en payer l'intérêt à 5 pour cent jus- 
qu'en 1727, et ensuite à 4 pour cent. Elle donnait en outre à l'État 
3,600,000 livres sterling (87,5000,000 fr.). La Banque d'Angleterre 
proposa de prendre le marché aux mêmes conditions, mais en donnant 
5,000,000 livres sterling (125,000,000 fr.) au lieu de 3,500,000 livres 
sterling. La Compagnie du Sud ollrit alors 7,500,000 livres sterling 
(187,500,000 fr.). La compagnie annonçait la prétention d'absorber 
les fonds de la Banque, de la Compagnie des Indes et de l'Échiquier, 



206 PORTRAITS HISTORIQUES. 

ment, la hausse fit des progrès rapides, violents. En peu de 
temps, les actions montèrent à 10,000 livres, et gagnèrent 
10 pour 100 sur le numéraire. Mais cela n'était rien encore; 
vers la fin de l'année, on les vit atteindre 18 et même 
20,000 livres, c'est-à-dire quarante fois le capital nominal. 

IV. 

Cependant Law avait fait adopter diverses mesures d'une 
utilité réelle, et dont il serait injuste de ne pas lui tenir 
compte. Il n'était pas assez absorbé par ses opérations finan- 

L'annonce de ce projet fit monter la prime de ses actions à 126 livres; 
après l'obtention de ses privilèges, elle monta à 8G0, et en 17 20, elle 
atteignit jusqu'à 1,000. Il n'y eut pas d'artifices et d'excitations extra- 
vagantes auxquels on n'eut recours pour soutenir ces prix; on promet- 
tait 50 pour cent de dividendes; on parlait de trésors mystérieux. Les 
pairs, la noblesse, le clergé, les femmes mêmes, l'entourage du roi, 
les ministres, sauf le duc d'Argyll, le duc de Roxburgh et lord Stanhope, 
tout céda au vertige. Le roi lui-même eut le malheur de se montrer 
favorable à cette déplorable entreprise. C'était la même frénésie que 
celle à laquelle la France était en proie, les conséquences furent sem- 
blables dans les deux pays. Ce fut la même ivresse et la même inso- 
lence chez les enrichis, le même désespoir et la même ruine quand vint 
la panique. En Angleterre comme en France on fit rendre gorge à 
ceux dont les succès avaient été le plus scandaleux. On en exigea pins 
de 2, 000, OOOde livres sterling (50,000,000 fr.}, qni furent employés à 
alléger la misère des victimes. » [La Bourse de Londres, p. fis, note 
du traducteur.) M. John Francis ajoute, p. 77, qu'au plus fort de la 
fièvre les actions de la mer du Sud avaient atteint jusqu'à 1,050 livres 
sterling (2G, 250 fr. de prime). Vingt autres compagnies avaient vu éga- 
lement leurs actions s'élever dans des proportions fabuleuses. « Bien 
que la totalité de la Chambre des communes eût, dit-il, pris part à IS 
spéculation de la mer du Sud, elle repoussa comme corps politique les 
actes que ses membres s'étaient permis comme individus, et elle déclara 
toute l'affaire entachée de corruption et d'infamie. » 



JEAN LAW. 267 

cières pour ne pas voir que Fimpôt était réjiarli avec une 
inégalité criante, que les barrières de province à province 
opposaient un obstacle fatal au développement du com- 
merce, qu'un giand nombre de pro]»riétaires d'offices inu- 
tiles, établis, moyennant linance, dans les jours de détresse 
du dernier règne, étaient une cause permanente de ruine 
pour les consommateurs malaisés. 

« La pensée dominante de Law, a dit le comte de La 
Mark, ambassadeur de France en Suède au dix-buitième 
siècle, fut de supprimer les frais et les importunités de la 
maltôte, qui gênaient la communication d'une province à 
l'autre, et d'y substituer une liberté qui encouragerait le 
commerce en soulageant le peuple ' . » Law essaya de réaliser 
le système d'un impôt unique qu'avait rêvé Vauban ; mais 
c'était là une œuvre trop considérable et de trop longue ba- 
leine pour qu'il pût la mener à bonne fin. Il put du moins 
faire annuler, en donnant des actions de la Compagnie des 
Indes en échange, divers affrancbissements d'impôts, et il 
fit remise de 80 millions de taxes arriérées. La siq^pression 
d'un grand nombre d'officiers publics, qui ne servaient qu'à 
paralyser les transactions par toutes sortes d'entraves, fit 
baisser de près de moitié le prix du bois, du charbon, de la 
viande, du poisson, etc. Les droits sur les cuirs, les houilles, 
les huiles et les suifs furent diminués; ceux sur les légumes, 
circulant d'une province à l'autre, supprimés; l'impôt sur le 
vin fut simplifié ; le commerce du tabac et des castors devint 
libre, bien que la Compagnie des Indes en eût le monopole. 

En même temps, Law avança 2 millions à des manufactu- 
riers honorables, et consacra une égale somme à libérer des 
prisonniers pour dettes. Grâce à l'impulsion que cet ensem- 
ble de mesures et la prospérité de la Compagnie avaient 
imprimée aux affaires, le nombre des faillites diminua des 

* Law, son Système et son époque, par M. Cochiil; p. 107. 



268 PORTRAITS HISTORIQUES. 

trois quarts en 1719. Ajoutons que les premières casernes 
furent construites à cette époque; qu'avec l'argent du Sys- 
tème on traça le canal de Bourgogne, et qu'on songea alors, 
pour la première fois, à faire arriver la mer jusqu'à Paris. 
Le gouvernement annonçait, en outre, le projet d'établir, 
de six en six lieues, des hôpitaux dont l'entretien eut été à 
la charge des habitants de la localité, et de rendre à la cul- 
ture les terres stériles que les gens de mainmorte possédaient 
depuis cent vingt ans. 

Le premier qui ébranla l'échafaudage si laborieusement 
élevé par Law fut le prince de Conti. 11 avait reçu, à titre 
gratuit, du directeur de la banque, environ 4 millions et 
demi d'actions ; mais le duc de Bourbon, en ayant eu 
pour 12 millions, il se plaignit à Law, au régent, et, 
en ayant été écondûit, il jura de se venger. Un jour, il 
envoya ses gens à la banque avec ordre de lui rapporter, 
en échange des actions qu'il avait eues pour rien, des 
espèces monnayées. Plusieurs fourgons en furent chargés. 
«On vit arriver publiquement à l'hôtel de Conti, dit le 
duc de Çaint - Simon , quatre surtouts chargés d'argent , 
et le prince de Conti pendu à ses fenêtres pour les voir 
entrer chez lui. » Instruit de ce fait, le régent morigéna 
vertement le prince de Conti; mais l'effet était produit. 
Cette méfiance, partie de si haut, eut des résultats désas- 
treux. Les spéculateurs avisés commençaient d'ailleurs à 
comprendre qu'au point où elles étaient montées, les actions 
de la Compagnie ne pouvaient plus que descendre, et qu'il 
suffisait d'un accident pour en amener la dépréciation. Sous 
cette impression, un certain nombre d'entre eux, auxquels on 
donna le nom de réaliseurs, avaient déjà acheté des terres, 
des maisons, des diamants. D'autres profitèrent des cours 
de 1 8 et 20,000 livres pour échanger les actions contre de bons 
écus. Au bout de peu de temps, le numéraire, dont les caisses 
de la banque avaient regorgé pendant dix-huit mois, fut 



JEAN LAW. 269 

épuisé. Nalurellement, les actions éprouvèrent une baisse 
sensible; en quelques semaines, elles avaient perdu de 6 à 
8,000 livres, et bien que, tout le monde étant intéressé 
dans les opérations du Système, il y eût en quelque sorte un 
eirort commun pour en prévenir la chute, nul ne savait où 
cette baisse, grosse de tant de ruines, pourrait s'arrêter. 

Lavv essaya résolument de faire face au péril. Pour 
prouver sa confiance dans le Système, il avait acheté, en 
France même, une douzaine de terres et seigneuries , 
parmi lesquelles s'en trouvaient de considérables. « 11 
avait déjà, dit un de ses biographes, l'hôtel de Mazarin, 
où il avait établi les bureaux de la Compagnie, et qu'il avait 
payé 1 million ; il l'avait agrandi par l'acquisition de six 
maisons qui s'étendaient jusqu'à la rue Colbert. 11 possédait 
encore à Paris sept autres maisons situées sur la place Ven- 
dôme, l'hôtel du comte de Tessé, qu'il avait payé 150,000 li- 
vres, l'hôtel de Rambouillet, dans le faubourg Saint-Antoine, 
et, près de la porte Montmartre, de vastes marais où il vou- 
lait faire construire un hôtel des monnaies. En province, il 
avait quatorze belles terres seigneuriales. Celle de Guer- 
mande, en Brie, était une des plus importantes; celle de 
Roissy lui avait coûté 1 million, celle de Domfront 120,000 li- 
vres; celle de Saint-Germain ne valait, disait-on, que 
400,000 livres; il en donna 1 million. La douairière de 
Coudé lui céda le duché de Mercœur pour 870,000 livres, 
et 100,000 livres de pot-de-vin. La multiplicité des billets 
de banque avait fait augmenter la valeur des immeubles, et 
Law, qui ne ménageait guère un argent qui lui coûtait si 
peu, payait toujours largement. Le marquisat d'Effiat avait 
été vendu 750,000 livres; quelques mois après il en donna 
2,300,000. Le château de Tancarville et la baronnie de 
Hallebon avaient été payés par Crozat, en 1706, 350,000 li- 
vres sur lesquelles on n'avait donné que 48,000 livres en 
espèces; Law, en 1718, les acheta au prix de 650,000 livres 



270 PORTRAITS HISTORIQVES. 

en espèces, et de 7,410 livres de rentes viagères. Le prési- 
dent de Novion lui offrait sa terre d'Orcher pour 400,000 li- 
vres; Law lui fit observer que, grâce à l'augmentation de 
toutes les valeurs, il devait en demander un prix plus élevé. 
-- Non, répondit le magistrat, je n'en veux que 400,000 li- 
vres, mais vous me les payerez de bons louis d'or delà taille 
de vingt au marc. » Outre ces richesses immobilières, Law 
avait aussi d'immenses capitaux engagés dans la banque et 
dans la compagnie. Son frère, qu'il avait fait venir d'Angle- 
terre, possédait, quoique moins riche, plusieurs maisons 
dans Paris ' . 

Partageant la confiance de Law, le régent voulut le 
nommer contrôleur général; mais un scrupule lui vint: 
Law était protestant. L'abbé de Tencin, dont la sœur, an- 
cienne religieuse à Grenoble, était devenue, après une 
longue suite d'aventures scandaleuses, maîtresse de l'abbé 
Dubois, alors tout-puissant, se chargea de cette conversion. 
Suivant toutes les apparences, elle lui donna peu de peine. 
Le duc de Saint-Simon a fait de l'abbé de Tencin ce por- 
trait en quelque sorte vivant : « Infiniment souple, fin, 
discret, doux ou âpre selon le besoin, capable sans efforts 
de toutes sortes de formes, maître signalé en artifice, retenu 
par rien, contempteur souverain de tout honneur et de 
toute religion, et gardant soigneusement les dehors de l'un 
et de l'autre ; fier et abject selon les gens et les conjonctures, 
et toujours avec esprit et discernement; jamais d'hu- 

* « Le sieur Lass fit alors venir d'Angleterre (août 1719) son frère 
Guillaume, que l'on assuroit avoir beaucoup d'habileté pour les finances 
et pour le commerce. Et pour estre plus voisin de la Banque, il acheta 
la maison de M. de Montargis, et une antre maison voisine, lueNeuve- 
des-Petits Champs, proche de l'hôtel Ponchiirtrain. » S. F. 17 86 t. II, 
f. 1041. » Duclos a écrit en marge : « C'est un génie médiocre. » {Rech. 
hist. sur Law, par M. Levasscur, p. 171). 



JEAN LAW. 27 J 

mcur, jamais de goût qui le détournai le moins du monde ; 
mais d'une ambition démesurée , surtout altéré d'or, non 
par avarice ni par désir de dépenser et de paraître, mais 
comme voie de parvenir à tout dans le sentiment de son 

néant Sa sœur le fît gorger par Law, et le gorgé sut de 

bonne heure mettre son papier en or. Ils en étaient là quand 
il fut question de ramener au giron de l'Église un y^rotcs- 
tantou anglican, car lui-même ne savait guère ce qu'il était. » 
Après quelques entretiens pour la forme, Law se déclara suf- 
fisamment édifié, abjura et fut nommé contrôleur général. 
C'était dans les premiers jours de 1720. A dater de cette 
époque, le gouvernement prit coup sur coup les mesures les 
plus violentes et les plus arbitraires. Afin que la Louisiane 
devînt pour la Compagnie des Indes une source un peu 
abondante de revenus, on expédia en assez grand nonibre 
des colons chargés de défricher ces plages fécondes, mais 
que l'insalubrité du sol rendait meurtrières. Dans les pre- 
miers temps, ces expéditions s'étaient faites sans trop de 
difficulté, grâce aux annonces séduisantes et fallacieuses qui 
avaient été répandues dans le public. Peu à peu, soit que ce 
moyen eût été vite usé, soit que les mauvaises nouvelles que 
l'on avait eues des premiers émigrants eussent transpiré, il 
ne se présenta plus personne pour partir, et le gouvernement 
dut embarquer de force les gens de mauvaise vie et les 
condamnés. Le 19 septembre 1719, quatre-vingts jeunes 
filles, extraites de la prison de Saint-Martin-des-Champs, 
furent admises à se choisir un mari parmi les prisonniers de 
Paris, qu'on fit défiler devant elles. Mariées séance tenante 
à la paroisse de Saint-Martin, elles furent enchaînées à leurs 
maris et dirigées ainsi par vingt archers sur le faubourg 
Saint-Marceau, à travers les rues les plus populeuses de la 
capitale. Peu après, deux cents nouveaux ménages, impro- 
visés de la sorte, furent expédiés à la Louisiane. « Les de- 
moiselles, dit Buvat dans son journal (elles étaient coiffées 



272 PORTRAITS HISTORIQUES. 

à la Fonlange, avec des rubans jonquille, et les maris s'é- 
taient galamment parés de leurs couleurs), les demoiselles, 
en traversant Paris, chantaient comme des êtres sans soucis, 
et appelaient par leurs noms ceux en qui elles croyaient 
retrouver d'anciennes connaissances, sans épargner les pe- 
tits collets. » Les expéditions suivantes ne se passèrent pas 
aussi tranquillement. Depuis quelque temps, le bruit courait 
dans le public qu'une partie des transportés avait fait nau- 
frage, et que quinze cents Français avaient été massacrés, 
à leur arrivée dans la Louisiane, par des sauvages. Buvat 
raconte que, le 2 janvier 1720, trente-huit prisonniers des 
deux sexes, que l'on allait embarquer, « se saisirent du geô- 
lier, de ses clefs et de ses meilleurs effets, et se mirent en 
liberté pour s'exempter du pèlerinage de Mississipi. » Vers 
la même époque, cent cinquante fdles que l'on allait em- 
barquer à I^ Rochelle attaquèrent leurs conducteurs. « Les 
archers, dit encore Buvat, furent obligés de tirer leurs fusils 
sur ces pauvres créatures, dont six ont été tuées et douze 
blessées, ce qui intimida les autres de telle sorte qu'elles se 
laissèrent embarquer. » 

De son côté, le duc de Saint-Simon constate qu'on « s'y 
prit avec tant de friponnerie et de violence, que cela excita 
de grands murmures, » La Compagnie s'étant aperçue qu'elle 
ne fonderait jamais une colonie durable avec de seuls con- 
damnés, Law offrit trois millions aux hôpitaux de Paris pour 
les décider à faire embarquer les mendiants et les filles va- 
Hdes. On connaît le résultat d'une visite que le contrôleur 
général fit, dans ce but, à l'un des hôpitaux les plus peuplés 
de Paris. « Le sieur Lass, dit le Journal de la Régence, étoit 
allé à l'hôpital de la Salpétrière, et, après avoir demandé 
aux supérieures de la maison un certain nombre de filles 
qu'on y avoit élevées, et non de mauvaise vie, avec un pareil 
nombre de garçons pour être mariés à Mississipi, en leur 
faisant espérer une bonne dot à chacun, il avoit promis un 



JEAN LAW. 275 

million à cet hôpital pour le dédommagor du profil que ces 
jeunes gens ix)uvoient faire à la maison par leur travail. » 
Celte visite donna lieu à l'épigramme suivante contre le 
Système : 

Comme autrefois de Pharaon, 

Le grand économe, 
Par sa grande précaution, 

Soulagea le royaume; 
Ainsi Law, prévoyant le mal, 

Dont le sort nous menace, 
Porte des fonds à l'hôpital 

Où son projet nous place'. 

Le gouvernemenl rendil vers celte époque plusieurs 
décrets portant que les domestiques qui seraient restés 
plus de quatre jours sans emploi, les artisans el compagnons 
dont les maîtres n'auraienl pas renouvelé le cerlifical tous 
les huil jours, les vagabonds, fainéants el libertins seraient 
envoyés au Mississipi. Quant à ces derniers, ils pouvaient 
être appréhendés par des archers aux gages de la Compa- 
gnie, qui leur donnait vingt sous par jour, outre dix francs 
par personne arrêtée, el qu'on appelait les Bandoulière du 
Mississipi. D'après Saint-Simon , ces bandouliers exploi- 
taient la misère des uns, en les enrôlant malgré eux , la 
faiblesse des autres, en les rançonnant pour les exempter. 11 
suffisait même, disait-on, d'une bourse glissée à propos dans 
la main d'un bandoulier pour faire enlever l'ennemi dont 
on voulait se débarrasser. Au commencement du mois de 
mai 1720, le biniit courait dans Paris, c'est encore l'honnête 
Buvat qui le constate, que cinq mille personnes avaient dis- 
paru dans le mois précédent, « entre autres, beaucoup de 
gens qui n'avaient jamais fait profession de mendier, comme 

* Rech. hist. sur Law, p. 159. 



274 PORTRAITS HISTORIQUES. 

artisans, manœuvres, et même une centaine de filles nou- 
vellement venues. » Sur ces entrefaites, l'on apprit que les 
archers entraînaient le fils d'un riche épicier de la rue Saint- 
Honoré, et la fille d'un lieutenant du guet. A cette nouvelle, 
une émeute terrible éclata dans le quartier. « La populace 
et les gens de boutique, dit Buvat, faisant armes de tout, 
s'élancèrent avec fureur sur les archers ; vingt furent tués 
sur place ; un beaucoup plus grand nombre, dangereusement 
blessés, furent portés mourants à l' Hôtel-Dieu. » Le cri pu- 
blic était tellement fort contre les excès des archers et des 
bandouliers du Mississipi, que le gouvernement crut de- 
voir, par égard pour l'opinion, laisser cet acte de rébellion 
impuni. 

Si le Système n'avait déjà été frappé au cœur par la mé- 
fiance des gros spéculateurs, les violences dont on vient de 
voir le tableau lui auraient porté un coup mortel. Cette mé- 
fiance allait d'ailleurs sans C(^sse en augmentant, et, de pro- 
che en proche, elle se communiquait jusqu'aux provinces 
les plus reculées. Les actions de la Compagnie étant descen- 
dues de vingt à dix mille livres, les marchands doublèrent 
le prix de leurs marchandises ; sur beaucoup de points même, 
ils refusèrent le papier. Irrité, exaspéré, voyant des manœu- 
vres et des intrigues hostiles dans les précautions les plus 
naturelles, Law se laissa entraîner aux mesures les plus 
vexatoires, et précipita lui-même sa ruine. Le 28 janvier 1720, 
il fit décréter tout à la fois le cours forcé des billets dans tout 
le royaume et un affaiblissement de monnaies, en annonçant 
que les anciennes pièces non présentées à la refonte seraient 
confisquées. La totalité des sommes confisquées était même 
promise aux dénonciateurs ; cette odieuse rémunération fut 
ensuite réduite de moitié. Un mois plus tard, il fut défendu 
d'avoir chez soi plus de cinq cents livres en espèces, sous 
peine de dix mille Uvres d'amende. Enfin, le 1 1 mars, on abo- 
lit l'usage des espèces d'or et d'argent, à l'exception, pour ces 



JEAN LAW. 275 

dernières, des pièces d'appoint. Ainsi armée, la Compagnie 
des Indes fit procéder à des perquisitions qui produisirent 
des sommes énormes. On saisit 6 millions chez un ancien 
commis papetier, 15 millions chez un marchand de la r\ie 
de la Verrerie, 40 millions dans des charrettes dirigées sur 
la Suisse. L'ancien chancelier Pontchartrain avait dans sa 
cave cinquante sept mille anciens louis d'or valant soixante- 
douze livres; ils lurent confisqués, de même que 7 millions 
en or, que les frères l^iris envoyaient à l'étranger. Naturel- 
lement, les délateurs ahondaient. Plusieurs d'entre eux fu- 
rent assassinés ; mais ils inspiraient un tel dégoût, que la 
justice n'entreprit aucune recherche pour découvrir les au- 
teurs de ces crimes. L'extrait suivant du curieux journal de 
Buvat est significatif. « Plusieurs commissaires allèrent en 
visite chez les principaux curés de la ville et des fauhourgs 
de Paris, et y confisquèrent des sommes considérables au- 
dessus de cinq cents livres, quoique ces curés eussent pu 
dire ou représtînter que ces deniers provenaient des aumônes 
qu'on leur avait déposées pour être distribuées aux pauvres 
honteux de leurs paroisses : sur quoi on leur répliqua avec 
raison que s'ils les avaient répandues comme ils devaient, 
et comme ils auraient pu le faire, les pauvres en auraient 
eu du soulagement, et que tout cet argent ne se serait pas 
trouvé inutile entre leurs mains. » 

Est-il besoin de parler du comte de Horn, ce jeune capi- 
taine de cavalerie de vingt-deux ans, dont le crime fit évé- 
nement dans toute l'Europe? Descendant du fameux comte 
de Horn, juridiquement assassiné par le duc d'Albe, fils 
d'une princesse de Ligne, parent par alliance des Chàtillon, 
des Montmorency, des Arenberg et des maisons royales de 
France et d'Autriche, il était venu à Paris pour chercher 
fortune, s'y était vautré dans toutes sortes d'orgies, et, à 
court d'argent, à bout d'expédients, avait assassiné, pour le 
voler, un courtier de papiers qu'il avait, avec quelques com- 



276 PORTRAITS HISTORIQUES. 

plices, attiré dans une maison de l'impasse de Venise, abou- 
tissant à la rue Quincampoix. Pris en quelque sorte sur le 
fait, il fut condamné à être roué sur la place de Grève. « Les 
commis de la poste assurent, dit le trop sensible Buvat au 
sujet de ce triste épisode du Système, qu'on a reçu plus de 
huit mille lettres de Bruxelles et de plusieurs autres lieux 
des Pays-Bas, adressées à des princes, princesses, seigneurs 
et dames de la cour de France, pour les engager à s'em- 
ployer auprès du roi et de M. le régent, en faveur de cet 
infortuné comte de Horn. » Mais le régent, il faut le dire à 
sa louange, résista à toutes les sollicitations. Le 26 mars 1 720, 
le comte de Horn, qui n'eut même pas le courage d'a- 
valer le poison qu'une main amie lui avait offert dans sa 
prison, subit le supplice de la roue, en présence d'une foule 
immense. « La nuit suivante, dit encore Buvat, le guet dé- 
couvrit, proche des murs du Temple, un carrosse de louage 
à demi renversé, sans chevaux et sans cocher, dans lequel 
il y avait un sac rempli du corps d'une femme coupé par 
morceaux, que l'on avait massacrée, disait-on, après lui 
avoir enlevé trois cent mille livres en billets de banque. » La 
semaine d'après fut signalée par onze assassinats du même 
genre. « On retirait de la rivière, remarque Buvat, quantité 
de bras, de jambes, de tronçons de corps de gens assassinés 
et coupés par morceaux. » 

Quand Law avait été nommé contrôleur général, il s'était 
promené dans la rue Quincampoix, fendant les flots de spé- 
culateurs déjà alarmés, et les rassurant par de pompeuses 
promesses. Peu de temps après, les faits ne répondant pas 
aux espérances, les esprits s'aigrirent et des bruits de com- 
plots circulèrent. « Avec tout ce florissant Mississipi, dit 
Saint-Simon, il y eut des avis qu'on voulait tuer Law, sur 
quoi on mit seize Suisses du régiment des gardes chez lui, 
et huit chez son frère, qui était depuis quelque temps à 
Paris. » Les rassemblements de la rue Quincampoix, objet 



JEAN LAW. 277 

toujours croissant de scandale et de réclamations dans le 
quartier, avaient attiré l'attention du gouvernement, qui 
songeait à les supprimer, lorsque l'alTaire du comte de Horn 
éclata. Le même jour (22 mars 1720), ces réunions furent 
interdites. Chassés de cette rue, les agioteurs se retrouvèrent 
sur la place des Victoires, dans le voisinage de la Banque, 
qui avait ses bureaux rue Vivienne. Vainement le guet se 
montrait par intervalles; un moment après les groupes s'é- 
taient reformés. Comment espérer, en effet, que les déten- 
teurs de cette masse énorme de billets et d'actions, seule 
ressource du plus grand nombre, les garderaient tranquille- 
ment en attendant les événements? 

Vers cette époque, un arrêt du Conseil fixa à 5,500 livres 
la valeur légale des actions de la Compagnie, dont le cours 
était, en ce moment, de 9,000 livres; mais cet arrêt, preuve 
officielle des embarras de la Compagnie, produisit dans 
Paris une rumeur telle que le gouvernement dut le rap- 
porter huit jours après. Tout le monde comprenait bien 
que la banqueroute était imminente, mais les esprits ne pou- 
vaient se faire à cette idée. 11 était cruel de voir s'évanouir 
les rêves dorés où l'on s'était bercé si longtemps et de 
tomber de si haut dans une misère complète. Cédant à l'in- 
fluence de l'opinion, éclairé peut-être enfin sur la valeur 
des idées de Law, le régent se décida à lui retirer le contrôle 
général des finances, tout en lui laissant d'ailleurs les fonc- 
tions de directeur de la Compagnie des Indes, qui confé- 
raient le droit de siéger au Conseil de régence. Cependant, 
l'opposition contre Law etle Système devenait chaque jour 
plus vive. Les agioteurs avaient obtenu, depuis quelque 
temps, l'autorisation de se réunir sur la place Vendôme. 
Là, dans des tentes élégantes et symétriques, on vendait des 
billets, des bijoux, des pierreries. Ce fut bientôt la prome- 
nade à la mode. Comme ces tentes ressemblaient à un camp, 
on eut l'idée d'un pamphlet qui fut affiché aux quatre coins 

16 



278 PORTRAITS HISTORIQUES. 

de la place. Il était intitulé Camp de Condé^ et réunissait, 
dans un dénombrement de l'état-major, des vivandières et 
des fdles de joie du camp, les noms des plus grands sei- 
gneurs et des plus grandes dames du royaume. D'un autre 
côté, l'on tirait de Law les horoscopes les moins rassurants. 
Le comte de Broglie, entre autres, lui annonçait, en pré- 
sence et à la table du régent, qu'il serait pendu. Cette opi- 
nion, à laquelle les dispositions bien connues du parlement 
donnaient d'ailleurs un certain poids, s'était même accré- 
ditée à Londres, où l'on pariait, en pleine bourse, que Law 
mourrait par la corde, au mois de septembre. 

Cependant, le régent ne pouvait se résoudre à sacrifier 
Law, Au lieu de cela, le 2 juillet 1720, il renvoya le chan- 
celier d'Argenson, qui avait toujours été hostile à l'auteur 
du Système, et il lui donna pour successeur d'Aguesseau. 
En même temps, les frères Paris furent exilés en Dauphiné ; 
mais ces diverses mesures ne changeaient rien au fond des 
choses, et l'approche de la banqueroute, devenue inévitable, 
assombrissait les esprits. Dans cette prévision, tous ceux 
qui avaient des billets de la banque ou des actions de la 
Compagnie cherchaient à les échanger contre des espèces. 
Or, les caisses de la banque étant à peu près épuisées, elle 
ne payait que les billets de 10 livres, et même elle n'en rem- 
boursait qu'un seul par personne. Le négociant, le rentier 
qui voulait avoir 100 livres, était donc obligé d'envoyer dix 
personnes attendre leur tour au milieu d'une foule immense. 
Le journal de l'avocat Barbier constate les anxiétés de la so- 
ciété parisienne pendant cette phase du Système : « Les dis- 
tributeurs, dit-il, sont à présent comme de petits ministres, 
car les magistrats et les gens de la première qualité vont les 
prier en grâce de leur garder 100 livres sur leur payement, 
parce qu'on ne donne que 10 livres à h populace : c'est 
une tuerie le mercredi et le samedi. Personne, effective- 
ment, n'a d'argent; et il semble qu'on aille demander l'au- 



JEAN LAW. 279 

mône. » — « La porte ne s'ouvrait qu'à moitié , ajoute 
Buvat d'un ton de mauvaise humeur qui ne lui est pas 
ordinaire, afin que les solliciteurs n'entrassent que l'un 
après l'autre, et il n'y pénétrait que les plus robustes : la 
plupart ne remportaient que de la sueur et de la fatigue 
au lieu d'argent, parce que la préférence que les commis- 
saires donnaient à leurs amis avait épuisé les fonds, et qu'ils 
en réservaient une partie pour eux-mêmes. » Chaque jour 
des scènes de violence se passaient devant les bureaux de la 
banque. Du 5 au 10 juillet, plusieurs personnes furent 
étouffées dans la foule. 

Des désordres beaucoup plus graves ne lardèrent pas à 
éclater. 



V. 



Le 17 juillet 1720, à trois heures du matin, environ quinze 
mille personnes attendaient, aux coins des rues Vivienne et 
des Petits-Champs, que leur tour fût venu de toucher, aux 
bureaux de la banque, un modeste, billet de îb livres. Quel- 
ques individus ayant voulu passer avant tous les autres, il y 
eut un entassement inexprimable. A cinq heures, le bruit 
circula dans Paris que seize personnes avaient été étouffées 
devant la banque. Ce fut le signal d'une émeute formidable. 
Plusieurs cadavres furent portés sur des brancards, au Pa- 
lais-Royal, par une foule furieuse, exaspérée, qui grossissait 
à chaque instant. « Le peuple, dit Buvat, suivait en fureur 
et voulait entrer dans le palais, que l'on ferma d'abord de 
tous côtés. On assura que le régent était à Bagnolet. Le 
peuple répondit que cela n'était pas vrai, qu'il n'y avait qu'à 
mettre le feu aux quatre coins et qu'on le trouverait. Bientôt 
ce fut un tapage affreux dans le quartier. Une bande porta 
un corps mort au Louvre ; une autre bande se jeta du côté 



280 PORTRAITS HISTORIQUES. 

de la maison de Law, dont on cassa toutes les vitres. » Ren- 
contré dans sa voiture et reconnu par la foule, celui-ci mit 
pied à terre, traita fièrement de canaille la multitude qui 
l'attaquait, et se tira d'affaire grâce à son sang-froid. Dans 
la même journée, son cocher fut moins heureux. Le peuple 
le roua de coups et mit en pièces le carrosse qu'il conduisait. 

L'émeute fut apaisée. Cependant, une fermentation très- 
vive continuait à régner dans Paris, et le gouvernement 
craignait que le parlement ne se portât à quelque extrémité. 
De son côté, Law n'était pas sans inquiétude. Il se cacha une 
seconde fois au Palais-Royal et ne sortit pas de dix jours. 
Une pareille situation ne pouvait durer longtemps. Dans le 
but de remédier à la dépréciation des billets de banque, 
cause principale du désordre, la Compagnie des Indes avait 
offert d'en éteindre pour cinquante millions par mois pen- 
dant un an. En compensation, elle demandait que les privi- 
lèges commerciaux dont elle jouissait fussent renouvelés à 
perpétuité. Comme cette combinaison ne pouvait que pro- 
duire des effets avantageux, sinon durables, sur le crédit, le 
gouvernement s'était empressé de la convertir en décret à 
la grande satisfaction du public. Seul, le parlement refusa 
obstinément d'y adhérer. 

Profitant habilement de cette circonstance, le régent fit, 
dit-on, répandre dans Paris un billet ainsi conçu : « Le par- 
lement*, par son opposition continuelle au gouvernement , 
fait resserrer l'argent ; mais , malgré toute sa mauvaise in- 
tention, l'argent paraîtra la semaine prochaine, et le billet 
de banque ne perdra plus. » Il y avait dans ces mots une 
menace. Elle se réalisa bientôt. Le 21 juillet 1720, pendant 
que le palais de justice était envahi par des troupes, chacun 
des présidents et conseillers au parlement recevait un ordre 
d'exil pour Pontoise. Les exilés de Pontoise prirçnt, au sur- 
plus, gaiement leur parti. D'après Saint-Simon, le président 
de Mesme, qui voulait tout à la fois faire sa cour au parle- 



JEAN LAW. 28 < 

ment et au régent, avait reçu de celui-ci, à cette occasion, 
cent mille écus qui furent employés en dîners. Aussi un 
avocat de Paris, le sieur Marais, constatait dans son journal, 
au retour d'un voyage à Pontoise, « qu'on n'y faisait que 
boire et manger, jouer un jeu énorme qui ruinait tous les 
jeunes gens, et pendre par-ci par-là quelques criminels. » 
Ajoutons que le coup d'État du 21 juillet avait fait immé- 
diatement monter à 5,700 livres les actions de la Compagnie 
des Indes, qui ne valaient plus la veille que 4,560 livres. 
Mais cette reprise ne fut que momentanée. L'augmentation 
prodigieuse du prix de tous les objets nécessaires à la vie 
faisait d'ailleurs que la misère était extrême et l'irritation 
contre le gouvernement excessive. Jamais, à aucune époque, 
tant et de si violentes satires et caricatufes n'avaient circulé 
dans le public. « J'ai reçu, écrivait la mère du régent, des 
lettres où l'on fait des menaces affreuses contre mon fils, en 
m'assurant qu'on avait préparé pour lui deux cents bou- 
teilles de vin empoisonné, et que, si cela manquait, on ferait 
usage d'un nouveau genre de feu d'artifice pour brûler mon 
fils tout vif dans le Palais-Royal, et moi ici, à Saint-Cloud. » 

Avec son insouciance ordinaire, le régent méprisait me- 
naces et pamphlets. Quoi qu'il en soit, on répétait sourde- 
ment dans le public que des vengeances secrètes étaient 
exercées contre les libellistes. Echo fidèle des bruits de son 
quartier, Buvat raconte qu'un nommé Vergier, auquel on 
attribuait un pamphlet dont le régent aurait été vivement 
offensé, fut as^ssiné, mais que l'affaire en resta \kpar ordre 
supérieur. L^même chroniqueur ajoute : « Un nommé San- 
drier, prernier commis du trésorier des guerres, nouvelliste, 
fut trouvé dans la rivière percé de deux coups de poignard. 
On dit que c'est pour avoir mal parlé du gouvernement. » 

La démonétisation du papier , qui eut lieu à partir du 
1" novembre 1720, acheva de porter le trouble dans la so- 
ciété parisienne et dans tout le royaume. Les porteurs étaient 

je. 



282 PORTRAITS HISTORIQUES. 

invités à prendre, soit des rentes perpétuelles à 2 pour cent, 
soit des rentes viagères à 4 pour cent, soit enfin des actions 
dans la Compagnie des Indes qui venait d'être réorganisée 
sur le pied d'une simple société commerciale indépendante 
de l'État. Frappé de discrédit, le papier cessa d'avoir cours 
à Paris comme en province, et un grand nombre de mar- 
chands préférèrent s'exposer à la peine du carcan plutôt 
que de livrer leurs marchandises contre des billets d'une 
valeur plus que douteuse. En cette extrémité, on crut devoir, 
dans l'intérêt de la tranquillité publique, fixer la valeur vé- 
nale d'un grand nombre d'objets; mais, comme toutes les 
lois de maximum, celle-ci fut éludée, et la police dut sou- 
vent intervenir pour ordonner la vente d'objets que les mar- 
chands entendaient- conserver. On fit en même temps la 
guerre aux accapareurs et aux agioteui's. Sur ces entrefaites, 
l'un de ces derniers, nommé Vernezobre, Prussien d'origine 
et ami de Law, quitta la France, après avoir envoyé à l'é- 
tranger pour 50 millions d'écus et de pierreries. 11 y eut 
dans le public à ce sujet une explosion de colère dont le 
gouvernement profita pour dépouiller ceux que le Système 
avait enrichis. Une liste de suspects qui contenait, dit-on, 
35,000 noms , fut dressée , et l'on recommença les poui<- 
suites. Ainsi, les mêmes misères, les mômes violences qui 
avaient précédé l'inauguration du Système en signalaient la 
chute. « Oir entre chez un homme, dit Barbier, on met le 
scellé dans toute sa maison, on lui prend ses bijoux, sa vais- 
selle d'argent et tout ce qu'il a. » • 

Cependant, une foule immense continuait de fréquenter les 
spectacles, où jamais le luxe n'avait été aussi grand. Voici 
ce que raconte un contemporain , à la date du 20 no- 
vembre 1720 : « J'ai été à la comédie qui se jouait sur le 
théâtre du Palais-Royal, où Baron représentait le Comte 
d'Essex. Il y avait un monde prodigieux, malgré le mal- 
lieur du tcm)»s. Les femmes étaient pleines de pierrerie.> 



JEAN LÂW. 285 

(on venait d'en permettre l'usage, et elles s'en œuvraient 
de la tête aux pieds) ; les hommes avaient des habits magni- 
fiques et superbes. Le régent panit avec sa maîtresse d'un 
côté; M. le duc, de l'autre, avec la sienne... Qui ne voit 
que cette salle de théâtre croit le royaume bien riche ; mais 
au sortir de là, la pauvreté est bien effective. » Le même 
chroniqueur dit, au sujet d'un bal de l'Opéra qui eut lieu à 
pareille époque : « On a fondu les billets de la banque, en 
perdant presque le tout pour aller danser, lorsqu'on meurt 
de faim chez soi. Voilà le Français et les Parisiens ! » 
Veut-on voir maintenant le revers de la médaille? «Le 
16 décembre, dit Buvat, le curé de Saint-Eustachc envoya 
un secours à une famille qui venait de lui être recommandée. 
La personne chargée de cette pieuse mission, ne recevant 
pas de réponse, fit enfoncer la porte. En entrant dans la 
chambre, on fut bien étonné de voir le mari pendu, sa 
femme et trois enfants égorgés. On trouva dans cette 
chambre seulement six sous de monnaie, et pour 200,000 
livres de billets de banque... » 

Vers la même époque, on avait pour 42 livres des actions 
que les porteurs avaient peut-être achetées 20,000 livres 
en espèces, rue Quincampoix. 

Ainsi, une fortune de 200,000 li\Tes placée en actions, en 
1719, se trouvait réduite à 420 livres, environ un an après ! 

VI. 

Au point où en étaient arrivées les choses, la chute de 
Law était inévitable, imminente. Il n'y avait plus d'incer- 
titude que sur la manière dont elle s'effectuerait. L'homme 
de génie, le grand financier, le magicien de 1719, n'était 
plus qu'un fripon, un voleur digne de la potence ou de la 
corde. Le 12 novembre 1720, dans une assemblée de la ban- 
que dont il était encore le directeur, ces noms furent jetés à 



284 PORTRAITS HISTORIQUES. 

la face de Law, et il dut .se retirer pour éviter peut-être que 
la violence ne se joignît aux injures. Un mois plus tard, 
le 12 décembre, s'étant montré à l'Opéra, il y fut accueilli par 
des murmures désapprobateurs et avec une malveillance 
marquée. Comprenant enfin qu'il n'était plus en sûreté à 
Paris, il partit le lendemain pour une de ses terres où le duc 
de Bourbon alla le visiter. Le 16, la maîtresse du duc, 
^£me ^Q pj.jg^ lyj envoya sa chaise de poste avec un passe-port 
au nom du roi. Law prit la route de Bruxelles, n'ayant pour 
toute richesse que 36,000 livres et une bague de 10,000 écus. 
À Valenciennes, l'intendant , qui était fils de d'Argenson, 
voulant faire du zèle, donna ordre d'arrêter Law mal- 
gré son passe-port, et ne le laissa partir que sur un ordre 
formel expédié de Paris en toute hâte. Le czar Pierre le 
Grand voulut, dit-on, attirer Law dans ses États , mais 
celui-ci résista à ses offres. Après quelques excursions en 
Allemagne et en Angleterre, il vint s'établir à Venise avec 
sa fille et sa femme, ou plutôt sa maîtresse. Le duc de Saint- 
Simon représente cette dernière avec « un œil et le haut 
de la joue couverts d'une vilaine tache de viri, du reste bien 
faite, haute, allière, impertinente en ses discours et en ses 
manières, recevant les hommages, rendant peu ou point et 
faisant rarement quelques visites choisies. » Quant à lui, 
ajoute Saint-Simon, « il n'y eut ni avarice, ni friponnerie 
en son fait. C'était un homme doux, bon, respectueux, que 
l'excès du crédit et de la fortune n'avait point gâté, et dont 
le maintien , l'équipage, la table et les meubles ne purent 
scandaliser personne; Il souffrit avec une patience et une 
suite singulières toutes les traverses qui furent suscitées à 
ses opérations, jusqu'à ce que, vers la fin, se voyant à court 
de moyens, et toutefois en cherchant et voulant faire face, 
il devint sec, l'humeur le prit, et ses réponses furent sou- 
vent mal mesurées. Homme de système, de calcul, de com- 
paraison, fort instruit et profond en ce gem-e, qui, sans 



JEAN LAW. 285 

jamais se tromper, avait partout gagné iiitinimenl au jeu à 
force de posséder, ce qui me semble incroyable, la combi- 
naison des cartes. » 

Law parti, le gouvernement dut songer à réparer les dé- 
sastres du Système. Un conseil de régence, qui eut lieu le 
24 janvier 1721, fit voir toute l'étendue du mal. Le duc de 
Saint-Simon, qui en faisait partie, entre, à ce sujet, dans de 
curieux, mais tristes détails. Le régent, dit-il, prétendit que 
Law méritait d'être pendu pour avoir émis 600 millions de 
billets de plus qu'il n'avait été autorisé à le faire. « Mais, 
monsieur, s'écria le duc de Bourbon, comment, sachant 
cela, l'avez-vous laissé sortir du royaume'/ — C'est vous, 
monsieur, répliqua le régent, qui lui en avez fourni les 
moyens en lui envoyant les passe-ports. — 11 est vrai, mon- 
sieur, répondit le duc de Bourbon ; mais c'est vous qui me 
les avez remis pour les lui envoyer, w Le duc de Bourbon 
avoua d'ailleurs qu'il avait eu 1,500 actions; le duc d'Antin 
en déclara 400. Le prince de Conti dit qu'il n'en avait plus 
depuis longtemps, qu'il les avait rendues à Law (contre 
espèces), et il offrit de restituer le duché de Mercœur qu'il 
avait acheté du produit de ce remboursement. Indigné par 
tous ces aveux, le duc de Saint-Simon s'écrie : « L'étonne- 
ment fut grand dans tous ceux qui se trouvèrent à ce Con- 
seil. Personne n'ignorait en gros le désordre des finances; 
mais le détail de tant de millions factices, qui ruinaient le 
roi ou les particuliers, ou, pour mieux dire, l'un et l'autre, 
effraya tout le monde. On vit alors à découvert où avait 
conduit un jeu de gobelets dont toute la France avait été 
séduite, et quelle avait été la prodigalité du régent, par la 
facilité de battre monnaie avec du papier et de tromper 
ainsi l'avidité publique. » 

Il fallait cependant sortir de cette situation. Le 4 fé- 
vTier 1721, un décret royal statua que toutes les créances 
sur l'État seraient soumises à un visa, Paris-Duverney fut 



286 PORTRAITS HISTORIQUES. 

chargé (le diriger l'opéra tien. Il est facile de deviner dans 
quel esprit il s'en acquitta. Il fit établir cinq catégories de 
valeurs ; les moins dépréciées perdirent le sixième ; quel- 
ques-unes furent réduites des dix-neuf vingtièmes. De leur 
côté, les notaires furent contraints, sous peine de destitution 
et de poursuites extraordinaires, à fournir les extraits de 
tous les actes translatifs de propriétés mobilières et immo- 
bilières passés depuis le 1" juillet 1719 jusqu'au 31 dé- 
cembre 1720. On évalua à 3,071,000,000 les émissions de 
billets faites par l'État, légalement ou frauduleusement. 
Cette somme ayant été réduite de plus d'un milliard, envi- 
ron 1,700 millions représentèrent les effets conservés et 
furent transformés soit en rentes perpétuelles à 2 1/2 pour 
100, soit en rentes viagères, à 4 pour 100. Indépendamment 
de cette réduction, les hommes que l'on supposait avoir été 
enrichis par le Système eurent à subir une capitation 
extraordinaire qui produisit 187,893,000 livres, somme 
dans laquelle cette dame Chaumont dont il a été parlé plus 
haut figura pour 8 millions. Enfin, ceux qui avaient vendu 
leurs terres ou leurs hôtels pendant le Système eurent le 
droit de les racheter en les payant, soit en contrats de 
rentes au pair, soit en effets consolidés par le visa. 

On aurait pu croire que tant et de si dures leçons auraient 
guéri les Parisiens de leur passion pour l'agiotage. On s'a- 
perçut bientôt qu'il n'en était rien. Un arrêt du 22 mars 
1 723 avait fixé à 56,000 le nombre des actions de la nou- 
velle Compagnie des Indes. Représentées par des certificats 
provisoires de la valeur de 500 livres, ces actions se négo- 
cièrent tout d'abord à 800 livres, montèrent à 1,500, et 
même à 3,000 livres, grâce au bruit répandu par les agio- 
teurs que le régent n'avait pas complètement renoncé au 
Système et qu'il songeait à rappeler Law. Succès éphémère ! 
La mort du régent et divers arrêts qui jetèrent de nouveau 
la perturbation dans la valeur des monnaies firent bientôt 



JEAN LAW. 287 

après tomber les actions de la Compagnie des Indes au-des- 
sous de leur taux d'émission. Elles ne se relevèrent plus 
depuis. 

On a vu la formation, l'apogée et la chute de cette fa- 
meuse combinaison financière qui, pendant quelques années, 
fut en quelque sorte l'unique préoccupation de la France, 
qu'elle sembla un instant devoir enrichir, et qu'ensuite elle 
couvrit de ruines. La plupart des auteurs qui ont écrit sur 
le Système se sont demandé quelle influence il avait exercée 
sur la population du royaume au point de vue de ses intérêts 
matériels. Plusieurs écrivains ont pensé que cette influence 
avait, en définitive, été heureuse, jet que ces ruines, une fois 
déblayées, l'industrie et l'agriculture s'étaient développées 
d'une manière plus rapide (lu'auparavant, grâce à la dimi- 
nution de la dette publique et de l'impôt. M. de Montyon 
croit notamment que l'augmentation de la valeur des mon- 
naies permit depuis ce temps aux contribuables de s'ac- 
quitter avec plus de facilité, et que, par suite, le gouverne- 
ment cessa d'être obligé, comme cela avait lieu jusqu'alors, 
de faire remise aux populations d'anciennes impositions non 
acquittées ' . a On est forcé de reconnaître, dit un autre écri- 
vain, qu'au milieu de la subversion des fortunes opérée par 
le Système, la masse des contribuables profita par l'amélio- 
ration de la fortune publique, par une aisance plus générale 
répandue dans les classes inférieures, et aussi parce que cette 
commotion violente fit sortir la population de l'espèce d'en- 
gourdissement dont l'avaient frappée les malheurs des der- 
nières années du règne de Louis XIV ^ » Enfin, on a comparé 
les effets du Système à ceux d'un tremblement de terre, d'un 
incendie, à la suite desquels « on retrouve, peu d'années 



* Particularités sur les ministres des finances célèbres, parM.de 
MuiiiVDn. p. 108. 

■2 Histoire financière de la France, par M. Bailly, t. II, p. 100. 



288 PORTRAITS HISTORIQUES. 

après, à la même place, une ville plus belle, plus riante, 
plus riche que celle qui a été détruite. » A l'appui de cette 
opinion, un des récents biograplies de Law cite ce fait, que, 
malgré l'exportation des capitaux, la France s'était bientôt 
trouvée plus riche en espèces qu'aucun autre pays de l'Eu- 
rope, et qu'à sa mort, le régent avait laissé 91 millions en 
argent dans les caisses de l'État '. 

Un illustre publiciste qui, ayant vu le Système à l'œuvre, 
avait dû en étudier et observer attentivement les conséquen- 
ces, a jugé Law plus sévèrement. « La France, à la mort du 
feu roi, dit Montesquieu, était un corps accablé de mille 
maux. Le duc de Noailles prit le fer à la main, retrancha 
les chairs inutiles et appliqua quelques remèdes topiques ; 
mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger 
(Law) est venu qui a entrepris' cette cure. Après bien des 
remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint, 
et il l'a seulement rendu bouffi. Tous ceux qui étaient ri- 
ches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté, et ceux 
qui n'avaient pas de pain ^ regorgent de richesses. Jamais 
ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L'étranger 
a tourné l'État comme un fripier tourne un habit : il fait 
paraître dessus ce qui était dessous, et ce qui était dessus il 
le met à l'envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables 
même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus rapi- 
dement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs 
camarades et peut-être demain par leurs maîtres ^ ! » F^xa- 
minant le Système à un autre point de vue, Montesquieu 



* Law, son système, etc., par M. Cochut. 

- Ceci est évidemment une exagération. Avec quoi se serait-on pro- 
curé des actions si l'on n'avait pas même eu du pain ? Le nombre de ceux 
qui trouvent le moyen de spéculer sans aucune ressource personnelle 
est toujours peu considérable, relativement à la masse des spéculateurs. 

^ Lettres persanes; lettre CXXXVIII. 



JEAN LAW. 289 

prétend que, par la suppression des rangs intermédiaires et 
l'anéantissement des corps politiques, Law aurait amené la 
ruine de la monarchie ' . 

Enfin, un guide expérimenté en matière de crédit public 
a fait l'appréciation suivante des résultats du Système : 
« Le capital de la dette publique demeura, dit-il, à peu près 
le même qu'auparavant, mais l'intérêt fut réduit de 80 mil- 
lions à environ 37 millions. Si quelques particuliers avaient 
fait fortune, un bien plus grand nombre, parmi lesquels 
beaucoup de créanciers de l'État, avaient été ruinés; le 
crédit était détruit pour longtemps; les mœurs publiques 
étaient profondément altérées...'. » 

Voilà quel fut, évidemment, le résultat le plus clair du Sys- 
tème : la ruine du crédit pendant plus d'un siècle et la cor- 
ruption des mœurs publiques. Sous le premier rapport, on 
peut dire que la folle tentative de Law a causé à la France 
des maux incalculables. Sans elle, en effet, sans le reten- 
tissement qu'elle eut, sans les désastres qui suivirent et qui 
sont restés dans l'opinion générale un objet confus d'é- 
pouvante, le crédit, qui existait déjà en Hollande depuis 
longtemps et qui s'organisait en Angleterre, se serait aussi 
peu à peu formé en France, et il y aurait donné lieu à des 
entreprises, à des expéditions fécondes. Au lieu de cela, le 
nom seul de banque a , pendant longtemps, vaguement 
efirayé les populations, pour lesquelles il est resté l'équiva- 
lent de déloyauté et de déception. Le grand tort de Law fut 
de n'offrir aux actionnaires de la compagnie colossale qu'il 
avait organisée d'autre garantie que des spéculations incer- 
taines et plus que précaires, au lieu d'affaires réelles et dont 
les profits fussent positifs, assurés. « Conception radicale- 
ment vicieuse, a-t-on dit avec raison, le Svstème fut une 



' Esprit des Lois, liv. 11, chap. 4. 

* Encyclopédie du Droit, art. Banque, par M. Gauler, p. 502. 

17 



290 PORTRAITS HISTORIQUES. 

machine, ingénieuse il est vrai, mais qui, dans un pays aussi 
dépourvu que l'était alors la France de ressources indus- 
trielles, ne pouvait pas trouver de moteur suffisant! Law 
crut pouvoir lever cette difficulté en joignant à son méca- 
nisme un moteur factice ; il se trompa.... Les banques n'ont 
pas plus le pouvoir de fonder le crédit que le crédit n'a celui 
de produire le capital. Faire valoir une force existante, 
voilà leur office ; la créer n'est pas en leur pouvoir ' . » 

Law s'était retiré cà Venise sans fortune et pauvre en 
quelque sorte, bien qu'il possédât plusieurs millions lorsque, 
en 1715, il était venu se fixer en France. De son exil, il 
adressa des réclamations au régent et au duc de Bourbon; 
elles restèrent infructueuses. Cette ingratitude afflige lors- 
qu'on songe à quelques maures utiles et justes qu'il avait 
provoquées, qu'on avait fort applaudies pendant sa faveur, 
mais qui, lui tombé, furent trouvées détestables. « Je suis 
nu, écrivait-il un jour au duc de Bourbon, on veut que je 
subsiste sans biens et que je paye des dettes sans en avoir 
les fonds. » Telle fut la destinée de l'homme singulier qui 
avait créé pour plus de 3 milliards d'une prétendue mon- 
naie à laquelle il attribuait, et qui avait eu, en effet, pendant 
quelques instants, une valeur supérieure à l'or et à l'argent. 
Il mourut à Venise en 1729 et ne laissa que quelques ta- 
bleaux et une bague de 10,000 écus qu'il mettait en gage 
lorsque les chances du jeu lui avaient été contraires ^ 

« C'était, dit encore Montesquieu, qui l'avait vu quelque 
temps avant, le môme homme, toujours l'esprit occupé de 
projets , toujours la tête remplie de calculs et de valeurs 
monétaires ou représentatives. Quoique sa fortune fût mince 
il jouait souvent et assez gros jeu. » 

* M. Gautier, loc. cit. 

* Law, etc., par M. Cocliut. 



MACHAULT D'ARNOUVILLE. 



1701 - 1794 



I. 



Voici un coiUrôleur général des finances fort peu connu, 
et dont le nom, si la popularité était toujours intelligente et 
juste, aurait eu droit à tous ses honneurs. Divers historiens 
citent, il est vrai, Machault d'Arnou ville avec éloges, et 
vantent ses vues financières, sa résolution, son intelligence; 
mais la plupart lui consacrent à peine quelques lignes. L'un 
d'entre eux, M. Lacretelle, tout en louant d'ailleurs les actes 
de ce contrôleur général, le représente, bien à tort, comme 
la créature et le favori d'ime favorite, M""^ de Pompadour. 
La majorité du public ignore probablement jusqu'au nom 
de ce ministre, et la plupart même de ceux qui l'ont re- 
marqué dans les histoires générales l'ont peut-être oublié. 
Çest aux lecteurs impartiaux à juger, quand ils auront vu 
avec quelque détail quels furent les principaux actes de son 
administration, comment il était arrivé au pouvoir et de 
quelle manière il en sortit, si le ministre, objet de cette 
étude, n'avait pas mieux mérité que l'indifférence et l'in- 
gratitude dont ses contemporains d'abord, et les généra- 
lions suivantes ont payé ses efforts. 

On a vu, dans la biographie de Law, en quel état se trou- 
vaient les finances du royaume au moment où l'échafau- 
dage du Système s'étant écroulé, Paris et les provinces 
furent en quelque sorte couverts de ses ruines. On se sou- 
vient que les principaux adversaires du Système, les frères 



29:2 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Paris, furent chargés d'en faire la liquidation. Ces financiers 
s'acquittèrent de cette tâche sans ménagement aucun. Opé- 
rateurs intrépides, taillant sans pitié dans le vif, ils se firent 
rendre compte de toutes les fortunes, et en soumirent la 
révision à un Conseil spécial dont ils étaient les inspirateurs. 
Quand le visa fut terminé, l'État, mal^gré la nouvelle ban- 
queroute que l'on venait de faire, se trouva dans l'obliga- 
tion, pour subvenir aux dépenses courantes, de consentir à 
des aliénations de domaines royaux, de vendre à prix ré- 
duits de nouvelles exemptions de taxe et de contracter de 
nouveaux emprunts ' . A partir de ce moment, les choses 
reprirent leur cours ordinaire. Law avait eu pour successeur 
au contrôle général Pelletier de la Houssaye, auquel succéda 
Dodiin, que remplaça, en 1726, Le Pelletier-des-Forts. 
Quatre ans après, le cardinal Fleury confia le contrôle géné- 
ral à Philibert Orry dont le père avait été appelé en Espa- 
gne par Philippe V pour y réorganiser les finances, tâche 
dont il s'était acquitté à merveille. 

Philibert Orry fut contrôleur général des finances pen- 
dant quinze ans, longévité ministérielle rare dans l'admi- 
nistration des finances, et que Colbert seul a dépassée ' ! 
Doué de vues justes, ami du progrès et des sages réformes, 
intègre, économe, Philibert Orry eut le malheur d'avoir 
affaire à un principal ministre, le cardinal Fleury, qui, soit 
à raison de son âge ou de la nature de son esprit, s'effrayait 
à toute idée de changement, d'amélioration. Persuadé, il l'a 
démontré lui-même, par d'excellentes raisons, de l'excel- 
lence des tarifs modérés % Orry, de peur de susciter quel- 
ques embarras au cardinal-ministre, laissa cependant sub- 

' Histoire financière de la France, par M. Bailly, t. II, p. 104. 
^ De nos jours, le duc de Gaëte a également occupé pendant le même 
nombre d'années le même poste, à la vérité dédoublé. 

3 Le comte Mollien donne, dans ses Mémoires, l'analyse d'un curieux 



MACHAULT d'aRNOUVILLE. 295 

sister, dans leur intégrité, les droits dont les successeurs de 
Colbert, exagérant son système, avaient frappé les marchan- 
dises étrangères. Orry dut se contenter de réduire, assez 
fortement d'ailleurs, les droits sur les matières premières. 
Son principal mérite semble avoir été la vigilance avec 
laquelle il administra la fortune publique. Les anecdotes 
que l'on raconte sur les hommes publics, les paroles qu'on 
leur prête, ne sont pas toujours d'une authenticité incon- 
testable ; elles servent pourtant à donner en quelque sorte le 
ton de leur caractère et l'impression des contemporains. 
Quelqu'un reprochait un jour au contrôleur général Orry la 
brusquerie de ses manières : « Comment voulez-vous que je 
n'aie pas d'humeur? répondit-il. Sur vingt personnes qui me 
font des demandes, il y en a dix-neuf qui me prennent pour 
une bête ou pour un fripon. » — Une autre fois, M""" de 
Pompadour lui demandait, avant que sa faveur fût encore 
déclarée, une place de fermier général pour son mari : « Si 
ce qu'on dit est vrai, aurait répondu Orry, vous n'avez pas 
besoin de moi; si ce n'est pas vrai, vous n'aurez pas la 
place. )) On devine, d'après ce qui précède, que le contrô- 
leur général ne devait pas avoir une amie bien dévouée dans 
la favorite. Aussi, lorsqu'il fut remplacé, vers la fin de 1745, 
le bruit courut qu'elle avait provoqué sa disgrâce. Un con- 
temporain, assez au courant d'ordinaire des bruits de la ville 
et quelquefois de la Cour, l'avocat Barbier, donne de la con- 
sistance à cette version. « Voici, dit-il, du changement dans 
le ministère. M. Orry, contrôleur général, en place depuis 
quatorze ans, a eu une querelle avec les sieurs Paris, qui 

travail du ministre Orry sur les droits de douanes. C'est un excellent 
et remarquable plaidoyer en faveur de la modération des tarifs. J'ai re- 
produit ce travail avec les réflexions dont le comte Moliien l'a accom- 
pagné, dans mon Histoire du Système protecteur en France depuis 
le ministère de Colbert jusqu'à la révolution de 1848. 



294 PORTRAITS HISTORIQUES. " * 

ont la conduite des vivres de Flandre et d'Allemagne, gens 
puissants. Cette dispute est au sujet d'un supplément que 
Paris-Duverney demandait sur le marché des entrepreneurs 
des vivres qui perdaient, disait-on, c'est-à-dire qui ne ga- 
gnaient pas autant qu'ils auraient voulu. M. Orry a refusé 
avec opiniâtreté. Cela a donné lieu à des mémoires respec- 
tifs au roi, dont il a môme été ennuyé. Il y a eu, à cette 
occasion, brigue de cour de la part du duc de Richelieu, 
même de la part de madame la marquise de Pompadour, 
qui règne plus que jamais ; on dit aussi de M. d'Argenson, 
ministre de la guerre. Bref, M. Orry a vu qu'on lui en vou- 
lait de plus loin, et qu'il n'était pas le plus fort ; il a de- 
mandé à se retirer, et il a été remercié ' . » 

Philibert Orry fut remplacé, le 12 décembre 1745, [)ar 
l'intendant du Hainault, Machault d'Arnouville, fils d'un 
conseiller d'État, qui avait été lieutenant général de police 
en 1718, et qui s'était fait, soit dans l'exercice de cette 
charge, soit dans des commissions de magistrature, une 
réputation de sévérité excessive. «C'était, a dit de lui le duc 
de Saint-Simon , un homme intègre et capable , exact et 
dur, magistrat depuis les pieds jusqu'à la tête, fantasque et 
bourru... » Jean-Baptiste Machault, son fils, était né le 
13 décembre 1701. Sans ambition, ami du repos et bor- 
nant tous ses vœux à remplacer son père au conseil d'État, 
il fut, presque malgré lui, poussé dans les intendances par 
quelques amis, notamment par le comte d'Argenson, mi- 
nistre de la guerre, son parent, qui lui avait d'abord fait 
donner l'intendance du Hainault. Quand le contrôleur gé- 
néral Orry fut renversé, le comte d'Argenson recommanda 
Machault à Louis XV, qui avait remarqué son esprit et qui 
l'agréa. Cependant, doué d'une modestie rare, l'intendant 
du Hainault déclina d'abord, par défiance de ses forces, 

* Journal historique et anecdotique de Barbier, t. Il, p. 172. 



MACHAULT d'aRNOL VILLE. Î95 

l'honneur qui lui était fait. « Il avait voulu refuser dans les 
circonstances présentes, dit le chroniqueur Barbier; mais 
on dit publiquement que le roi lui a écrit à Valencicnnes, 
pour lui ordonner d'accepter. » En effet, Louis XV avait 
adressé à M. de Machault, le 8 décembre 1745, une lettre qui 
se terminait par ces mots : « Vos représentations augmentent 
l'estime que j'avais pour vous, et me prouvent que vous êtes 
un des plus honnêtes hommes de mon royaume, et le plus 
capable de me bien servir dans cette place. Ainsi, tout me 
confirme dans mon choix, et j'attends de vous cette marque 
de dévouement ' . » 

M. de Machault se résigna donc et se mit à l'œuvre. La 
tâche qu'il avait acceptée était d'ailleurs difficile, et l'on 
conçoit que l'obligation d'alimenter le trésor pendant la 
guerre inutile et désastreuse dans laquelle la France était 
alors engagée dut être un vif sujet d'inquiétude pour le nou- 
veau contrôleur général. Les deux premières années qu'il 
passa au ministère furent employées à pourvoir aux dé- 
penses les plus urgentes par les expédients ordinaires, tels 
que l'élévation de la taille et des accessoires, des taxes 
d'octroi perçues au profit du roi, des droits sur le papier, 
le suif, la poudre à poudrer, et enfin, par des emprunts. La 
paix d'Aix-la-Chapelle, qui fut signée en 1748, permit 
à la France de respirer, et laissa entrevoir au contrôleur 
général la possibilité de jK)urvoir aux dépenses publiques 
par d'autres moyens. 

La France se trouvait alors, comme cela arrivait d'ordi- 
naire à la suite de quelques années de guerre, dans une 
situation désastreuse. D'un côté , l'injuste répartition de 
l'impôt foncier auquel échappaient toutes les terres de la 
noblesse et du clergé et qui portait en entier sur les terres et 
propriétés non privilégiées ; de l'autre, les levées d'hommes 

* Biographie universelle; artide MachmiK . 



296 PORTRAITS HISTORIQUES. 

consécutives que la guerre avait nécessitées, avaient réduit 
à une gêne voisine de la pénurie cette partie de la' popula- 
tion que la misère avait épargnée. C'était le temps où le 
fermier général Bouret, qui mourut depuis insolvable, après 
avoir mangé 42 millions, avait fourni du blé à toute une 
province sans en tirer aucun profit, et s'était contenté d'une 
médaille que cette province avait voulu faire frapper en son 
honneur ' . L'ambassadeur de Louis XV, qui avait négocié 
la paix d'Aix-la-Chapelle, a peint la malheureuse situation 
du royaume à cette époque dans un Mémoire qu'il remit au 
roi, après la conclusion du traité. « Ce qui m'a porté, sire, 
disait le comte de Saint-Severin, à terminer le grand ou- 
vrage de la paix, c'est le désordre des financée, la dépopu- 
lation de l'État et la disette des subsistances. Le contrôleur 
général m'a dit qu'il ne savait plus où trouver de l'argent. 
Les intendants des provinces ont fait savoir au bureau de la 
guerre qu'il était impossible de lever une nouvelle milice, 
et celui de Guyenne a écrit que sa province était à la veille 
de mourir de faim -. » Ajoutons que, vers le même temps, 
le duc d'Orléans avait un jour posé sur la table du Conseil 
un pain de fougère, en disant au roi : « Sire, voilà de quoi 
vos sujets se nourrissent \ » 

C'est dans ces circonstances que , sondant d'un coup 
d'œil intelligent et ferme, toute la profondeur de la plaie, 
cause principale de cette détresse, M. de Machault essaya 
d'accomplir pacifiquement, par la seule autorité de la loi et 
de la raison, une révolution financière qui, dans l'opinion 
de tous les hommes compétents ayant examiné de près son 
système, aurait, si elle avait réussi, prévenu et rendu d'ail- 
leurs complètement inutile la révolution de 1789. 

1 FoZ^aire, édition Beuchot, t. XXXIX, p. 109. 

2 Histoire de la diplomatie française, par de Flassan, t. V, p. 170. 
^ Mémoires du marquis d'Argenson, p. 325. 



MACHAULT d'aRNOL VILLE. 297 

Voici en quoi consistait le système financier de ce con- 
trôleur général. 

Déjà, avant lui, on avait fait, en France, plnsieurs essais 
cVun impôt qui aurait atteint toutes les propriétés. En 1725, 
les frères Paîis avaient, sous le ministère du duc de Bour- 
bon, fait établir un impôt du cinquantième à percevoir en 
nature sur tous les fruits de la terre. Cet impôt n'était, au 
fond, rien autre chose que l'application de l'idée développée 
dans la Dîme rorjale de Vauban. Évalué à 10 millions par 
an, il devait servir au remboursement des rentes. Mais il 
rencontra sur tous les points de la France une oi)position 
telle que le gouvernement fut, à la seconde année, obligé 
de renoncer à ce mode de perception. Il se contenta d'un 
abonnement , que consentirent les diverses provinces afin 
d'être débarrassées du nouvel impôt. Quant au rembourse- 
ment des rentes, il n'en fut bientôt plus question, et le 
montant des abonnements fut appliqué aux besoins ordi- 
naires de l'État. 

Huit années plus tard, une nouvelle tentative fut faite 
pour établir un impôt proportionnel sur les revenus de 
toutes les propriétés foncières possédées par des sujets pri- 
vilégiés ou non privilégiés. Un édit du 17 novembre 1733 
fixa cet impôt qui devait, au surplus, cesser trois mois après 
la paix, au dixième des revenus , d'après la déclaration 
qu'en auraient faite les propriétaires eux-mêmes. L'édit 
portait d'ailleurs que la taxe serait élevée au quadruple à 
l'égard de ceux qui auraient fait une fausse déclaration. Mais 
cet essai ne fut pas plus heureux que celui de 1725. Le 
clergé, qui voyait dans le nouvel impôt une atteinte fâ- 
cheuse à ses privilèges, obtint d'en être dispensé au moyen 
d'un don gratuit de 12 millions, et fit stipuler dans le con- 
trat d'acceptation « que les biens ecclésiastiques n'avaient 
été ni pu être compris dans la déclaration portant établisse- 
ment du dixième, w D'autres abonnements furent également 

17. 



298 PORTRAITS HISTORIQUES. 

consentis. En définitive, l'impôt dont il s'agit fut supprimé 
dans la troisième année de son établissement, sans avoir 
été appliqué nulle part. 

Enfin, l'impôt du dixième fut de nouveau rétabli en 1741, 
mais sous une autre forme. Au lieu de prendre pour base la 
déclaration des contribuables, on décida que des préposés, 
à la nomination des intendants, feraient l'estimation du 
revenu effectif de tous les biens-fonds du royaume. Pour 
éviter cette intervention du pouvoir administratif, le clergé 
paya, en deux fois, un don gratuit de 31 millions. Des 
villes, des provinces renouvelèrent, mais à un cbiffre plus 
élevé, les abonnements qu'elles avaient sollicités dans des 
circonstances analogues. C'est sur ces entrefaites que M. de 
Machault, ayant été porté aux affaires, se trouva obligé, pour 
subvenir aux dépenses de la guerre, de maintenir l'impôt 
du dixième, tout en faisant connaître d'ailleurs qu'il serait 
supprimé au bout de dix ans. 

La paix une fois signée, le contrôleur général s'occupa 
de mettre à exécution le plan de finances qu'il mûrissait 
sans doute depuis longtemps. Un premier édit, du mois 
de mai 1749, causa, parmi la noblesse, le parlement et 
chez tous les privilégiés du temps, une agitation fort vive. 
D'après sa teneur, il devait être établi, pour le payement 
des dettes qui s'étaient accunuilées depuis la fin du dernier 
siècle, et de celles que les bcvsoins de l'État pourraient le 
forcer de nouveau à contracter, une caisse d'amortissement 
qu'alimenterait l'impôt du vingtième de tous les biens et 
revenus des sujets du roi, « jusqu'à ce que, disait l'édit, 
une diminution sensible des dettes et charges qui absorbent 
actuellement une grande partie de nos revenus annuels 
nous ait procuré un fonds libre, pris sur nos revenus mêmes, 
pour suivre le progrès de la libération et nous permette de 
nous passer, en tout ou en partie, du secours de l'imposition 
que nous sommes forcés d'établir. » Le roi ajoutait qu'il 



MACHAULT d'aRNOLVILLE. 299 

avait préféré celle imposilion à loulo aulrc a par la consi- 
déralion qu'il n'y en avait point de plus juste, de plus égale, 
puisqu'elle se répartirait sur tous et chacun de ses sujets, 
dans la proportion de leurs biens o\ facnltés'. 

Au fond, le plan du contrôleur général de Machault était, 
sauf la quotité du droit et sa perception en nature, le même 
que celui dont les frères Paris avaient fait l'essai sous le 
ministère du duc de Bourbon, et que l'opposition des par- 
lies intéressées avait fait échouer. 11 est même très-pro- 
bable que ces financiers, qui avaient été les principaux 
instruments de la disgrâce du précédent contrôleur général, 
étaient parvenus, après avoir modifié leur système, à le faire 
adopter par son successeur. Restait à savoir quel accueil 
ferait le public au nouvel édit, et si, les passions et la 
situation étant les mêmes, les mêmes résistances que la 
mesure avait rencontrées en 1725 ne se produiraient pas 
de nouveau et ne seraient pas suivies d'un égal résultat. 

Il est intéressant de connaître l'efTet que produisit à Paiis 
la publication de l'édit du Vingtième. Elle avait coïncidé avec 
celle d'un autre édit concernant l'émission de 1,800,000 li- 
vres de rente au capital de 36 millions. « Le roi, dit à ce 
sujet l'avocat Barbier, a envoyé au parlement, pendant un 
voyage de Marly, deux édils qui font du bruit ; l'un pour 
l'imposition du vingtième denier sur tous les biens, au lieu 
du dixième, sans limitation de temps, et un autre pour un 
emprunt de 36 millions. Ces édils déconcertent fort le pu- 
blic. Le parlement n'a point enregistré, et il s'est assemblé 
plusieurs fois pour nommer des commissaires et faire des 
remontrances. On regarde cet impôt comme à perpétuité 
et c'est ce qui effraye. Mais qu'attend-on des remontrances? 
Le roi est le maître; qu'il consente à limiter le temps de cet 
impôt à douze ans; dans le temps, il continuera, s'il en a be- 

* Recueil des anciennes lois françaises, t.. XXII, p. 223. 



500 PORTRAITS HISTORIQUES. 

soin. Au fond, il faut considérer que les biens, comme mai- 
sons et biens de campagne, rapportent un tiers de plus de- 
puis le Système de 1720; tandis que toutes les rentes 
anciennes, dont le fonds a servi au soutien et à l'augmen- 
tation de l'État sont diminuées ou retranchées de moitié, à 
la vérité sans réparation * . » 

' Que la noblesse, le clergé et tous les privilégiés qui, jus- 
qu'alors, avaient considéré leurs biens comme exempts en 
principe de toute contribution, eussent été déconcertés par 
redit qui exigeait d'eux le vingtième de leur revenu, sans 
limitation de temps, cela était dans l'ordre des choses hu- 
maines et s'expliquait parfaitement. 11 n'en était pas de 
même des dispositions malveillantes du parlement. Fidèle, 
par malheur, à l'habitude qu'il avait depuis longtemps con- 
tractée de ne voir dans toutes les affaires qui lui étaient 
soumises que des prétextes d'opposition, le parlement fît 
alors ce qu'il renouvela plus tard lorsque la royauté lui sou- 
mit des édits ayant pour objet la suppression des corvées et 
des corporations, il formula des remontrances. « Le parle- 
ment, dit le Journal de Barbier , a été le 17 à Versailles 
chercher la réponse aux remontrances qu'il avait données. 
Le roi a répondu qu'il n'avait été touché d'aucun des motifs 
qui y avaient été employés et qu'ils n'avaient qu'à s'assem- 
bler pour finir cela incessamment. » Au jour fixé, le parle- 
ment enregistra, outre l'édit du Vingtième, qui comprenait 
aussi les revenus industriels, celui relatif à. l'emprunt. Les 
édits furent d'ailleurs enregistrés avec la formule du très- 
exprès commandement du roi, et la remise en fut accompa- 
gnée de nouvelles remontrances auxquelles Louis XV répon- 
dit : « Mon parlement peut être très-assuré de mon amour 
pour mon peuple ^ o) Quelque temps auparavant, le roi avait 

* Journal, etc., 1. 111, p. 223. 

2 Mémoires du maréchal de Richelieu, t. YllI, p. 1U2, — On sait 



MACHAIILT d'aRNOUVILLE. 501 

même dit au premier président que si lui ou le parle- 
ment avaient quelque édit moins onéreux à présenter 
il les écouterait volontiers ; mais le parlement avait trouvé 
plus commode de se borner à faire la critique des édits 
qui lui étaient soumis, et il n'avait rien proposé pour les 
remplacer. 

Comme on le pense bien, les malencontreuses remon- 
trances du parlement servirent de point d'appui aux récri- 
minations de tous ceux que l'édit du Vingtième devait 
atteindre par quelque côté , et malheureusement, outre 
qu'ils étaient nombreux , ceux-ci occupaient les postes les 
plus considérables dans l'Etat. Dans une Lettre à Voccas.ion 
du Vingtième^ Voltaire défendit l'édit en quelques pages 
pleines de sens et de raison : « La nation entière, dit-il, en 
se payant un tribut à elle-même, est précisément semblable 
au cultivateur qui sème pour recueillir... Un État est aussi 
bien gouverné que la faiblesse humaine peut le permettre, 
quand Jes tributs sont levés avec proportion, quand un ordre 
de l'État n'est pas favorisé aux dépens d'un autre, quand on 
contribue aux charges publiques, non selon sa qualité mais 
selon son revenu, et c'est ce qu'un tribut tel que le ving- 
tième de tous les biens opère. Si on n'admet pas cet arran- 
gement, il faudra nécessairement un équivalent, car il faut 
commencer par payer ses dettes ' . » 

Cependant, l'édit du Vingtième rencontrait une opposition 
de jour en jour plus vive. Comme il s'y attendait, le Gouver- 
nement ne s'en émut pas tout d'abord. On raconte, en elTet, 
qu'avant la promulgation de l'édit, le contrôleur général 

que ces Mémoires ont été composés en 1792 par Soulavie, avec d'excel- 
lents documents, mais dans un détestable esprit de dénigrement contre 
la religion et la royauté. 11 y a, pour quelque chose à prendre, beau- 
coup à laisser. 

^ Œuvres de Voltaire; édition Beuchot, t. XXXIX, p. 120. 



502 PORTRAITS HISTORIQUES. 

prévoyant toutes les colères que soulèverait le nouvel impôt 
en avait expressément préveim le roi , mais que celui-ci 
s'était engagé à le maintenir jusqu'au bout ' . Les difficultés 
inhérentes à l'assiette de toute contribution basée sur les 
revenus, surtout quand on veut sérieusement les atteindre 
tous, donnaient naturellement un certain air de justice aux 
plaintes des intéressés. D'un autre côté, le clergé s'était 
d'abord cru, à ce qu'il paraît, dispensé du Vingtième, et avait 
olïert comme autrefois de nouveaux dons gratuits en forme 
d'abonnement; un nouvel édit bien clair, bien précis, le 
détrompa. « On a beaucoup parlé, dit Barbier à la date du 
mois de septembre 1749, d'un dessein de faire payer aux 
ecclésiastiques le vingtième de leurs biens et de leurs re- 
venus, ce qui aurait plusieurs bons objets : le premier, de 
connaître au vrai en quoi consistent les revenus eccclésias- 
tiques, qui font une partie trop considérable des biens du 
royaume. Le second, de les faire contribuer comme les au- 
tres sujets aux charges de l'État, ce qui serait juste, d'autant 
que par leurs différents dons gratuits, pour lesquels même 
ils font des emprunts, ils payent peu de chose en compa- 
raison des autres. Le troisième, de soulager le bas clergé qui 
est opprimé par les évêques. Les curés de tout le royaume 
et tous les petits bénéficiers sont accablés de décimes par la 
répartition qui se fait dans chaque diocèse, au lieu qu'ils ne 
payeraient par l'imposition du vingtième qu'à proportion de 
leur revenu effectif \ » 

Sur le même sujet, Voltaire écrivit ce qui suit, et bien 
(pi'il s'agisse du clergé, auquel il fit, comme on sait, une 
guerre si passionnée, si injuste, et souvent si déloyale, on 
doit reconnaître que, dans cette circonstance, il avait, avec 

^ Particularités sur les ministres des Jinances célèbres, par Mon- 
tyon. Article J/ac/mw^^. 

2 Jourml, etc., 1. 111, p. 101. 



MACHAULT d'aRNOUVILLE. 505 

le contrôleur général, le Conseil d'État et le roi, la justice, 
le droit de son côté. 

« Il se trouva, diUil, vers l'an 1750, un ministre des li- 
nances assez hardi pour faire ordonner que le clergé et les 
religieux donneraient un état de leurs biens, afin que le roi 
put voir, par ce qu'ils possédaient, ce qu'ils devaient à l'État. 
Jamais proposition ne fut plus juste, mais les conséquences 
en parurent sacrilèges. Un vieil évêque de Marsedle ( Bel- 
zimce, alors âgé de 80 ans), écrivit au contrôleur général : 
« Ne nous mettez pas dans la nécessité de désobéir à Dieu 
ou au roi ; vous savez lequel des deux aurait la préférence ' . » 

11 est certain que, loin de se calmer, l'opposition contre 
l'édit du Vingtième allait toujours en grossissant. Sous ce 
rapport, l'irritation des États provinciaux et du clergé sur- 
passa môme celle du parlement. De même que le clergé, les 
États d'Artois, de Bretagne, de Bourgogne, de Languedoc 
et de Provence avaient jusqu'alors joui du privilège de payer 
une partie de leurs impôts sous forme de dons gratuits 
qu'ils accordaient annuellement au roi, à prix débattu. 
L'établissement vmiforme du Vingtième sur tous les revenus 
les froissait donc pour plusieurs motifs. D'abord, ils allaient 
supporter un nouvel impôt dont ils ne prévoyaient pas le 
terme; ensuite, cet impôt portait atteinte à d'anciens privi- 
lèges. En un mot, non-seulement ils seraient taxés relati- 
vement à leurs revenus, comme leurs concitoyens non 
nobles de la province, mais le gouverneiiient prétendait les 
assimiler aux habitants des pays d'Élection, oîi toutes les im- 
positions étaient établies par le pouvoir discrétionnaire des 
intendants. 

* Œuvres, etc., t. XXI, p. 342. — Ce n'est pas l'évëque de Mar- 
seille, mais celui de Verdun qui écrivit dans ce sens au contrôleur 
général. Sa lettre se trouve dans les Mémoires de Richelieu yi.WM, 
p. 268. 



504 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Dans l'Artois, cependant, la rcsislance tut moins vive 
qu'ailleurs, et le contrôleur général triompha, du moins à 
moitié. Les États ayant demandé à établir, suivant l'an- 
cienne coutume du pays, l'impôt qu'on exigeait d'eux, le 
ministre leur répondit a que le roi ne voulait point une 
augmentation, si elle n'était pas due, mais qu'il demandait 
à être informé, par des déclarations vraies, du bien de 
chaque particulier, afin que tous fussent, conformément 
aux règles de la justice, taxés en proportion de leurs biens. » 
En même temps, l'ordre fut donné à l'intendant de la pro- 
vince de réclamer ces déclarations, mais on se contenta de 
celles qui furent faites, en assez grand nombre d'ailleurs, 
sauf à les contrôler plus tard, lorsque les principales diffi- 
cultés auraient été levées. Sans doute, les choses se passè- 
rent à peu près de même dans les États de Bourgogne et de 
Provence ; mais il n'en fut pas ainsi dans ceux de Bretagne 
et de Languedoc, où l'établissement du Vingtième souleva 
les orages les plus violents. 

Appelés à délibérer sur la question, les États de Bretagne 
décidèrent, à l'unanimité, qu'il n'y aurait pas de Vingtième 
levé dans la province. L'ordre du clergé repoussa la mesure, 
parce qu'il lui aurait fallu dire quelle était l'importance de 
ses biens; la noblesse y vit ses propriétés, jusqu'alors pri- 
vilégiées et exemptes de l'impôt, confondues avec les biens 
des roturiers; enlin, par un aveuglement fatal, le tiers état 
lui-même, qui ne pouvait qu'y gagner, s'y opposa, par le 
motif qu'elle aurait amené le renversement des privilèges de 
la province. Les États ayant résolu de faire, à leur tour, des 
remontrances au roi, la Cour défendit aux députés de quitter 
Rennes, mais elle ne fut pas obéie. Après deux mois de 
lutte, le duc de Chaulnes, gouverneur de la province, avait 
amené les États à consentir à ce que les déclarations parti- 
culières fussent contrôlées par une commission mixte, com- 
posée, par égale part, de commissaires des États et d'autres 



MACHAULT DARNOLVILLE. 505 

commissaires h la nomination du roi. Au moment de 
voter cet arrangement, les États reculèrent et revinrent 
à leur résolution de ne souscrire qu'un abonnement vo- 
lontaire. A cette nouvelle, le contrôleur général fit pren- 
dre au roi une mesure de rigueur. On exila dans diverses 
provinces du royaume treize membres des États , au 
nombre desquels figurait révèque de Rennes, qui en était 
le président, et qui, ayant joué un double jeu, s'était aliéné 
les deux partis. En outre, quatre membres, qui avaient 
été signalés comme les meneurs de la cabale, furent mis 
en prison. 

De leur côté, les États du Languedoc avaient commencé 
par refuser d'acquiescer à l'impôt du Vingtième. Ces États 
étaient composés de tous les prélats de là province et de vingt 
barons auxquels leurs terres donnaient le droit de figurer pé- 
riodiquement dans l'assemblée. L'arclievêque d'Alby, ayant 
représenté qu'elle ne pouvait même accorder de don gratuit, 
jusqu'à ce que la Cour se fût expliquée catégoriquement au 
sujet du Vingtième, dont la levée aurait, dit-il, été la destruc- 
tion de toutes les libertés de la province, rallia toutes les voix, 
moins une, celle d'un membre du tiers état qui, ayant voulu 
défendre les droits du roi, lut, dit-on, hué par la noble assem- 
blée. Piqué au vif, Louis XV sortit encore une fois de son apa- 
thie ordinaire. « Les États de Languedoc, dit Barbier à ce 
sujet, ont été rompus par ordre du roi, c'est-à-dire que les 
vingt-deux évoques, qui sont les maîtres dans les États, ont eu 
ordre de se retirer dans leurs diocèses... M. le maréchal de 
Richelieu s'est tiré d'affaire en homme de cour, en soute- 
nant cependant les volontés du roi, et M. Le Nain, qui était 
intendant de Poitiers, et qui a été nommé à l'intendance du 
Languedoc, a eu besoin de tout son esprit et de sa douceur 
pour jouer un rôle fort difficile. Quoiqu'il en soit, les ordres 
du roi sont exécutés. Ce ne sont point les États qui lèvent 
rimjx)sition du Vingtième, comme cela s'est toujours fait 



506 PORTRAITS HISTORIQUES. 

pour tous les impôts, ce sont des commis préposés par le 
contrôleur général '. » 

Pendant que cela se passait dans les provinces, l'arche- 
vêché de Paris était devenu le centre de l'opposition de tout 
le clergé de France contre l'édit qui l'avait obligé à faire la 
déclaration de ses biens temporels. Une protestation concer- 
tée entre l'archevêque, M. de Beaumont, et une quinzahie 
d'évêques présents à Paris au moment de l'édit, avait été 
envoyée à tous les évêques des provinces. Ceux-ci répondi- 
rent tous au contrôleur général de la manière qui avait été 
convenue. Le T' juin 1750, une assemblée générale du 
clergé s'ouvrit à Paris. La Cour avait espéré ramener les 
prélats plus influents, et, par leur moyen, les membres 
secondaires; tout fut inutile. Au lieu de se calmer, la que- 
relle s'envenimait chaque jour davantage. De part et d'autre, 
des brochures agressives furent publiées ; un arrêt du Con- 
seil en proscrivit un jour vingt-neuf. Comme le Vingtième 
devait être particulièrement favorable à ce qu'on appelait 
le bas clergé, sur lequel pesait presque tout entière la 
charge des dons gratuits , on répandit dans le public une 
brochure en faveur du projet, intitulée : Remontrances du 
second ordre du clergé au sujet du Vingtième ^ Des lettres 
qui furent publiées, à cette occasion, sous le titre singulier : 
Np. repugnate vestro bono (Ne refusez pas votre bien), ser- 
vant d'épigraphe, firent aussi grand bruit. « C'est, dit Bar- 
bier, un traité des plus savants sur l'établissement de la 
monarchie, sur l'ancien état du clergé en France, sur son 
agrandissement et ses usurpations. » Une circonstance ca- 
ractéristique donnera l'idée du désordre moral qui régnait 

* Mémoires de Richelieu; loc. cit., p. 195 et suiv. — Journal de 
nnrbier, t. III, p. 122. 

^ l.es Mémoires de Richelieu en donnent un long extrait j loc. cit., 
p. 121. 



MACHALLT d'aRNOUVILLE. 307 

déjà dans les sphères mêmes du gouvernement. Attaqué de 
toutes parts comme il l'était, malgré la justice et la bonté de 
sa cause, le contrôleur général avait chargé un avocat, 
nommé Bargeton, de discuter et de défendre l'édit du 
Vingtième, en se maintenant sur le terrain des principes et 
du droit. Telle fut l'origine des lettres Ne repiujnatc. Le 
clergé, ayant cru voir une attaque illicite dans le livre qui 
combattait ses prétentions, sollicita et obtint un arrêt du 
Conseil qui fut affiché au coin des rue?, et qui ordonnait la 
suppression des fameuses lettres. t< On dit publiquement, 
fait remarquer Barbier, que ce livre a été composé par l'ordre 
de M. le contrôleur général, et que M. le chancelier, n'ayant 
pas voulu donner la permission de l'imprimer, il ne l'a pas 
moins été, et même par une seconde édition, depuis l'arrêt 
du Conseil. Il ne s'est pas même vendu aussi cher que le 
sont ordinairement les livres défendus ' . » Cependant, le 
clergé continuait à se réunir, et il était facile de voir que 
ceux qui le dirigeaient avaient résolu de pousser les choses 
jusqu'au bout, dans l'espoir d'intimider et de faire reculer 
la royauté. Ils savaient que Louis XV n'était pas fait pour ^ 
la lutte, et, plus ils le voyaient hésiter, plus ils affectaient de 
confiance. Il paraît, en eifet, que déjà, fatigué de tout ce 
bruit, l'indolent monarque avait eu le projet de rassurer le 
clergé et de lui dire qu'il ne songeait nullement à lui retirer 
ses privilèges. Une allocution du président de l'assemblée 
du clergé, en remettant au roi les remontrances qu'elle lui 
adressait , changea pour quelque temps ses dispositions : 
« Sire, lui dit ce président, la justice et la magnanimité de 
Votre Majesté nous sont si connues, qu'elles nous auto- 
risent à répondre que nous ne consentirons jamais que ce 
qui a été jusqu'ici le don de notre amour et de notre respect 
devienne le tribut de notre obéissance. » 

* Journal, etc., p. 145. 



508 PORTRAITS HISTORIQUES. 

La harangue était peu respectueuse. Le chroniqueur du 
temps y voit l'effet de l'esprit de corps : « Les moindres 
prestolets, dit-il , tous les écoliers , clercs, séminaristes , 
pour qui les arrangements .que l'on prend ne peuvent 
qu'être avantageux, aiment mieux être écrasés par le haut 
clergé que de perdre l'idée et le préjugé d'une indépendance 
par rapport aux biens ecclésiastiques ; ils regardent à dés- 
honneur d'être traités comme les autres sujets '.» S'ap- 
puyant, à juste titre, sur l'inconcevable hardiesse de cette 
harangue, les ministres démontrèrent au roi qu'il ne pou- 
vait reculer et le décidèrent à un nouveau coup d'autorité. 
Le 1 5 septembre 1750, l'assemblée générale du clergé fut dis- 
soute, et l'ordre fut transmis à tous les évêques, et même 
aux cardinaux, de quitter la Cour, où il n'en resta plus un 
seul. On défendit, en outre, la vente du procès-verbal des 
séances de l'assemblée du clergé. La lutte était, on le voit, 
vivement engagée. Ah ! si Louis XV n'avait pas fini par céder ! 

IL 

On vient de voir quelle opposition formidable avait sou- 
levée l'édit du Vingtième sur tous les revenus et la part que 
le parlement, le clergé et les pays d'État avaient prise à la 
résistance. Seuls, les pays d'Élection s'étaient soumis, bien 
qu'en murmurant, au nouvel impôt. En ce qui concerne le 
clergé, il faut dire qu'indépendamment de l'obligation que 
lui avait imposée l'édit du mois d'août 1750 de déclarer la 
valeur de tous les bénéfices ecclésiastiques, il avait, dans le 
même moment, sur les bras, une autre affaire au sujet de 
laquelle il n'osait pas récriminer, bien sûr de ne rencontrer 
nulle part des auxiliaires, mais qui n'avait pas peu contribué 
à son irritation contre le contrôleur général. Frappé de la 

* Journal de Barbier, t. III, p. 172. 



MACHALLT d'aRNOUMLLE. 309 

quantité considérable de biens dont s'accroissait chaque 
jour la fortune des corps et communautés, soit ecclésiasti- 
ques, soit laïques, c'est-à-dire des établissements dits de 
main-morte; désireux de remédier aux giaves abus qui en 
résultaient, tant pour les familles que pour l'État qui voyait 
décroître en proportion la matière imposable, attendu que 
tous les biens de main-morte étaient exemptsde contribution, 
le contrôleur général avait fait rendre, au mois d'août 1749, 
un édit demeuré célèbre, qui interdit aux gens de main-morte 
de faire aucune acquisition d'immeubles ou de rentes sur 
particuliers, sans en avoir obtenu l'autorisation par lettres 
patentes enregistrées dans les parlements. Le même édit 
défendait, en outre, comme l'avait déjà fait d'ailleurs un 
autre édit rendu en 1666, sous l'inspiration de Colbert, 
toutes nouvelles fondations de chapitres, collèges, sémi- 
naires, maisons ou communautés religieuses, sous peine de 
nullité, à moins d'une permission expresse octroyée par 
lettres patentes. Sans doute, un pareil édit fut vu avec 
déplaisir par ceux dont il devait froisser les intérêts. Quoi 
qu'il en soit, ils n'attaquèrent pas la mesure, et le chancelier 
d'Aguesseau, alors sur la fin de sa carrière, l'ayant appuyée 
de toute l'autorité de son expérience et de son nom, l'édit 
ne rencontra pas d'opposition ' . 

Cependant, le contrôleur général ne négligeait aucun des 
détails de sa vaste administration. Vers la même époque, 
(1750 à 1753) parurent plusieurs édits qui témoignaient de 
la sagesse de ses vues. Les contributions, qui pesaient prin- 
cipalement sur la population des campagnes, furent réduites. 
Les matières indispensables aux manufacturiers, telles que 
les laines non filées, les cotons en laine, les chanvres et les 
lins en masse, les poils de chèvre et de chameau, n'eurent 

* Œuvres complètes du chancelier d'Agitesseau, t. XIII, p. 7 5 
et suiv. 



340 PORTRAITS HISTORIQUES. 

plus à payer aucun droit d'entrée. Depuis le commence'- 
ment du siècle, la marine française était languissante, et 
nos armateurs découragés ne pouvaient plus lutter avec 
ceux du dehors, môme avec la prime de 50 sous par tonneau, 
qui datait des premières années de Louis XIV. M. de Machaull 
assujettit les bâtiments étrangers qui fréquentaient les ports 
français à un droit de cinq livres par tonneau. C'était une 
extrémité fâcheuse, sans doute, mais le déplorable état de 
notre marine ne la justifiait que trop. En même temps, le 
contrôleur général vivifia l'agriculture et ranima le commerce 
en accordant la liberté entière du transport des grains dans 
l'intérieur du royaume, et leur exportation par deux ports 
de la Méditerranée, mesure féconde qui aboutit, quelques 
années après, à la libre importation et exportation des 
grains de toute espèce, et dont la propriété territoriale 
éprouva, indépendamment des consommateurs, les plus 
heureux effets. A la vérité, il fallait bien, l'établissement 
du Vingtième éprouvant toujours les plus grandes difficultés, 
l)Ourvoir aux dépenses courantes, et cela ne se faisait pas 
sans exciter de vifs mécontentements. Écoutons un écho 
fidèle de la bourgeoisie parisienne, au mois de juin 1750 : 
« L'impôt des quatre sous pour livre que l'on prend sur 
tous les droits devait finir, dit Barbier ; le roi en a ordonné 
la continuation pour six ans. Cet impôt est des plus extra- 
ordinaires. Un homme n'est qu'à vingt livres de capitation, 
et il en paye, par ce moyen, vingt-quatre; ainsi du Dixième 
passé, du Vingtième présent et de tous les droits sm^ toutes 
les denrées. Le parlement a voulu s'opposer à cette conti- 
nuation en temps de paix; il a fait des remontrances; il 
demandait en même temps la suppression du droit de cen- 
tième denier, nouvellement établi. La réponse du roi n'a 
pas été satisfaisante; les droits subsistent toujours. » Dans 
une autre circonstance, Barbier disait : « On ne cherche 
qu'à augmenter le revenu du roi. Dieu veuille que cela soit 



MACHAULT d'aRNOLVILLE. 5H 

employé iililemcnt cl pour le bien de l'Étal! » Le timide 
chroniqueur ne dit pas un mot de plus; mais immédiate- 
ment après, il parle de la marquise de Pompadour, à la- 
quelle il consacre, l'on s'en doute bien, de fréquentes men- 
tions dans son Journal. « On compte à présent (dit-il au 
mois de décembre 1748) à M"" de Pompadour cinquante 
mille écus de rente <•. » Tout le monde savait d'ailleurs que 
la favorite était aussi avide d'honneurs et de pouvoir que 
d'argent. Là où la duchesse de Châteauroux s'était géné- 
reusement ruinée , M™" de Pompadour ne cherchait qu'à 
paraître et à briller. Outre ses 150,000 livres de rente, le 
roi lui avait donné, en 1748, le château de Crécy, dans la 
Brie, qui coûta, avec les dépendances et les travaux qu'elle 
y tit faire, près de 4 millions ; ceux de la Celle et de l'Ermi- 
tage, près de Versailles, et de Bellevue, près de Meudon, 
pour lesquels le garde du trésor royal, Paris de Montmaitel, 
eut à payer 700,000 livres \ 

S'il faut en croire les bruits du temps, M™^ de Pompadour 
avait causé la disgrâce du comte de Maurepas pour quelques 
vers satiriques fort connus qu'il s'était, dit-on, permis contre 

* Journal de Barbier, t. III, p. 55, 106, 141. 

* Un curieux relevé fait par M. Le Roy, conservateur de la biblio- 
thèque de Versailles, d'après un livre de dépenses de M™« de Pompadour, 
et publié, en 1853, par la Revue de l'Instruction publique, établit 
que, pendant les dix-neuf années de sa faveur, la favorite reçut du 
trésor royal, pour ses dépenses de toutes sortes, 3G millions 267,268 
livres. Le même livre constate que, lors de la maladie dont elle mou- 
rut, son intendant fut obligé d'emprunter 70,000 livres pour faire face 
à la dépense courante, et qu'on ne trouva chez elle en argent, au mo- 
ment de sa mort, que 37 louis d'or qu'elle destinait aux pauvres. Enfin, 
il est prouvé par le même document, dont l'authenticité ne saurait 
être mise en doute, qu'elle faisait, sans doute vers les dernières années 
de sa vie, d'abondantes aumônes, et qu'elle laissa des pensions à un 
certain nombre de maisons religieuses. (Voir pièces justifie.; pièce n° 6.) 



542 PORTRAITS HISTORIQUES. 

elle. Attachant la plus grande importance à faire adopter 
ses plans de finances, ayant prévu, dès le jour où il les avait 
conçus, la multitude d'obstacles qu'il aurait à surmonter, le 
contrôleur général avait naturellement cherché à s'assurer 
l'appui de celle qui faisait et défaisait les ministres. Un do- 
cument émané d'elle prouve qu'elle avait réclamé ses bons 
offices pour la liquidation d'une affaire qui la touchait de 
très-près. Son père, ancien employé dans l'administration 
des vivres, avait laissé des dettes. Désireuse de les payer, 
elle chargea le contrôleur général du soin de voir les créan- 
ciers et de les désintéresser. On lit, en effet, dans le livre 
authentique de ses dépenses, cet article : « Pour les affaires 
de mon père, M. de Machault les régla à la somme de 
400,000 livres'.^) 

C'est sans doute grâce à l'influence de la toute-puissante 
favorite que Louis XV avait prononcé la dissolution des 
États de Bretagne, du Languedoc, et de l'assemblée géné- 
rale du clergé. Malheureusement, la partie n'était pas défi- 
nitivement gagnée, et des accidents nouveaux, imprévus, 
vinrent détruire les espérances du contrôleur général au 
moment peut-être où il croyait le succès de son plan assuré. 

La situation des esprits était, vers cette époque, à Paris 
du moins, fort étrange et mérite d'être rapidement esquissée. 
On se souvient des enlèvements de personnes qui avaient 
eu lieu, en 1719, au plus fort de la vogue du Système de 
Law, pour peupler les colonies du Mississipi. Au mois de 
décembre 1749, le bruit de semblables enlèvements se ré- 
pandit, à tort ou à raison, dans la capitale, et jeta l'alarme 
parmi la classe ouvrière. « Depuis un mois, dit l'avocat 
Barbier, on enlève du monde dans Paris, filles et garçons, 
delà se fait à la chute du jour. Un exempt déguisé et trois 
ou quatre hommes se saisissent principalement de filles, 

* Relevé des dépenses, etc. 



MACHALLT d'aRNOL'VILLE. 545 

comme servantes ou filles qui rôdent dans les rues. Ils ont 
un fiacre à quelques pas d'eux, où on les met. On dit même 
qu'on a pris ainsi quelques filles d'artisans et de bourgeois, 
mais je ne crois pas cela. » Quelques mois après, sur le 
simple soupçon que des gens de la police avaient enlevé 
des enfants, plusieurs quartiers de Paris furent témoins 
d'émeutes sanglantes. « 11 y a eu, dans ces différentes émo- 
tions, dit Barbier, quinze ou vingt personnes tuées, ou 
d'archers ou du peuple, sans compter ceux qui ont été 
blessés. Cet événement est d'autant plus singulier que le 
peuple de Paris, en général, est doux et assez tranquille, et 
l'on convient que, depuis quarante ans, on n'a point vu de 
pareille sédition. Même, dans les années du pain cher, les 
émotions qu'il y a eu ont été dissipées en peu de temps et 
plus aisément. Apparemment que ce fait d'enlèvement de 
leurs enfants leur a été plus sensible et les a plus irrités ' . » 
Ces séditions, dont on faisait remonter la responsabilité 
au ministre et secrétaire d'État de la guerre d'Argenson, 
qui avait la ville de Paris et l'Ile-de-France dans son dépar- 
tement, jetaient naturellement de l'inquiétude dans les 
esprits. Une lutte qui s'engagea, vers le même temps, entre 
le clergé et le parlement, ne fit qu'ajouter à la préoccupa- 
tion générale. A la distance où nous sommes de ces événe- 
ments, les motifs de la querelle semblent aujourd'hui futiles. 
11 s'agissait de savoir si l'archevêque de Paris avait ou non 
le droit qu'il s'arrogeait de désigner la supérieure de l'hô- 
pital-général. Le parlement ayant nommé une commission 
pour se faire rendre compte de la manière dont cet établis- 
sement était administré, et ayant cassé, à la suite du rapport 
de cette commission, la supérieure que l'archevêque de Paris 
avait nommée, un arrêt du Conseil du roi déclara exécutoire 
un règlement en opposition complète avec la doctrine du 

* Journal, etc., décembre 17 49 et mai 17 50. 

18 



314 PORTRAITS HISTORIQUES. 

parlement. Celui-ci s'obstina, et fit des remontrances au 
roi qui évoqua l'affaire devant son Conseil. Dépouillé, disait- 
il, d'une de ses plus essentielles prérogatives, le parlement 
suspendit le cours de la justice. On était alors au mois de 
novembre 1751. « Cette misérable affaire, dit à ce sujet Bar- 
bier, devient très-intéressante pour le public et cause un 
grand désordre. On dit que M. le comte de Saint-Sc vérin, 
qui a déterminé le roi, dans le Conseil d'État, à faire le coup 
d'autorité de dimanche, malgré l'avis de M. le contrôleur 
général, était d'avis d'en faire pendre deux ou trois des plus 
mutins, mais que le roi, qui est extrêmement bon, avait 
toujours été d'avis pour la douceur. » Vers le même temps, 
des refus de sacrements, au sujet de cette interminable et 
funeste question de la bulle Unigenitus, furent déférés au 
parlement qui condamna, pour ce fait, le curé de Saint- 
Étienne-du-Mont à une aumône de 3 livres. A cette nou- 
velle, le clergé tout entier s'émut. Le curé ayant recom- 
mencé, le parlement le décréta de prise de corps par un 
arrêt que cassa le Conseil du roi. Fidèle, sur ce point, à la 
politique du régent, Louis XV aimait cet antagonisme, qu'il 
se flattait d'exploiter au profit de la royauté, et qui, à la fin, 
l'a perdue. Cependant le clergé avait, dans la question, un 
avantage marqué, car le Conseil du roi s'était prononcé en 
sa faveur contre le parlement. Au fond, le roi redoutait 
beaucoup plus les parlementaires que le clergé. Celui-ci, 
qui ne l'ignorait pas, profita habilement de ces dispositions. 
Au mois d'août 1750, il avait été prévenu qu'il aurait à 
faire la déclaration de ses biens temporels, et à payer 
dorénavant une contribution annuelle de quinze cent mille 
livres. Dix-huit mois après, grâce à la lutte que le parle- 
ment avait engagée avec le Conseil du roi au sujet de 
l'affaire de l'hôpital-général et des refus de sacrements, grâce 
à la malencontreuse suspension de la justice par plusieurs 
chambres du parlement, la Cour se tourna contre ce der- 



MACHAULT d'aRNOUVILLE. 515 

nier. « L'affaire du clergé est arrangée, dit Barbier en ou- 
vrant l'année 1752, non pas à la satisfaction du public, 
car le clergé a eu le dessus, et l'autorité du roi, aussi bien 
que les droits réels de l'État, en souffriront... M. de Ma- 
chault doit être bien fâché de ce que son projet n'a pas été 
soutenu vivement. » 

Ainsi fut repoussé, grâce à la fatale opjwsition du parle- 
ment, du tiers état, des états provinciaux, des nobles et des 
j)rivilégiés de toute sorte, grâce aussi à la malheureuse apatbic 
de Louis XV, le plan d'un des plus justes et des plus intelli- 
gents ministres que la royauté ait eus à son service dans le 
dix-huitième siècle. L'impôt du Vingtième ne fut pas pour 
cela immédiatement abandonné, car la Cour des aides, elle 
aussi, en faisait encore, en 1756, l'objet de ses Remon- 
trances ' ; mais il était, par le fait de l'exemption qu'avait 
obtenue le clergé, frappé au cœur, et les résultats qu'il au- 
rait produits s'il avait été généralement établi, se trouvaient 
ainsi sacrifiés sans retour. 

Un an avant le fâcheux dénoùment de l'affaire du Viiig- 

* Il faut tout dire, l'assiette même du Vingtième avait soulevé des 
plaintes jusqu'à un certain point fondées. La Cour des aides les résuma 
dans ses Remontrances. Tout en reconnaissant qu'un impôt qui se ré- 
partirait sur tous les Français, dans la proportion exacte de leurs biens, 
serait de toute justice, elle fit remarquer qu'une taxe basée sur des 
estimations idéales pouvait être aussi onéreuse que vexatoire. Elle se 
plaignit donc qu'aucune règle n'ayant été adoptée, on eût recours à des 
évaluations arbitraires. «Ceux, dit-elle, qu'on a cru devoir assujettir 
aux Vingtièmes d'industrie, sont obligés d'attendre leur sort d'une dé- 
cision contre laquelle néanmoins il serait inutile de se pourvoir, puis- 
qu'il n'est pas plus possible au contribuable d'en prouver l'injustice, 
qu'il ne l'a été au commissaire de Votre Majesté de la rendre avec jus- 
tice et en connaissance de cause... Ceux dont la fortune est la plus 
considérable, faisaient autrefois parade de leur opulence pour augmenter 
leur crédit j ils sont obligés aujourd'hui de cacher soigneusement un 



346 PORTRAITS HISTORIQUES. 

lième, M. de Machault, alors en grande faveur, en avait reçu 
du roi une preuve marquante. Le chancelier et garde des 
sceaux d'Aguesseau, ayant donné sa démission, ou, suivant 
une autre version, ayant été engagé à se retirer à cause de 
son âge, ses fonctions furent séparées. Lamoignon de Blanc- 
mesnil, premier président de la Cour des aides, fut nommé 
chancelier, et, au grand étonnement de tous, les sceaux 
furent donnés au contrôleur général, qui eut ainsi la posi- 
tion la plus considérable et la mieux rétribuée qu'il y eût à la 
cour. « On lui compte, dit Barbier à cette occasion, 120,000 
livres de rentes de son bien personnel, 220,000 livres par 
an de son contrôle général, et 120,000 livres de produit des 
sceaux, ce qui fait plus de 400,000 livres de rente. On croit 
aussi, dans le public, que M. de Lamoignon, qui a près de 
soixante-dix ans, ne gardera pas longtemps sa place de chan- 
celier, et que M. de Machault, qui n'en a pas cinquante, 
après l'exécution de tous ses projets, réunira la chancellerie 
avec les sceaux ' . » 

gain légitime pour échapper aux recherches, ou de s'exposer à une 
taxe exorbitante s'ils veulçnt soutenir ce crçdit qui fait quelquefois toute 
leur richesse... » 

La Cour concédait d'ailleurs que la taxe qui frappait les biens im- 
meubles, et qui, renouvelée trois fois en quinze années, s'était levée 
sans interruption depuis 1741 , était susceptible d'une règle plus exacte, 
d'une évaluation plus juste. Mais, sur ce point même, la Cour deman- 
dait pourquoi, après un terme si long, des règles d'évaluation précises 
n'avaient pas encore été adoptées. 

Louis XV répondit au président de Lamoignon, qui lui présenta ces 
Remontrances, le 20 septembre 1766, que « les opérations qu'exigeait 
l'imposition du Vingtième n'étaient pas assez avancées dans quelques 
provinces pour qu'il pût faire cesser la connaissance qu'il en avait attri^ 
buée aux Intendants. » {Mémoires pour servira l'histoire du droit 
public de la France en matière d'impôts; in-4o. Bruxel les (Pam), 1779, 
pagesG etsuiv. 

* Journal de Barbier, p. 212. 



MACHAULT d'aRÎSOL VILLE. 517 



111. 



Malheureiisoment pour la France, pour la royauté et pour 
le clergé lui-même, les projets du contrôleur général échouè- 
rent. D'un autre côté, un fâcheux antagonisme avait succédé 
à l'ancienne intimité du contrôleur général et du comte 
d'Argenson. Celui-ci ayant pris parti pour le clergé, tandis 
que le contrôleur général s'était toujours opposé aux rigueurs 
contre le parlement dont il redoutait bien moins l'opposition, 
on disait dans le public que les deux ministres se faisaient 
la guerre à coups de parlement et de clergé. On a vn com- 
ment la victoire était restée à ce dernier, et par quels mo- 
tifs. A partir de ce moment, l'autorité morale du contrôleur 
général avait été annulée. Il le comprit, et, suivant toutes 
les apparences, demanda à se retirer. Mais, tout en dispen- 
sant le clergé de la contribution du Vingtième et de la dé- 
claration de ses biens, le roi ne voulut pas, du moins, avoir 
l'air de lui sacrifier le contrôleur général. Celui-ci con- 
serva l'administration des finances jusqu'au 31 juillet 1754, 
époque à laquelle il fut appelé au ministère de la marine. 
La circulaire suivante qu'il adressa, le 5 août, aux agents 
de son département, semblerait prouver, à défaut d'autre 
document officiel, que s'il quitta le contrôle général, ce 
dut être sur sa demande. « Il a plu au roi, en me déchar- 
geant du ministère, de me confier celui de la marine à la 
place de M. Rouillé, qui est passé au département des affaires 
étrangères. Je souhaite, en vous annonçant ce changement, 
d'y trouver de nouvelles occasions de rendre vos services 
utiles à celui de Sa Majesté et au bien de ses sujets ' . » Le 
cardinal de Fleury avait laissé la marine française dans un 
état de dépérissement auquel il était devenu très-difficile de 

^ Archives de la marine. Je dois la communication de cette lettre 
à l'obligeance de M, d'Avezac. 

18. 



518 PORTRAITS HISTORIQUES. 

remédier. Le nouveau ministre de la marine tira le parti le 
plus heureux des quarante -cinq vaisseaux que la France 
comptait alors dans ses ports. En même temps qu'une esca- 
dre, partie de Toulon, battait l'amiral Bing et débarquait 
douze mille hommes à Minorque dont le duc de Richelieu 
s'empara, une autre escadre, formée à Brest, barrait aux 
Anglais le chemin du Canada ' . 

Près de trois ans s'écoulèrent pendant lesquels M. de Ma- 
chault porta sans doute, dans l'administration de la marine, 
l'esprit d'organisation et de réforme que l'égoïsme et l'aveu- 
glement l'avaient empêché de faire prévaloir dans l'adminis- 
tration des finances. Vers cette époque, des divergences sé- 
rieuses s'élevèrent dans le ministère au sujet de la guerre 
d'Allemagne, à laquelle M. de Machault et le comte d'Argen- 
son étaient opposés, que M"*^ de Pompadour, le cardinal de 
Bernis, qu'elle venait de porter aux affaires étrangères, le 
maréchal de Richelieu et les frères Paris, dont l'influence 
était alors fort grande, voulaient absolument. La lettre sui- 
vante que le cardinal de Bernis écrivit, le 13 octobre 1756, 
à Paris-Duverney, jette sur ces dissensions intérieures un 
jour qui explique, du moins en partie, les événements qui 
suivirent : « . . . Nous sommes dans la crise de la grande dé- 
cision : nous en viendrons à bout quoique la Marine (M. de 
Machault) s'y oppose, et un peu la Finance (de Moras). La 
Guerre (le comte d'Argenson) m'a trouvé assez courageux. 
Je voudrais bien, après tant d'épreuves, qu'elle me connût 
tel que je suis; mais il ne faut pas s'en flatter \.. » 

Au mois de janvier suivant, Damiens attenta à la vie du 
roi. A cette nouvelle, les ministres furent d'avis, et c'était 
une généreuse pensée, que la favorite, dont l'intervention 

' Biographie universelle; article Machault. 
2 Correspondance du cardinal de Bernis avec AT. Paris-Duverney , 
t. II, p. 21. 



MACHAULT d'aRNOLVILLE. 5i9 

dans les aft'aires de l'État et les folles dépenses étaient un 
scandale public, devait être pour toujours éloignée de la 
cour. Louis XV acquiesça d'abord à ce vœu, et chargea 
M. de Machault de transmettre ses ordres à M"" de Ponipa- 
dour. La mission était d'autant plus périlleuse que la bles- 
sure du roi ne présentait aucune gravité. Habile comme il 
l'était, M. de Machault dut pe"^ser les conséquences de la dé- 
marche qui lui était demandée; son honnêteté ne recula pas. 
Par malheur, ce que l'on pouvait prévoir arriva. Une amie 
de M"'" de Pompadour, M"'" de Mirepoix, lui dit que se re- 
tirer, ce serait donner gain de cause à ses ennemis, et qu'il y 
avait des occasions où il valait mieux risquer d'être chassé que 
de quitter la partie trop tôt ^ Elle resta. Le 31 janvier, M. de 
Machault et le comte d'Argenson n'étaient plus ministres. 
La sinudtanéité de ce double renvoi n'a jamais été bien 
éclaircie. Forcé sans doute par la favorite de sacrifier M. de 
Machault qu'il estimait, Louis XV, par un pitoyable accom- 
modement de conscience, ne voulut peut-être pas maintenir 
au ministère l'antagoniste, le rival déclaré de celui qu'il aban- 
donnait aussi lâchement. On raconte, mais sans en fournir 
des preuves, qu'il montra une excessive sévérité pour le 
comte d'Argenson. Quant à M. de Machault, Louis XV lui 
écrivit de sa propre main, le 31 janvier 1757, une lettre dans 
laquelle il lui disait que, quelque persuadé qu'il fût de sa 
probité et de la pureté de ses intentions, les circonstances 
l'obligeaient à lui redemander les sceaux, ainsi que la dé- 
mission de sa charge de secrétaire d'État, et exigeaient qu'il 
se retirât quelque temps à Arnouville. « Si vous avez quelques 
grâces à me demander pour vos enfants, ajoutait le roi, je 
serais bien aise de pouvoir vous les accorder et de vous 
prouver que vous ne perdez pas mon amitié. Je vous laisse 



* Mémoires de Bonneval, 1. 1, p. 213 et suiv. 
t 



520 PORTRAITS HISTORIQUES. 

les honneurs dont vous avez joui '. » Un contemporain, 
généralement bien informé de ces faits, parce qu'il a connu 
la plupart des acteurs qui y ont figuré, Voltaire attribue, 
lui aussi , la disgrâce de M. de Machault et du comte d'Ar- 
genson à la démarche qu'ils auraient faite ensemble auprès 
de la favorite, après l'attentat de Damiens. « La marquise 
de Pompadour, dit-il, qui avait fait renvoyer le comte de 
Maurepas, fit renvoyer de même le garde des sceaux Ma- 
chault et le comte d'Argenson. On pardonne plus aisément 
une injure à son ennemi déclaré , qu'une trahison ou une 
faiblesse à un homme de son parti. Elle proposa au comte 
d'Argenson de se réconcilier avec lui , et de lui sacrifier le 
garde des sceaux. Il refusa : alors la perte à tous deux fut 
résolue, et ils reçurent leurs lettres de cachet le même jour, 
P' février ^ » L'opposition de M. de Machault à la guerre 
d'Allemagne ne fut-elle pour rien dans sa disgrâce ? On a 
vu, à ce sujet, la lettre du cardinal deBernis, et elle mérite, 
à coup sûr, qu'on en tienne compte. 

IV. 

C'est ainsi que tomba, grâce aux manœuvres d'une am- 
bitieuse et insatiable favorite ^, l'homme de bien, le mi- 

* Biographie universelle, article Machault. 

2 Histoire du parlement de Paris, cha^. 61. 

3 « On crie fort, dit l'avocat Barbier, à la date du mois de novembre 
1750, contre M™« de Pompadour, dont le crédit est extrême. On ne 
parvient, dit-on, aux charges et emplois que par son canal et ave« de 
l'argent. Cela indispose contre elle tous les gens de la cour, depuis 
M. le Dauphin et M"« la Dauphine. Si cela est, elle est mal conseillée. 
Elle devrait se contenter d'amuser et de dissiper le roi, qui s'ennuie 
partout, en le faisant changer de demeure comme elle fait, mais ne 
point se mêler à un certain point des affaires. d'État, c'est-à-dire pour 
l'intérieur. Elle serait encore assez riche, et du moins elle ne se ferait 
pas de puissants ennemis. (T. m, p. 184.)» On voit par là que la mau- 



MACHALLT d'aRNOUMLLE. 52^ 

nistre intelligent et ferme, qu'on ne saurait trop honorer 
pour avoir tenté de fonder en France l'égalité proportion- 
nelle de l'impôt, à une époque où le succès de cette tenta- 
tive était encore possible sans révolution, et qui, plus tard, 
à l'occasion de l'attentat de Damiens, essaya, au risque d'y 
perdre son crédit, d'écarter des abords du trône l'intrigante 
habile qui, en façonnant, pour ainsi dire, Louis XV 
aux mœurs honteuses de la fin du règne, agrandissait, 
par ses folles largesses, l'abîme où la royauté devait dis- 
paraître un jour. Ce ministre, qui n'avait rien fait i)our 
obtenir le pouvoir et que le pouvoir était, au contraire, 
allé chercher dans sa modeste intendance du Hainaut , 
ne se démentit pas un seul jour , et s'il ne fit pas tout le 
bien qu'il avait projeté, il empêcha du moins, ses cor- 
temporains eux-mêmes l'ont reconnu , tout le mal qu'il 
put prévenir. « Le contrôleur général est roide, dit Barbier, 
il s'est infprmé, par des faux frères, du véritable profit, 
tant dans les fermes générales que dans les sous-fermes... 
On parle de lui comme d'un homme un peu dur, mais de 
beaucoup d'esprit et de grands projets. On lui fait dire que, 
d'ici à trois ans , les Parisiens baiseront ses pas et qu'on 
boira le vin de Bourgogne à six sous. C'est annoncer de 
grandes diminutions sur les droits. » Puis , à l'occasion de 
la victoire du clergé au sujet de la déclaration de ses biens, 
que le contrôleur général avait voulu exiger, et qui ne fut 
pas donnée, Barbier ajoute : « Si cela est ainsi , voilà un 
beau coup manqué, et l'on n'y reviendra pas aisément; on 
dit que M. de Machault était malade ces jours-ci. Peut-être 
le chagrin y a-t-il eu sa part ' . » 

vaise humeur de notre chroniqueur n'avait rien de systématique et qu'il 
était assez peu rigide au fond. Cette absence de parti pris perce à chaque 
page de son curieux Journal, et lui donne un cachet de véracité pré- 
cieux pour l'histoire. 

* Journal, etc., t. III, p. 106, 212 et 230. 



322 PORTRAITS HISTORIQUES. 

On ne s'étonnera pas , d'après ce qui précède , que tous 
ceux qui ont examiné, avec le soin qu'exigent ces sortes de 
matières, les plans financiers du contrôleur général de Ma- 
cliault , aient amèrement regretté l'insuccès de ses efforts. 
Sous ce rapport, l'appréciation de tous les hommes vérita- 
blement compétents a été unanime. Suivant M. Montyon, 
la création du Vingtième, alimentant une caisse d'amortis- 
sement, aurait, si elle avait été maintenue, sauvé la France. 
« La nation , ajoute-t-il , connut alors qu'on pouvait sans 
danger et avec succès résister aux ordres du roi et aux lois, 
et elle en prit l'habitude. La désorganisation de la puissance 
royale, la déchéance du trône et l'insubordination nationale 
datent de cette époque. » Dans son Histoire financière de 
la France, M. Bailly s'est complètement associé à ce juge- 
ment. « Étendus et perfectionnés conformément aux vues 
de celui qui les avait proposés, le Vingtième et la caisse d'a- 
mortissement auraient, dit-il, pu prévenir tous les malheurs 
que le désordre des finances et l'accumulation exorbitante 
de la dette ont attirés quarante ans après sur la monarchie. » 
De son côté, M. Droz reconnaît, dans son Histoire du règne 
de Louis XVI, que si l'on eût suivi les voies dans lesquelles 
était entré le contrôleur général de Machault, Louis XV eût 
laissé un héritage bien différent à son successeur. Enfin, le 
comte Mollien, ce guide si consciencieux et si sûr en pa- 
reille matière , a dit expressément, en recherchant quelles 
étaient les aspirations réelles de la France en 1789, que 
« la réforme politique dont elle se fût alors contentée , et 
peut-être pour longtemps, n'était guère autre que celle dont 
le plus éclairé des ministres de Louis XV, M. de Machault, 
avait, dans sa sage prévoyance, proposé l'adoption à ce 
prince, au milieu du dix-huitième siècle ' . » 

* Particularités sur les ministres des finances célèbres, par Mon- 
tyon, article Machault; Histoire financière, par Bailly, t. Il>p. 135; 



MACHAULT d'aRNOLVILLE. 525 

En quittant le ministère, M. de Machanlt s'était retiré à 
son eliàteaii d'Arnouville ' . Il y resta jnsqirà la prise de la Bas- 
tille. On raconte que Louis XVI avait eu le projet de prendre 
pour premier ministre l'ancien contrôleur général et ministre 
de la marine de son aïeul, mais qu'une intrigue de cour 
écarta M. de Machault, dont on connaissait la droiture, la 
fermeté, l'esprit religieux (car celui qui avait voulu enlever 
au clergé les immunités dont il jouissait injustement n'était 
nullement l'ennemi de la religion et du clergé), et lui fit sub- 
stituer le comte de Maurepas, ce ministre sceptique, qui avait 
consacré les vingt-huit ans de son exil à réunir toutes les 
obscénités constatant le libertinage des plus hautes classes de 
la société depuis plusieurs siècles. « Il fut arrêté , dit à ce 
sujet M™^ Campan, que l'âge du roi exigeait qu'il y eût près 
de lui une personne de confiance, un premier ministre , et 
Jes yeux se fixèrent sur MM. de Machault et de Maurepas... 
La lettre pour rappeler M. de Machault était écrite , lors- 
que M"'® Adélaïde obtint la préférence de ce choix impor- 
tant en faveur de M. de Maurepas. On rappela le page qui 
était déjà muni de la première lettre. « Si la lettre eût été 
partie, dit la reine à ce sujet, M. de Machault eût été premier 
ministre, car jamais le roi n'eût pris sur lui d'écrire une 
seconde lettre contraire à sa première volonté ^ » 

Histoire de Louis XVI, par M. Droz, 1. 1, p. 127 ; Mémoires d'un mi- 
nistre du trésor public, par M. Mollien, 1. 1, p. 6. 

* A 16 kilomètres de Paris, près de Gonesse, sur la route de Com- 
piègne. Cette terre fut érigée en comté, en 1757, en faveur de Machault. 
Louis XVllI habita le château d'Arnouville pendant les trois jours qui 
précédèrent son entrée à Paris, au mois de juillet 1815. (Note de l'édi- 
teur du Journal de Barbier.) 

2 Mémoires de M^^ Campan, 1. 1, p. 80. — Chamfort confirme l'a- 
necdote en ces termes : «C'est un fait connu que la lettre du roi envoyée 
à M. de Maurepas avait été écrite pour M. de Machault. » 11 paraît que 
l'enveloppe seule de la lettre fut changée. D'après Soulavie, le Dauphin, 



524 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Qui peut prévoir quelle influence M. de Machault aurait 
pu exercer au début de ce règne, avec l'appui d'un prince 
aussi honnête, aussi libéral, aussi bien intentionné que 
Louis XVI y Ce que l'on ne sait que trop, c'est le rôle funeste 
et dissolvant que remplit le comte de Maurepas. Quand la 
tourmente révolutionnaire se fut déchaînée sur la France, 
M. de Machault, qui, depuis la prise de la Bastille, était 
allé demeurer à Thoiri, chez sa belle-fdle, s'effraya du voi- 
sinage de Paris et se réfugia à Rouen, dont on lui avait 
vanté la tranquillité. Le noble et austère vieillard, alors 
âgé de quatre-vingt-onze ans, cherchait un coin de terre 
pour y mourir tranquille. Vain espoir! Après deux années 
de transes et de perplexités, des agents du gouvernement 
de la terreur allèrent, sur la dénonciation de quelque misé- 
rable, chercher à Rouen et ramenèrent à Paris comme sus- 
pect celui qui avait essayé de faire, à lui seul, pour le peu- 
ple honnête et laborieux, pour la masse de la nation, en lui 
donnant l'égalité de l'impôt, plus de bien qu'aucun homme 
n'en a peut-être jamais fait. Enfermé dans la prison des Ma- 
delonnettes, malade, privé des soins que réclamait son âge, 
sollicitant vainement de ses impitoyables geôliers l'assis- 
tance d'un médecin, l'homme qui , avec la prévoyance et 
l'intuition du génie, avait essayé de prévenir la révolution, 



père de Louis XVI, avait laissé à son fils une note concernant les prin- 
cipaux personnages de la cour. M. de Machault y avait l'article suivant : 
« Mon père a renvoyé un homme roide de caractère avec quelques 
erreurs dans l'esprit, mais un honnête homme, M. de Machault. Le 
clergé le déteste pour ses sévérités contre lui; l'âge l'a beaucoup mo- 
déré. » Le même Soulavie ajoute que ce fut un jésuite, l'abbé de Ron- 
donvilliers, ancien précepteur de Louis XVI, qui le fit revenir sur le 
projet qu'il avait eu d'appeler auprès de lui M. de Machault, et lui fit 
préférer M. de Maurepas. (Voir les Mémoires de M'"® Campan, t. I, 
p. 342, éclaircissements Iti s torique s.) 



MACHAULT D ARNOUVILLE. ù'Io 

mourut, le 12 juillet 1794, à l'âge de quatre-vingt-treize 
ans, dans une prison révolutionnaire. Ah! chassons les 
pensées que provoquent de si grands services et une si 
triste fin ! Mais n'est-il pas vrai que cette défiance de soi 
avant d'entrer au pouvoir, ce sentiment des besoins nou- 
veaux en l'occupant, cet isolement volontaire et ce calme 
après en être sorti, constituent un noble caractère? Pour 
moi, j'éprouve, je l'avoue, une satisfaction inexprimable 
à le signaler aux sympathies de tous ceux (et. Dieu merci! 
ils sont nombreux,) que les vertus civiles, en tout temps et 
dans tous les pays les plus rares et les plus difiiciles de 
toutes, attirent et charment particuhèrement. 



19 



LES FRÈRES PARIS. 



I. 



Au pied des Alpes françaises, dans le village de Moirans ', 
situé sur la route de Lyon à Grenoble, un cabaretier du 
nom de Paris tenait, vers la fin du dix-septième siècle, à 
l'enseigne de la Montagne, l'hôtellerie la plus considérable 
de l'endroit. Quatre fds qu'il avait, «tous.quatre fort grands 
et bien faits, » nous apprend le duc de Saint-Simon, qui 
les connut plus tard, faisaient l'office de garçons d'auberge, 
pansaient les chevaux et servaient les voyageurs. Un jour, 
c'était peu de temps après que le duc de Vendôme eut rem- 
placé au commandement de l'armée d'Italie le maréchal de 
Villeroy fait prisonnier à Crémone, un munitionnaire se 
présente à l'auberge de la Montagne, et s'informe avec in- 
quiétude auprès de l'hôteUier s'il ne serait pas possible de 

* D'après la Biographie universelle de Michaud, les frères Paris 
seraient originaires du village de Moras (ancien Dauphiné, compris 
aujourd'hui dans le département de la Drôme), sur la route de Vienne 
à Valence. Le Journal de Barbier les fait naître à Moirans (Isère). 
L'analogie de ces deux noms a pu les faire prendre l'un pour l'autre. 
Dans rincertitude, l'indication de Barbier, qui était contemporain des 
frères Paris, m'a paru, sauf information plus précise, devoir être adoptée 
de préférence. Quelques auteurs écrivent Paris avec accent circonflexe ; 
une signature de Paris-Duverney, que j'ai sous les yeux, ne porte pas 
d'accent. 



LES FRÈRES PARIS. 527 

faire parvenir sans délai, au duc de Vendôme, un convoi de 
vivres qu'il attendait. Les fils du cabaretier Paris étaient 
intelligents, pleins de bonne volonté, d'énergie, et le muni- 
tionnaire promettait de bien payer les services qu'on lui 
rendrait. Les frères Paris s'engagèrent à le tirer d'affaire et 
tinrent exactement parole. « ils prirent, dit Saint-Simon, 
des cbemins qu'eux seuls et leurs voisins connaissaient, à 
la vérité fort difficiles, mais courts, en sorte que, sans perdre 
une seule cbarge, le convoi joignit M. de Vendôme, arrêté 
tout court faute de pain, et qui jurait et pestait étrangement 
contre les munitionnaires... Ce fut le premier commence- 
ment de la fortune de ces frères Paris. Les munitionnaires 
en chef les récompensèrent, leur donnèrent de l'emploi, et 
par la façon dont ils s'en acquittèrent, les avancèrent 
promptement, et leur valurent de gros profits; enfin, ils 
devinrent munitionnaires eux-mêmes, s'enrichirent, vinrent 
à Paris chercher une plus gi'ande fortune et l'y trouvèrent. 
Elle devint telle dans les suites, qu'ils gouvernèrent en pleùi 
et à découvert sous M. le Duc, et qu'après de courtes éclipses, 
ils sont devenus les maîtres des finances et des contrôleurs 
généraux, et ont acquis des biens immenses, fait et défait 
des ministres et d'autres fortunes, et ont vu à leurs pieds la 
cour, la ville et les provinces ' . » 

C'est le portrait de ces frères Paris, et particulièrement de 
Paris-Duverney, le plus considérable des quatre, que je vou- 
drais esquisser ici. 

Une publication dont ils ont fait l'objet, sous ce titre : His- 
toire de messieurs Paris, quelques passages du Journal his- 
torique et anecdotique de V avocat Barbier, des lettres échan- 
gées par Paris-Duverney avec le maréchal duc de Richelieu et 
le cardinal de Bernis, fourniront les principaux traits de cette 
esquisse. Parles péripéties de leur existence, parle rôle im- 

* Mémoires de Saint-Simon, édition Delloye, t. XXXIV, p. 91 etsuiy. 



528 PORTRAITS HISTORIQUES. 

mense qu'ils ont joué à diverses reprises, soit après la chute 
du système de Law, soit pendant les guerres du dix-huitième 
siècle, les frères Paris ont laissé, dans ce siècle, une em- 
preinte curieuse à étudier. D'autres financiers de leur 
époque, notamment Samuel Bernard, qui laissa à sa mort 
plus de 60 millions, indépendamment des dots données à 
ses filles et des dettes payées pour ses fils, ont possédé de 
colossales fortunes aussi subitement acquises. Nul, ni de 
leur temps ni depuis, n'a joui d'une influence comparable à 
celle des quatre frères Paris, mais surtout du conseiller d'État 
Paris-Duverney, le troisième et le plus habile d'entre eux. 

L'historien des frères Paris donne, au sujet de la circon- 
stance à laquelle ils durent leur fortune, quelques détails 
conformes d'ailleurs au récit du duc de Saint-Simon. L'ar- 
mée française et le Dauphiné allaient manquer de vivres. 
L'aîné des quatre frères, Antoine Paris, alors âgé de dix- 
neuf ans, court à Lyon, propose aux magistrats de cette 
ville de céder les blés conservés dans les magasins d'abon- 
dance, à condition de les remplacer, aussitôt après le dégel, 
par ceux que les glaces retenaient en Bourgogne. La de- 
mande ayant été accueillie, six mille sacs de blé sont expé- 
diés sur Grenoble. Alors, Antoine Paris se rend en toute 
hâte dans le Vivarais, en ramène mille mulets et trois mille 
sacs de blé qui sont immédiatement acheminés sur leur 
deslination par une rivière couverte de glaces, dans la- 
quelle cent hommes tracent un canal. Grâce à tant d'acti- 
vité, l'armée fut ravitaillée, les troupes royales purent faire 
le siège de Montmeillan, et le Dauphiné lui-même, profitant 
de ces approvisionnements, échappa aux désastres de la 
disette de 1693 '. 

L'intendant de Grenoble, cause première de l'absence 

' Histoire de Messieurs Paris, ouvrage dons lequel on montre 
comment un royaume peut passer, dans l'espace de cinq années, de 



LES PHÈUES PAHIS. 529 

il'approvisioiiiicments à laquelle rintelliprence d'Antoine 
Paris avait remédié, se vengea sur celui-ci en le persécutant. 
Cette injustice lui fit déserter sa province, et il se rendit h 
Paris, où ses frères le suivirent bientôt. Quelques années 
après, en 1701, la funeste bataille de Uaniillies lui fournit 
une nouvelle occasion de faire remarquer et apprécier ses 
services. Malgié la déroute désastreuse qui suivit la bataille, 
et bien que les troupes se fussent, en fuyant, éloignées des 
magasins formés pour les subsistances, elles ne manquèrent 
pas un seul jour des vivres indispensables. Grâce aux res- 
sources d'Antoine Paris, qui, nommé d'abord trésorier des 
troupes , était devenu directeur général des vivres pour 
l'armée de Flandre, la faim n'acheva pas ce qui avait 
échappé à l'ennemi. Dans les campagnes suivantes, Antoine 
Paris, auquel le surnom de la Montagne resta en souvenir 
de la petite auberge de Moirans, fut presque toujours chargé 
de la fourniture des armées. Aidé de ses frères, dont l'un, 
Paris-Duverney, quitta bientôt l'état militaire, qu'il avait 
d'abord embrassé, empruntant quelquefois à Lille, à Gand, 
à Anvers, sous sa responsabilité personnelle, de quoi satis- 
faire aux exigences du lendemain, il pourvut, autant que le 
permettait le malheur des temps, aux besoins du service 
les plus impérieux. 

Vint la funeste année de 1709. Louis XIV avait décidé, 
ta l'ouverture de la campagne, que le Dauphin irait com- 

Vétat le plus déplorable à l'état le plus florissant, par M. de L... 
(Luchet), ancien ofTicier de cavalerie; 1776, in-12. — Cet ouvrage, 
qui contient quelques faits intéressants, mais mal présentés, a été fait, 
évidemment, comme l'annonce l'auteur, avec des matériaux laissés 
par les frères Paris. Ces matériaux ne se trouvent pas à la Bibliothèque 
impériale. Que sont-ils devenus? Leur publication in extenso, si toute- 
fois ils existent encore quelque part, jetterait un jour curieux sur l'his- 
toire d'une grande partie du dix- huitième siècle et serait certainement 
des plus désirables. 



35Ô PORTRAITS HISTORIQUES. 

mander l'armée de Flandre. Avant de le laisser partir, on 
eut l'idée de demander au ministre de la guerre Chamillard, 
quelle était la situation des magasins sur la frontière. 
Trompé par un de ses agents, le ministre affirma qu'il s'y 
trouvait deux cent quarante mille sacs de blé. Par bonheur, 
on ne s'en rapporta pas à lui. Mandés à Meudon par le ma- 
réchal de Villars, qui devait commander sous le Dauphin, 
les frères Paris prouvèrent au maréchal, au duc de Bourgo- 
gne, au Dauphin, par des pièces irréfutables, que les provi- 
sions de la frontière se réduisaient à sept mille sacs, et qu'il 
en fallait mille par jour. A ce coup de foudre, les équipages 
du Dauphin, sur le point de partir, s'arrêtent. Le duc de 
Bourgogne se décide à révéler la vérité au roi, qui signe enfin 
le renvoi du ministre Chamillard. De leur côté, les frères 
Paris reçoivent l'ordre de partir pour la Flandre. Mais com- 
ment nourrir des armées quand l'ennemi victorieux esta quel- 
ques lieues de la frontière, quand la détresse est partout, le 
trésor public à sec et l'État sans crédit? Pendant cinq mois 
consécutifs, on ne put jamais se promettre une seule fois de 
distribuer du pain aux troupes le lendemain. Cependant, à 
force de prévoyance et d'activité, les munitionnaires don- 
nèrent aux soldats une demi-ration de pain tous les jours. Je 
me trompe; le second jour de la bataille de Malplaquet, 
l'armée n'avait eu, depuis quarante-cinq heures, d'autre 
nourriture que les chevaux tués par le canon. Dans la se- 
conde nuit, on put enfin délivrer du pain à une partie des 
troupes. Au lever du soleil, trois brigades d'infanterie, celles 
de la Reine, de Béarn et de Navarre, n'avaient pas encore 
reçu leur ration. Tout à coup, le canon résonne et la bataille 
recommence. A ce signal, les héroïques brigades oublient 
qu'elles n'ont pas mangé depuis deux jours et vont se faire 
tuer. Heureusement, la revanche de Denain approchait ' . 

* Uisloire de messieurs Paris^ p. 9 et suiv. 



LES FRÈRES PARIS. 351 

î.a France était sauvée, mais la campagne n'était pas ter- 
minée. L'éloignemenl des vivres que l'on avait, pour plus de 
sûreté, conservés en Picardie, occasionna un nouvel embar- 
ras. Paris-Duverney y remédia en faisant faire à ses équipages 
trente-cinq lieues en soixante-douze heures. Quelques jours 
après, il s'introduisait, sous un déguisement, dans la place 
de Mons, au pouvoir de l'ennemi, et, en moins de quinze 
heures, il rapportait la copie de la situation des magasins, qui 
avait été envoyée le jour môme aux députés des Provinces- 
Unies et au prince Eugène. Quand il s'agit de reprendre 
Douai, les chevaux manquèrent; ceux des vivres, au nombre 
de 3,000, furent mis à la disposition du général. 1,800 péri- 
rent, mais le service n'en fut pas moins assuré. Cependant, le 
ministre (c'était vers 1712) payait les frères Paris en billets 
d'État, remboursables en 1716. Confiants dans l'avenir, ils 
s'en contentaient, et, de jour en jour plus accrédités, plus 
soutenus par les capitalistes, qui les voyaient à l'œuvre, ils 
faisaient face à tout au moment môme où la Cour leur dé- 
clarait qu'il était impossible de leur fournir un louis d'or en 
espèces. L'officier de cavalerie qui s'est fait l'historiographe 
des frères Paris disait à ce sujet, en 1776 : « Un général 
de vivres, lorsqu'il est prévoyant, fécond en ressources, 
d'une volonté décidée et sans bornes, est, suivant fopinion 
des plus grands capitaines, un homme absolument néces- 
saire à l'exécution de leurs projets. Une armée ne peut se 
mouvoir sans subsistance. Quand un événement, heureux 
ou malheureux, détruit les dispositions qui avaient été adop- 
tées, si le munitionnaire ne trouve pas dans son génie de 
quoi y suppléer, le général est forcé d'interrompre le cours 
de ses victoires ou d'en perdre le fruit, heureux si ses dé- 
faites ne laissent pas un libre cours à l'armée ennemie. On 
rappellerait, si cela était nécessaire, l'estime que le maré- 
chal de Turenne témoigna au munitionnaire Jacquier. Ce 
grand général n'avait pourtant que des armées de 25 à 30 



552 PORTRAITS HISTORIQUES. 

mille hommes. Quelle idée n'aiirail-il pas eue, s'il en avait 
commandé de 180 mille, de celui qui assurait l'existence 
d'une masse aussi formidable de soldats ^ ! » 



II. 



Lorsque la paix fut définitivement signée, les frères Paris 
vinrent dans la capitale jouir d'un repos acheté par plus de 
vingt ans d'une activité non interrompue et de travaux cou- 
ronnés de succès. Sans doute leur fortune devait être déjà 
considérable. Etait-elle, c'est une question qui se présente 
naturellement à l'esprit, à l'abri de tout soupçon? A défaut 
de renseignements officiels, on peut, en pareil cas, s'en 
rapporter au témoignage moral des relations privées et des 
amitiés. Or, il paraîtrait que les frères Paris avaient pour 
protecteur et pour appui principal à la cour, le duc de Beau- 
villiers, qui était lui-même l'ami de Fénelon et du duc de 
Bourgogne. Le contrôleur général desfinancesDesmarets,les 
maréchaux de Villars et de Yilleroy et le duc de Noailles, 
s'intéressèrent en outre à la liquidation de diverses créances 
qu'ils eurent à réclamer. 

C'était vers le commencement de la régence. Cédant à 
un sentiment louable par Tintention, mais mauvais en prin- 
cipe et désastreux par ses conséquences, le régent venait, 
à l'imitation de ce qu'avaient fait d'ailleurs Henri IV et 
Louis XIV, d'instituer une Chambre de justice chargée de se 
faire rendre compte de toutes les opérations de finances des 
vingt-cinq dernières années, et de faire rentrer dans les cof- 
fres de l'État les bénéfices qui ne paraîtraient pas suffisam- 
ment justifiés. 726 personnes de Paris et des provinces compa- 
rurent à cette occasion devant la Chambre de justice et furent 
taxées à 105 millions. Parmi elles, Samuel Bernard figura 

^ Histoire de messieurs Paris, etc., p. 19. 



LES FRÈRES PARIS. 555 

pour 4 millions '. Soumis au jugement d'une commission 
spéciale et particulière, les frères Paris n'eurent, d'après 
leur historien, à payer qu'une taxe de 200,000 fr. 

Six mois après cette espèce de condamnation, à latjuellc 
les idées du temps et de nombreux précédents ne laissaient 
aucune gravité et qui n'avait rien d'infamant, le duc de 
Xoailles avait recours à l'expérience des frères Paris, et 
cherchait à s'étayer sur eux pour combattre l'inlluence 
chaque jour croissante de Lavv. On leur proposa, dans l'es- 
poir de contre-balancer cette influence, de se charger du 
bail des fermes. Est-il certain, comme l'assure leur bio- 
gi'aphe, qu'ils aient hésité et qu'il ait fallu les presser d'ac- 
cepter ? N'étaient-ils pas, au contraire, à la tête d'une ligue 
jusqu'alors secrète qui cherchait à renverser Lavv et ne négli- 
geait rien pour y parvenir'/ Dans tous les cas, ils soumission- 
nèrent ce bail et en restèrent adjudicataires. A partir de ce 
moment, les frères Paris devinrent les antagonistes déclaiés 
de Law. Porté par l'opinion, celui-ci sembla devoir, pendant 
quelque temps, confondre tous ses détracteurs. En moins 
de deux ans, les actions de la Compagnie des Indes s'élevè- 
rent de 500 à 20,000 livres. A peu près seuls, les frères Paris 
protestaient hautement contre cette hausse prestigieuse. 
Informé de leur opposition, Law, dont l'orguejl était devenu 
immense, ne la supportait qu'avec peine. Au mois de juillet 
1720, il les dénonça comme intéressés à compromettre le 
succès du Système, à égarer l'opinion, et il les fit exiler. 
L'avocat Barbier, fidèle écho des passions et des préventions 
de la robe contre la finance, est sur ce point curieux à en- 
tendre. « Les Paris, dit-il, qui sont quatre frères, qui étaient 
directeurs des vivres lors de la guerre , qui ont été depuis, 

* Vie privée de Louis AT, par Moufle d'Angerville, t. I, p. 196. 
Pièces justificatives. Ces pièces donnent le nom de tous les financiers 
atteints par la Chambre de 1716, ainsi que la quotité de leur taxe.j 

19. 



534 PORTRAITS HISTORIQUES. 

il y a deux ans, à la tête des fermes générales, qui sont de 
grands fripons, mais qui ont de l'esprit infiniment, sont 
exilés tous quatre d'avant-hier en Dauphiné, qui est leur 
pays. 11 y en a deux qui ont été soldats. Ces gens-là étaient 
les créatures de d'Argenson, et peut-être ils tenaient conseil 
avec lui, qui savait les secrets du régent et de Law, dans le 
but de faire tomber le Système et Law lui-même. 11 faut 
bien qu'il y ait quehpie chose de vrai là dedans ' . » 

Le Système tomba bientôt, non par suite des manœuvres 
des frères Paris, mais par la force des choses. Bâti en quel- 
que sorte sur le sable, n'ayant pour base que des revenus 
imaginaires, il n'avait vécu et grandi que par la confiance 
et l'engouement. Dès que ces deux mobiles manquèrent, 
tout s'écroula. Naturellement, les frères Paris attendaient ce 
moment avec impatience. Rappelés à Paris au mois de dé- 
cembre 1720, ils furent mis de nouveau à la tête des fermes 
générales. En peu de temps, leur faveur ne connut pas de 
limites. Victimes du Système, exilés à cause de lui, ayant 
prédit tout ce qui était arrivé, ils prirent, ou plutôt tout 
s'accorda pour leur laisser prendre, à dater de leur retour, 
la suprême direction des affaires fihancières. Une caricature 
du temps constate l'influence qu'ils exercèrent dès lors. « Il 
court, dit Bar'bier, une estampe sur les quatre frères Paris , 
qui gouvernent les linances. ils sont montés tous quatre sur 
un cheval, en guise des quatre fils Aymon, et ce cheval res- 
semble par la tête à M. de La Houssaye, contrôleur général 
des finances. Le régent le mène par la bride et le cardinal 
Dubois le... fait marcher ^ » 

Le public s'était habitué, depuis de longues années, à voir 
dans les quatre frères Paris un être collectif qui mettait en 

* Journal historique et anecdotique du règne de Louis XV, par 
Baibier, avocat au parlement de Paris ; t. 1, p. 32, 
2 Ibid, etc., p. 126. 



LES FRÈRES PARIS. 535 

commun ses ressources, que l'on supposait immenses, et 
son expérience des affaires. En réalité, c'est le troisième des 
frères, Paris-Duverney, qui avait pris la direction des inté- 
rêts de la famille, et qui donnait l'impulsion. Quand le Sys- 
tème se fut écroulé, on pensa qu'il serait impossible d'arriver 
à une situation normale si Ton ne commençait par déblayer 
encore une fois le terrain, c'est-à-dirô par faire une nou- 
velle banqueroute. C'est Paris-Duverney qui fut chargé de 
réduire la fortune de tous ceux qu'une commission, dont 
il était le président , crut avoir fait , pendant le Système , 
des bénéfices exagérés. La Commission du Visa remplaça 
les anciennes Chambres de justice. Tous les financiers et 
grands spéculateurs qui purent trouver , argent comp- 
tant , des protecteurs auprès des personnages influents du 
moment, furent épargnés ou virent leurs titres réduits dans 
de très-minimes proportions. Suivant l'usage ordinaire, 
et c'est ce qui avait, dans le temps, fait blâmer par Sully 
l'établissement d'une Chambre de justice, les petits spé- 
culateurs payèrent pour les autres. Cependant, l'affaire du 
Visa n'en présentait pas moins des difficultés immenseis 
que Voltaire a parfaitement appréciées : « On fit, dit-il, un 
recensement de toutes les fortunes des citoyens, ce qui était 
une entreprise non moins extraordinaire que le Système. Ce 
fut l'opération de finance et de justice la plus grande et la 
plus difficile qu'on ait jamais faite chez un peuple. On la 
commença vers la fin de 1721 ; elle fut imaginée, rédigée 
et conduite par quatre frères, qui, jusque-là, n'avaient point 
eu de part principale aux affaires publiques, et qui, par leur 
génie, méritèrent qu'on leur confiât la fortune de l'État. Ils 
établirent assez de bureaux de maîtres de requêtes et d'au- 
tres juges ; ils formèrent un ordre assez sûr et assez net pour 
que ce chaos fût débrouillé. 511,009 citoyens, la plupart 
pères de famille, portèrent leur fortune à ce tribunal. Toutes 
les dettes innombrables furent liquidées après de 1,631 mil- 



556 PORTRAITS HISTORIQUES. 

lions numéraires effectifs en argent dont l'État l'ut chargé. 
(]'est ainsi que finit le jeu prodigieux de la fortune qu'iui 
étranger inconnu avait fait jouer à toute une nation '. » 

L'historien des frères Paris ajoute que le résultat du Visa 
fut une diminution de 650 millions sur les créances qui 
parurent les plus suspectes. D'un autre côté, le nombre des 
actions de la compagnie des Indes fut réduit de 135,000 à 
56,000. On anéantit en outre pour 50 millions de billets de 
banque. En définitive, le Visa procura l'extinction d'un 
million et demi de dettes. Malgré cela, l'État devait encore 
une somme énorme,, bien au-dessus de ses ressources, et il 
était privé de la ferme du tabac, qui avait été aUénée à la 
compagnie des Indes \ 

Telle fut cette gigantesque opération du Visa, qui remua 
la société parisienne de fond en comble, et qui la tint en 
quelque sorte sur des charbons ardents pendant près de trois 
ans. Examinée à distance et de sang-froid, cette opération 
a été critiquée avec raison par des juges éclairés. On a fait 
remarquer que les détenteurs des billets de la banque et de 
la compagnie des Indes n'avaient ni emprunté, ni traité 
avec l'État à des taux ûsuraires, ni commis de malversa- 
tions; que si des déprédations avaient eu lieu au préjudice 
de l'État, ses employés seuls, c'est-à-dire Law et ses agents, 
s'en étaient rendus coupables ; que tous les effets existants 
au moment de la chute du Système avaient profité au gou- 
vernement qui les avait lui-même créés, et que ces valeuis 
constituaient une dette réelle et légitime. Pour se libérer 
sans manquer à la foi publique, le gouvernement devait 
donc, ou reconnaître la dette après en avoir constaté le 
montant, ou, du moins, profiter du bas prix des effets pour 
les retirer de la circulation par des achats successifs, en 

* Œuvres ; éà\{\or\ in-8", t. XI, p, 107. 
2 Histoire de messieurs Paris, etc., p. (iT). 



LES FRÈRES PARIS. 337 

appliquant premiôrciTienl à celte opération les millions 
qu'il avait anachésaux actionnaires de la banque. En ren- 
dant les possesseurs des elTcts royaux responsal)les du dis- 
crédit de ses valeurs, en prétendant distin^ier riionune 
eniichi de l'iiomnie dépouillé, et indemniser l'un de ce (ju'il 
enlevait à l'autre, le gouvernement avait tenté l'impossible, 
même en admettant que la révision des titres eut été loyale- 
ment exécutée. Or, on a vu qu'il en avait été tout autre- 
ment '. 

Quoi qu'il en soit, injuste ou non, bien ou mal conduite, 
l'opération, dans laquelle il faut voir surtout une œuvre 
de réaction, fut menée à terme. On devine l'importance 
qu'elle avait du donner aux frères Paris. Jamais quelques 
hommes n'ont décidé ainsi, souverainement, mais avec les 
formes de la légalité, de la fortune de leurs concitoyens. 
Pendant que l'opération se poursuivait, un incident, gros 
de scandale, vint préoccuper l'opinion. Les frères Paris, 
dont la faveur était en ce moment sans limites, accusèrent 
un sieur de La Jonchère, trésorier de l'extraordinaire des 
guerres et de l'ordre de Saint-Louis, d'une malversation de 
12 à 13 millions. Us affirmaient, en s'engageant à perdre 
tous leurs biens si l'accusation était reconnue fausse, que 
La Jonchère, qui, en 1720, avait reçu de l'argent en espèces 
pour la solde des officiers, les avait payés en billets. De là 
cette concussion de 12 à 13 millions que les Paris lui repro- 
chaient. Ce La Jonchère avait une jolie femme, qui était la 
maîtresse de M. Le Blanc, alors secrétaire d'État de la guerre, 
et qui menait un train de vie insolent. Cet appui n'arrêta pas 
les frères Paris, qui en voulaient peut-être aussi au ministre. 
Maîtres de la position, ils forcèrent tous les obstacles. Un 
jour, les Parisiens eurent la satisfaction d'apprendre à leur 
réveil que, dans la nuit, à trois heures du matin, La Jon- 

' Histoire financière de la France, par Bailly, t. IT,p. 96. 



53B PORTRAITS HISTORIQUES. 

chère, qui était aussi grand-cordon rouge de Tordre de 
Saint-Louis, avait été arrêté et conduit à la Bastille. 

Quelque temps après, le 27 février 1724, c'est Barbier 
qui raconte le fait, un capitaine de carabiniers, de haute 
taille comme Paris-Duverney, sortait à huit heures du soir 
de l'hôtel de la Force (rue Saint-Antoine), habité par les 
frères Paris, ses parents. Arrivé dans la rue Pavée, si- 
tuée derrière cet hôtel, il fut attaqué par quatre hommes 
et reçut trois coups de poignard , qui , heureusement, 
ne portèrent pas, parce qu'il se débattit. Comme il ne fu^ 
pas volé, on supposa que c'était à Paris-Duverney que les 
assassins en voulaient, et que la taille du capitaine lés 
avait trompés. La semaine suivante, le secrétaire d'État de 
la guerre fut, à son tour, arrêté à la campagne, près de 
Coulommiers, par le commandant du guet à cheval, et con- 
duit, lui aussi, à la Bastille. En même temps, l'assassinat, 
déjà vieux d'un an, d'un commis de La Jonchère, qu'ori 
avait trouvé dans la rivière, percé de deux coups de poi- 
gnard, revenait à la mémoire, et l'on disait dans le public 
que ce commis avait été tué pour n'avoir pas voulu conti- 
nuer à se prêter aux friponneries de son patron ' . 

Pendant que les frères Paris soulevaient ces haines et 
tenaient dans une émotion facile à concevoir tous ceux, et 
le nombre en était immense à Paris comme dans les pro- 
vinces, qui avaient pris une part quelconque aux opérations 
du Système, Marseille et la Provence ne pouvaient parvenir 
à se remettre de l'épouvantable fléau qui les avait désolées. 
Les frères Paris étaient alors les particuliers les plus riches 
du royaume, ou du moins ils passaient pour tels. On fit à 
leur bienfaisance un appel qui fut entendu. Aidés de quel- 
ques amis, ils s'empressèrent d'envoyer aux villes pestiférées 
un premier secours de 600,000 livres. Tout à coup le bruit 

* Journal de Barbier, t. I, pages 175 et 204, 



LES FRÈRES PARIS. 559 

se répand que des villes du Languedoc ont été atteintes par 
le fléau et qu'une partie du royaume en est menacée. Sur 
l'invitation qui leur en est faite, les frères Paris dressent un 
plan de soulagement qui est approuvé, et souscrivent eux- 
mêmes pour 3 millions, sans intérêt. En outre, un Conseil 
de santé est établi par eux et d'après leurs idées, à Paris 
même. Entraînés par l'exemple, les receveurs généraux des 
finances s'engagent, à leur tour, pour une somme impor- 
tante. Dès ce moment, des secours réguliers sont expédiés 
aux provinces désolées par la peste, et le fléau, mieux com- 
battu, commence à céder. Désireux de récompenser ces 
divers services, le gouvernement offrit, dit-on, alors aux 
frères Paris de créer pour eux quatre places d'intendants 
des finances. On ajoute qu'ils refusèrent, et qu'ils deman- 
dèrent au roi, pour toute faveur, d'écrire au pape pour le 
prier d'autoriser le mariage de Joseph Paris-Duverney avec 
la fdle de son frère aîné, Antoine Paris. La lettre, qu'on 
n'eut garde de leur refuser, et que l'un d'eux avait peut-être 
préparée, est curieuse en ce qu'elle constate tout à la fois les 
sentiments du gouvernement pour les quatre frères, à 
l'époque où elle fut écrite, et leur situation réciproque. 

« Très-saint Père, les services importants que les sieurs Paris 
nous rendent depuis longtemps, leur application à nous les con- 
tinuer, et les témoignages que nous recevons en toute occasion de 
leur désintéressement et de leur zèle, nous engagent à accorder à 
leurs instances la protection qu'ils nous ont fait demander auprès 
de Votre Sainteté pour obtenir la dispense qu'ils demandent pour 
le mariage de Joseph Paris, l'un d'entre eux, avec sa nièce, fille 
d'Antoine Paris, son frère. Et nous nous prêtons d'autant plus 
volontiers à appuyer leurs instances auprès de Votre Sainteté, que 
nous savons qu'ils ont des raisons de famille très-fortes de désirer 
l'accomplissement de ce dessein, qui peut seul prévenir un grand 
dérangement dans leurs atiaires domestiques, et même nous priver 
d'une partie essentielle des avantages que nous tirons des services 



540 PORTRAITS HISTORIQUES. 

que leur union les met en éUit do nous rendre avec plus de succès. 
Nous attendons cette grâce de Votre Sainteté, et nous continuerons 
de demander à Dieu qu'il conserve longtemps au giron de son 
Église un pape aussi digne de la gouverner. Louis. 

« A Paris, le 10 septembre 1721. » 

La permission réclamée fut accordée et Paris-Duverney 
put épouser sa nièce. Les habiles financiers furent ainsi 
dispensés, et c'est ce qu'ils voulaient surtout éviter par 
ce mariage, d'initier un étranger au secret de leurs affaires. 
Cette grâce, d'ailleurs, ne les empêcha pas d'en rece- 
voir d'autres. Vers 1724, Antoine Paris fut appelé au 
Conseil d'État, avec autorisation de se démettre de la 
charge de garde du trésor royal qu'il occupait déjà, en fa- 
veur de son plus jeune frère, Paris de Monmartel. Lin même 
temps, celui-ci fut admis à verser au trésor en billets dépré- 
ciés, au lieu &' espèces, les 400,000 livres, montant du prix 
de sa charge. Au surplus, les frères Paris ne demeuraient 
pas inactifs. Deux ans s'étaient à peine écoulés depuis la 
chute du Système, lorsque le duc d'Orléans, toujours en- 
traîné par son imagination, se laissa séduire par le projet 
d'une nouvelle banque qiii lui fut soumis par un nommé 
Roland, que Law lui-même inspirait de ses idées. Consultés 
par le duc de Bourbon qui avait en eux la plus grande con- 
fiance, les frères Paris prouvent que le plan n'est pas nou- 
veau, qu'il n'est que la modification mal déguisée de celui 
de Law, ajoutant que les conséquences en seraient les 
mêmes. Vainement le régent se fâcha et voulut forcer la 
main à son Conseil ; l'avis des frères Paris prévalut. Vers la 
même époque, le duc de Bourbon les avait chargés de faire 
établir un relevé des grâces et pensions de la cour. Ce 
relevé, qui remplit sept volumes in-folio dans lesquels 
chaque pensionnaire n'occupait qu'une ligne, constata plus 
de 12,000,000 livres de doubles emplois qui furent rectifiés. 



LES FRÈRES PARIS. 5il 

La première idée de rétablissement d'une caisse d'amortis- 
sement de la dette publique remonte à cette époque et ap- 
partient également aux frères Paris. Par malheur, des 
obstacles provenant d'un impôt du cinquantième des reve- 
nus en nature, qu'ils avaient aussi fait établir, ne permirent 
pas de mettre alors cette idée salutaire à exécution. Enfin, 
Paris-Duverney avait songé k organiser un bureau par le 
moyen duquel le contrôleur général aurait été informé en 
out temps du prix des grains dans tous les marchés du 
royaume, de l'apparence des récoltes, ainsi que de la valeur 
et de l'abondance des blés dans les pays étrangers. C'était 
un projet des plus utiles, surtout à une époque où les di- 
settes étaient en quelque sorte périodiques. Déjà le travail 
était prêt, les états étaient dressés, le chef du bureau nou- 
veau était nommé, lorsque intervint une défense sévère 
de donner suite à l'idée généreuse et bienfaisante de Paris- 
Duverney. Ses ennemis avaient insinué que l'exécution de 
ce projet l'aurait rendu encore plus ambitieux et omnipo- 
tent . 

11 n'était pas possible, en effet, que les frères Paris 
n'eussent pas des ennemis nombreux et même puissants. 
On n'acquiert pas des biens immenses ou supposés tels, on 
ne louche pas surtout comme ils l'avaient fait, peut-être 
même avec passion et partialité, à toutes les fortunes d'un 
grand pays, sans soulever des inimitiés vivaces, obstinées. 
Les ennemis des frères Paris les accusèrent positivement 
d'avoir, en 1722, fait passer de grandes quantités de blé à 
l'étranger et de les avoir ensuite fait rentrer en France pour 
les y revendre à un prix exorbitant. — Si le fait est prouvé, 
dit le régent, je les ferai punir solennellement ; et il donna 
l'ordre de communiquer l'accusation à Paris-Duverney. 
Celui-ci écrivit au bas les mots suivants : « Il est impossible 
qu'une pareille manœuvre ait pu s'exécuter sans que beau- 
coup de gens aient été employés à l'achat, au double trans- 



542 PORTRAITS HISTORIQUES. 

port et à la revente des blés. S'il se trouve dans le royaume 
un seul homme qui y ait coopéré, je porte ma tête sur l'é- 
chafaud. » Il ne se présenta personne pour appuyer la dé- 
nonciation, et l'accusation fut abandonnée, du moins pour 
le moment. 

La disgrâce du duc de Bourbon amena l'occasion depuis 
longtemps attendue. Les frères Paris s'étaient, depuis la fin 
de leur premier exil, principalement appuyés sur ce prince 
et avaient joui, sous son ministère, de la principale autorité. 
Leur patron ayant été remplacé par le cardinal de Fleury, 
et relégué, sinon exilé, à Chantilly, les frères Paris per- 
daient en lui leur plus fort soutien. D'un autre côté, l'ancien 
secrétaire d'État de la guei re, Le Blanc, dont ils avaient dé- 
noncé et fait condamner l'agent, venait d'être réintégré dans 
son ministère à la grande joie des Parisiens, qui avaient, 
il y avait deux ans à peine, applaudi à son arrestation. A 
cette nouvelle, les frères Paris durent comprendre que leur 
fortune était, suivant le langage pittoresque du duc de 
Saint-Simon, menacée d'une nouvelle éclipse. Leur pressen- 
timent ne tarda pas à se réaliser. « Les quatre frères Paris, 
dit l'avocat Barbier, à la date du mois de juin 1726, sont 
exilés : l'un va en Périgord, l'autre en Dauphiné, le troi- 
sième à Saumur et le dernier par delà Vitry-le-Français. 
Enfin, on a mandé en cour M. d'Ombreval qui est à présent 
intendant à Tours, pour rendre compte de son administra- 
tion lorsqu'il était lieutenant de police, au sujet de la cherté 
du pain. Chacun politique et fait des contes différents sur 
ces grands événements. L'on dit hautement que M. le duc 
avait fait un traité avec les Paris et d'autres, pour acheter 
tous les blés du royaume en vert, c'est-à-dire sur pied. Sa- 
voir si cela aurait pu être mis à exécution ' . » 

La lettre de cachet de Paris-Duverney ne lui avait pas as- 

* Journal de Barbier, etc., 1. 1, p. 239. 



LES FRÈRES PARIS. 543 

signé de résidence fixe. Seulement, il lui était enjoint de se 
tenir à 50 lieues de Paris. 11 avait un ami dévoué à Vitry- 
le-Français; il se rendit auprès de lui. Le jour de son départ, 
ses maisons de ville et de campagne avaient été fouillées de 
fond en comble. On espérait y trouver un trésor ; la décou- 
verte se borna à quatre mille livres. Retiré à trois lieues de 
Langres, dans une campagne où il avait été rejoint par un 
de ses commis, Paris-Duverney attendait la fin de cette nou- 
velle crise. Une nuit, il est éveillé en sursaut et arrêté par 
le prévôt d'Alsace, assisté d'un brigadier des armées du roi. 
Le jour venu, une forte escouade le conduisit à Paris. Le 
voyage dura six jours, pendant lesquels il n'eut pas toujours 
du pain à manger. De son côté, le peuple, constamment 
attroupé devant la voiture qui renfermait le célèbre finan-" 
cier, l'accompagnait de ses malédictions'. «Hier, à dix 
heures du soir, dit le Journal de Barbier, à la date du 28 sep- 
tembre 1726, on amena à la Bastille Pans-Duverney, que 
M. Langlois, grand prévôt de la maréchaussée d'Alsace, a 
arrêté dans l'endroit où il était exilé, et qu'il a fait conduire, 
à petites journées, avec bonne escorte de maréchaussée. Il 
y a longtemps que cela aurait dû être fait. On dit qu'on va 
remuer l'affaire du pain, qui est terrible et qui crie ven- 
geance ; car, non-seulement on a mangé le pain à un prix 
exorbitant, mais encore c'était du mauvais blé, et actuelle- 
ment, dans les provinces, il y a des maladies infinies '. » 

Telles étaient les rumeurs populaires et les rancunes, 
non-seulement des classes inférieures , mais encore du 
Palais, et sans doute aussi de la bourgeoisie parisienne. 
Il s'agit de voir sur quels faits étaient basés l'arresta- 
tion de Paris-Duverney et le procès en parlement qui 
s'ensuivit. 

^ Histoire de messieurs Paris, p. i 16. 
2 Journal de Barbier, t. I, p. 247. 



544 POIITKAITS HISTORIQUES. 

IH. 

Un contemporain des frères Paris , Duclos, qui les avait 
sans doute connus , rapporte, au sujet de l'influence qu'ils 
exercèrent sous le déplorable ministère du duc de Bourbon, 
une particularité qui explique la disgrâce dans laquelle ils 
furent enveloppés à sa chute. Suivant Duclos , la mar- 
quise de Prie, maîtresse du duc, était douée de trop d'esprit 
pour ne pas reconnaître que ni son amant, ni elle-même 
n'avaient l'aptitude nécessaire pour gouverner. « Pour y 
suppléer, dit-il, elle résolut de choisir des guides qui ne 
pussent exister que par elle. Les Paris lui parurent propres 
à remplir ses vues ; elle en forma son conseil intime, et les 
produisit auprès de M. le duc. Quoique le prince eût déjà 
la plus haute idée du mérite de sa maîtresse, le comité des 
Paris y ajouta beaucoup. Chaque projet, avant d'être pré- 
senté au prince, était concerté avec elle. On avait soin d'y 
laisser, à dessein , quelques rectifications à faire qui pas- 
saient la portée de M. le duc, et que la dame, endoctrinée 
d'avance, ne manquait pas de faire observer. Les Paris, 
comme frappés d'étonnement, admiraient sa sagacité, cor- 
rigeaient le plan sur ses remarques ; et le prince, admirateur 
plus naïf, se félicitait de trouver, dans une maîtresse adorée, 
un adjoint si utile au ministère ' . » 

On comprend donc que lorsque le duc de Bourbon tomba 
du pouvoir, pour avoir, dit-on , essayé, de concert avec sa 
maîtresse , de faire renvoyer de la. cour le cardinal de 
P'ieury, une partie de l'animosité qui s'était accumulée de- 
puis plusieurs années sur la marquise de Prie rejaillit sur 
les frères Paris, ses inspirateurs et ses conseils. Cependant, 
cette animosité ne suffisait pas pour traduire en parlement 

* Mémoires secrets de Duclos, collection Petitot, t. LXXVIl, p. 28. 



LES FRÈRKS PARIS. 345 

celui d'entre eux , Paris-Diiverney, qui , de l'aveu de tous, 
avait pris la plus grande part aux aiïaires des dernières 
années. Voici donc sur quoi l'on se fonda. 

Un trésorier des États du Languedoc avait reçu de la 
province une somme de 7 millions, destinée au roi , et pro- 
venant d'une création d'offices municipaux. Le régisseur de 
ces offices, un sieur Bouret, riche financier du temps, avait 
ensuite sous-traité avec ce trésorier et s'était mis à sa place; 
enfin , un traitant du nom de Barrême s'était, à son tour, 
substitué à Bouret, avait reçu de lui le prix de leur marché 
et avait souscrit un engagement pour la somme à laquelle 
le trésor pul)lic avait droit. Son billet fut remis au caissier 
du trésor, qui n'aurait pas dû le recevoir, attendu qu'il n'é- 
manait pas du trésorier des États du Languedoc. Le jour de 
l'échéance venu, le billet ne fut pas payé. On mit tout 
d'abord en cause Bouret et Barrême ; puis, le gouvernement 
ayant cru savoir que Barrême avait eu, dans cette afl'aire, 
Paris-Duverney pour associé , celui-ci fut aussi impliqué 
<lans le procès. 

Lorsque, sous l'administration de (-olbert, des financiers 
avaient , par suite de condamnations prononcées par la 
Chambre de justice, été enfermés à la Bastille, on leur avait 
du moins laissé la faculté de s'y établir le moins mal possi- 
ble; et, sans doute, leur situation n'avait pas été bien mal- 
heureuse, puisque la plainte la plus amère qu'ils eussent fait 
entendre était de n'avoir pas de glace pendant l'été. Paris- 
Duverney ne fut pas traité avec la même faveur. A peine 
arrivé à la Bastille, on l'enferma, avec son domestique, dans 
une chambre humide, malsaine, et on l'y laissa six mois 
sans voir personne, sans pouvoir écrire au cardinal de 
Fleury, sans être interrogé. Attaqué d'une fièvre lente, il 
demande un médecin ; on lui envoie celui du ministre même 
(ju'il suppose être l'instigateur de sa disgrâce et de son pro- 
cès. Cependant, ses craintes ne se confirmèrent pas et la 



546 PORTRAITS HISTORIQUES. 

fiovro disparut. Quand ses papiers eurent été inventoriés et 
qu'on eut dressé un état de ses biens, on put se convaincre, 
c'est au surplus lui-même qui le dit, que les trésors immen- 
ses dont on le croyait possesseur n'existaient que dans l'i- 
magination de ses persécuteurs. Des rentes viagères sur la 
ville et sur la compagnie des Indes constituaient , dit-il , 
toute sa fortune. On s'était flatté en outre, selon lui, que sa 
captivité encouragerait les délateurs. Or, pas une preuve ne 
fut apportée qui vînt en aide à ses ennemis. Ni ses papiers, 
ni sa correspondance, ni ses commis ne fournirent le moin- 
dre indice de culpabilité. On revint alors sur la fameuse 
opération du visa , dans l'espoir d'y découvrir des traces 
d'abus ; mais plus de cent employés les cherchèrent en vain. 
Il fallut pourtant que le procès comtnençât. Le procureur 
général avait d'abord émis l'avis qu'il n'y avait pas lieu d'y 
comprendre Paris-Duverney ; ce ne fut que par déférence 
pour ses avocats généraux qu'il conclut à ce que celui-ci fût 
« assigné pour être entendu. » Enfin , après des incidents 
multipliés, après un interrogatoire qui dura dix jours et des 
obstacles infinis, Paris-Duverney fut remis en possession de 
ses papiers, et obtint d'avoir pour conseils, un avocat, une 
de ses nièces et un de ses commis. La confrontation des ac- 
cusés fut marquée par une scène singulière. Quand le tour 
de Barrême fut venu , il déclara hautement qu'on lui avait 
offert sa liberté et le moyen de payer son billet en vingt- 
quatre heures , s'il voulait déposer contre Paris-Duverney. 
(^e seul fait peint l'animosité des accusateurs de ce dernier, 
et rappelle les violences dont la Cour s'était rendue coupa- 
ble lors du procès de Fouquet. Les trois avocats généraux 
et le procureur général étaient d'ailleurs divisés sur le point 
capital du procès. Deux avocats généraux étaient d'avis que 
Paris-Duverney fiit admonesté ; le troisième et le procureur 
général s'y opposaient. Enfin, le 11 mars 1728, un arrêt du 
parlement déchargea Paris Duverney de l'accusation. Au 



LES FRÈRES PARIS. 5 '*7 

même instant, unexompt lui remit iino lettre de eachet qui 
l'exilait à trente lieues de Paris. « 11 sortit du palais, dit son 
liistorien , et traversa la ville en recevant des témoignages 
publics de joie. Ses Mémoires avaient démontré si clairement 
son innocence, que ses plus cruels ennemis se firent une 
espèce de vanité de publier qu'ils étaient détrompés*. » 

On n'a pas oublié en quels termes et avec quelle violence 
l'avocat Barbier, cet écho fidèle des bniits de la rue, de la 
salle des Pas-Perdus et des salons, avait approuvé l'arres- 
tation de Paris-Duverney et son incarcération à la Bastille. 
Barbier lui-même revint plus tard de ces impressions. Quel- 
ques lecteurs conserveront peut-être encore des doutes sur 
l'innocence et la probité du fameux financier. Pour moi, 
j'aime mieux croire à la justice de l'arrêt du parlement; et 
cet arrêt parait surtout équitable, si l'on considère les cir- 
constances dans lesquelles il fut rendu, les passions qu'a- 
vait soulevées le procès de l'accusé, les rancunes puissantes 
qui étaient déchaînées contre lui, et les efforts de ses enne- 
mis pour le faire condamner. 

IV. 

Même au fond de leur exil , les frères Paris avaient con- 
servé, dans la capitale, quelques amis reconnaissants et 
dévoués. Un poëte célèbre, Crébillon, dédia sa tragédie de 
Pijrrhus à l'aîné des quatre frères, Antoine Paris, au mo- 
ment même où les esprits étaient particulièrement excités 
contre eux. Deux ans après, le secrétaire d'État Le Blanc 
étant mort, le gouvernement se relâcha de la rigueur qui 
avait succédé à la faveur extrême dont ils avaient joui de- 

9 

^ Histoire de messieurs Paris, p. 1 17 et suiv. — Cette histoire s'ar- 
rête malheureusemçnt au procès de Paris-Duverney. C'est un guide, 
partial peut-être, mais bien renseigné, qui va nous faire défaut. 



548 POtlTUAITS HISTORIQUES. 

puis la chute du Système jusqu'à celle du duc de Bourbon. 
Ils obtinrent la permission de revenir à Paris. Peu à peu ils 
participèrent de nouveau aux affaires de finances, principa- 
lement aux fournitures des armées. Vers 1741, Voltaire, à 
qui ils avaient déjà fait obtenir une pension sur la cassette 
de la reine, fut intéressé par eux dans la fourniture des vi- 
vres de l'armée d'Italie, et commença de la sorte l'immense 
fortune qu'il amassa par la suite '. « Voltaire, dit à ce sujet 
son dernier éditeur, raconte lui-même dans son Commen- 
taire historique qu'il s'associa pour une opération de finan- 
ces et qu'il fut heureux. Les frères Paris lui avaient ac- 
cordé un intérêt dans la fourniture des vivres d'Italie, 
en 1734 ; pour solde de cet intérêt, il reçut 600,000 francs 
qu'il plaça à Cadix sur des armatures et cargaisons, et qui 
lui rapportèrent 32 à 33 pour cent. » Un état authentique 
des revenus de Voltaire, en 1749, constate en outre qu'il 
toucha, cette année, la somme de 17,000 livres sur les 
vivres de l'armée de Flandre dont les frères Paris étaient, 
depuis longtemps, les inévitables fournisseurs. Sous l'in- 
fluence de cette abondante rosée aux elTets de laquelle on 
sait qu'il fut, toute sa vie, particulièrement sensible. Vol- 
taire fit, en 1748, dans son Panégyrique de Louis XV, 
l'éloge suivant de Paris-Duverney : « Il s'est trouvé un 
homme qui à soutenu le crédit de la nation par le sien ; 
crédit fondé à la fois sur l'industrie et la probité. C'était 
un des prodiges de notre siècle ; et ce prodige ne nous frap- 
pait peut-être pas assez; nous y étions accoutumés. Nos 
camps, devant tant de places assiégées, ont été semblables 
à des villes policées où régnent l'ordre, l'affluence et la ri- 
chesse. Ceux qui ont fait ainsi subsister nos armées étaient 
des hommes dignes de seconder ceux qui nous ont fait vain- 
oie. » L'éloge est pompeux, magnifique; et l'on peut bien 

' Œuvres, éililKJii Delangle, t. LXXVI, p. 293, no/e. 



LES FRÈRES PARIS. 549 

supposer, sans faire injure à Voltaire , que sa participation 
aux bénéfices des fournitures de l'armée de Flandre en fut 
la récompense. A la vérité, dix ans après, le 5 janvier 1759, 
à propos d'une autre guerre où les fournisseurs des vivres 
ne crurent pas sans doute devoir l'associer à leurs opéra- 
tions, Voltaire écrivait au président de Brosses : « Les peu- 
ples seront-ils encore longtemps ruinés pour aller se faire 
bafouer, abhorrer et égorger en Germanie, et pour enrichir 
Marquet et compagnie. 



« Et Paris, et fratres, et qui rapuere sub illis 



I •} 



Lorsque le cardinal Fleury, qui n'avait jamais dû oublier 
leur ligue avec le duc de Bourbon, fut mort à son tour, les 
frères Paris se trouvèrent encore une fois maîtres du ter- 
rain et presque aussi influents que jamais. « On sait que les 
Paris ne sont pas gens indifférents, écrivait, en 1743, M"*® de 
Tencin au duc de Richelieu ; ils ont beaucoup d'amis, tous 
les souterrains possibles et beaucoup d'argent à y répandre. 
Voyez , après cela , s'ils peuvent vous faire du bien ou du 
mal. » Richelieu, on en verra la preuve tout à l'heure, ne 
négligea pas cet avis. On a prétendu , en outre , que Paris- 
Duverney ayant prévu la faveur de la duchesse de Chàteau- 
roux, était devenu de ses amis, et que c'était chez lui, à 
Plaisance, maison de. campagne qu'il avait auprès de Vin- 
cennes, que la favorite s'était trouvée pour la première fois 
avec Louis XV. Mais aucun document contemporain un peu 
digne de foi n'établit, je dois le dire, cette complicité ^ Ln 



^ Ménage et finances de Voltaire, par M. Louis Nicolardot, p. 42. 

- On trouve ces assertions dans un ouvrage intitulé : Correspondance 
inédite de M^^^ de Chdleauroux avec le duc de Richelieu, le maré- 
chal de Belle-Isle, MM. Duverney, de Chavigni, etc., par M"** Gacon- 
Dufour ; 2 vol. in-12, Paris, 1806. — Rien ne saurait dire le désap- 

20 



550 PORTRAITS HISTORIQUES. 

an après la prise de possession du pouvoir par l'impérieuse 
marquise de Pompadour, en décembre 1745, les frères Paris 
eurent, avec le contrôleur général Orrj' qu'elle détestait, 
un démêlé dont l'issue lui fut funeste. Fort de ses inten- 
tions, Orry ne voulut pas céder. « M. Orry, contrôleur gé- 
néral depuis quatorze ans, dit à ce sujet l'avocat Barbier, a 
eu une querelle avec les frères Paris, qui ont la conduite 
des vivres de Flandre et d'Allemagne, gens puissants. Paris 
de Monmartel est garde du trésor et fait la banque générale 
du royaume pour toutes les correspondances des pays étran- 
gers. Cette dispute avec Paris- Duverney était au sujet d'un 
supplément que celui-ci demandait sur le marché des en- 
trepreneurs des vivres qui perdaient, disait-on, c'est-à-dire 
qui ne gagnaient pas autant qu'ils auraient voulu ' . » Quand 
le contrôleur général Orry eut fait place à Machault d'Ar- 
nouville, Paris-Duverney inspira , suivant toutes les appa- 
rences , à celui-ci l'idée de cette caisse d'amortissement 
qu'il avait vainement essayé de faire adopter en 1725. Mal- 
heureusement, des obstacles non moins grands traversè- 
rent encore une fois ce projet. Plusieurs années après, Paris- 
Duverney était, s'il faut en croire M"^ du Hausset, fort sou- 
vent consulté par la marquise de Pompadour. <.< M. Duver- 
ney, dit M'"^ du Hausset, était Thomme de confiance de 

pointement que l'on éprouve lorsque, croyant avoir mis la main sur 
des documents authentiques et intimes, on s'aperçoit, après une lecture 
de quelques pages, qu'on a été la dupe d'un faussaire. C'est l'impres- 
sion que produit la Correspondance inédite de J/™^ de Châteauroux, 
Il n'est pas impossible que M™^ Gacon-Dufour ait vu une ou deux lettres 
de cette favorite. Là-dessus, elle a imaginé tout un roman par lettres, 
qu'elle donne audacieusement au public comme vraies. Ces superche- 
ries, que rien ne peut excuser, ne sauraient, il me semble, tant pour 
la considération des personnages ainsi mis en scène, que dans l'intérêt 
de l'histoire, être blâmées trop sévèrement. 
* Journal de Barbier, etc., t. II, p. 472. 



LES FRÈRES PARIS. 351 

Madame (de Pompadour) pour ce qui concernait la guerre à 
laquelle on dit qu'il s'entendait fort bien, quoique n'étant 
pas militaire. Le vieux maréchal de Noailles l'appelait avec 
mépris le général des farines, et le maréchal de Saxe dit 
un jour à Madame que Duverney en savait plus que ce vieux 
général. Duverney vint un jour chez Madame où se trou- 
vaient le roi, le ministre de la guerre et deux maréchaux, et 
il donna un plan de campagne qui fut généralement ap- 
plaudi. Ce fut lui qui fit nommer ^i. de Richelieu pour com- 
mander l'armée à la place du maréchal d'Estrées ' . » 

On a vu en quels termes M'"'' de Tencin informait, en 
1743, le duc de Richelieu du crédit des frères Paris, qui 
avaient, disait -elle, a tous les souterrains possibles et 
beaucoup d'argent à y répandre. » Le duc de Richelieu, 
qui ne dédaignait pas les honneurs et encore moins l'ar- 
gent, s'empressa probablement de profiter de cet avis. Une 
correspondance précieuse nous le montre, en 1756, en 
commerce réglé avec Paris-Duverney, et l'on peut inférer 
des termes mêmes de leurs lettres que cette liaison datait 
de loin ^ Au moment où commence leur correspondance, 
le maréchal de Richelieu est à Toulon , où il va s'embar- 
quer pour prendre le commandement de l'expédition de 
Minorque. Le maréchal, qui appelle Joseph Paris « son cher 
Duverney, » lui écrivit avant de mettre à la voile : «... Je 
n'ai pas voulu partir sans vous dire un petit adieu et que 



* Mémoires de 3/™^ du Haussety cités par M. de Loménie, dans un 
de ses intéressants articles sur Beaumarchais, sa vie et so7i temps. 
{Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1851.) 

2 Correspondance particulière et historique du maréchal duc de 
Richelieu, en 1756, 1757 et il b8, avec 31. Paris-Duverney, conseiller 
d'État ; Paris, 1789; 2 vol. in-8". — Cette correspondance, qui a tous 
les caractères d'authenticité désirables, a été publiée par le général 
Grimoard, 



552 PUKTRAITS HISTORIQUES.. 

Micaud (c'était un neveu de Paris-Duverney) était destiné 
pour être major de notre tranchée , quand nous l'ouvri- 
rons. Tout ce qui vous appartient m'est recommandable, et 
je saisirai toujours avec joie toutes les occasions de vous 
prouver ma tendre amitié. De Lille (un munitionnaire) a 
fait des merveilles : on ne saurait en être plus content. Je 
n'en étais pas en peine, venant de votre main. » 

De son côté, Paris-Duverney écrivait au maréchal en ap- 
f )renant la prise d'un fort qui devait déterminer la reddition 
de l'île : « Si mon premier mouvement de joie a été pour 
la nation , le second a été pour vous. C'est le moment le 
plus glorieux de votre vie, et je vous suis trop attaché pour 
n'y pas prendre part. Recevez ce compliment avec cette 
bonté dont vous m'avez donné tant de marques et revenez 
promptement recueillir dans la capitale le fruit d'un exploit 
où vous vous êtes conduit en bon citoyen et en grand gé- 
néral. » 

L'année suivante , la France , en guerre avec la Prusse, 
avait sur le Rhin une armée que le maréchal d'Estrées com- 
mandait en chef. C'est en ce moment que le crédit de Paris- 
Duverney dut être, s'il faut en croire M""^ du Hausset, par- 
ticulièrement utile au duc de Richelieu. Appelé, grâce à 
une intrigue, à remplacer le maréchal d'Estrées, il i)artit 
au moment où celui-ci venait de remporter la victoire 
d'Hastemberg. La première lettre que le duc de Richelieu 
écrivit à Paris-Duverney, respire, en même temps qu'un 
extrême contentement, la plus vive reconnaissance et la 
confiance la plus grande dans les lumières de ce dernier. 
« Ma fortune est au comble, écrit le duc au financier, et je 
ne crois pas avoir à rougir de ma réputation. Ce n'est donc 
([ue l'amour du bien public et la gloire qui peut me faire 
marcher ; mais je croirais m' égarer si je ne vous avais pour 
compagnon et pour guide. » Dans les lettres qui suivirent, 
ce fut, du moins pendant quelque temps, une protestation 



LES FRÈRES PARIS. 555 

réciproque do dévouement, de la part de Paris-Duveriiey, et, 
(le la part du duc de Richelieu, de déférence pour les conseils 
(\m lui seraient donnés par « l'homme du monde dont Va[h- 
probation et l'amitié lui étaient le plus chères. » Le cas que 
la cour et les ministres taisaient de l'avis de Paris-Duverney, 
l'importance qu'ils y attachaient , apparaissent à chaque 
page de cette correspondance. « Je commence à faire, écri- 
vait-il au maréchal, le 15 juillet 1757, un nouveau mé- 
moire, qui aura pour objet un plan militaire, qu'il n'est 
pas probable que la cour de Vienne n'adopte pas. Si le roi 
l'agrée, je demanderai qu'on vous en envoie la copie, parce 
que toute l'exécution en roulera sur vous,- et j'ai tout lieu 
de penser que l'on conviendra qu'il ne faut rien changer 
aux dispositions qui sont actuellement arrêtées. Mais il me 
faut plusieurs jours pour faire cet ouvrage. » D'autres mé- 
moires, sur les quartiers à prendre pendant l'hiver, sur 
l'oppoi'tunité de telle ou telle opération, suivirent celui dont 
il vient d'être parlé. Durant plusieurs mois, une intelligence 
parfaite régna entre le financier et le maréchal. Mais il vint 
un moment où, à la suite de divers échecs qu'avaient essuyés 
les troupes françaises, Paris-Duverney crut devoir, à raison 
de la part qu'il avait prise à la nomination du duc de Ri- 
chelieu, lui tracer un plan de campagne dont la réalisation 
aurait, dans son opinion, réparé les fautes commises. Loin 
de se prêter à l'exécution de ce plan, le duc de Richelieu 
persévéra dans le sien. Alors, la correspondance, si affec- 
tueuse et si amicale pendant les premiers mois de la cam- 
pagne, changea peu à peu de ton. Ou en jugera par les 
fragments de lettres suivants. Voici d'abord ce qu'écrivait, 
à diverses dates, le duc de Richelieu : 

« — Il résulte de tout cela, mon cher Duverney, que nous ne 

sommes pas du même avis, dont je suis bien étonné, car certaine- 
ment je connais toute l'étendue de vos lumières supérieures, et 

20. 



354 PORTRAITS HISTORIQUES. 

VOUS avez un grand crédit sur mon esprit et sur mon cœur. Mais 
je vois et vous croyez; et il faut que je croie bien voir, pour, 
non-seulement ne pas me livrer à ce que vous pensez, mais même 
vous obstiner avec tant de fermeté 

— u Vous finissez toujours, avec un air d'humeur, par me 
menacer de ne plus vous mêler de rien, si je ne faisais pas ce que 
vous désirez, dans le temps que je l'ai toujours prévenu jusqu'ici, 
huit jours avant d'avoir reçu votre lettre. C'est une suite de l'éloi- 
gnement qui m'afflige ; mais je le suis bien plus sensiblement du 
peu de confiance que vous prenez en moi 

— « Il faut absolument que quelque diable se soit mêlé de cette 
affaire, et je ne comprends pas comme Vous avez pu vous y livrer 
et fermer les yeux sur ma façon de penser pour vous. Comment 
est-il possible que vous ne m'ayez pas plaint si je me suis trompé 
quand vous savez que tout vous était soumis? et comment est-il 
possible que vous ayez été en colère et ayez peut-être cessé de 
ni'aimer, parce que je me trompais? Je ne le puis croire encore, 
mon cher Duverney, et un cœur comme le vôtre et comme le mien 
ne doivent point souffrir d'altération pour des malentendus. Votre 
esprit est trop éclairé et trop juste pour condamner à une telle 
peine des méprises et abandonner votre ouvrage, car tout ceci vous 
appartient; je ne cesse de le penser et de le dire. Je vous dois trop, 
et suis trop content de vous devoir, pour cesser de le sentir, et 
pour n'être pas pénétré de la plus vive douleur. Je vous demande 
donc avec l'instance que peut exiger une amitié de trente ans, de 
mettre fin à tout ceci, de prononcer, et d'être sur que je suis tou- 
jours de votre avis, quand vous l'aurez pris définitif après mes 
représentations, que j'aurais cru vous manquer de ne pas faire. 
Je ne raisonne plus, je sens seulement et je souffre. Je vous de- 
mande, au nom de l'amitié la plus tendre, de céder à celle que 
j'ai et aurai toute ma vie pour vous, et à me répondre d'une façon 
qui puisse satisfaire mon cœur : je ne suis occupé que de cela. Je 
laisse donc le reste à votre prudence et à votre esprit, et j'espère 
que vous ne m'abuserez pas dans cette confiance 

— « Je viens de recevoir encore une lettre de vous, mon cher 
Duverney, qui continue de déchirer la plaie que vous avez déjà faite 
dans mon cœur Je puis vous dire qu'il n'y a rien dans ma vie 



LES FRÈRES PARIS. 555 

dont j'aie été plus affecté; mais, malgré cela, je n'oublierai jamais 
les obligations que je vous ai, et ne cesserai jamais de vous aimer 
comme je le dois, et comme je crois qu'il y a peu de gens qui vous 
aiment ; et je suis même très-persuadé que vous serez affligé un 
jour de la douleur que vous me causez, quand vous verrez à quel 
point j'étais éloigné de m'èlre attiré ce que vous faites... » 

Puis enfin , le brillant maréchal , l'homme lienreux par 
excellence dans cette société élégante et corrompue du dix- 
huitième siècle, que les satisfactions matérielles ont parti- 
culièrement préoccu])ée, adressait, le 24 septembre 1757, à 
Paris-Duverncy, le billet suivant où se trouvent résumées en 
quelques lignes, comme en un cri de détresse, les sensations 
que lui causait par avance le résultat clésormais prévu de la 
difficulté qui s'était élevée entre eux : 

« Mon amitié sera plus forte, mon cher Duverney, que la dureté 
avec laquelle vous me traitez, et jamais il n'y a eu rien de pareil, 
je le puis dire. Vous êtes sûr que, si je me suis trompé, mon cœur 
au moins est sans reproche. Examinez le vôtre, et voyez si je n'ai 
pas lieu de m'en plaindre. C'est un des plus grands chagrins que 
j'ai eus en ma vie, où j'en ai essuyé beaucoup. » ' 

De son côté, blessé au vif par l'opposition que quelques- 
uns de ses plans avaient rencontrée de la part du maréchal 
de Richelieu, Paris-Duverney se maintenait dans une réserve 
dont les protestations d'amitié les plus vives ne parvenaient 
pas à le faire sortir. Cette résistance s'explique à merveille. 
Tout le monde s'accordait à reconnaître que le duc de Ri- 
chelieu entassait fautes sur fautes, et l'on en était venu à 
redouter que sa mollesse, l'indiscipline de son armée et les 
combinaisons qu'il avait adoptées n'aboutissent aune catas- 
trophe. Bien plus, le bruit circulait à l'armée, à la cour et 
dans les salons , que le maréchal , toujours besogneux ou 
avide , s'enrichissait par des moyens d'autant plus odieux 



556 PORTRAITS HISTORIQUES. 

que, clans le môme moment, l'armée manquait des subsis- 
tances les plus nécessaires. On se figure l'iitipression que ces 
laits et ces bruits devaient produire sur Paris-Duverney. Ne 
pouvant parler à cœur ouvert, incapable cependant de ca- 
cher entièrement sous la politesse des formes épistolaires, 
le fond, le repli secret de sa pensée, il répondait aux avances 
du duc de Richelieu par des faux-fuyants et d'une manière 
évasive, qui ne l'était cependant pas assez pour ne pas 
laisser percer le regret qu'il éprouvait d'avoir contribué, 
comme il l'avait fait, au choix du maréchal. Quelques ex- 
traits des lettres mêmes de Paris-Duverney caractérisent 
d'ailleurs, mieux que tout ce que je pourrais dire, sa situa- 
tion vis-à-vis du duc pendant cette triste campagne de 1757. 

« 
Du 30 août 1757. — « Je ne sais pas qui a pu vous mander que 

je trouvais comme les autres que vous vous amusiez à Hanover. 
J'aurais désiré qu'il eût été possible de précipiter davantage vos 
mouvements sur M. le duc de Cumberland. Mais j'ai bien jugé que 
si vous ne le faisiez pas, ce ne pouvait être que parce que vous 
y trouviez des obstacles insurmontables.... 

Dul septembre. — « Du reste, Monseigneur, je cesse de ce 

jour d'avoir des opinions sur tout ce qui concerne les subsistances 
de votre armée; je m'étais promis cent fois de m'en abstenir, et si 
j'ai continué à le faire depuis votre départ, ce n'a été que par 
rapport à vous. Que l'on fasse donc des marchés si cela est néces- 
saire; que l'on fasse contribuer les pays conquis en blés, s'il, n'y a 
que ce moyen de soutenir l'armée, mon intention n'est pas de 
discuter. Tout ceci devient trop fort pour moi, et je sais que, de 
tous les partis, le meilleur, pour mon repos et ma conservation, 

est de ne plus m'en mêler Encore un coup, Monseigneur, on 

ne trouvera plus d'obstacle de mon côté à tout ce qu'on voudra 
faire; je suis épuisé. Ma santé dépérit tous les jours; je n'ai plus 
qu'un souffle, et je voudrais que du moins ce souffle soit pour 

moi 

Du M septembre. « — Je n'ai jamais prétendu contester les 

faits, ni me refuser à l'évidence de ce que vous voyez ; mais si les 



LES FKÈRES PARIS. 557 

faits qui se passent sous vos yeux ont des causes qui sortent de 
l'ordre ordinaire des choses, est-ce une faute que de s'y tromper, 
et n'en est-ce pas une que de ne pas y remédier, surtout quand il 
s'agit de la subsistance d'une armée et du succès de ses opéra- 
tions? 



Du 24 septembre. « — Il est une vérité, c'est qu'en matière 

d'administration et de subsistance, je n'ai pas ouvert un avis qui 
n'ait été rejeté ou frondé. Or, n'était-il pas naturel que j'en tirasse 
cette conséquence, ou que mes avis n'étaient pas bons, ou qu'on 
ne voulait pas les suivre, et que, dès lors, je devais m'abstenir 
d'en donner. En un mot. Monseigneur, si tout est dans l'ordre à 
votre armée, qu'importe que je m'en mêle ou non? et si les choses 
n'y sont pas ce qu'elles devraient être, ou par abus, ou faute de 
les entendre, me conseillerez-vous de m'en faire le réformateur, 
au risque de soulever tout le monde contre moi. » 

Veut-on savoir maintenant quelle fut la réponse de Paris- 
Duverney à la lettre laconique que le maréchal de Richelieu 
lui avait écrite le 24 septembre , et que j'ai reproduite en 
entier ? Paris-Duverney proteste d'abord contre des repro^ 
ches qui l'humilient et raccablent^ et il assure le duc de son 
attachement inviolable, de sa reconnaissance, etc. Tout ceci 
est, on le pense bien, de protocole. Puis, le vieux financier 
se redresse, et, sous l'impression des plus généreux senti- 
ments, il rappelle le maréchal à des principes d'humanité 
dont l'oubli avait, à ce qu'il paraît , vivement indisposé les 
esprits contre lui, et qui seront désormais, il faut bien l'es- 
pérer, de tous les pays et de tous les temps. 

« Je ne puis m'empêcher de vous représenter. Monseigneur, que 
si vous voulez éviter les reproches qui ont rendu le roi de Prusse si 
odieux à toute l'Europe, il faut que vous ne permettiez pas que la 
subsistance des hommes soit livrée au pillage. J'ai vu le fourrage 
dans les granges, j'en ai vu enlever les grains pour la nourriture 
des chevaux, mais avec défenses aux soldats de les battre, sous 
peine de la vie. Ce roi de Prusse lui-même, contre lequel on déclame 



558 PORTRAITS HISTORIQUES. 

tant, a respecté les froments et les seigles. Il a pu ordonner d'en 
apporter sur les marchés, en y fixant un prix ; mais je n'ai vu nulle 
part qu'il en eût fait lever de vive force par les troupes ; je parle 
surtout des grains battus. C'est pour votre réputation et pour 
votre gloire que je reviens sur une observation que j'ai déjà faite 
dans plus d'une occasion et sur laquelle, il me semble, que je ne 
puis assez revenir. » 

Cette correspondance tinit, comme on devait s'y attendre, 
delà manière la pkis aigre. Le 29 septembre, le maréchal 
de Richelieu accusa amèrement Paris-Duverney de l'avoir 
accal)lé do nouveau et outragé, en lui disant qu'il avait con- 
trarié toutes ses idées. « J'ai discuté les miennes, ajoutait-il, 
et tout soumis aux vôtres : voilà ce que vous appelez con- 
trarier et contre-carrer. Je croyais être sûr de votre confiance 
et j'en use, et je me vois abusé, puisque l'usage que vous 
en avez fait, a été de m'abandonner. Si vous persistez, je 
ferai de même. Je sais qu'indépendamment de tout ce que 
mon cœur exige, la raison l'exige autant. Vous manquez , 
je crois, à tous les sentiments que je croyais mériter de votre 
part. » La réponse de Paris-Duverney ne fut pas de nature 
à rétablir des relations si compromises. « Je prendrais à 
honneur vos plaintes et vos reproches , écrivit-il au duc de 
Richelieu, huit jours après, si je vous étais moins sincère- 
ment attaché, et que je fusse plus disposé à satisfaire mon 
amour-propre que mon cœur ; mais ce sont de ces goûts que 
l'on ne connaît plus à mon âge^ et je vous demande en grâce, 
encore un coup , de vouloir bien me regarder des mêmes 
yeux que vous l'avez toujours fait, parce que, dans le vrai , 
il n'y a aucun changement chez moi. » 

On était alors au commencement d'octobre. Il était facile 
de voir, au langage de Paris-Duverney, qu'd ne tiendrait 
pas à lui que le maréchal de Richelieu ne fût promptement 
remplacé. Il lui tardait en quelque sorte de réparer sou er- 
reur. On conçoit d'ailleurs tout le chagrin qu'il devait 



LES FRÈRES PARIS. 359 

éprouver d'avoir fait ôtor le commandement à nn général 
victorieux pour le transmettre à un homme qui donnait lieu 
à tant de plaintes. Cependant, la marquise de Pompadour 
soutenait encore le maréchal de Richelieu, espérant toujours 
qu'il ramènerait l'opinion par quelque coup d'éclat et de vi- 
gueur, comme il en avait eu plusieurs dans sa vie militaire. 
Mais il vint un moment où les plaintes furent si vives, les 
récriminations si fortes, les actes d'indiscipline de l'armée si 
flagrants, que le maréchal de Riclielieu dut être sacrifié. 
Remplacé en janvier 17.58 par un prince du sang, le comte 
de Clermont, il revint à Paris. Quelles furent, depuis ce jour, 
ses relations avec Paris-Duverney ? C'est un point sur lequel 
l'éditeur de leur correspondance ne fournit aucun rensei- 
gnement. 

IV. 

Une autre correspondance que Paris-Duverney entretint 
avec le cardinal de Remis, et qui ne dura pas moins de dix- 
sept ans, nous fait voir le célèbre financier sous un jour nou- 
veau. Formées, suivant toutes les apparences, dans les salons 
de M""^ de Pompadour, les relations de Paris-Duverney et du 
cardinal survécurent, et ce fait honore l'un et l'autre, à la 
disgrâce de ce dernier. Lorsque l'abbé de Remis (il ne fut 
nommé cardinal qu'en 1757) partit pour l'ambassade de 
Venise que la protection toute-puissante de la favorite lui 
avait fait obtenir, en attendant de le porter à un poste plus 
important, Paris-Duverney eut avec le nouveau diplomate 
un commerce de lettres sur un ton très-afl'cctueux qui, 
de part et d'autre, ne se démentit jamais un instant. « Un 
cœur comme le vôtre, écrivait, en termes pleins de délica- 
tesse, Paris-Duverney à son ami, est cent fois plus rare que 
l'esprit que vous avez, quoique je n'en aie jamais connu de 
si étendu. Je plains les gens qui ne sentent pas toute la len- 



360 PORTRAITS HISTORIQUES. 

dresse de votre âme; elle met un charme dans vos liaisons 
avec vos amis qui les rend délicieuses et éternelles '. » Dans 
la plupart de ses lettres, Paris-Duverney parle à l'abbé de 
Bernis d'une bonne et généreuse amie qu'il a laissée à Paris 
et qui n'y néglige pas ses intérêts. De son côté, Paris-Du- 
verney faisait une cour assidue à cette amie, qui n'était 
autre que M'^e de Pompadour. Confiante dans son habileté 
éprouvée, celle-ci le chargea, vers 1753, d'une négociation 
des plus délicates. Elle avait eu de son mari, Lenormand 
d'Étiollc, une fdle nommée Alexandrine, qu'un prince alle- 
mand avait demandée en mariage. Les envoyés de ce prince 
étant venus à Paris pour cet objet , M™* de Pompadour 
chargea Paris-Duverney de les voir et de s'entendre avec 
eux. La mort de la jeune fdle vint tout à coup renverser ce 
projet; mais la marquise de Pompadour n'oublia pas le^ser- 
vice que lui avait rendu Paris-Duverney. Quelques billets 
qu'elle lui adressa, et qui sont écrits avec cette familiarité 
de grisette qu'elle se permettait d'ailleurs avec tout le 
monde, prouvent que, même avant cette négociation, Paris- 
Duverney faisait déjà partie du cercle intime de la marquise. 
Il est bon d'avertir le lecteur que les billets suivants ont été 
copiés textuellement sur les originaux : 

Novembre 1751. « J'ai oublié, mon cher Nigaud *, de vous de- 
mander ce que vous avez fait pour l'abbé de Bemy : mandez-le- 
moi, je vous prie, car il doit venir dimanche. » 

\^ janvier 1757. « Le roi m'ordonne de vous mander, mon 

* Correspondance du cardinal de Bernis, conseiller d'État, avec 
M. Paris-Duverney, depuis 1762 jusqu'en 1760; 1. 1, p. 15. 

* Conformément à un usage usité dans beaucoup de cours, les prin- 
cipaux personnages de celle de Louis XV avaient chacun leur sobri- 
quets. Le marquis de Maurepas avait été surnommé Faquinet, le car- 
dinal de Bernis, pigeon patu. D'autres personnages avaient des sobri- 
quets d'un goût moins délicat. 



LES FRÈRES PARIS. 561 

Nigaud, que la politique entrant pour beaucoup dans votre projet, 
il faut que vous le confiiez à l'abbé de Bernis. Le maréchal de 
Belle-Isle a été un peu récalcitrant au Danube, caressez-le quand 
vous le verrez. A l'égard de M. de Richelieu, le roi lui parle ce 

soir. Je vous avertis qu'il ne cache rien à M'"' de L Ainsi, prenez 

vos précautions. Bonsoir, mon Nigaud, je vous embrasse *. » 

La correspondance de Paris-Duverney avec le maréchal 
de Richelieu nous montre le financier, le munitionnaire, 
aux prises avec les difficultés des affaires. Celle avec le car- 
dinal de Bernis, sauf une partie également consacrée aux 
affaires, nous fait voir l'homme, autant du moinç qu'il est 
possible de le retrouver dans des lettres, et, bien que moins 
accidentée en quelque sorte, et par conséquent se prêtant 
moins à des découpures, elle offre un intérêt plus réel. Dans 
l'une de ces lettres, Paris-Duverney nous apparaît désolé de 
la mort d'une fille qu'il vient de perdre. D'autres fois, 
l'École militaire, pour l'établissement de laquelle il n'épar- 
gne ni ses soins ni son argent, le préoccupe et le tracasse à 
tel point qu'il s'écrie, dans un moment de découragement : 
« Si nous n'avons la vie que sous la condition d'y être con- 
trariés, je puis dire que je remplis bien ma tâche. » Par 
intervalles, des pensées sérieuses, comme les suivantes, se 
font jour et trahissent une plume naturellement habile, au 
service d'un esprit intelligent, étendu : 

— « Tout ce qui peut arriver de plus heureux aux vieillards est 
cette espèce d'insensibilité que ressentent les gens qui sont tous 
exposés à un même danger, et qui, tout occupés de leur propre 
conservation, ne sauraient être touchés de la destruction des autres. 
Mais je suis fait de manière à ne pas prétendre à une indifférence 
de cette espèce. La sensibilité de mon âme s'accroît à mesure que 

* Correspondance du cardinal de Bernis, etc. , 1. 1, p. 17 [préfacé), 
et t. II, p. 40. 

21 



562 PORTRAITS HISTORIQUES. 

mon corps s'affaiblît, et je sais que de tous les maux qui pourront 
m'arriver, ceux du cœur auront seuls le droit de m'accabler et de 

m'abattre » 

— « Les hommes, indépendamment du ciaraôtère qui leur est 
propre, reçoivent du climat où ils sont nés et de l'éducation qu'on 
leur donne, des impressions que les plus habiles ont de la peine à 
démêler. C'est ce qui fait qu'on se trompe fort souvent en jugeant 
des autres par soi-même, et en pensant que ce qui nous paraît 
n'être que l'effet de l'attachement et du zèle doit leur paraître de 
même» Il est heureux qu'on ne se corrige pas de cette erreur, 
parce qu'il se ferait moins de bien encore qu'il ne s'en fait *. » 



V. 



L'École militaire, à la fondation de laquelle Paris-Du- 
verney s'était activement employé, avait d'abord rencontré 
de puissants obstacles. M""^ de Pompadour les leva en fai- 
sant valoir qu'un établissement de ce genre avait été pro- 
jeté par le cardinal Mazarin et par Louvois eux-mêmes. 
En 1724, un des frères Paris avait proposé de fonder une 
école analogue à Billancourt; l'emplacement était même 
déjà choisi, lorsque ce projet fut suspendu encore une fois '. 
En le reprenant vers 1750, Paris-Duverney poursuivit la 
réalisation de son idée avec l'ardeur qu'il mettait en toutes 
choses. Grâce à l'appui qu'il trouva dans la favorite, l'édit 
de création fut signé au mois de janvier 1751. On se sou- 
vient de la manière peu flatteuse dont l'avocat Barbier qua- 
lifiait, en 1726, les opérations de Paris-Duverney sur les 
grains. Les animosités dont l'avocat parisien avait alors été 
l'interprète s'étaient sans doute calmées avec le temps, car 
le même chroniqueur fait, à l'occasion de la fondation de 

* Correspondance du cardinal deBernis, t.I, p. 10 ; t. II, p. 187. 

* Encyclopédie méthodique; Art militaire : École. 



LES FRÈRES PARIS. 5G5 

l'École militaire, les remarques suivantes : « C'est M. Paris- 
Duverney qui est à la tête de ce [)i'OJet, qui en a dirigé le 
plan, et qui, dit-on, avance les fonds. H était munitionnaire 
général dans la dernière guerre. C'est un homme de beau- 
coup d'esprit et d'un très-grand détail. Cet établissement 
est admirable et plaît beaucoup à tout le public. On verra 
deux hôtels voisins, l'un le berceau, et l'autre le tombeau 
des militaires... Que, de cinq cents gentilshommes enfants, 
qui se renouvelleront au moins tous les dix ans, il en sorte 
seulement vingt qui excellent, soit dans le génie, soit dans 
les autres parties de la guerre, et l'on sera sûr d'avance 
d'avoir de bons généraux '... » De son côté, Paris-Duvemey, 
qui avait été nommé intendant de l'École militaire, écrivait 
à l'abbé de Bemis, au sujet des obstacles que rencontrait 
l'organisation de cette école : « 11 est tout naturel que j'aie 
quelque vivacité sur cet article-là, parce que je suis vif sur 
tout... Ce ne serait rien encore si je pouvais faire aller toute 
cette machine à ma mode ; mais je suis précisément comme 
un homme qu'on aurait mis en liberté en lui laissant des 
fers aux mains... » Puis, dans une autre occasion : « Mon 
objet a toujours été de faire de l'École militaire un fonds 
d'archives pour la noblesse; je ne vivrai pas assez pour cela ; 
et quand je vivrais assez, peut-être serais-je faiblement 
secondé dans des vues aussi utiles \ » 

Paris-Duverney disait vrai. L'École militaire était fondée 
depuis neuf ans, et, frappée en quelque sorte de discrédit, 
elle languissait, victime de l'indilférence des ministres 
et de la cour. On se figure l'impatience du vieux financier. 
Il avait beau solliciter une \1site officielle du roi; M"^ de 
Pompadour elle-même, alors sur son déclin, ne portait plus 
assez d'intérêt à l'œuvre qu'elle avait jadis favorisée, pour 

' Journal de Barbier, etc., t. III, p. 220 et suiv. 
- Correspondance, etc., 1. 1. p. 36 et 86^ 



364 PORTRAITS HISTORIQUES. 

obleilir de Louis XV celle visite après laquelle Paris-Du- 
verney soupirait. Une letlre de Beaumarchais constate ces 
faits et le genre d'intervention qui lui fût demandé à ce 
sujet. « En 1760, dit-il, M. Duverney, au désespoir d'avoii 
vainement tout employé, depuis neuf ans, pour engager la 
famille royale à honorer de sa présence l'École mililaire, 
regardée comme l'ouvrage de M"^ de Pompadour, souhaita 
de me connaître. Il m'offrit son cœur, ses secours et son cré- 
dit, si j'avais celui de faire réussir ce que tout le monde avait 
en vain essayé depuis neuf ans. » Beaumarchais jouissait 
alors d'une grande faveur auprès de Mesdames de France, 
dont il était le harpiste et le maître de chapelle. Il les décida 
à visiter l'École militaire; bientôt après, le roi en fit autant. 
Beaumarchais avait tenu sa parole; c'était à Paris-Duv^rney 
d'être fidèle à la sienne. 11 n'y manqua pas et donna à 
son jeune ami , dans plusieurs opérations , un intérêt de 
60,000 livres, dont il lui payait généreusement la rente à 
10 pour cent. « Il m'initia, dit Beaumarchais, dans les 
affaires de finances, où tout le monde sait qu'il était con- 
sommé. Je travaillai à ma fortune sous sa direction, et je 
fis, par ses avis, plusieurs entreprises. Dans quelques-unes, 
il m'aida de ses fonds ou de son crédit ; dans toutes, de ses 
conseils ' . » 

Paris-Duverney mourut le 17 juillet 1770, à l'âge de 
quatre-vingt-sept ans, laissant, pour toute fortune, au comte 
de La Blache, son petit-neveu par les femmes, environ 
1,500,000 fr. Cette succession donna lieu au célèbre procès 
de Beaumarchais, qui avait conservé, avec le financier, son 
patron, des intérêts en commune Actif, remuant, homme 
d'action jusqu'à la fin de sa vie, Paris-Duverney ne s'arra- 

» Beaumarchais, etc. , par M. de Loménie {Revue des Deux-Mondes, 
du !*'■ octobre 1852.) 

* Jbid. (n* du 15 oclobre.) 



LES FRÈRES PARIS. 565 

cliait aux affaires que par force et lorsque la goutte, trop 
violente, ne lui permettait pas d'y appliquer son esprit tou- 
jours jeune et aventureux. Son frère aîné, Antoine Paris, le 
premier auteur de leur fortune, était mort en 1733. Un 
autre frère n'a laissé, dans les biographies, aucune trace 
de sa capacité et de sa carrière. Quant à Paris de Mont- 
martel, le dernier des quatre frères, titulaire, pendant près 
de quarante ans, de la charge très-importante et très-lucra- 
tive de garde du trésor royal, il avança souvent des sommes 
considérables au gouvernement, influa sur le choix des con- 
trôleurs généraux, acquit des biens immenses et les laissa, 
en 1771, à un fils, le marquis deBrunoy, qui ayant, dit-on, 
dépensé en un jour, cinq cent mille livres pour une pro- 
cession religieuse, fut interdit pour cause de folie, à la suite 
d'un procès qui eut le plus grand retentissement. 

VI. 

Telle fut cette famille des frères Paris qui, après s'être fait 
et avoir conservé, pendant plus de la moitié du dix-huitième 
siècle, une position si considérable dans la société parisienne, 
a, depuis plus de quatre-vingts ans, complètement dispam de 
la scène des grandes affaires financières qu'elle occupa si long- 
temps'. Quand Paris-Duverney fut mort, un Parisien rima 
(c'était un genre de plaisanterie très à la mode dans ce temps- 
là) l'épitaphe suivante que je ne recommande pas pour la 
facture du vers et la finesse de la pensée, mais qui peint un 
des travers de l'homme et explique les accidents de sa vie. 

Ci-gît ce citoyen utile et respectable, 
Dont le souverain bien était de dominer. 

1 La famille des frères Paris existe d'ailleurs encore. Un de leurs 
arrière-petits-neveux, M. Paris de BoUardière, est un des employés 
supérieurs les plus distingués de l'administration militaire, point de 
départ de l'illustration et de la fortune de sa famille. 



566 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Que Dieu lui donne enfin le repos désirable 
Qu'il ne voulut jamais ni prendre ni donner *. 

L'esprit de domination et de commandement, le besoin 
incessant d'agir, voilà, en effet, le secret de la force et des 
vicissitudes de Paris-Diivcrney. Fertile en ressources, doué 
d'une facilité de conception et de travail surprenante, ayant, 
non point le goût, mais la passion des affaires, il y passa sa 
vie, comme en un tourbillon, tour à tour riche à mdlions, 
exilé, rappelé en dictateur et chargé de mettre sur le lit de 
Procuste la plus grande partie des fortunes du royaume, 
contrôleur général de fait, sinon en titre, promoteur de 
quelques bonnes mesures, disgracié de nouveau, mis sur la 
sellette du parlement et victorieux par arrêt, malgré toutes 
les intrigues de la cour et des ministres, qui se vengent par 
un second ordre d'exil. On croit peut-être que cette vie est 
rassasiée d'événements; loin de là. Au bout de quelques 
années, Paris-Duverney, alors dans la force de l'âge, tou- 
jours grand et bien fait, comme dit le duc de Saint-Simon, 
revint sur son véritable théâtre, Paris et la cour. 11 avait 
été admis autrefois dans le boudoir de la marquise de Prie ; 
M"'" de Pompadour le compte au nombre de ses amis et 
daigne lui accorder les honneurs du sobriquet. Pendant les 
dix-neuf années qu'elle fut en faveur, Paris-Duverney régla 
toutes les grandes affaires de finance du royaume. Muni- 
tionnaire général, consulté sur les opérations des ar- 
mées, il fut, par intérêt personnel et pour complaire à la 
favorite, du parti qui, malgré les sages conseils de Machault 
et du comte d'Argenson, entraîna la France dans cette 
guerre de Sept Ans, source de tant de fautes. Ami du comte 
d'Argenson, ministre de la guerre, il l'abandonna, dit-on, 

» Citée par M. de Loménie {Revue des Deux-Mondes, du i"' octo- 
bre 1852.) 



LES FRKHKS 1*AKIS. 567 

sans hésiter, quand la marquise de Ponqjadour le fit ren- 
voyer ' . \\ eut, en outre, le malheur de contribuer au choix 
de l'abbé de Bernis pour ministre des affaires étrangères, et 
du maréchal de Kichelieu pour commandant en chef de 
l'armée d'Allemagne. La guerre finit; l'activité de Paris-Du- 
verney ne devait tînir qu'avec lui. A l'âge de soixante-dix- 
sept ans, il recherche la protection de Beaumarchais, l'in- 
téresse dans ses marchés, et laisse en mourant une fortune 
relativement modeste, des affaires embrouillées, et le germe 
d'un procès qui devint un des plus grands scandales d'une 
époque où les procès scandaleux furent, par malheur i>our 
la dignité du pouvoir, trop fréquents. 

11 est difficile de comprendre comment, au milieu de ce 
mouvement incessant, perpétuel, Paris-Duverney aurait 
encore trouvé le temps de composer, sur les finances du 
royaume, le domaine, les colonies françaises, les rentes, les 
gabelles, les tarifs de douane, des traités qui lui ont été 
attribués et dont un seul aurait pu remplir la vie d'un 
liomme. Ces traités, que l'infatigable financier n'a évidem- 
ment pu qu'inspirer, formaient vingt-cinq volumes in-folio, 
et n'ont pas été publiés*. Un seul ouvrage, dû véritable- 
ment à la plume de Paris- Duveniey, a pam en 1748, sous 
ce titre : Examen des Réflexions politiques sur h commerce 
et les finances. Destiné à défendre les opérations du Visa, 

^ Correspondance de Bernis, t. II, p. 21 , note. 

* Voici le litre de ces ouvrages, d'après V Histoire de messieurs Paris, 
page 109 ; 

Traité des monnaies depuis le commencement de la monarchie 
jusqu'au \^^ janvier 17 2'», 4 vol. in-f''i 

Traité des domaines du^roi depuis leur origine jusqu'au i^^ jan- 
vier 17 25, 4 vol. in-f°; 

Traité des gabelles de France depuis leur commencement jusqu'au 
l^"^ janvier 17 20, 4 vol. in-f°; 

Traité des rentes depuis François 1^'^jusquà l'ann^ 1725,3 vol. in-f°. 



568 PORTRAITS HISTORIQUES. 

qu'un auteur, contemporain, Dutot ', avait violemment atta- 
quées, cet ouvrage a obtenu les plus grands éloges de Vol- 
taire, qui en parlait d'ailleurs avec admiration, même avant 
de l'avoir lu, et qualifiait l'auteur d'homme d'État. A la vé- 
rité, Voltaire avait alors, je l'ai prouvé plus haut, de bonnes 
raisons pour excuser la passion avec laquelle Paris-Duverney 
avait procédé à l'opération du Visa. 

On a vu que le personnage le plus généralement envié du 
dix-huitième siècle, V A Icibiade français, d'après Voltaire, 
ce duc de Richelieu qui avait été bercé sur les genoux des 
princesses du sang, et qui est resté, pour quelques esprits 
attardés, comme le type de l'homme heureux, écrivit un 
jour à Paris-Duverney, sur le point de l'abandonner, après 
l'avoir poussé au commandement de l'armée du Rhin, 
que cette conduite était « un des plus grands chagrins de 
sa vie, oii il en avait essuyé beaucoup. » De son côté, Paris- 

dont deux concernant îes rentes du roi, et le troisième cellesdu clergé; 

Traité des colonies françaises et de leur commerce depuis leur fon- 
dation jusqu' à Vannée 1723, 1 vol. in-f"; 

Traité des charges créées ou supprimées depuis 1689 jusqu'au 
l*"* décembre 1721, 5 vol. in-f°; 

Dépouillement des droits sur les marchandises contenues dans le 
tarif de iQGi jusqu'à l'an 1726, avec les variations survenues sur 
chaque article, 4 vol, in-f°. 

Que sont devenus ces traités? La publication de quelques-uns d'entre 
eux, notamment de celui sur les colonies françaises, ne serait pas dé- 
nuée d'intérêt. 

Paris-Duverney avait, en outre, été chargé par le cardinal Dubois 
de préparer pour Louis XV une Instruction sommaire sur les finances 
de France. Ce travail fut commencé, mais la mort du cardinal Dubois 
le fit interrompre, et il ne fut pas achevé (Histoire de messieurs Paris, 
p. 75.) 

* Réflexions politiques sur le commerce et les finances. — Cet ou- 
vrage, remarquable à plusieurs titres, a été réimprimé dans les Eco- 
nomistes financiers du dix- huitième siècle (édition Guillaumin). 



LES FRÈRES PARIS. 569 

Diiveriiey, après avoir remué des milliards et tenu, près de 
soixante ans, parmi les financiers du dix-huitième siècle, ce 
premier rang, toujours si envié, si ambitionné, meurt sous 
le poids des affaires, des spéculations, des marchés, toujours 
à la veille d'une ruine complète, et constate, au milieu de 
ce tracas dont il ne saurait se passer, que si les contrariétés 
sont une des conditions de la vie, il remplit bien sa tâche. 
Si l'on veut absolument tirer de cette étude sur le plus 
célèbre financier du dix-huitième siècle une moralité, elle 
est là, dans ces quelques mots, et le lecteur n'aura pas de 
peine à l'en dégager. 



2 h 



L'ABBÉ TEBRAY, 



171S-1778. 



1. 



« L'abbé, le contrôle général est vacant; c'est une bonne 
place où il y a de l'argent à gagner; je veux te la faire 
donner. » 

C'est en (îes termes, s'il faut en croire le témoignage d'un 
contemporain impartial et digne de foi, M. de Montyon ' , que 
le chancelier Maupeou aurait, vers la fin du mois de dé- 
cembre 1769, proposé à l'abbé ïerray de le faire entrer au 
ministère. Cette anecdote, qu'on peut lire avec cent autres 
du même genre dans toutes les biographies de l'abbé Terray, 
n'est pas officielle, mais elle donne du moins une idée des 
rancunes et des haines que souleva son administration. 
« Jamais peut-être, après le cardinal Mazarin et le chance- 
lier Maupeou, a dit un des rares apologistes de l'abbé Terray, 
aucun ministre n'a été plus cruellement outragé. Il poussait 
d'ailleurs aussi loin que le premier l'insensibilité sur cet 
article, et il n'a jamais songé à se venger \ » Cet éloge 
émanait, à la vérité, d'un écrivain paradoxal, dont les 
jugements sont loin de faire autorité, de Linguet, cet 

* Particularités sur les ministres des finances célèbres, par M. de 
Montyon, p. 154. 

2 Annales politiques, civiles et littéraires du dix-huitième siècle, 
par Linguet, 1. 111, p. 370, année 177(5. 



LABBË TKRRAV. 57^ 

eiiiioiiii juré de« économistes, qui se sigualait en même 
temps par la violence d-e ses attaques contre Turgot. Mais 
Linguet n'a pas défendu seul l'administration de l'abbé 
Terray. Un autre que lui, un homme t^clairé, d'un caractère 
honorable, et qui, après avoir été secrétaire du chancelier 
Maupeou, arenq)li, pendant les quinze premières années de 
ce siècle, les fonctions les plus élevées. M, François Lebrun, 
devenu depuis duc de Plaisance, a, quinze ans après la 
chute de l'abbé Terray, et en pleine Assen)blée constituante, 
c'est-à-dire en face même des lionnnes qui l'avaient vu à 
l'œuvre, apprécié de la manière suivante l'administration 
si attaquée jusqu'alors et si impopulaire de ce contrôleur 
général. « Enfin, dit M. Lebrun, à la suite d'un exposé de 
la situation financière antérieurement à labbé Terray, un 
homme vint, qui avait quelque chose du sens de Sully et 
de la précision de Colbeit; qui crut, comme Colbert ot 
Sully, que la base de toute finance était l'ordre dans la 
recette et la dépense; que le grand secret de la finance 
était d'établir le niveau entre la dépense et la recette. Ses 
lumières allèrent jusque-là; son caractère alla plus loin. 
Dans notre siècle, dans un siècle où le destin du royaume 
roule sur le pivot du crédit et de l'opinion, il osa frapper la 
dette et prononcer une dure banqueroute. 11 osa rejeter les 
anticipations sur le passé et marquer une ligne entre son 
ministère et les ministres qui l'avaient précédé. 11 était fort 
des circonstances, fort de nos alarmes; il le fut de la sou- 
daineté de ses opérations. Bientôt, les effets n'en furent 
plus sentis, et il n'en resta plus que le souvenir. La [)ei^ 
ception se fit; les dépenses furent fidèlement acquittées; 
les capitaux accumulés se lassèrent de rester inutiles, et le 
crédit se remontra plus fort et plus vigoureux ' . » , : 

Je dois dire qu'un écrivain de l'époque fit observer à ce 

' Biographie Michaud, article Terray, 



572 PORTRAITS HISTORIQUES. 

sujet que « mettre l'abbé Terray entre Sully et Colbert, 
c'était en quelque sorte placer Mandrin entre Turenne et 
Condé ' . » Le dissentiment était aussi tranché que possible. 
Essayons, quoi qull en soit, de démêler, à travers le nuage 
des passions contemporaines, ce que fut ce contrôleur gé- 
néral que tant de haines poursuivaient au moment où il re- 
cevait de tels éloges, auquel, d'un autre côté, les écrivains 
démocratiques de notre temps auraient volontiers élevé des 
statues % et dont le nom est d'ailleurs resté, malgré ces ten- 
tatives de réhabilitation, le plus impopulaire et le plus dé- 
crié parmi ceux des ministres de l'ancienne monarchie. 

II. 

Joseph-Marie Terray était né dans une petite ville du 
Forez, à Boën, au mois de décembre 1716. Un de ses oncles, 
premier médecin de la mère du régent, avait réalisé une 
grande fortune pendant le Système. Il appela le jeune 
Terray à Paris, le fit élever à Juilly et lui acheta une charge 
de conseiller clerc au parlement de Paris. Terray avait alors 
vingt et un ans. Il prit les premiers grades ecclésiastiques 
et fut même ordonné diacre. On raconte que sa vie fut 
simple et austère pendant de longues années. Opiniâtre 
au travail, rapporteur infatigable et de plus en plus re- 
marqué des causes difficiles, il se fit une réputation qui 
s'étendit peu à peu, et, du parlement, passa au dehors. 
Vers 1753, il hérita de la fortune de son oncle. A partir 
de ce moment, il y eut dans l'abbé Terray une transfor- 
mation complète ; le conseiller clerc disparut pour faire 
place au mondain, au débauché, à l'ambitieux. En 1755, 

* Moniteur universel du i 6 septembre 17 89, n" 58, note. 
- Fastvs de la Révolution française, par Marrast et Dupont. Intro- 
duction, passim. 



l'abbé terray. 57o 

les parlements donnèrent leur démission. Seul , dans la 
Chambre des enquêtes , l'abbé Terray ne fit pas comme 
ses collègues. Un pamphlet contemporain ' , que tous les 
biographes ont depuis copié et copient encore beaucoup 
trop facilement, raconte que l'abbé Terray concourut à 
l'expulsion des jésuites, avec le ministre de la manne Berryer, 
le duc de Choiseul et l'abbé de Chauvelin, inspirés alors par 
M"" de Pompadour. Cette campagne valut à l'abbé Terray 
une abbaye de dix-huit mille livres de revenu. Peu satisfait 
de cette récompense et d'une charge de rapporteur de la 
Cour, qui lui donnait six mille livres, il éleva ses vues plus 
haut et ambitionna le poste de contrôleur général. Le même 
pamphlet ajoute qu'en attendant, l'abbé Terray prit part à 
plusieurs opérations sur les grains qui portèrent sa fortune 
à plus de cinquante mille écus de rente. Cependant, deux 
fois en peu d'années, le contrôleur général avait été rem- 
placé, et l'abbé Terray, qui croyait avoir des droits à cet 
emploi, se plaignit qu'on les eût méconnus. 11 se jeta dans 
l'opposition, se rallia à la majorité du parlement, raviva ses 
rancunes et lui servit d'interprète dans des remontrances 
qu'il adressa au gouvernement au sujet de quelques édits 
du nouveau contrôleur général, Maynon d'Ynvau. Celui-ci et 
le duc de Choiseul ayant reproché à l'abbé Terray le double 
rôle qu'il jouait, il offrit sa démission de rapporteur de la 
Cour ; mais, soutenu par le parlement, il conserva sa place 
et trouva encore le moyen de se rendre populaire. C'était le 
comble de l'habileté. Le chancelier Maupeou, qui méditait 
la ruine des parlements , comprit tout le parti qu'il pour- 
rait tirer de l'abbé Terray. M. Lebrun, alors secrétaire du 
chancelier, raconte qu'un jour le contrôleur général Maynon 
d'Ynvau avait exposé les projets de tinances à l'aide desquels 

* Mémoires de l'abbé Terray, contenant sa vie, son udmmistra- 
tion, ses intrigues et sa chute, par Coquereau; avocat. 2 \ol. in-12. 



0/4 PORTRAITS HISTORIQUES. 

il proposait de pourvoir aux besoins de la, situation. Ces pro- 
jets ayant été repoussés, il donna sa démission. On lui 
chercha un successeur, et le nom de Turgot fut prononcé. 

« Le duc de Choiseul, dit M. Lebrun, ne lui trouvait pas 
une tête ministérielle, et il appartenait aux économistes qui 
n'étaient encore qu'une secte aux yeux de la Cour. L'abbé 
Terray était. la meilleure tête du parlement. Ce n'était pas 
un titre pour être ministre des finances, mais il avait un tact 
rapide, un jugement sûr, un travail facile, une fortune bien 
établie. Un tel homme, s'il était touché de la véritable 
gloire, ferait certainement un bon ministre. Le chancelier 
ne trouva rien de mieux et il s'arrêta là. L'abbé Terray fut 
nommé. Ce choix déplut au duc de Choiseul et à tous ses 
partisans. Il fut décidé qu'on travaillerait à renverser le 
nouveau ministre ', » 

11 est probable que l'on n'y épargna rien. Cependant, le 
26 décembre 1769, une amie du duc de Choiseul, M"^ Du 
Deffand, écrivait sans animosité à lord Walpole, au sujette 
cette nomination. « Vous savez que nous avons un nouveau 
contrôleur général, l'abbé Terray. Cet homme a soixante et 
tant d'années, est conseiller àe Grand'chambre, a de la répu- 
tation dans le parlement, est chef du conseil àe M. le 
prince de Condé; il a cinquante mille écus de rente. Con- 
cevez-vous qu'il ait pris cette place, s'il n'est pas bien sûr 
de s'en bien acquitter? C'est le chancelier qui l'a fait 
choisir ^ » 

tli. 

Il est essentiel, pour juger des difficultés qui attendaient 

1 opinions^ rapports et choix d'écrits politiques, de Charles-François 
Lebrun, duc de Plaisance. 1 vol. in-8o, p. 28. 

2 Lettersofthe marguise Du Deffand to the H. Walpole, t. l'S 
page 356. , 



l'abbé terray. 373 

l'abbé Terray, de jeter un coup d*œil rapide sur l'adminis- 
tration de quelques-uns de ses prédécesseurs. 

Depuis 1755, époque du renvoi si regrettable du contrôleur 
général Machault-d'Arnouville , la situation financière de la 
France n'avait fait qu'empirer. Le projet que ce ministre 
avait formé de faire contribuer tous les habitants du royaume, 
sans distinction, aux contributions publiques, et d'affecter 
une partie du nouvel impôt à l'amortissement de la dette, 
ayant malheureusement échoué, grâce aux intrigues com- 
binées de la noblesse, du clergé et des parlements, les 
choses reprirent bientôt leur cours ordinaire, c'est-à-dire 
«ju'on augmenta les tailles, la ca[)itation, la part de l'État 
sur le produit des octrois, le cautionnement des fermiers 
généraux, le port des lettres, le prix du tabac. Ces moyens 
et plusieurs autres ressources du même genre n'ayant pu 
suffire aux frais de la guerre de sept ans, il fallut recourir 
aux emprunts, aux loteries, aux tontines, aux combinaisons 
aléatoires de toute espèce. Naturellement, d'aussi fàclieux ex- 
pédients usaient vite les ministres. En quelques années, de 
1755 à 1759, quatre contrôleurs généraux, MM. de Séchelies, 
mie Moras, de Boulongne, de Silhouette, traversèrent le mi- 
nistère. M. de Silhouette eut pourtant un éclair de jxïpulanté, 
et son nom fort à la mode durant quelques mois, fournit 
à la langue un mot nouveau qui est resté. D'ime naissance 
pléliéienne, sans fortune, traducteur de quelques poésies 
anglaises, littérateur agréable, mais sans profondeur, M. de 
Silhouette avait été nommé successivement maître des re- 
quêtes, négociateur pour la délimitation de territoires, après 
le traité d'Aix-la-Chapelle, commissaire du roi près la com- 
pagnie des Indes, chancelier de la maison d'Orléans, et enfin 
contrôleur général. Il arrivait au ministère précédé d'une 
grande réputation d'habileté. Toutes les ressources étant 
épuisées et les emprunts ordinaires restant improductifs, le 
nouveau ministre imagina de mettre les fermes en régie et 



576 PORTRAITS HISTORIQUES. 

créa, pour l'exploitation de l'entreprise, soixante-douze mille 
actions. Comme elles devaient rapporter sept et demi pour 
cent , on les enleva rapidement. Dans l'état de détresse où 
se trouvait le gouvernement, cette somme, qui lui arrivait 
au milieu des embarras d'une guerre ruineuse, était une 
bonne fortune inespérée. Profitant de la faveur qu'elle lui 
donna, M. de Silhouette essaya de réformer les dépenses 
personnelles du roi, celles des différents ministères, et il 
réduisit les pensions dépassant un certain chiffre. A l'exemple 
de ce qui se passait déjà en Angleterre, il imposa les objets 
de luxe, doubla la marque de l'or et de l'argent employés 
en bijoux, mit un impôt progressif sur les domestiques, les 
chevaux et les carrosses, frappa les célibataires d'une triple 
capitation, et tenta de soumettre toutes les fortunes, tant 
mobilières que territoriales, à une contribution évaluée au 
vingtième du revenu. M. de Silhouette s'était déjà aliéné 
les courtisans par la réduction des pensions; les parle- 
ments, que la subvention générale frappait à leur tour, se 
joignirent à eux. Il n'en fallait pas tant pour le perdre; il 
tomba bientôt, en effet, aux applaudissements de toute la 
nation, sans en excepter, bien entendu, la classe moyennes 
et les populations des campagnes qu'il se proposait de sou- 
lager ' . 

A partir de ce moment , la pénurie du trésor devint 
telle que , souvent , les fonds manquaient absolument , 
même pour les services les plus indispensables, les phis 
urgents. Dans cette extrémité, on ouvrait vite un em- 
prunt à un intérêt excessif, on imposait un second, un 
troisième vingtième, on doublait, on triplait la capitation, 

* Collection de comptes rendus concernant les finances de France, 
par Mathon de La Cour : 1 vol. in -4°. Mémoire lu au conseil par M. de 
Silhouette, en 1 7 59. — Particularités sur les ministres des finances^ 
par M. de Montyon, p. 130 et suiv. 



l'abbé terray. 577 

les quatre sous pour livre, etc. La cessation de la guerre 
ne mit pas fin à cet état de choses. Les mêmes impôts 
furent continués dans le but de payer les dettes du passé. 
Pour faire prendre patience à ceux qui supportaient tout 
le fardeau , on leur annonça la formation d'un cadastre 
général de tous les biens-fonds du royaume, sans excep- 
tion. Ce cadastre, à l'aide duquel tous les propriétaires 
indistinctement auraient payé une contribution fixe, pro- 
portionnée à la valeur et au produit de leurs biens , devait 
être terminé au bout de sept ans. Déjà, au surplus, Col- 
bert, Vauban, Fénelon, de Machault, de Silhouette, enfin 
tous les hommes de cœur qui avaient réfléchi à l'iniquité 
de l'ancienne répartition de l'impôt avaient formé le même 
vœu , toujours rendu stérile par l'opposition des privi- 
légiés. 

Cependant, les parlements, dont la voix était l'écho de la 
justice toutes les fois que l'intérêt privé ne faussait pas leur 
opinion, adressaient au gouvernement des remontrances de 
jour en jour plus sévères sur l'excès et la mauvaise percep- 
tion de l'impôt. « Il est indispensable, disait le parlement 
de Rouen en 1763, que le roi veuille bien faire remettre à 
son parlement l'état des revenus du royaume et de ses char- 
ges, qu'un édit annonce avoir été dressé. » Vers la même 
époque, la Cour des aides de Paris s'exprimait comme il 
suit au sujet de la continuation de l'impôt du vingtième : 
a L'impossibilité la plus entière s'oppose à la levée d'un 
impôt aussi ruineux sur la population, dont une grande 
partie manque du nécessaire le plus étroit. La Cour des aides 
ne croit devoir rien ajouter aux peintures touchantes et vraies 
qui ont été tant de fois présentées au roi de la misère qui 
accable les habitants des campagnes ; mais, si on osait in- 
sinuer à Sa Majesté que ces peintures sont outrées, la Cour 
alors ne pourrait s'empêcher de supplier le roi de vouloir 
bien écouter ses peuples eux-mêmes par la voix de leurs 



378 PORTRAITS HISTORIQUES. 

députés, dans une convocation des États généraux du 
royaume '. » 

Le gouvernement ayant accordé aux parlements quelques 
exemptions, quelques grâces nouvelles, les choses suivirent 
leur cours ordinaire. Un édit enregistré en 1764, pendant 
le ministère du contrôleur général de Laverdy, est resté cé- 
lèbre et devint le point de départ d'un système nouveau. 
Cet édit, qui autorisait l'exportation des grains toutes les 
fois qu'ils n'atteindraient pas un prix déterminé, imprima 
un élan salutaire à l'agriculture et à l'industrie. Cepen- 
dant, l'arbitraire continuait à présider à l'assiette des 
impôts, et, grâce à l'inextricable confusion des tarifs de 
douanes, la fiscalité des fermiers généraux et de leurs agents 
était ruineuse pour le commerce. D'un autre côté, les or- 
donnances de comptant, payées, comme on sait, sans que le 
motif de la dépense y fût indiqué, et soustraites aux vérifi- 
cations de la Cour des comptes, s'accroissaient dans des pro- 
portions jusqu'alors inconnues. Enfin, le désordre de la 
comptabilité était tel, que la situation financière d'une année 
n'était établie définitivement que douze ou quinze ans après. 
Une caisse d'escompte avait été fondée par le gouvernement, 
avec un capital de vingt-cinq millions, pour faciliter les opé- 
rations des banquiers de la cour; elle ne réussit pas, et la 
dotation affectée à cet objet servit à acquitter quelques dé- 
penses urgentes. 

Le successeur du contrôleur général de Laverdy, Maynon 
d'Ynvau, s'était fait remarquer dans l'intendance de Pi- 
cardie ; mais il avait, aux yeux de quelques personnes, un 
grand défaut. « On lui supposait, dit M. de Montyon, de la 
prédilection pour les idées des économistes. » Son opération 
la plus importante fut la suppression du privilège de la Com- 
pagnie des Indes. C'était une mesure sage, libérale, que 

' Histoire financière de la France, par Bailly, t. Il, p. 154. 



LABBÉ TEHHàY. 379 

quelques personnes éclairées approuvèrent, mais à laquelle 
les intéressés firent, comme cela a toujours lieu en pareil 
cas, une opposition assourdissante. May non d'Ynvau aurait 
d'ailleurs voulu réduire les dépenses et faire face aux besoins 
du moment par des économies plutôt que [)ar des créations 
d'impôts, et sans frapper les créanciers de l'État. C'était le 
plan d'un esprit droit, d'un homme de bien, d'un digne 
émule de Turgot. Par malheur, le Conseil, où l'influence du 
duc de Choiseul, qui l'avait fait nommer, déclinait et pàhs- 
sait devant celle du chancelier Maupeou, avait refusé d'en- 
trer dans les vues du contrôleur général. C'est alors que, 
réduit par une intrigue à proposer des combinaisons aux- 
quelles on savait qu'il ne voulait pas adhérer, celui-ci avait, 
comme on l'a vu, donné sa démission. 

Ainsi, des parlements qui accueillaient chaque nouvel im- 
pôt et chaque emprunt par des remontrances amères, à 
moins que le gouvernement n'endormit leur opposition par 
quelque mesure favorable à leurs intérêts ou à leurs privi- 
lèges ; des populations accablées sous le poids des charges 
d'une longue guerre et de contributions écrasantes; le trésor 
public à sec ; un déficit annuel de plus de soixante millions ; 
une comptabilité en désordre ; le crédit épuisé et nulle con- 
fiance dans l'avenir; telle était la situation lorsque, le 
21 décembre 1769, l'abbé Terray, qui depuis longtemps at- 
tendait, dans les coulisses, le moment où l'honnête Maynon 
d'Ynvau serait renversé, vit ses efforts enfin couronnés du 
succès et parut sur la scène. 

IV. 

Ceux qui s'étaient effrayés de la nomination de Maynon 
d'Ynvau sur la réputation qu'il avait de s'associer à ce qu'ils 
appelaient les rêveries des économistes, durent se rassurer 
en apprenant quel successeur on lui avait donné. Nul homme, 



580 PORTRAITS HISTORIQUES. 

en effet, ne fut jamais plus éloigné de ressembler à un éco- 
nomiste que l'abbé Terray. Les économistes, Turgot à leur 
tête, prétendaient que le gouvernement des intérêts maté- 
riels d'un grand pays devait être subordonné à certains 
principes, à des règles qu'on ne pouvait méconnaître sans 
danger. Relativement à l'écbange des produits du travail 
industriel ou agricole, les économistes pensaient qu'il était 
du devoir du gouvernement de le favoriser le plus possible, 
non-seulement dans l'intérieur du royaume, ce que ne vou- 
laient pas même admettre les administrateurs du temps, 
voués, malgré des réclamations deux fois séculaires, au 
culte des douanes intérieures, mais encore de nation à na- 
tion. Les économistes disaient enfin, et c'était principalement 
sur ce point que portait la discussion au dix-huitième siècle, 
qu'aucune gêne, aucune entrave ne devait être apportée à 
la circulation des blés, et ils soutenaient avec une ardeur 
généreuse que la liberté de ce commerce serait tout à la fois 
im bienfait immense pour les consommateurs peu aisés, 
pour l'agriculture et pour le gouvernement lui-même, au- 
quel elle épargnerait les crises périodiques qu'occasionnait 
le régime des barrières provinciales et de la restriction. 

La doctrine de l'abbé Terray, sur ces différents points, fut, 
on doit le reconnaître, beaucoup plus simple, car elle con- 
sista à ne s'astreindre à aucun principe, à ne suivre d'autre 
règle que celle de l'utile, du profitable, non dans un intérêt 
général et permanent comme le font les grands ministres et 
les hommes d'État, mais au moment même où il agissait, 
et pour sortir d'un embarras passager. On a conservé trois 
Mémoires qu'il présenta au roi de 1 770 à 1774 sur la situa- 
tion des finances ' . Appréciée d'après ces documents, l'admi- 

» Collection des comptes rendus, pièces authentiques, états et ta- 
bleaux concernant les finances de France, depuis 1 7 58 jusqu'en 1787. 
(Par Mathon de La Cour.) Lausanne, 1788 ; 1 vol. in- 4®. 



l'abbé terra y. 584 

nisiration de ce contrôleur général serait un modèle d'ha- 
bileté et de justice. Le Mémoire présenté en 1770 contient 
notamment un passage où l'abbé Terray essaye, avec une 
simplicité éloquente, de réveiller Louis XV de son funeste 
engourdissement. 

« Si le roi, disait l'abbé Terray, donnait ordre de retrancher sur 
les différentes parties, soit de sa maison, soit de la finance, quelques 
millions, quel bonheur pour l'État! J'ose assurer le roi que deux 
ou trois années passées sans emprunts nouveaux feraient baisser le 
taux de l'argent, et que le crédit pubUc deviendrait aussi florissant 
qu'il est languissant. D'ailleurs, il y a encore des sources d'accrois- 
sement de revenus par une plus utile administration des finances; 
mais c'est un ouvrage de lenteur, dont il faut s'occuper sans délai 
ni relâche, et sur lequel on ne doit pas compter néanmoins pour 
un secours présent. 

« Il faut être sans besoin pour entreprendre des opérations qui, 
quoique très-fructueuses, peuvent intercepter ou suspendre, pen- 
dant quelque temps, la rentrée d'une partie des revenus. 

« Ajoutez encore qu'on ne peut espérer de maintenir les imposi- 
tions au point où elles sont portées. Il faut songer à se mettre en 
état de soulager le peuple successivement » 

Ce langage était digne d'un grand ministre. Par malheur, 
Ix)uis XV ne diminua pas ses dépenses. Bientôt, il fallut, en 
pleine paix, ouvrir de nouveaux emprunts; loin d'être 
adouci , l'impôt fut augmenté ; tous les engagements de 
l'État furent en outre violemment réduits dans une propor- 
tion considérable, arbitraire, et ce fut l'abbé Terray lui- 
même qui fit adopter et exécuter toutes les mesures qu'il 
avait condamnées. Le contrôleur général établissait d'ail- 
leurs dans son Mémoire : 

Que la dette exigible arriérée s'élevait , au commence- 
ment de 1770, à 100 millions au moins ; 

Que la différence de la recette à la dépense était de 
63 millions ; 



582 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Que les revenus de rannée 1770, et quelques mois de 
ranuée 1771 , avaient été entièrement consommés d'a- 
vance, pour satisfaire aux dépenses de l'année 1769; 

Et qu'il n'avait plus trouvé en caisse un écu pour faire le 
service de 1770, dont les dépenses devaient monter à 
220 millions. 

V. 

A peine installé dans ses fonctions , l'abbé Terray avait 
rencontré une difficulté imprévue qu'il supposa lui avoir 
été suscitée par le duc de Choiseul. Il circulait à cette épo- 
que pour 200 millions de billets des fermes générales, d'as- 
signations et de rescriptions , véritables bons du trésor, qui 
jouissaient, dans le public, de la plus grande confiance. Le 
seiTice de ces valeurs était fait, à de très-gros intérêts, par 
les banquiers de la cour, les sieurs de la Borde et Magon La 
Balue, protégés du duc de Choiseul. Tout à coup, c'était 
vers les premiers mois de 1770, le bruit courut qu'elles 
cesseraient d'être payées. Ge bruit ayant causé une vive 
émotion, le contrôleur général adressa immédiatement, 
pour le démentir, la lettre suivante à un receveur général , 
qui reçut l'ordre de l'envoyer circulairement à tous ses col- 
lègues. 

« M. Noguès, Monsieur, vient de me dire que le bruit se répan- 
dait que je voulais arrêter le payement des rescriptions, et les faire 
convertir en contrats. Ce sont sans doute des personnes mal inten- 
tionnées et ennemies de la chose publique, qui font courir ces mau- 
vais propos. Vous savez quelle est ma façon de penser à cet égard, 
et que je vous ai proposé dernièrement de m'expliquer par une 
lettre à MM. les receveurs généraux. Ces discours, contraires à la 
vérité, tendent à arrêter la circulation et la négociation des res- 
criptions, que je maintiendrai toujours, et à laquelle je suis très- 
éioigné de porter atteinte, puisque c'est la seule ressource pour 



l'abbé tERRW. 585 

taire le service. Je vous prie de me rendre justice sur cet objtit, et 
de répandre ma façon de penser d'une manière qui rassure les 
personnes qui sont dans l'usage de cette négociation, dont Tinter- 
ruption arrêterait le service de l'État K » 

Quand l'abbé Terray avait écrit cette lettre, il ne doutait 
pas que les billets des fermes, rescriptions et assignations 
ne continuassent à être payés, comme à l'ordinaire, par les 
banquiers de la cour. A peine sa lettre était-elle partie et 
devenue publique, qu'on vint l'informer que le service des 
rescriptions allait être suspendu. C'était, disent les contem- 
porains, l'effet d'une manœuvre du duc deChoiseul, qui 
croyait se débarrasser ainsi de l'abbé Terray. En effet, si le 
coup n'avait pas été prévenu , il pouvait en résulter une 
crise terrible, car le peu de fonds qu'il y avait en caisse 
étaient nécessaires pour le service des troupes. « Je vous 
plains bien , monsieur, dit un général de cour à l'abbé 
Terray, qu'il rencontra sur ces entrefaites ; je ne sais com- 
ment vous vous tirerez de là. — N'en soyez point inquiet, 
monsieur, répondit celui-ci ; je m'en tirerai en grand gé- 
néral ^ » Aussitôt, son plan fut arrêté, ses mesures prises. 
« Je suspens les assignations, écrivit-il au chancelier Mau- 
peou. Sîfractns illahatur orbis, impavidum fer lent ruinœ^.y> 

On peut se figurer l'émotion que cette nouvelle causa 
dans Paris. « Mettre la main sur ces fonds , a dit un con- 
temporain, c'était la même chose que fouiller chez les par- 
culiers pour y enlever de force ce que chacun avait amassé ; 
brigandage d'autant plus criant qu'il s'exerçait au nom du 

* Mémoires de M. Vabhé Terray, 1. 1, p. 29. — Ce li%Te est, je l'ai 
dit plus haut, un pamphlet très-hostile à l'abbé Terray, mais il contient 
un grand nombre de faits vrais. 

* Particularités sur les ministres des finances célèbres, par M. de 
Montyon, p. 165, note. 

' Opinions du duc de Plaisance, etc., p. 29. 



584 PORTRAITS HISTORIQUES. 

roi '. » Un autre témoin, beaucoup moins passionné et 
mieux à portée de savoir ce qui se passait, M""* Du Def- 
fand, écrivait, le 3 mars 1 770, à son ami Horace Walpole, 
que l'abbé Terray était aux pieds de la Du Barry, qu'il 
n'en rougissait pas, et qu'il mangerait probablement les 
marrons que les autres tiraient du feu. 

« Je ne sais pas, ajoutait-elle, quelles sont les vues du contrôleur 
général ; il n'est pas impossible qu'il n'ait pour but que le réta- 
blissement des finances, et qu'il ne se contente de la gloire qui lui 
en reviendra. Il a toute la dureté et la fermeté de M. Colbert; 
reste à savoir s'il en a la capacité et les lumières, et si son 'inten- 
tion n'est pas de pousser notre ami (le duc de Ghoiseul) et d'en faire 
un second Fouquet 

« L'un des derniers édits, qui est sur les rescriptions, a fait ici 
un tintamarre horrible. La Ba4ue avait fermé son bureau. Le duc 
de Ghoiseul ayant appris cet événement, qui pouvait entraîner une 
banqueroute générale, courut chez le contrôleur et lui fit sentir 
tout le danger; l'on fit porter trois millions chez La Balue, qui 
rouvrit son bureau, recommença ses payements, et tout a été 
réparé ou du moins pallié. Une moitié du public croit que le con- 
trôleur général a fait une caeade qui a montré son ignorance et sa 
mauvaise foi. D'autres disent qu'il y a été forcé par les intrigues 
de M. de Ghoiseul, qui, d'intelligence avec La Borde et La Balue, 
leur avait fait refuser de faire le prêt pour l'année, à moins d'une 
augmentation d'intérêt exorbitante. 

« Votre cousin, qui est comme un fou, parce que son frère y est 
intéressé pour seize millions, assure qu'il n'en est rien, et les deux 
papiers que je vous envoie confirment ce qu'il dit. Reste à savoir 
si dans l'espace d'un jour ou deux qu'il y a eu entre les propos des 
banquiers, ces écrits et l'édit, il ne s'est pas passé des choses que 
nous ignorons *. » 

Cependant, les papiers dont le payement était suspendu 

' Mémoires de l'abbé Terray, p. 31 . 
2 Lettres, etc., t. II, p. 27 et suiv. 



l'abbé tebray» 385 

avaient perdu immédiatement de 35 à 40 pour cent ; aussi 
l'inquiétude était grande parmi les capitalistes. Voltaire, 
qui avait deux cent mille francs de rescriptions, fut frappé 
comme tout le monde ; mais ce ne fut pas sans crier. Les 
extraits suivants de sa correspondance sont curieux à noter. 

Du 3 mars 1770, à M. Tabareau. — « Pardonnez à un pauvre 
capucin, à qui M. l'abbé Terray ravit deux cent mille francs dans 
sa besace, d'épargner quatre sous. » 

Du 5 mars 1770, à M. d'Argental. — « Si M, l'abbé Terray 
continue son petit train, nombre d'honnêtes gens seront obligés de 
quêter comme mes confrères. » 

Du 17 mars, au même. — M. l'abbé Terray m'a pris, dans la 
caisse de M. de La Borde, tout ce que j'avais, tout ce que je 
possédais de bien libre, toute ma ressource. » 

Du 26 mars, au même. — « Je ne sais aucune nouvelle des 

grandes opérations de M. l'abbé Terray Je trouve seulement 

qu'il ressemble à M. Bouvard; il met au régime. » 

Du 24 avril, à M. Hennin. — « M. l'abbé Terray continue à 
faire des siennes; il conlinue à me ruiner ; il m'écrase sans en rien 
savoir. Il faut avouer qu'il me met en grande compagnie. Vous 
savez le conte de l'homme qui criait au voleur quand il passait. 
Cela est fort plaisant, mais cela ne rend l'argent à personne. » 

Du 20 juillet 1771, au maréchal de Richelieu. — « M. Terray 
m'a pris deux cent mille livres d'argent comptant un peu à la 
Mandrin, dans le coffre-fort de AL Magon. Je lui pardonne cette 
opération de housard s'il ne nous prend tout le reste K » 

Ajoutons que, dix ans après, en 1781, les assignations et 

* Œuvres; correspondance, passim. — Enfin, Voltaire écrivit à 
l'abbé Terray, au mois de novembre 17 72, une lettre dans laquelle il 
^li disait : « Je ne vous prie point de me faire payer actuellement ce 
qui m'est dû ; mais si vous pouvez seulement me promettre que je serai 
payé, au mois de janvier, d'une très-petite somme qui m'est nécessaire 
pour achever mes établissements, j'emprunterai cet argent avec con- 
fiance. . » 

22 



586 PORTRAITS HISTORIQUES. 

rescriptions, dont le payement avait été suspendu en 1770, 
n'étaient pas encore acquittées et figuraient pour 84,145,000 
livres au chapitre de la dette publique. Quant aux billets 
des fermes et des receveurs généraux, ils avaient été trans- 
formés d'office en rente à 4 pour cent. Enfin, en 1785, 
32 millions d'assignations et de rescriptions attendaient en- 
core une liquidation définitive ' . 

Matériellement, l'opération de l'abbé Terray avait réussi ; 
mais il y a des succès funestes. Tant qu'il fut au ministère, 
celui-là pesa en quelque sorte sur le contrôleur général et 
lui ôta toute confiance auprès du public et des capitalistes, 
qui restèrent sourds , de parti pris , aux fréquents appels 
qu'il fut obligé de leur faire. L'abbé Terray comprit les mo- 
tifs de cette défaveur et les combattit plusieurs fois. Il avait 
prétendu, dans son Compte rendu de 1770, que la nécessité 
l'avait conduit par la main, et que ce qu'il avait fait volon- 
tairement, après l'avoir prévu et s'y être préparé autant 
que possible, serait arrivé d'une manière imprévue et en 
désordre. El 1772, il- revint sur le même sujet dans les te'r- 
mes suivants : « Personne, jusqu'à présent, n'a pu indiquer 
par quels moyens il était possible d'éviter une si cruelle 
opération. Plus de la moitié du public la prédisait chaque 
jour depuis longtemps ; et cette opinion , produite par le 
défaut de confiance , amenait avec elle l'indispensable né- 
cessité de rexécuter\ » 

Vï. 

Une fois lancé dans cette voie, l'abbé Terray ne s'y ar- 
rêta plus, et son ministère tout entier fut une succession 
non interrompue de dispositions violentes, justes quelque- 

' Histoire financière de la France, par Bailly, t. Il, p. HO, note, 
' Comptes rendus, etc., p. 65 et 79. 



L ABBÉ TERKAY. 587 

fois, presque toujours iniques, et ressemblant, dans tous 
les cas, par la manière dont elles étaient prescrites et ac- 
complies, à de véritables spoliations. Parmi les mesures 
utiles, eu égard à la situation du moment, il faut ranger 
un édil qui suspendit l'effet de l'amortissement pendant 
huit ans. C'était, en effet, pousser la fiction des chiffres au 
delà des limites raisonnables, que d'affecter tous les ans 
une somme d'environ dix-sept millions à l'amortissement 
de la dette, alors que le budget présentait un déficit annuel 
de soixante-trois millions. Un édit qui opéra une réduction 
proportionnelle sur les pensions causa une grande émotion, 
à Paris surtout, où la plupart des pensionnaires avaient 
leur résidence. Écoutons à ce sujet M"'^ Du Deffand, que la 
mesure atteignit sensiblement, et qui en parle, d'ailleurs, 
sans aigreur : « Les édits ont paru ; toutes les pensions 
perdent selon leur valeur ; celles au-dessous de 600 fr. ne 
payent que ce qu'elles payaient depuis longtemps, un 
dixième ; celles de 1,200 fr., un dixième et demi; ainsi, par 
gradation, jusqu'à deux mille écus, qui est ma classe ; et 
celle-là et toutes celles qui sont par delà sont taxées aux 
trois dixièmes, ce qui, avec la retenue de deux vingtièmes, 
fait un tiers de diminution. Ainsi, sur deux mille écus que 
j'avais, je perds deux mille francs, et mille francs sur les 
papiers royaux par mille écus ' . » 

La diminution des pensions de faveur était une mesure 
essentiellement juste et les circonstances la commandaient; 
mais le contrôleur général opéra bien d'autres réductions. 
Pendant plus de quatre ans, des édits bursaux qui parais- 
saient d'ordinaire tous les mercredis et qu'à cause de cela 
on appela des mercuriales , tinrent la France en haleine. 
Je cherche à donner, autant que possible, sur ces opéra- 
tions , l'opinion des contemporains mêmes , surtout de 

* Lettres, etc., t. II, p. 16. 



588 PORTRAITS HISTORIQUES. 

ceux dont la passion n'avait pas troublé le jugement. « Il 
y a ici de grandes clameurs contre le nouveau contrôleur 
général, écrivait encore M^^^ Du Deffand vers la fin du mois 
de février 1770; un nommé Billard , caissier de la ferme 
des postes, fit, il y a trois semaines ou un mois, une ban- 
queroute de quatre à cinq millions; on a mis au-dessus 
de la porte de l'abbé Terray : Ici on joue le noble jeu de 
Billard,.., On nous promet encore des édits une fois la 
semaine pendant quelque temps; mais je n'ai plus rien 
à craindre ' . . . » 

Un autre contemporain, M. Lebrun, beaucoup plus favo- 
rable à l'abbé Terray, fait les observations suivantes sur 
quelques-unes de ses opérations. 

a II réduisit à 50 pour cent les effets du Canada, et 
d'autres billets discrédités sur la place. Les administra- 
teurs du Canada avaient été accusés de fraude et de dilapi- 
dations, et ils avaient été l'objet de poursuites sévères. Les 
autres effets avaient une origine également suspecte, et 
perdaient au moins 50 pour cent sur la place. Sans doute 
il eût fallu, dans la règle^ soumettre ces effets à une liqui- 
dation éclairée. Le ministre aima mieux les juger en masse 
sur leur réputation. Les intéressés crièrent, mais le coup 
était porté, et sans retour 

« Il existait encore, dit M. Lebrun, des restes d'anciennes 
tontines créées sous Louis XiV. On trouva que les action- 
naires vivaient trop longtemps, et ils menaçaient de vivre 
encore. On fixa les tontines au point où elles étaient par- 
venues ^ » Il est bon d'observer que, par ce moyen, les 
actionnaires ne profitèrent pas du bénéfice des extinctions, 
qui devaient encore se produire jusqu'à la mort du dernier 
survivant de chaque classe d'associés tontiniers, et que, 

' Lettres, etc., t. 11, p. 20. 

2 Opinions, rapports, etc., p. 2U. 



l'abbé terray. 589 

grâce à cette opération, il se trouva que ceux-ci avaient 
placé leur argent en viager à un taux relativement beau- 
coup plus bas qu'il n'était loisible à tout le monde de le 
faire en conservant le capital. 

Par la manière dont les défenseurs de l'abbé Terray ont 
parlé de ses opérations, on peut comprendre l'irritation 
qu'elles devaient produire dans le public. 11 serait aujour- 
d'hui fastidieux d'en donner la nomenclature exacte. J'en ci- 
terai pourtant encore quelques-unes. Dans l'année 1770 seu- 
lement, le contrôleur général fit décréter, outre les mesures 
dont il vient d'être fait mention : 

1** Le retranchement de la moitié desanérages des rentes 
échues ; 

2" La réduction des rentes, tant viagères que perpé- 
tuelles, les unes d'un cinquième, les autres d'un quart, 
quelques-unes de moitié ; 

3° Pareille réduction sur les actions des fermes géné- 
rales; 

4° Une taxe de six millions sur les personnes anoblies 
depuis cinquante ans, auxquelles on fit payer ainsi une 
seconde fois les titres de noblesse qu'elles avaient achetés 
argent comptant; 

5" Un emprunt forcé de vingt-huit millions sur les titu- 
laires d'offices, avec intérêt de cinq pour cent; 

6° Un autre emprunt, mais volontaire, de cent soixante 
millions, moitié en argent et moitié en effets royaux; 

7" Des créations de nouvelles maîtrises dans tous les arts 
et métiers, ainsi que d'offices municipaux et autres; 

S° Des dons grattdts extraordinaires s'élevant à quarante 
et un millions à prélever sur le clergé, l'ordre du Saint- 
Esprit, les pays d'État; 

9" L'augmentation des cautionnements des receveurs 
généraux ; 

10^ L'obligation pour les villes de livrer au gouverne- 

22. . 



390 PORTRAITS HISTORIQUES. 

n>ent les fonds destinés à racquittement de leurs dettes; 

11° La violation des dépôts judiciaires par la substitution 
d'effets dépréciés du trésor public aux espèces consignées ; 

12° Enfin, la révocation de toutes les aliénations, tant 
des rentes, biens et droits domaniaux qui avaient été cédés 
soit à des particuliers, soit à diverses villes et provinces, 
que des gages attribués aux officiers de gabelles et des eaux 
et forêts, sans restituer aux intéressés les sommes qu'ils 
avaient payées. 

Ces diverses mesures ne procurèrent guère au trésor que 
cent millions effectifs. Toutefois, grâce à cette rentrée, une 
})artie des effets royaux négociables fut annulée; en outre, 
vingt millions d'intérêts courants furent supprimés, et la 
dette annuelle fut allégée de quatorze millions. Enfin, la 
conversion des tontines en i^ntes viagères devait donner 
un bénéfice que, d'après la probabilité de la vie des rentiers, 
le contrôleur général n'évaluait pas à moins de cent cin- 
(juante millions '. 

Que faisaient cependant les rédacteurs de ces vertueuses 
remontrances dont on a lu ci-dessus quelques extraits? 
Hélas! ils gardaient le silence. L'abbé Terray, qui était 
sorti du parlement, et qui connaissait son monde , avait 
trouvé, pour endormir l'indignation de ses anciens collè- 
gues, un moyen qu'il se -garda bien de négliger, en ayant 
hii-même éprouvé l'effica<îité. Ici encore, je veiix citer l'ap- 
préciation d'un contemporain, dont personne ne suspectera 
la bonne foi, M. de Montyon. « Pour éloigner la résistance 
(lu parlement, dit-il, un traitement avantageux lui fut fait 
indirectement, en ce que les rentes perpétuelles dans les- 
quelles les membres de ce corps étaient principalement in- 
téressés n'éprouvèrent qu'une réduction d'un quinzième, 
tandis que les rentes viagères en souffrirent une d'un 

* Histoire Jinancière de la France, par Bailly, t. Il, p» 17 1. 



l'abbé terray. 594 

dixième. Ce devait être précisément le contraire; car la ré- 
duction du viager portait sur l'intérêt et le principal ; et, 
(piand la malheureuse situation des finances foix^e à faire 
subir aux créanciers un traitement rigoureux , il faut au 
moins qu'il y ait mie proportion dans la répartition du 
malheur, et une sorte de justice dans l'injustice '. » 

VU. 

Pendant que ces choses se passaient, la France était livrée 
à mae agitation fiévreuse, funeste avant-coureur de celles qui 
devaient la bouleverser de fond en comble vingt ans après. 
C'était le moment où le chancelier Mau|^M30u méditait la des- 
truction des j>arlements. ie n'entrerai pas dans l'examen 
(lu fond de la querelle ; il sufiira d'en dire c[uelques mots. 
Se fondant sur d'anciens usages , les parlements préten- 
daient que, de temps immémorial , les rois avaient soumis 
à leur approbation les lois fondamendales et les édits bur- 
saux. Suivant eux, le dédain que le gouvernement faisait 
de leurs remontrances constituait une violation du pacte 
national à laquelle ils avaient le droit de s'opposer par tous 
les moyens. De son côté, le gouvernement soutenait que la 
royavUé seule avait le droit de faire la loi; qu'aucun acte 
solennel ne l'obligeait formellement à la soumettre à la 
sanction du parlement; qu'un corps vénal comme il l'était, 
c'est-à-dire dont les charges s'achetaient à beaux deniers 
comptants, ne pouvait avoir la mission qu'il s'arrogeait ; que 
jamais la nation ne la lui avait reconnue; que, dans tous les 
cas, il n'était permis à aucun des parlements du royaume 
de concerter avec d'autres parlements la marclie à suivre 
dans l'opposition qu'ils faisaient aux volontés du roi, et 

* Pariicularilés sur les ministres des Jinartces célèbres, p. 167, 
note, .. . 



592 PORTRAITS HISTORIQUES. 

enfin, qu'ils manquaient tout à la fois à leur serment et à leur 
devoir en suspendant, comme ils l'avaient fait maintes fois, 
le cours de la justice pendant des semaines entières. 

La plupart de ces raisons avaient, il faut l'avouer, un 
grand poids. On peut ajouter que la résistance des parle- 
ments à l'enregistrement de divers édits n'avait presque 
jamais été désintéressée et impartiale. Toujours la passion, 
l'esprit de parti y avaient joué un grand rôle. On en 
avait déjà eu des preuves fréquentes sous la Fronde, au 
commencement de la dernière régence et depuis cette épo- 
que. L'opposition que fit, quelques années après, le par- 
lement de Paris à l'enregistrement des réformes propo- 
sées par Turgot, donna une juste idée de l'étroitesse de 
vues, du peu de lumière et du défaut de patriotisme de ce 
corps. 

Tout porte à croire que la destruction des parlements 
était une afl'aire arrêtée dans l'esprit du chancelier, lorsque 
l'abbé Terray fut nommé ministre. Après avoir joué un rôle 
fort actif, quoique secret, dans l'expulsion des jésuites, 
l'abbé Terray était destiné à procéder, sous la conduite du 
chancelier Maupeou et de M*"^ Du Barry, à celle des parle- 
ments. Un premier coup, qui devait décider et amener 
tous les autres, leur fut porté par un édit du mois de dé- 
cembre 1769. Il s'agissait, pour le moment, de tracer aux 
parlements des limites infranchissables, de leur interdire 
notamment les interruptions de service, les démissions 
combinées et les arrêts concertés d'un parlement à l'autre. 
Le secrétaire du chancelier, M. Lebrun, avait, c'est lui-même 
qui le raconte, préparé, d'après ces bases, un projet d'édit. 
« On le trouva trop faible, dit-il; un autre fut rédigé par 
l'abbé Terray et fut adopté comme il l'avait rédigé dans son 
préambule et ses dispositions '. » Quelque temps après, le 

1 Rapports, opinions, etc., p. 34. 



l'abbé terray. 595 

chancelier, devenu tout-puissant, fit renvoyer le duc de 
Choiseul et recomposa le ministère à son gré. 

En même temps, le parlement de Paris recevait, coup 
sur coup, des lettres de jussion pour l'enregistrement de 
redit qu'avait rédigé l'abbé Terray. Ces lettres n'ayant pro- 
duit aucun effet, on eut recours à un lit de justice à la suite 
duquel le parlement formula de nouvelles remontrances 
et suspendit ses jugements. C'était l'occasion que le chance- 
lier attendait. On apprit un jour que les parlements étaient 
exilés et remplacés par des Conseils supérieurs formés de 
conseillers d'État et de maîtres des requêtes. Bien accueillis 
par les provinces, ces Conseils, d'où la vénalité des charges 
était exclue, furent célébrés par Voltaire, qui s'aliéna ainsi 
le duc de Choiseul. Après bien des hésitations, les avocats de 
Paris, Gerbier en tête, consentirent à plaider devant le nou- 
veau parlement ' . Le triumvirat Maupeou , d'Aiguillon et 
Terray était maître du pouvoir, et tout semblait présager 
qu'il le garderait longtemps. 

Cependant, on remarqua bientôt après que, la victoire à 
peine obtenue , une rivalité sourde s'était élevée entre le 
chancelier et le contrôleur général. Le bruit courut même 
que celui-ci n'aspirait à rien moins, pour prix de ses services 
et de l'équilibre qu'il avait, disait-il, ramené entre la recette 
et les dépenses, par les moyens que l'on a vus, qu'à ren- 
verser le chancelier pour prendre sa place, qu'il prétendait 
rehausser encore en se faisant nommer cardinal. 

Vin. 

« Voilà comme on travaille un royaume en finances! •» 

avait dit Voltaire au sujet des opérations et des expédients 
de l'abbé Terray. Rien, en effet, dans la marche que lecon- 

^ Rapports, etc., p. -SOelsuiv. 



594 PORTRAITS HISTORIQUES, 

trôleur général avait suivie, depuis son entrée au ministère, 
n'annonçait un plan de réforme, une ligne de conduite, 
encore moins le sentiment de ce que la stricte honnêteté 
et ia justice approuvent ou défendent. A cette absence de 
moralité administrative, il faut ajouter un cynisme de paroles 
et de conduite qu'aucun homme en place n'a jamais égalé. 
Sous ce rapport, tous les contemporains de l'abbé Terray 
sont d'une désolante unanimité. Doué d'un esprit mordant, 
froid, sarcastique, il burinait son mépris de lui-même et des 
autres dans des mots qu'on a recueillis et qui peignent sa 
vile nature, on ose à peine dire son âme. Tout le monde con- 
naît sa célèbre réponse, « ou voulez-vous que je prenne? » à 
l'archevêque de Narbonne qui se plaignait à lui de ce que, 
dans ses édits, il puisait à pleines mains dans les poches 
du public. Une autre fois, n'étant encore que conseiller au 
parlement, il avait été chargé, après l'édit d'expulsion des 
jésuites, de recevoir l'abjuration des membres de la congré- 
gation désireux de séjourner en France. Impatienté de 
toutes les formalités qu'on leur faisait subir, Tun d'eux lui 
demanda s'il y avait encore quelque chose à signer. — 
« L'Alcoran, répondit l'abbé Terray avec son impudence 
ordinaire, mais je ne l'ai pas chez moi. » 

On ne s'attend pas à trouver ici le détail des scandales de 
sa vie privée. Il en est un cependant qu'il est impossible de 
passer sous silence, parce qu'il se lie en quelque sorte à 
l'exercice de ses fonctions. Entouré de maîtresses qu'il se 
dispensait de payer, l'abbé Terray souffrait qu'elles spécu- 
lassent sur les emplois qu'il donnait à leur sollicitation. L'une 
d'elles, une baronne de La Garde, avait reçu une assez forte 
somme en échange d'une concession de domaines royaux. 
Plus tard, il fut reconnu que la propriété cédée n'était pas 
domaniale. Le concessionnaire ayant redemandé son argent 
à M""" de' La Garde sans pouvoir l'obtenir, se plaignit vive- 
ment et très-haut. Informé que l'affaire était arrivée jusqu'au 



l'abbé terray. 59r> 

roi, l'abbé Terray alla le trouver, fit lui-même grand bruit 
de l'indélicatesse de M"* de La Garde, et obtint une lettre de . 
cachet contre elle. 11 revint ensuite tranquillement à rhôtel 
du contrôle général où sa maîtresse était établie. Le lende- 
main, après avoir dîné avec elle, il la quitta, dit-on, sans un 
mot d'explication , appela un exempt de police et lui remit 
la lettre de cachet avec ordre de l'exécuter sur-le-champ '. 

Cette aventure était-elle vraie dans tous ses détails? Quoi 
qu'il en soit, elle circula dans tout Paris, et, ajoutée à tant 
d'autres, elle révolta les plus faciles et les plus indulgents. 
A cette occasion, le bruit courut que l'abbé Terray allait 
être remplacé. M°^e Du Deffand, qui n'était pas, il est vrai, 
de ses amies, le juge d'ailleurs à ce sujet avec moins d'ani- 
mosité que la plupart de ses contemporains. « On parle tous 
les jours du renvoi de Tabbé Terray, écrivait-elle à la date 
du 25 décembre 1771, mais au moment qu'on le croit noyé, 
il reparaît sur l'eau. La dame de La Garde, qui est une 
infâme, vient d'être renvoyée; il y a été forcé. Ce sacrifice 
le soutiendra peut-être quelques semaines, mais il périra à 
la fin. J'ai quelque soupçon que votre cousin en sera fâché ; 
il a, dit-on, d'assez fâcheuses affaires avec les fermiers géné- 
raux sur les fournitures de tabac, et ce Terray lui est favo- 
rable ^ » , 

De son coté, Voltaire, un peu suspect, à la vérité, sur ce 
chapitre, à cause du préjudice que lui avait causé la suspen- 
sion du payement de ses rescriptions, écrivait quelques jours 

après les lignes suivantes au marquis d'Argental : « J'ai 

été bien émerveillé de Taventure de M"»^ de La Garde et 
du procès de M. Duhautoy contre M. de Soyecourt. Je ne 
conçois pas trop, quoique nous soyons dans un siècle de fer, 
comment des hommes de cette qualité se mettent dans les 

' Particularités, etc., p. 157. 
^ Lettres, etc.,i. H, p. 226. 



596 PORTRAITS HISTORIQUES. 

forges. J'ai peine aussi à comprendre comment les étin- 
celles de cette forge n'ont pas un peu roussi le manteau de 
M. l'abbé Terray. Je m'aperçois qu'il est toujours à la tête 
des finances, parce qu'on ne paye point une partie de 
l'argent qu'il m'a pris depuis l'affaire des rescriptions • . » 

IX. 

L'abbé Terray avait-il, du moins, signalé son ministère 
par quelques améliorations dans l'assiette et le mode de 
perception des impôts? avait-il seulement cherché à réduire 
les frais de rentrée excessifs à cette époque, car, tandis qu'ils 
ne s'élevaient pas en moyenne, dans la plupart des États de 
l'Europe, à plus de 5 pour cent, ils atteignaient alors en 
France le chiffre énorme de 14 pour cent '? 

Voici , en peu de mots , ce que fit l'abbé Terray , en ce 
qui touche l'assiette et le mode de perception des contri- 
butions publiques. 

On sait combien l'impôt du sel était odieux sous l'ancienne 
monarchie, grâce surtout à cette disposition inique de l_a loi 
qui fixait arbitrairement aux populations la quantité qu'elles 
devaient en consommer. Certes, si un impôt méritait d'être 
adouci , modifié , réformé , c'était celui-là. Que fit l'abbé 
Terray? Il l'augmenta d'un cinquième. « Il était difficile, a 
dit à ce sujet M. de Montyon, de choisir un mode d'imposition 
plus injuste, plus onéreux, plus mal combiné. » Par suite 
de cette élévation de prix, la contrebande, déjà très-active, 
s'étendit au point que, dans l'année qui suivit, le produit du 
sel diminua dans les provinces qui étaient le plus imposées. 

Un autre moyen que prit l'abbé Terray de se procurer de 
l'argent fut d'élever le prix d'un grand nombre de péages 
appartenant tant au roi qu'à divers seigneurs. Cette augmen- 

1 Œuvres; correspondance. Lettres du 9 novembre 1771. 

' Mémoires d'un ministre du trésor puhHc{M. Mollien), 1. 1, p. 201 . 



l'abbé terray. 597 

talion, qui fut fatale au commerce, ne rapporta presque 
rien au fisc, car le gouvernement fut obligé de souscrire 
des abonnements onéreux avec les seigneurs chargés de la 
perception du droit '. 

Parmi les augmentations d'offices datant de cette époque, 
la création des conservations des hypothèques, institution 
utile, bienfaisante, qui sauvegarde les intérêts privés et fa- 
cilite les transactions, au grand avantage des particuliers et 
de l'État, a seule été consacrée par le temps. Celte régie 
rapporta dès 1772 trois millions à l'État. 

La conclusion d'un nouveau bail avec les fermiers géné- 
raux fournit d'ailleurs à l'abbé Terray l'occasion heureuse, 
qu'il ne laissa pas échapper, de diminuer leurs bénéfices. 
Un appréciateur impartial, le comte de MoUien, les évaluait 
vers cette époque à plus de 300,000 francs par an et par 
fermier général, et il y en avait alors soixante ^ Le con • 
trôleur général exigea des fermiers 3 millions de plus par 
année. En même temps, il les prévint qu'ils auraient à 
intéresser à leur entreprise, moyennant des versements do 
fonds fixés par lui, un certain nombre de personnes qui leur 
seraient désignées. C'était un moyen de faire, sans bourse 
délier, la fortune de quelques favoris. Comme la somme à 
prélever de la sorte sur les bénéfices de Tannée devait 
s'élever à plus de 2 millions, les fermiers généraux com- 
mencèrent par résister; mais l'abbé Terray avait réponse à 
tout. 11 les prévint que s'ils renonçaient à l'entreprise, 
comme ils l'en avaient menacé, au lieu de leur restituer 
leurs fonds d'avance et leurs cautionnements, qui s'élevaient 
à 93 millions, il les consoliderait et leur en payerait la rente. 
Qu'objecter à un pareil argument? Les fermiers généraux 
se résignèrent, et le bail, qui stipulait, suivant l'usage, un 



* Particularités, etc., p. 169 et suiv. 

* Mémoires de M. MoUien, t. lit, p. 67. 



2.3 



598 PORTRAITS IIISTORIQLKS. 

pot-do-vin de 300,000 (rancs, au prolit du contrôleur 
général, fui signé '. 

Cependant, si déloyales et si mal entendues que fussent 
la plupart des mesures prises par l'abbé Terray pour réduire 
la dépense et augmenter la recette, ces mesures avaient 
produit un résultat avantageux. Dans un compte rendii 
au roi, du mois de juillet 1772, le contrôleur général ex- 
posait, avec un art infini j la situation fâcheuse datis la- 
quelle il avait pris les affaires et l'état relativement favo- 
rable où il les avait amenées. Il faisait observer qu'il avait 
eu à couvrit* un déficit annuel dé 77 millions, y compris 
14 millions de chargies nouvelles, et Cela, disait-il, « sans 
altérer la source des produits, sans excéder les forces des 
peuples déjà trop chargés d'impôts, et sans énerver l'admi- 
nistration par une trop grande réduction de ses dépenses. » 
A l'appui de cette assertion, il produisait, pour l'année 1773, 
un compte où la recelte était évaluée à 205,016,000 fr. 

La dépense étant fixée à. 199,990,800 

La recette devait donc excéder la dé- 
pense de 5,026,000 

Il résultait en outre de ce compte que les anticipations, 
c'est-à-dire les fonds provenant d'emprunts sui 'les recettes 
des années suivantes, avaient été réduites de 154 à 30 
millions, et qu'une somme de 18,500,000 livres avait pu 
être réservée pour l'amortissement de la dette. 

D'un autre côté, l'abbé Tetray était obligé de constater 
que, malgré les réductions de toutes sortes effectuées sur 
les créances de l'État, la dette exigible, qui était au 1" jan- 
vier 1770, de 110 millions, serait, au T' janvier 1773, de 
116 millions, par suite des dépenses extraordinaires qu'a- 
vaient occasionnées les mariages du Dauphin, du comte de 

* Histoire financière, par Bailly, t. Il, p. 1S4. — Mémoires de 
M. Mollien, t I, p. G7. 



l'abbé terray. 399 

Provence, les préparatifs <V une guerre maritime, et enlin la 
cherté des grains pendant les deux dernières années '. 

X. 

De toutes les accusations qui ont été dirigées contre 
Louis XV, et elles ne sont malheureusement que trop nom- 
breuses, et en général trop fondées, la plus grave et la plus 
triste, à coup sûr, est celle d'avoir trafiqué sur les blés et 
touché sa part de bénéfices dans le marché que la passion 
populaire a appelé le pacte de famine. Un roi de France 
spéculant de sang-froid sur la faim de ses sujets, et enri- 
chissant une indigne courtisane avec l'argent provenant de 
la crise même qui réduisait la nation au désespoir, est une 
véritable monstruosité. Cependant, cette opinion se re- 
trouve dans la plupart des livres publiés pendant la dernière 
moitié du dix-huitième siècle, et, depuis cette époque jus- 
qu'à présent, toutes les histoires de Louis XV, même les 
plus impartiales et les plus éclairées, s'en sont faites les 
échos. Une pareille accusation est-elle fondée? Est-il vrai 
d'abord qu'il ait existé en France, pendant près d'un siècle, 
une compagnie autorisée par le gouvernement et dont le 
résultat, sinon le but, était de maintenir les blés à un prix 
élevé? Enfin, quelque document précis, positif, digne de 
foi, prouve-t-il que Louis XV ait, il faut bien dire les choses 
par leur nom, placé des fonds dans cette compagnie et en 
ait retiré des profits? J'ai abordé ces questions avec une 
curiosité inquiète ; je les ai examinées froidement, impar- 
tialement, sans parti pris, et voici tout ce que j'ai trouvé. 

On a vu, dans la biographie du garde des sceaux d'Ar- 
genson , que , plusieurs fois , pendant le long règne de 
Louis XIV, le gouvernement, dans la prévision d'une disette, 
avait fait acheter des blés à l'étranger, et s'en était servi, 

* Comptes rendus, etc., p. 84. 



400 PORTRAITS HISTORIQUES. 

dans les moments de crise, pour alléger les cours. Cela avait 
donné lieu à la création d'une espèce de bureau que l'on 
appela V administration des blés du roi. A cette époque, et 
même longtemps encore après, l'exportation des blés était 
interdite, et cette interdiction ne s'appliquait pas seulement 
à l'étranger, mais aux provinces même limitrophes. En 1730, 
un contrôleur général, qui mériterait d'être plus connu pour 
le bien qu'il a fait et le mal qu'il a empêché, Philibert Orry, 
crut devoir autoriser la formation d'une compagnie dont les 
spéculations devaient avoir pour principal objet l'approvi- 
sionnement de la capitale. Un autre contrôleur général, 
dont j'ai fait connaître les grandes vues , la droiture et 
l'austérité, Machault d'Arnouville, renouvela le bail passé 
par Orry. Ses successeurs, de Laverdy et Maynon d'Invau 
approuvèrent ces spéculations ; l'abbé Terray en fit autant. 
Bien qu'il eût préféré laisser à la liberté absolue le soin 
d'approvisionner les marchés, Turgot ne put pas, pendant 
le peu de temps qu'il resta au pouvoir, faire prévaloir son 
système; enfin, Necker lui-même, dont personne n'a jamais 
suspecté l'honnêteté, conserva et maintint, pendant toute 
la durée de son administration, la compagnie sans laquelle 
le gouvernement ne croyait pas alors qu'on pût pourvoir à 
la subsistance de Paris ' . Cependant, tous les efforts pour 
prévenir les disettes restant impuissants, le peuple accablait 
d'imprécations cette compagnie qu'il considérait, non sans 

' Je puise les faits qui précèdent dans une Notice historique sur les 
subsistances, qui a paru dans le Moniteur universel des 15 et IG sep- 
tembre 17 89. Cette notice, écrite sous l'influence des passions révolu- 
tionnaires déjà menaçantes à cette époque, est des plus hostiles à l'an- 
cienne monarchie, et l'on n'y met pas en doute que Louis XV et ses 
ministres n'aient tiré de grosses sommes de leur participation au com- 
merce des blés; mais rien n'établit cette participation. 

Le Moniteur du 15 septembre 1789 reproduit un sous-traité passé 
fntre les quatre membres qui composaient, en 1767, la compagnie 



l'abbé tebray. 401 

quelque raison, comme source de tous ses maux. En effet, 
le système que le gouvernement avait adopté de bonne foi 
depuis 1730 n'avait nullement remédié aux disettes, aux 
chertés excessives, à tous les inconvénients enfin que l'on 
voulait éviter. En 1764, tout en maintenant au surplus le 
privilège de la compagnie, le contrôleur général de Laverdy 
avait, on l'a vu plus haut, autorisé l'exportation des grains 
au dehors, moyennant un droit d'un demi pour cent, tant 
que le blé n'aurait pas atteint la limite de douze livres dix 
sous le quintal, taux auquel l'exportation devait être inter- 
dite. Trois années après, le bruit s'étant répandu que la 
récolte serait insuffisante, le parlement de Paris, toujours 
ennemi des sages réformes, supplia le roi d'interdire la cir- 
culation intérieure et l'exportation des blés. Maynon d'Yn- 
vau était contrôleur général. Converti par la réflexion et 
l'expérience aux idées des économistes, il maintint l'édit 
de 1764 avec d'autant plus de raison que l'exportation se 
trouvait précisément alors, à cause de l'élévation du prix des 
blés, défendue par une clause même de la loi, et que celle-ci 
ne garantissait plus, en réalité, que la circulation intérieure. 
A peine arrivé au pouvoir, l'abbé Terray adopta une autre 
conduite. Sans aucune préoccupation de l'avenir et encore 
moins des principes, ne voyant jamais, en toutes choses, 

chargée de l'approvisionnement des blés pour le compte de l'État. Il 
résulterait de ce traité que le bénéfice ordinaire de la compagnie était 
de 20 pour cent. 

Enfin, le Moniteur du 16 septembre publie une lettre de ces entre- 
preneurs, contenant des détails sur les odieuses manœuvres auxquelles 
ils auraient eu l'habitude de se livrer pour faire la hausse et la baisse. 
Mais cette lettre n'a nullement le caractère d'authenticité désirable, et 
la crudité des prescriptions qu'elle contient annoncerait même qu'elle 
a été, sinon fabriquée en entier, du moins falsifiée dans un intérêt de 
parti. On croit reconnaître dans cette lettre et dans l'article qui lui sert 
de cadre, la main de Manuel, l'auteur de la Bastille dévoilée. 



'502 PORTHAITS HISTORIQUES. 

que la difficulté du moment, il révoqua l'édit de 1764, et, 
malgré les sages avis que lui avait donnés Turgot dans ses 
adinirables l^ettre^ sur le commerce des grains^ il persista 
jusqu'au bout dans son opinion. 

D'un autre côté, bien que régulièrement autorisée par le 
gouvernement depuis près d'un demi-siècle , la compagnie 
chargée de l'approvisionnement des blés n'avait jamais, ou 
ne sait trop dans quel but, été reconnue publiquement, 
Seulement, le public en soupçonnait l'existence, et, comme 
cela arrive pour tout ce qui porte le cacliet du mystère, il 
lui prêtait un plan, des projets, des bénéfices, hors de pro- 
f)ortion avec la réalité. Les choses en étaient là lorsque deux 
lignes de V Almmiach royal de MJA vinrent donner un corps 
à tous les bruits qui circulaient au sujet des opérations du 
gouvernement sur les blés. 

L'article était ainsi conçu ' : 

« Trésorier des grains, au compte du roi : 
« M. Demirlavaud, rue Saint-Martin, vis-à-vis la Fon- 
taine Maubué. * 

La qualification était, il faut en convenir, au moins sin- 
gulière, et le scandale fut, à ce qu'il paraît, grand et pro- 
longé. Le privilège de l'imprimeur de V Mmanach roijal h\i 
suspendu pendant six mois, et le censeur qui en avait 
approuvé l'impression perdit ses places et ses pensions. 
Le public crut voir, dans cet ensemble de faits, la preuve 
de l'accusation qui planait vaguement sur Louis XV, Le 
panégyriste de l'abbé Terray a dit ironiquement à ce sujet : 
« Il s'éleva des cris affreux ; il était clair que le roi négociait 
en grains*^ il était clair que l'âme damnée de la finance était 
aussi l'agent de ce commerce infernal, et que celui qui pre- 
nait de force avec des arrêts l'argent des bourgeois agio- 
teurs dans leurs poches se servait du trafic des blés pour 

' Almanach royal de 17 74, p. 563. 



l' Ali H h IhUR.VV. 405 

ôpiiiser avec adresse ce qui restait au peuple de ce métal. » 
Linguet donne ensuite pour explication que l'abbé Terray, 
ayant craint une disette, avait fait, en secret, des achats de 
blés que l'on vendait, d'après ses ordres, sur les marc liés, 
de manière à combattre l'élévation des prix, et que celte 
opération, qui avait produit d'excellents résultats, n'avait 
pas coûté au gouvernement plus de cinq millions ' 

Cette version semble plausible. On a déjà vu qu'il avait 
existé, sous Louis XIV même, une adminhtration des blés 
du roi. Il est très-probable que le gouvernement de Louis XV 
avait, lui aussi, organisé, en vue de la disette que l'on re- 
doutait vers cette époque, et qui dura, en effet, plusieurs, 
années, une administration chargée d'acheter des blés, à 
l'insu du commerce, alin de combattre de la manière la 
(dus efticace la hausse des prix, si elle avait affecté des pro- 
portions exagérées. A tort ou à raison, le ministre crut 
qu'une pareille opération devait être enveloppée du plus 
grand mystère. Il faut ajouter enlin (jne ni Turgot, ni ses 
successeurs, ni Necker lui-même, ne cassèrent le bail de la 
compagnie fondée, comme on sait, vers 1730, et prorogée 
successivement par plusieurs ministres d'une intégrité 
avérée. Que, plus d'une fois, cette compagnie ait aggravé 
le mal en produisant la hausse ou la baisse, suivant son in- 
térêt; qu'elle ait fait des bénéfices considérables, excessifs, 
tout porte à le croire. Quant à Louis XV, jusqu'à production 
d'une preuve évidente, certaine, le reproche qu'on lui a 
fait d'avoir agioté sur les blés n'est pas plus vrai que le 
crime qu'on lui imputa aussi d'avoir fait enlever et égorger 
de jeunes enfants pour renouveler, par la transfusion d'un 
sang jeune et généreux, son sang appauvri et corrompu. 
Épargnons-lui donc cette injustice; il a bien assez de ses 
défauts, de ses vices, de ses faiblesses honteuses, sans le 
charger encore d'une pareille lâcheté. 

* Annales politiques, année 1779; t. VI, p. 301 et suiv. 



404 PORTRAITS HISTORIQUES. 

XI. 

Si Louis XV avait vécu, l'abbé Terray, dont l' ascendant 
semblait aller toujours en grandissant, aurait fini par ren- 
verser son ancien patron, le chancelier Maupeou, et prendre 
sa place. « L'abbé Terray, dit le duc de Plaisance dans ses 
Souvenirs, s'était séparé du chancelier; on lui avait rap- 
porté de moi quelques réflexions sévères sur sa conduite pri- 
vée'.» En un mot, l'ancien triumvirat d'Aiguillon, Maupeou 
et Terray, était divisé. La mort de Louis XV, qui eut lieu 
le 10 mai 1774, mit d'accord tous ses anciens ministres. 
Au lieu de s'attaquer, ils ne songèrent plus qu'à se défendre. 
On croyait généralement que Louis XVI ne les conserverait 
pas. Plus ébranlé qu'aucun d'eux, à cause des scandales de 
sa vie privée, l'abbé Terray redoubla de protestations de 
zèle pour se maintenir au pouvoir. Dans un compte qu'il 
présenta au roi, vers la fin du mois de mai 1774, il exposa 
la situation des finances avec sa netteté et sa précision 
accoutumées. Ce rapport constatait des faits importants. 
L'abbé Terray avait établi lui-même, dans son compte 
rendu de 1772, qu'il y aurait un excédant de recette de 
cinq millions. Il avoua franchement que cet espoir, motivé 
sur des réductions de dépenses que plusieurs départements 
ministériels avaient promis d'effectuer, ne s'était pas réalisé. 
D'un autre côté, la maison du roi, le rachat des charges des 
parlements supprimés et divers frais de banque avaient 
occasionne des dépenses imprévues. A la vérité, la recette, 
évaluée primitivement à deux cent cinquante millions, avait 
dépassé ce chiiTre de cinq millions, mais la dépense s'était 
accrue de vingt-six millions. Après avoir ajouté qu'il fau- 
drait revenir encore aux expédients et rentrer dans le 

1 Opinions, etc., p. 4'^. 



l'abbé ïekkav. 405 

désordre dont on avait eu tant de peine à sortir, l'abbé 
Terray continuait avec un accent qu'on aurait pu croire 
parti du cœur : 

« Un véritable serviteur de Votre Majesté ne peut envisager 
sans peine cette situation, et je ne cesserai de réclamer auprès 
d'elle, jusqu'à ce que la recette soit devenue égale ou même supé- 
rieure à la dépense par la réduction de la dernière. 

a En effet, Sire, toutes les parties de la recette sont portées au 
plus haut point possible; les baux à ferme sont réglés pour six ans; 
les régies sont calculées; je ne puis espérer aucun accroissement 
de recette assez considérable pour couvrir ce vide; il ne reste plus 
que des objets de peu d'importence à perfectionner. 

« Ce n'est donc que par la diminution dans les dépenses qu'on 
pourra joindre le premier et le dernier jour de l'année sans con- 
tracter de nouvelles dettes. 

« J'espère que la guerre réduira ses dépenses; la marine le peut 
aussi dans un objet principal. 

« Je fais chaque jour de petits bénéBcesdans mon département; 
mais il est nécessaire que Votre Majesté donne les ordres les plus 
précis pour régler les dépenses de sa maison. Tant d'ordonnateurs 
différents en dirigent et arrêtent les dépenses arbitrairement; il 
faudrait réduire tant d'usages, rectifier tant d'abus, opérer tant 
de reformes, que le zèle, accompagné de la plus grande activité, 
aura besoin de toute votre autorité pour surmonter un grand 
nombre d'obtacles. 

« Cependant, Votre Majesté ne sera véritablement heureuse et 
redoutable à ses ennemis, ses sujets ne seront pleinement satisfaits 
qu'après le rétablissement de l'ordre dans les finances. La libéra- 
tion ne s'opérera avec effet qu'à la suite du bon ordre, et le soula- 
gement des peuples ne peut venir avant la diminution des dépenses 
et des dettes. 

« Voilà, Sire, le secret du bien et du mal; si la dépense 
surpasse chaque année la recette, chaque année la dette augmen- 
tera, et par conséquent les charges du peuple suivront en pro- 
portion. 

«f Si, au contraire, la recette égale la dépense, alors, par les 

23. 



406 PORTKAITS HISTORIQUES. 

mesures prises, la dette dimiuuera chaque année, soit par l'extinc- 
tion des rentes viagères, soit par les remboijrsements en argent 
qui ne seront point suspendus. Ainsi, dans peu d'années, Votre 
Maj( sté pourra soulager ses peuples d'une partie des impositions 
qui les accablent, 

« Cet ouvrage. Sire, si digne de vptre sensibilité, vous était r^r 
serve. 

« Je ne puis plus ajouter à la recette que j'ai augmentée de près 
de soixante millions. 

« Je ne puis plus retrancher gqr la dette que j'ai réduite de près 
de vingt millions. 

« Un mot de vous, Sire, un signe de Votre Majesté feront agir 
les ordonnateurs avec l'attention qu'ils doivent donner à un objet 
si important. 

« Vos finances approchent du point qu'il faut atteindre pour 
commencer une libération effective et prompte. Ne souffrez pas 
qu'elle s'éloigne; l'abîme dans lequel les finances allaient tomber 
en 1770 ne tarderait pas à s'ouvrira » 

Nul [U'ince n'était plys capable que Louis XVI d'appré- 
cier un pareil langage, s'il avait cri; à la sincérité de celui 
qui le tenait. Malheureusement pour l'abbé Terray, sa du- 
reté, son cynisme, sa triste indifférence pour le bien comme 
pour le mal étaient trop connus, trop bien établis pour que 
le nouveau roi ne se discréditât pas en le gardant. M""' Cam- 
pan raconte que ce contrôleur général allait partout répé- 
tant qu'ayant fait courageusement tout le mal possible aux 
créanciers de l'État, il n'avait plus que du bien à leur faire, 
et que la nouvelle cour recueillerait le fruit de son plan de 
finances. « Toutes ces raisons, ajoute-t-elle, développées dans 
cinq ou six Mémoires qu'il fit remettre successivement au roi 
et à la reine, ne purent lui servir à conserver son poste. On 
convenait de ses talents, mais l'odieux que ses opérations 
avaient nécessairement attiré sur son caractère, et l'innno- 

' CollecHon de complcs rendue, etc., j). 1 15 et suiv. 



L ABBÉ TLRRAV. 407 

raiité de sa coiulnile privée, ne permettaient point son plus 
long séjour à la cour. 

XII. 

Le dernier acte de l'administration de l'abbé Terray avait 
été la rédaction d'un édit par lequel le roi fit remise au 
peuple du droit de joyeux avènement; mais il ne faut voir 
dans ce fait qu'un élan spontané de la bonté et de l'iui- 
maiiité de Louis XVI. Trois mois après l'avènement de 
ce prince, l'abbé Terray fut invité à se retirer à sa terre de 
Lamothe-Tilly. Le môme jour, trois autres ministres, Mau- 
peou, d'Aiguillon et de Boynes, furent remplacés. « C'est 
une Saint-Bartbélemi de ministres, dit quelqu'un à ce sujet. 
— Au moins, fit observer l'ambassadeur d'Espagne, n'esl-co 
pas le massacre des innocepts. » M""^ Du Deffand nous fait 
connaître, par une lettre du 11 septembre 1774, l'impres- 
sion que pro4uisit dans Paris la chute du chancelier Mau- 
peou et de l'abbé Terray. « Il n'y a rien de nouveau ici, si 
ce n'est la joie immodérée que le public a fait paraître du 
renvoi du chancelier et de l'abbé Terray. On a fait leurs 
effigies; on les a brûlées, rouées , pendues. La police a été 
forcée d'arrêter les tumultes'. » 

On apprit quelque temps après de l'abbé Terray un trait 
de cupidité qui lui porta le dernier coup. Il était d'usage 
que le contrôleur général qui renouvelait le bail des fermes 
touchait de la compagnie une gratification de cent mille 
èciis. Comme la situation des contrôleurs généraux était 
devenue très-précaire depuis 1750, il arrivait que tel d'entre 
eux qui venait de renouveler un bail des fermes, et de 
toucher cent mille écus de pot de vin, tombait peu de 
temps après, de sorte que son successeur, chargé de sur- 

' Mémoires de 3/'"*' Campan, t. I, p. 81. 
2 Lettres, tic, t. II, p. 592. 



408 PORTRAITS HISTORIQUES. 

veiller l'exécution de ce bail, n'en retirait aucun profit et 
se trouvait réduit à son seul traitement. 11 y avait un moyen 
très-naturel d'obvier à cette inégalité. C'était de supprimer 
la gratification, ce qui aurait donné le droit d'exiger des 
fermiers généraux une augmentation de bail au moins équi- 
valente. On trouva préférable de décider que les contrôleurs 
généraux qui renouvelleraient le bail des fermes dépose- 
raient la gratification d'usage au trésor et retireraient tous 
les ans la quotité de l'année. 

L'abbé Terray avait, on l'a vu plus haut, signé, en 1774, 
un bail avantageux à l'État. Quoique sa fortune excédât 
cinquante mille écus de rente, il lui parut cruel de quitter 
le ministère sans avoir profité de la gratification ordinaire. 
Il sollicita donc du roi et en obtint une signature par laquelle 
il était autorisé à s'approprier en entier la gratification, objet 
de sa convoitise. Ce fut là, de la part de Louis XVI, une 
première faiblesse blâmable dont le nouveau contrôleur gé- 
néral lui fit comprendre la portée. Par l'effet d'une faiblesse 
nouvelle qu'on aurait mieux fait de lui épargner, Louis XVI 
retira ensuite l'autorisation donnée. L'abbé Terray fut donc 
obligé de restituer les cent mille écus qu'il avait touchés. 
Pour mettre le comble à f humiliation de l'ancien contrôleur 
général, le gouvernement donna à cette espèce d'exécution 
un très-grand retentissement; il mit en quelque sorte la 
France entière dans la confidence de cette affaire en réunis- 
sant les curés de Paris afin de les prévenir qu'il tenait à 
leur disposition, pour les employer en œuvres bienfaisantes, 
les cent mille écus retirés à l'abbé Terray ' . C'étaient là, 
surtout après les portraits en effigie roués et pendus dans 
les carrefours, de tristes vengeances que l'on aurait 
mieux fait de dédaigner, et qui retombaient en définitive 

* Annales de L'mguet, t. XI, p. 300, — f^artmilaritésj etc., par 
Montyon, p. 173, note. 



l'abbé terra y. 409 

sur le gouverneinenl même, en ruinant la puissance déjà 
si compromise de l'autorité. 

L'abbé Terray, fut remplacé par Turgot, le 24 août 1774. 
On prétend que , de sa retraite , l'abbé Terray décocha 
contre ce ministre quelques pamphlets qui envenimèrent 
les esprits pendant la funeste disette de 1775, soulevèrent 
les populations contre le pouvoir, obligèrent celui-ci à sévir 
et portèrent les premiers coups au crédit du nouveau con- 
trôleur général. Sur ces entrefaites, on arrêta deux hommes 
que l'abbé Terray avait employés autrefois pour ses achats 
de blés, mais ils furent solennellement acquittés ' . En ce 
qui touche sa propre administration si attaquée, non-seule- 
ment dans le public, mais par les économistes, l'abbé Terray 
n'écrivit pas un mot pour la défendre. L'ouvrage d'un de 
ses contemporains, Sénac de Meilhan, qui occupa plusieurs 
intendances et remplit un instant les fonctions de sous-se- 
crétaire d'État de la guerre sous Louis XVI, contient une 
sorte de justification des actes de Tabbé Terray. Quelque 
singulière qu'elle puisse paraître au point de vue de la 
morale, il semble que l'ancien ministre ne l'aurait pas 
désavouée. Sénac de Meilhan fait rencontrer aux Champs- 
Elysées les ombres de Semblançay, surintendant des finances 
qui fut pendu à Montfaucon sous François V, et de l'abbé 
Terray. Un dialogue s'établit entre elles. Vivement pressé 
par son devancier, l'abbé Terray justifie comme il suit les 
actes de son administration -. 

« L'abbé Terray. Quand je fus nommé contrôleur général, le 
revenu était au-dessous de la dépense de 75 millions ; on ne voulait 
ni faire banqueroute, ni diminuer la dépense, ni imposer. Qu'auriez- 
vous fait? 

* Annales, etc., t. XI, p. 3ÔG. 

* Considérations sur la richesse el le lujce, par Sénac de Mtiltiun, 
Amsterdam, 1787 ; p. 306 et suiv. 



410 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Semblançav. J'aurais quitté. 

L'abbé Tkrray. J'ai été plus courageux; je suis resté : je me 
suis sacrifié. J'ai ajouté des six sols pour livre, diminué des arré- 
rages, établi de nouveaux droits, forcé secrètement la perception 
des vingtièmes; enfm, je suis venu à bout de rétablir peu à peu 
l'équilibre. On ne ni'a pas rendu justice; j'ai été odieux. 

Semblançay. Je vois que vous avez fait à peu près tout ce qui 
vous était interdit; vous avez imposé, fait banqueroute, tout, 
excepté de diminuer la dépense. Imposer, supprimer, voilà vos 

moyens Je rends justice à vos talents. Vous avez, à ce que j'ai 

entendu dire, une grande sagacité, beaucoup de netteté, de justesse 
dans l'esprit, de la fermeté dans le caractère; enfin, vous avez le 
génie des affaires; mais on attaque vos principes, on blâme votre 
inditférence pour le bien, votre mépris pour l'opinion publique. 

L'abbé Terray. Je vais vous parler avec sincérité. Ce n'est 
pas sans raison que le public m'a jugé défavorablement. J'ai 
aggravé par mes discours ce que mes opérations avaient dt^ 
rigoureux. Je n'ai songé qu'au fond des affaires, à ce que les 
circonstances exigeaient impérieusement. J'ai rendu de grands 
services, j'ai débrouillé un chaos effrayant, et j'ai été haï de la 
nation. Eh bien! écoutez une grande vérité. Pour être admiré, 
aimé, il ne m'a manqué qu'un vice, l'hypocrisie. Si j'avais joué la 
sensibilité; si j'avais écrit, débité des phrases pathétiques; si 
j'avais eu toujours à la bouche les mots de bienfaisance, d'hu- 
manité 

Semblançay. Le mal que vous avez fait n'est-il pas réel? 

L'abbé Terray. Celui que j'ai épargné était cent fois au-dessus. 
Que serait-il arrivé si je n'eusse employé que des palliatifs? Les 
embarras se seraient multipliés à l'infini, la détresse où l'on était 
plongé serait parvenue au point de ne laisser d'autre ressource 
qu'une banqueroute générale. Un homme du monde entendant dire 
que mon successeur décriait mon administration, disait : Si 
l'abbé Terray a si mal fait, pourquoi son successeur ne nous 
rend-il pas ce qu'on nous a ôté? Mais, en me blâmant, on profitait 
des améliorations que j'avais faites 

Sfmblanqay. Vous pouvez avoir raison. Les discours nuisent 
p'.us aux hommes que leuis cctions; c'est à leurs manières seules 



l\vbbk tehhay. 4 h 

qu'ils doivent souvent la haine ou la faveur publique; mais enfin, 
avezrvous suivi, dans vos opérations, les principes de la justice? 

L'abbé Terbay. Il ne s'agit pas de morale, En matière d'État, il 
n'y a qu'une loi suprême : celle de la nécessité. Les moyens que 
j'ai employés vous paraissent simples; mais le mérite consiste dans 
le choix, dans l'adresse à s'en servir. Faire banqueroute est une 
chose odieuse, aussi ne l'ai-je pas faite. On ne se sert d'une telle 
expression que pour désigner une suppression générale; mais de 
petites diminutions partielles dans les capitaux ou les arrérages, 
quoique cela revienne au fond au même, ne sont pas vues du 
même œil. Tout consiste dans l'habileté » 

XIII. 

L'abbé Terray mourut à Paris le 18 février 1778. Il est 
curieux de .voir en quels termes ceux de ses contemporains 
qui se portèrent ses défenseurs ou qui le jugèrent avec le 
plus d'impartialité tirent son oraison funèbre, L'auteur des 
Annales politiques annonçant dans son lecueil la mort du 
dernier contrôleur général de Louis XV, dit quo ce niinistre 
aurait pu, comme Auguste, s'écrier, en rendant le dernier 
soupir : « N'ai-je pas bien joué mon rôle dans la farce de 
la vie? » Puis, comme l'abbé Terray prélendit avoir laissé 
dans les caisses du trésor, en se retirant, environ cinquante- 
six millions, soit en argent, soit en valeurs représentatives, 
Linguet comparait, lui aussi, ce xninistre à Sully, ajoutant 
que Turgot avait gaspillé cet argent, comme les successeurs 
de Sully dilapidèrent les millions laissés par lui à la 
Bastille '. » 

De son côté, Sénac de Meilhan, qui avait beaucoup connu 
l'abbé Terray, a dit : « Un roi économe aurait trouvé en lui 
un ministre habitué au travail et sans faste. Il aimait les 

1 Annales, etc., l. 111, p. 179, et t. VI, p. 390. Je dois faire obser- 
ver que Turgot et les économistes contestaient absolument ces asser- 
tions. D'après eux, cette situuliou du trésor, au moment de la chute 
de l'abbé Terray, était ticlive et mensongère. 



412 PORTRAITS HISTORIQUES. 

femmes sans ivresse. (On a vu, par l'aventure de la baronne 
de La Garde, comment l'abbé Terray comprenait l'amour.) 
Indifférent à la haine, à l'amitié, à l'opinion, il suivait 
constamment ses projets, et peut-être doit-on le comparer 
au bourreau qui égorge sans colère et sans pitié ' . » Un 
autre contemporain, M. de Montyon, a dit que ce fut peut- 
être une faute de renvoyer l'abbé Terray au moment où son 
expérience des affaires pouvait être le plus utile, et que 
])robablement, sans devenir vertueux, il aurait, dans son 
intérêt même et pour ne pas blesser les sentiments du_ 
maître, pris les dehors de la vertu. M. de Montyon ajoute 
pourtant « qu'une administration aussi vicieuse et aussi 
scandaleuse que celle de l'abbé Terray ne pouvait plaire au 
jeune et vertueux Louis XVL » Suivant lui, le comte de 
Maurepas, qui obéissait volontiers à l'opinion, attribua à 
l'abbé Terray des malversations dont il n'était pas coupable, 
« et, par une injuste censure contre un homme qui prêtait 
tant à la censure, parvint à le perdre ^ » 

•On peut tenir cette dernière appréciation pour impartiale 
et vraie. L'abbé Terray n'ajouta pas à tous ses vices le crime 
d'avoir volé l'État à son profit. Il avait, s'il faut en croire 
son panégyriste Linguet, avant d'être contrôleur général, 
et même depuis longtemps, 152,000 livres de rentes, dont 
80,000 provenaient de biens territoriaux que lui avait laissés 
un de ses oncles, 36,000 d'une abbaye que lui avaient value 
ses services rendus à la cour, et les autres 36,000 livres du 
produit de ses charges de conseiller au parlement et de 
rapporteur de la cour. Comme contrôleur général il toucha, 
pendant quatre ans et demi, 200,000 livres par an, qui for- 
maient le traitement du contrôleur général, non compris le 
pot-de-vin de cent mille écus pour le renouvellement du 
bail des fermes, et qui, à la vérité, lui échappa. Enfin, 

* Biographie Mickaud, article Terray. 
' Particularités, etc., ]). 17 2. 



l'abbé terray. 413 

Louis XV l'avait gratifié d'une seconde abbaye rapportant 
80,000 livres de rente. On comprend donc qu'il ait laissé 
en mourant une grande fortune dont la source peut, à la 
rigueur, n'être pas tenue pour suspecte. 

Les historiens royalistes de la révolution ont jugé sévère- 
ment l'abbé Terray, et certes on ne saurait les en blâmer. 
L'un d'eux, l'abbé Georgel, a résumé son appréciation de ce 
ministre en ces termes : « Tout en affichant le cynisme, 
l'abbé Terray s'était attiré une sorte de considération, 
parce que, doué d'une grande facilité pour le travail et les 
détails de la procédure, il était devenu à la Grand'Chambre 
le rapporteur de la cour. Il a depuis étalé sans pudeur ses 
maximes machiavélistes dans le ministère des finances dont 
il a fait un abîme sans fond où l'esprit anti-royaliste a été 
puiser les éléments de noire malheureuse révolution ' . » 
D'un autre côté, des écrivains révolutionnaires ont élevé, 
dans ces derniers temps, à l'abbé Terray, à cause même de 
ses réductions sur les rentes, sur les pensions, sur les tonti- 
nes, et de sa banqueroute partielle, un véritable pfédestal. 
Dans leur enthousiasme, qui touche au lyrisme, aucun nom, 
parmi ceux de tous les surintendants et contrôleurs géné- 
raux, n'est comparable au sien. Sully, Colbert, de Machault, 
Turgot, sont éclipsés par l'abbé Terray, auquel il ne semble 
manquer, aux yeux de ces écrivains, pour s'être élevé à la gloire 
suprême, que d'avoir fait une banqueroute universelle ^ 

La description que les contemporains de l'abbé Terray ont 
faite de sa personne est en harmonie complète avec ce que 
l'on sait maintenant de son caractère et de sa moralité. Une 
grande taille voûtée, une figure sombre, l'œil hagard, le 
regard en dessous, les manières disgracieuses, un ton gros- 
sier, une conversation sèche, tels étaient, d'après M. de 

* Mémoires deVabhé Georgel A. I, p. 7 7 ; voir, en outre, p. 1 20 et suiv . 
2 Fastes de la Révolution française, par Armand Marrast et Duitont. 
Introduction, p. eux et suiv. 



444 PORTKAITS ïliSJOtUQUES. 

Montyon, les signes caracléristiques du personnage '. On 
l'avait surnommé le grand houssoir. Son rire était caustique 
et (le mauvais augure. « Voilà l'abbé qui rit, dit un jour un 
homme sourd chez qui il dînait : est-ce qu'il est arrivé malheur 
à quelqu'un? » Un peintre de mérite, Roslin, a fait, en 1774, 
un portrait de l'ahbé Terray dans lequel, malgré les flatteries 
et les ingénieuses combinaisons de Tartiste, on lit, sous une 
dignité de surface, toutes les mauvaises passions du mo- 
dèle % Vers les derniers temps de son ministère, il avait été 
nommé directeur des bâtiments* des académies et des 
manufactures du royaume, et c'est lui qui, le premier, 
affecta les galeries du Louvre aux expositions de peinture. 
Arrivait-il que l'abbé Terray eût raison, on pouvait être sûr 
qu'il mettrait les procédés contre lui. Un jour, on lui dit que 
des contrôleurs de routes, dont il avait supprimé les emplois, 
étaient dans son antichambre et sollicitaient une audience. 
Un grossier juron, qui parvint jusqu'aux oreilles des employés 
supprimés, leur apprit le sort qui les attendait, et les mit 
en fuite. On ne s'étonnera pas que des caricatures, des 
satires nombreuses et acérées aient été faites contre l'abbé 
Terray. Pamphlets, libelles, épigrammes, ne lui ont pas été 
épargnés. Sous ce rapport, pourtant, il faut bien le recon- 
naître, ces épigrammes auraient pâli devant celles qu'une 
phalange de rimeurs atrabilaires ne ménagea pas à Colberl . 
Ces injustices de l'opinion n'ont d'ailleurs aucune signihca- 
tion morale; les peuples seuls, si une leçon leur a jamais 
été utile, pourraient profiter de pelle-là. Aujourd'hui que les 

^ Particularités, etc., p. \bS, 

2 Ce portrait a été gravé par J. Cathelin pour sa réception à l'Aca- 
démie. La légende est celle-ci : « Joseph-Marie Terray, ministre d'État, 
.commandeur, secrétaire des ordres du roi, contrôleur général des fi- 
nances, directeur et ordonnateur des bâtiments de Sa Majesté, jardins, 
arts, académies et manufactures royales, abbé des abbayes de Molesme 
et Troarn, seigneur de la Motte, Tilly et autres lieux. » 



LABBÉ TEKKAV. '(15 

passions contemporaines ont fait silence , la comparaison 
de l'abbé Terray à Sully et à Colbert ne s'explique pas plus 
qu'il y a soixante ans. Si l'abbé Terray peut être comparé à 
Sully et à Colbert, c'est par quelques suppressions et réduc- 
tions de rentes, illégales et arbitraires, au nombre d'aulres 
fort justes, que ces ministree ont faites, c'est-à-dire par celles 
de leurs opérations qui méritent d'être blâmées; car, quel 
que soit le respect auquel ils ont droit, il ne faut pas croire 
que toutes les mesures composant le vaste ensemble de leui' 
administration soient indistinctement dignes d'éloges. Parmi 
les surintendants et les contrôleurs généraux dç rancienne 
monarchie, il n'en est pas un seul qui puisse être mis en 
parallèle avec l'abbé Terray. Supérieur à un grand nombre 
de ses prédécesseurs et de ses successeurs par le talent, ou 
plutôt par l'esprit des atfaires, qu'il possédait à un haut 
degré, on le prendrait en outre, à le juger par ses comptes 
rendus au roi, pour un administrateur ami de la justice et du 
peuple, sur le sort duquel il sait s'attendrir de la manière 
la plus éloquente. Mais rejetez la décoration, la phrase, et 
vous vous trouvez en face d'une bassesse sans exemple, s'il 
s'agit de satisfaire aux caprices de la maîtresse en faveur, 
d'une arrogance insultante à l'égard des pauvres gens qu'on 
spolie, mais dont on n'a rien à craindre; enfin, pour cou- 
ronner l'œuvre, d'une cupidité insatiable. Cependant, que 
le vent change, qu'à un roi corrompu et dégénéré, tel que 
fut Louis XV, succède un prince vertueux et réformateur, 
comme Louis XVI, et, capable de tout, même du bien, si 
son intérêt l'exige, le même ministre redoublera ses sem- 
blants d'honnêteté et de vertu, pour rester en place. Voilà 
ce que fut l'abbé Terray; voilà pourquoi son nom sera 
toujours, dans l'histoire de l'administration fiançaise, la 
personnification de la mauvaise foi et de l'immoralité. 



LE DUC DE GAETE'. 



17S6-1841. 



Parmi les administrateurs les plus justement illustres 
de l'époque impériale, il n'en est point dont les services 
aient été plus utiles et aussi universellement appréciés que 
ceux du duc de Gaëte et du comte Mollien. Placés tous les 
deux au timon des affaires à la suite de l'épreuve la plus 
violente qu'une société humaine ait jamais subie, et dans 
un temps de détresse financière sans exemple dans l'his- 
toire d'aucun pays, ils ont eu, l'un et l'autre, le bonheur 
insigne d'attacher leur nom à une série de mesures qui, 
sous l'inspiration de l'homme de génie aux mains duquel la 
France nouvelle venait de remettre ses destinées, firent sortir 
la régularité et l'ordre du plus affreux chaos. De ces deux 

* Le duc de Gaëte a publié, de son vivant, les ouvrages dont les 
titres suivent : 

1° Notice historique sur les finances de France, de Van 8 (1800) 
au i^' avril 1814, par le duc de Gaëte. Paris, 1818, 1 vol. in-8°; 

2** Mémoires, souvenirs, opinions et écrits du duc de Gaëte, Paris, 
1826, 2 vol. in-8^. — Cet ouvrage contient, outre la notice précédente 
in extenso, un Précis de la vie du duc de Gaëte, par lui-même. Le 
second volume est consacré en entier à la réimpression d'opinions et 
discours relatifs aux opérations financières de la Restauration ; 

5" Supplément aux Mémoires et souvenirs de M. Gaudin, duc de 
Gaëte. Paris, 1834, 1 vol. in-8®. 

Il existe, en outre, un Essai sur la vie et V administration du duc 
de Gaëte, par M. Auguste Portails. Paris, 1842, in-8'' de 110 [âges. 



LE DUC DE GAETE. 417 

administrateurs, l'un, le duc de Gaëte, ancien commissaire 
de la trésorerie nationale, fut appelé au ministère des fi- 
nance le lendemain môme du 18 brumaire, sur la désigna- 
tion de Sièyes, encore très-influent à cette époque. Dans 
les années suivantes, on vit la France se relever triom- 
phante du milieu des ruines avec celte vitalité qui lui est 
propre, et qui est, même pour elle, un objet d'étonnement 
toujours nouveau. L'expérience du ministre des finances 
seconda merveilleusement le chef de l'État dans cette 
grande et noble tâche d'aider tout un peuple à se recon- 
naître et à se reconstituer. Deux ans après le 18 brumaire, 
le ministère des finances ayant acquis une importance à 
laquelle, à raison des immenses mouvements de fonds que 
nécessitaient le service des armées et l'agrandissement in- 
cessant du territoire, un seul homme semblait ne pouvoir 
suffire, le Premier Consul fit de ce ministère deux gi^andes 
parts. Laissant la première et la plus considérable en réa- 
lité, celle comprenant l'assiette et la perception de l'impôt, 
à M. Gandin, qui conserva le titre de ministre des finances, 
il confia l'autre à M. Barbé-Marbois, et, quatre ans après, 
à un ancien Premier Commis des finances avant la révo- 
lution, nommé depuis directeur de la caisse d'amortisse- 
ment, à M. MoUien, qu'il fit ministre du trésor. Pendant 
neuf ans, le duc de Gaëte et le comte Mollien concouru- 
rent, dans des attributions qui se côtoyaient en quelque 
sorte et menaçaient souvent de se confondre, au succès de 
l'œuvre commune. On comprend sans peine, tant ce court 
espace de temps fut fertile en événements, que leur admi- 
nistration soit, aujourd'hui encore, curieuse à étudier. Heu- 
reusement, l'un et l'autre ont laissé des Mémoires importants 
où leur propre biographie se mêle à l'exposé des mesures 
qu'ils ont proposées ou fait exécuter, où l'anecdote elle- 
même a sa place et égayé, de temps en temps, le fond un 
peu sévère du récit. Ces Mémoires nous serviront à raconter, 



44 <S PORTRAITS HISTORIQUES. 

l'une après l'autre, ces deux existences également labo- 
rieuses où quelques différences se laissent d'ailleurs aper- 
cevoir dans la trempe des caractères et dans la trame 
même des idées. Le duc de Gaëte étant entré aux affaires 
le premier, c'est lui qui fournira d'abord la matière de l'é^ 
t ude en deux parties dont ils vont être l'objet. 

1. 

Martin-Michel-Gharles Gandin était né à Saint-Denis, le 
16 janvier 1756. Fils et petit-fils d'avocats au parlement de 
Paris, privé, jeune encore, de la fortune qu'il devait avoir, 
il fut élevé au collège Louis-le-Grand, fit son droite et entra j 
en 1773, au ministère des finances par la protection et 
dans les bureaux de M* d'Ailly, Premier Gommis de l'in- 
tendant d'Ormesson. A peine âgé de dix-neuf ans, le jeune 
Gandin se formait aux affaires en recevant le public à la 
place de M. d'Ailly. Quatre ans après, en 1777, celui-ci 
ayant été nommé directeur général des impositions, il con- 
fia une division de son service à Gaudin» qui n'avait alors 
que vingt-deux ans. Cependant, les derniers temps de l'an- 
cienne monarchie approchaient. C'était l'époque où Nec- 
ker, de Galonné, Joly de Fleury, Loménie de Brienne, tra- 
versaient le ministère des finances, accueillis à leur avè- 
nement par des espérances déraisonnables , exagérées , 
tombant, tour à tour, sous le coup d'une opposition et de 
critiques qui ne l'étaient pas moins. Doué de formes , 
douces et bienveillantes, d'une politesse exquise que rele- 
vait encore l'élégance de sa mise toujours très - soignée, 
M. Gandin se maintint, malgré ces fréquents changements, 
dans la position que le hasard de la vie et son aptitude lui 
avaient faite. Il était ce qu'on appelait alors Premier Com- 
mis des finances. « Ces fonctionnaires, dit-il lui-même dans 
ses Mémoires, inamovibles de fait, exerçaient naturelle- 



LE DUC DE GAETE. 449 

ment rautorité de rexpérieiice cl celle du talent qui les 
avait portés à leur place, à laquelle ils devaient générale- 
ment borner leurs prétentions sous un régime essentielle- 
ment aristocratique. Ils en étaient dédommagés par les 
égards que l'intérêt personnel est toujours disposé à témoi- 
gner à celui qui a le pouvoir de le servir, et le cabinet d'un 
Premier Commis était souvent plus fréquenté, même par 
tout ce qu'il y avait d'élevé dans la société, que l'audience 
du chef honoraire du département auquel il appartenait. » 

La révolution trouva M. Gaudin Premier Commis des ti- 
nances. Nommé, peu de temps après, par le roi, l'un des 
six commissaires à la trésorerie nationale que l'assemblée 
constituante venait d'instituer, en remplacement de l'an- 
cienne organisation financière et pour annuler autant que 
possible l'action de la royauté déjà frappée au cœur, il con- 
tribua de son mieux à faire fonctionner une multitude d'a- 
gents choisis par les autorités locales, sans connaissances 
acquises, et tombant les uns sur les autres à mesure que 
l'opinion révolutionnaire gagnait du terrain* « L'adminis- 
tration, dit-il à ce sujet, fut ainsi condamnée à marcher au 
milieu des décombres. » Les commissaires de la trésorerie 
nationale avaient pour mission principale de veiller à ce 
qu'aucune somme ne fut payée qu'en vertu du décret qui 
l'avait mise à la disposition du ministre et sur le visa de 
trois d'entre eux. Spécialement chargé de la surveillance 
des recettes et de la comptabilité des receveurs, tâche in- 
grate qui exigeait, dit-il, plus de courage que de talent, 
M. Gaudin s'en acquitta du moins, et cela n'était pas chose 
facile , de manière à empêcher que le désordre ne devînt 
inextricable. 

Les mauvais jours de la révolution étaient venus. Inces- 
samment attaquée par le club des Jacobins, la trésorerie 
nationale n'aurait pas manqué de succomber sans l'autorité 
de Cambon, qui présidait le Comité des finances de la con- 



420 PORTRAITS HISTORIQUES. 

vention. « Je lui ai dû personnellement dix fois la vie, » re- 
marque M. Gaudin , qui loue hautement le courage et la 
loyauté du célèbre représentant. Un jour, Gaudin et Cambon 
sauvèrent d'une mort certaine quarante-huit receveurs gé- 
néraux. Il faut lire, dans les Mémoires du duc de Gaëte, 
cette scène, qu'il raconte avec une naïve et bien excusable 
fierté, 11 avait entendu crier dans la journée le décret par 
lequel la convention mettait en jugement soixante anciens 
fermiers généraux et quarante-huit anciens receveurs géné- 
raux. L'heure de la réunion du Comité des finances étant 
venue, il y court et demande au président comment il se 
fait que les fermiers généraux et les receveurs généraux sont 
l'objet d'une même mesure, alors que leurs fonctions n'ont 
jamais eu rien de commun. « Rien de commun ! s'écrie Cam- 
bon. Eh! que veux-tu dire? — Je vais te l'expliquer. » 
M. Gaudin expliqua donc au Comité que les fermiers géné- 
raux prenaient à bail la perception de certains droits pour 
lesquels ils devaient rendre au trésor une somme détermi- 
née ; que le surplus leur appartenait, et que, quant aux re- 
ceveurs généraux, ils étaient seulenlent chargés de percevoir 
les contributions directes , comme le faisaient les receveurs 
de district, moyennant une remise ou taxation fixée par la 
loi. « J'ignore, continua M. Gaudin, quel reproche la con- 
vention peut avoir à faire aux fermiers généraux ; mais as- 
surément il ne pourrait s'appliquer aux receveurs généraux, 
qui n'avaient point à remplir des fonctions semblables. » 
A ces mots, le Comité se récrie; on prétend que cela n'est 
pas possible, que M. Gaudin se trompe. « J'atteste sur mon 
honneur , reprend celui-ci , la vérité de ce que j'ai dit , et 
j'offre d'en rapporter la preuve. — Puisqu'il en est ainsi, 
dit alors Cambon à l'un des membres du Comité, va au bu- 
reau des procès-verbaux et efface te nom des receveurs gé- 
néraux du décret rendu ce matin. » Or, on connaît le sort 
qui attendait les mallienreux fermiers généraux (au nombre 



LE DUC DE GAETE. 42i 

desquels se trouvait Lavoisier) dout la convention avait dé- 
crété la mise en jugement. 

Quelques autres anecdotes racontées par M. Gandin, et 
dans lesquelles il joue aussi un rôle, se rapportent à la 
même époque. Un jour, le trop fameux d'Eprémesnil est 
reconnu par la multitude qu'il avait jadis ameutée contre le 
gouvernement. Poursuivi, hué, blessé, il n'a que le temps 
de se réfugier rue Neuve-des-Petits-Champs , dans l'hôtel 
de la trésorerie nationale. Pétion était alors maire de Paris. 
M. Gandin le fait prier de venir à son aide et l'introduit 
dans un cabinet où l'on avait déposé d'Eprémesnil à moitié 
mort. « Et moi aussi, Pétion, dit celui-ci, je fus l'idole du 
peuple! » A ces mots, Pétion pâlit, sort du cabinet et se 
trouve mal. Quelques instants après, il avait disparu; il 
craignait de se compromettre. M. Gandin fut plus heureux 
auprès de deux membres de la commune de Paris qui pas- 
saient là par hasard, et d'Eprémesnil fut sauvé. Écoutons 
cependant, comme enseignement, les réflexions d'un gre- 
nadier qui était parvenu à le protéger contre les fureurs de 
la populace. « Ce n'est pas, disait ce grenadier à M. Gandin, 
que je puisse prendre aucun intérêt à l'homme qui est dans 
ce cabinet ; car je n'ai pas oublié qu'il était l'un de ceux 
qui avaient excité, en 1788, des insurrections contre le roi. 
Le régiment des gardes-françaises fut commandé pour ré- 
tablir l'ordre ; mais il lui avait été défendu de tirer sur le 
peuple, de sorte que les pétards et les fusées lancés de 
toutes parts venaient nous brûler impunément les mous- 
taches. Nous ne V avons jamais pardonné au Parlement de 
Paris. » 

Le 8 thermidor vint enfin. Ce jour-là, Robespierre avait 
commencé la lecture d'un discours spécialement dirigé 
contre l'administration de la trésorerie, qu'il accusait de 
nourrir un esprit aristocratique et contre-révolutionnaire. 
On sait quelle était la conclusion ordinaire do ces sortes de 



422 PORTRAITS HISTORIQUES. 

harangues. Heureusement , les choses se passèrent au- 
trement en cette occasion. Dans la matinée, M. Gaudin 
rencontra le président du comité révolutionnaire de son quar- 
tier. « Eh bien, dit celui-ci en l'apercevant, serait-il pos- 
sible que le bruit qui se répand fût fondé? Que veulent-ils 
donc? Les choses allaient si bien!,.. (U est vrai, fait observer* 
M. Gaudin entre parenthèses, qu*il tombait régulièrement 
cinquante à soixante têtes par jour.) — Que veux-tu? répon- 
dit-il, il y a des gens qui ne sont jamais contents l » Et il se 
hâta, dit-il, de quitter son interlocuteur erl faisant de triste^ 
réflexions sur la nature humaine. On conçoit que ces ré- 
flexions devaient être fort tristes ; pourtant, on aurait aimé 
un peu plus de feu et d'indignation au sujet de ces choses 
qui allaient si bien. Mais telle était la nature de M^ Gaudin : 
doux, modestéj inofi^ensif, il avait, à une dose un peiJ trop 
prononcée, les défauts de ses qualités. 

Empêcher, dans sa sphère, le plus de mal possible, et 
trouver le secret de vivre au milieu de cette fureur inces- 
sante des éléments révolutionnaires contre tout ce qui leur 
semblait Un reproche ou un obstacle, telle fut la double 
préoccupation de M. Gaudin jusqu'au moment où les partis, 
épuisés par leurs excès mêmes ^ permirent à la France 
de respirer. Fatigué lui-même du triste spectacle de tant 
de luttes, menacé dans sa santé, ayant assez payé de 
sa personne à l'époque où l'on courait d'autant plus de 
dangers qu'on rendait plus de services, il profita du calme 
momentané qui succéda à la constitution de l'an III pom^ 
se retirer. Il avait acheté une propriété rurale près de Sois- 
sons, dans la commune de Vic-sur-Aisne, où il constate avec 
bonheur, que la révolution n'avait pas pénétré, tant les 
mœurs des habitants avaient conservé de douceur. Il passa lîi 
trois ans et demi dans une profonde retraite, goûtant, pour 
la première fois de sa vie, le charme si doux de l'indépen- 
dance. Il avait alors trente-neuf ans à peine. Si pointant, 



LE DLC DE GAETE. îtiS 

dans les premiers mois de son séjour à Vie-sur- Aisne, il n'a- 
vait nul désir de rentrer dans la carrière des fonctions publi- 
ques, il est permis de croire qu'au bout de quelque temj>s 
cette détermination cessa d'être irrévocable. En attendant, il 
lisait beaucoup et réfléchissait (c'est lui-même qui le raconte) 
aux questions de l'économie politique qui l'avaient tou- 
jours occupé, c'est-à-dire à la nature des impôts et aux insti- 
tutions de crédit. Pour le moment, il ne demandait qu'à 
être oublié; mais les services qu'il avait rendus faisaient que, 
de temps en temps, on songeait à lui, quoi qu'il en eut. Au 
mois de brumaire an IV, époque de l'établissement du di- 
rectoire executif, il avait refusé la place de ministre des fi- 
nances. Peu de temps après , le corps législatif l'ayant 
nommé commissaire de la trésorerie nationale, \\ avait de 
nouveau décliné cet honneur. Vers le milieu de l'an VI, le 
président du directoire l'appela à Paris et lui proposa de le 
nommer commissaire général près la trésorerie nationale. 
M. Gandin était flatté de la confiance qu'on lui témoignait ; 
mais, certain que les fonctiorft qu'on lui oflVait l'expose- 
raient à des luttes sans utilité pour les afl'aires , fâcheuses 
pour lui, compromettantes pour le directoire lui-même, il 
demeura inébranlable. Cependant, celui-ci voulait, à tout 
prix, qu'il restât à Paris pour s'éclairer, au besoin, de ses 
conseils; d'un autre côté, M. Gaudin objectait la médio- 
crité de sa fortune. On le décida en le nommant commis- 
saire général des postes. M. Gaudin avoue d'ailleurs ingé^ 
nument que jamais, depuis ce jour, aucun des membres du 
directoire ne lui demanda un avis. 

Environ un an après, Sièyes, qui venait d'être rappelé de 
l'ambassade de Berlin et nommé président du directoire, 
manda M. Gaudin auprès de lui, sous prétexte de l'entrete- 
nir du service des postes , mais en réalité pour pressentir 
ses intentions au sujet du ministère des finances. Quelques 
jours plus tard, il le lui proposa formellement. M. Gaudin 



42i PORTRAITS HISTORIQUES. 

avait bien réfléchi aux éventualités de cette nouvelle en- 
trevue, et il s'y était rendu, décidé à sacrifier sa place de 
commissaire général des postes, à retourner à Vic-sur-Aisne, 
plutôt que de prendre le ministère en ce moment. 11 ré- 
pondit à Sièyes qu'il ne pouvait accepter. « Et pourquoi? 
lui dit celui-ci. — Parce que là où il n'y a n'y finances, ni 
moyens d'en faire, un ministre est inutile. » Sièyes convint 
que la situation était déplorable, et cependant il fit un nou- 
vel eflbrt. « Si vous persistez dans votre refus, vous aurez 
le regret de voir le choix du directoire tomber sur un 
homme tout à fait incapable pour cette partie, sur Robert- 
Lindet» — Eh bien ! répondit M. Gandin, usez encore celui-là. 
Peut-être arrivera-t-il dans l'intervalle quelque événement 
qui pourra permettre de se dévouer avec quelque espérance 
de succès, car les choses ne peuvent pas durer comme elles 
sont. — Allons, répliqua Sièyes, espérons et prenons pa- 
tience. » 

Environ six mois après cette entrevue, le 19 brumaire au 
matin, M. Gandin était introduit dans un cabinet du Luxem- 
bourg où Sièyes l'avait mandé. « Eh bien, dit celui-ci en le 
voyant, vous m'avez refusé il y a six mois ! — J'accepte au- 
jourd'hui. — Je vous reconnais là, répliqua Sièyes en lui ten- 
dant la main. Entrez là dedans, vous y trouverez le général. » 

M. Gandin obéit et se trouva en face du général Bona- 
parte, qu'il n'avait jamais vu, et dont il fait ce simple et 
vivant portrait : « D'une taille peu élevée, vêtu d'une redin- 
gote grise, extrêmement maigre, le teint jaune, l'œil de 
l'aigle, les mouvements vifs et animés, il donnait, lorsque 
j'entrai, des ordres au commandant de la garde. Après que 
celui-ci se fut retiré, il vint à moi de l'air le plus gracieux : 
«Vous avez, me dit-il, longtemps travaillé dans les fi- 
nances? — Pendant vingt ans, général. — Nous avons grand 
besoin de votre secours et j'y compte. Allons, prêtez ser- 
ment, nous sommes pressés. » 



LE DUO DE GAETE. 425 

M. Gandin prêta serment; le Premier Consul reprit : « Le 
dernier ministre du directoire (c'était ce même Robert- 
Lindet que le prudent Gaudin avait conseillé à Sièyes d'user 
en attendant) va être informé de votre nomination. Rendez- 
vous dans deux heures au ministère pour en prendre pos- 
session, et donnez-nous, le plus tôt que vous pourrez, un 
rapport sur notre situation, en même temps que sur les 
premières mesures à prendre pour rétablir le ser^^ce qui 
manque partout. Venez me voir ce soir, rue de la Victoire ; 
nous causerons plus amplement de nos affaires, » 

La situation des finances, au moment où M. Gaudin fut 
nommé ministre de ce département, était véritablement 
désastreuse. Dans sa fiévreuse ardeur d'innovations, l'as- 
semblée constituante, au lieu de se borner à modifier ce 
que l'ancienne administration pouvait avoir de défectueux, 
avait fait en quelque sorte table rase et substitué un sys- 
tème tout d'une pièce à celui qu'elle avait trouvé en vi- 
gueur. Ainsi, proscrivant tous les droits de consommation, 
à l'exception de ceux de douanes, elle demanda à un pays 
où les affaires et les transactions s'étaient subitement arrê- 
tées dans l'appréhension de l'avenir, trois cent quatre-vingts 
millions de contributions directes , indépendamment des 
frais de perception et des dépenses communales. Comme, 
malgré cette exagération de l'impôt direct, le budget pré- 
sentait encore un déficit considérable, le gouvernement 
fut obligé d'y pourvoir au moyen de la création des assi- 
gnats. Bientôt, en train de tout bouleverser, il chargea les 
communes elles-mêmes de la confection des rôles , rem- 
plaça les anciens receveurs généraux et particuliers des 
finances par les receveurs de district, et crut avoir fait mer- 
veille en nommant des collecteurs au rabais. 

2i. 



426 PORTRAITS HISTORIQUES. 

Créé en 1791, au rpoment de l'abolition des corporations, 
supprimé en 1793, l'impôt des patentes avait été ensuite 
rétabli, quoique avec difficulté, et l'on avait tenté, mais sans 
succès, à cause des souvenirs justement odieux de l'ancienne 
gabelle, de mettre une ta-\e sur la consommation du sel, Le 
tabac qui, avant 1789, rapportait à l'État trente millions 
par an, n'en rendait plus que deux. En même temps, un 
emprunt forcé et progressif resserrait les capitaux et para- 
lysait le travail. Grâce à toutes ces fautes réunies, la détresse 
du trésor était arrivée à ses dernières limites, Au momant 
où M. (jaudin accepta la lourde responsabilité des affaires, 
la rente 5 pour 100 était tombée à 10 francs. Depuis plus de 
dix mois, les employés des ministères et l'armée n'avaient 
louclié ni appointements, ni solde. A l'intérieur, l'armée ne 
vivait que de réquisitions qui absorbaient une partie des 
contributions. D'un autre côté, quelques fournisseurs, mal 
surveillés, s'appropriaient des délégations dont ils touchaient 
le montant par avance, tandis que d'autres ne pouvaient par- 
venir à se faire acquitter leurs créances, qui, cédées à prix 
réiluits, encombraient la place de valeurs dépréciées. Par 
suite de l'incurie ou de l'impuissance des communes, les 
rôles des contributions de l'année couiante n'étaient pas 
établis. En im mot, le trésor public ne possédait pour toute 
ressource disponible, le 19 brumaire, que cent ^oixanle- 
H('i)t mille francs, rest(i d'un emprunt de trois cent mille 
francs contracté la veille à grand'peine. 

En arrachant définitivement la France aux partis violents 
qui se la disputaient de nouveau, au risque de l'entraîner 
encore une fois avec eux dans l'abime, le 18 brumaire avait 
donné au ministre des finances ce levier invisible, mais 
tout-puissant, qui manquait à ses prédécesseurs : la con- 
fiance. Une des premières et peut-être des plus hardies 
mesures du gouvernement consulaire, fut, en ce qui concer- 
nait les finances, de revenir, en partie, aux anciennes métho- 



Lg pic DE QAKÏE. 427 

des d'inipôt et aux formes de perception que l'assenitilée 
constituante avait eu le tort de dédaigner, Installée le 20 bru- 
maire, la nouvelle administration remplaça, dès le 27, l'ejn- 
l)runt progressif par une subvention extraordinaire, fixée au 
quart des contributions foncière et mobilière, et payable, ihi 
moins pour moitié, en valeurs dépréciées. L'elTet de cette 
simple mesure fut immense. Encouragées par cet abandon 
des fornies révolutionnaires, plusieurs maisons de commerce 
ijrent au gouvernenient une avance en espèces qui permit 
(întin de songer à la subsistance des armées. L'obliga- 
tion imposée aux acquéreurs des biens nationaux de sou- 
scrire des engagements qui furent avantageusement négo- 
ciés , la centralisation à Paris du payement de toutes les 
fournitures, le rétablissement des cautionnements ei) nu- 
méraire, suivirent de près. Ces diverses dispositions ne tar- 
dèrent pas à porter leurs fruits et à rassurer de plus en plus 
l'opinion. 

En même temps, le nouveau ministre des finances se 
préticcupait d'une tâche non moins importante, celle de 
j'éorganiser l'assiette et la perception de l'impôt foncier. 
Cet impôt, qui devait fournir une ressource annuelle de près 
de trois cents millions, présentait, au commencement de 
l'an IX, un déficit de près de quatre cents millions sur le 
recouvrement des années antérieures. L'un des premiers 
soins de M. Gandin fut de remédier à ce désordre et aux 
causes qui l'avaient produit. L'ancien Premier Commis des 
finances avait, sur ce point, une expérience des affaires qui 
lui fut des plus utiles. Impatient d'enlever aux communes 
la confection des rôles, il proposa et fit adopter la création 
d'une direction générale des contributions directes, à l'in- 
star de celle des vingtièmes, qui existait avant la révolution. 
Il y eut alors, comme il y a encore aujourd'hui, dans chaque 
département, un directeur, un inspecteur, un contiô- 
leur chargés de recueillir les renseignements nécessaires 



428 PORTRAITS HISTORIQUES. 

pour la confection des rôles et de vérifier les réclamations. 
Quant aux collecteurs au rabais, dont les exactions ruinaient 
les contribuables, ils firent place à des percepteurs nommés 
sur des listes de candidats présentés par les préfets. Par suite 
de ce retour intelligent à une forme d'administration déjà 
ancienne, mais éprouvée, et qui n'avait donné lieu à au- 
cune critique fondée, M. Gaudin opéra une économie im- 
portante sur les frais de perception, soulagea d'autant les 
contribuables, et parvint à faire exécuter en une seule an- 
née trente-cinq mille rôles en retard sur l'an VII, tous les 
rôles de l'an VIII et ceux de l'an IX. Ces derniers furent mis 
en recouvrement dès le premier jour de la même année. 

Une autre disposition d'une incontestable utilité, celle 
des obligations des receveurs généraux, disposition emprun- 
tée d'ailleurs à l'ancienne monarchie, remonte à la pre- 
mière année du gouvernement consulaire, et rendit, prin- 
cipalement dans ce moment de détresse, les plus grands 
services. Ces obligations consistaient en engagements, pris 
d'avance par les receveurs généraux , de payer tous les 
mois, à jour fixe et en espèces métalliques, le douzième des 
contributions directes de leur département. Cette excellente 
mesure reçut un utile complément de la création d'un co- 
mité de receveurs généraux résidant à Paris, et d'une caisse 
d'amortissement entièrement séparée du trésor public, et 
destinée, indépendamment de ses autres attributions, à re- 
cevoir le cautionnement en numéraire de ces comptables, 
pour l'appliquer, au besoin, au remboursement de celles 
de leurs obligations qui auraient pu être proteslées aux 
échéances. La fondation de la banque de France, pour 
la création de laquelle on préleva cinq millions sur les 
cautionnements des receveurs généraux , rendit aussi , 
au bout de peu de temps, au commerce, à l'industrie, 
des services de jour en jour plus appréciés, et consolida le 
gouvernement lui-même, qui ne pouvait que gagner, au 



LE DUC DE GAETE. 429 

double point de vue moral et matériel , à ratîermissement 
de la confiance et à la reprise des affaires. 

Cependant, malgré son activité incessante et les résultats 
déjà obtenus, le ministre des finances éprouvait de grands 
embarras et se préoccupait vivement de l'impossibilité où 
il était de satisfaire à toutes les nécessités du moment. Son 
ambition était de présenter aux consuls, au corps législatif, 
un budget régulier, et, loin d'avoir atteint ce but, il était 
encore réduit à vivre d'expédients. Cette nécessité avait été 
surtout impérieuse dans la première année de son minis- 
tère. Désireux d'y échapper, il était persuadé qu'on ne 
pourrait le faire qu'en rétablissant quelques-uns des impôts 
indirects si maladroitement supprimés par l'assemblée con- 
stituante. On s'était borné jusqu'alors, dans la crainte 
de rencontrer une trop vive résistance, à frapper diverses 
marchandises ou denrées de quelques droits sans impor- 
tance aux entrées des villes, en faveur des hospices. Après 
avoir mûrement réfléchi à toutes les exigences de la situa- 
tion , M. Gaudin proposa le rétablissement de quelques 
droits indirects, notamment sur le sel, qui lui paraissait, 
à raison de la modicité de sa valeur intrinsèque et de 
l'importance de sa consommation, particulièrement sus- 
ceptible de supporter une taxe modérée au profit de l'État; 
mais sa proposition fut ajournée indéfiniment. Découragé 
par ce refus , se croyant hors d'état de suffire aux besoins 
du présent, voyant l'avenir compromis, il écrivit au Pre- 
mier Consul pour lui proposer de remettre le ministère en 
des mains plus fermes et plus habiles. Heureusement, le 
Premier Consul avait déjà pu juger M. Gaudin. Le 7 germinal 
an VIII, il lui adressa la lettre suivante, qui peint en même 
temps celui à qui elle était destinée et celui qui l'écrivait : 

« Je reçois, ritoyen ministre, votre lettre du 6 germinal. C'est 
parce que nos besoins sont grands et notre position délicate, que 



450 POKTHAITS HISTORIQL'ES. 

VOS talents, votre probité et votre zèle pour le bien public sont 
nécessaires. 

« Vous avez déjà beaucoup fait. Il vous reste sans doute bien 
des obstacles à franchir et quelques dégoûts à essuyer j mais les 
beaux jours viendront. 

a II faut que tout le bien qui reste encore à faire soit fait sous 
votre ministère. 

« Je n'ai pas besoin de vous parler de la confiance et de l'estime 
sentie que j'ai pour vous. 

« Bonaparte, h 

La lettre était flatteuse, et M- Gaudin ne put que se féli- 
citer de l'avoir ])roYoquée, 11 resta. Quelques terqps après, 
le Premier Consul lui donna une preuve nouvelle du prix 
qu'il attachait à ses services. Un ancien contrôleur général 
des finances sous Louis XVI, M. de Calonne, avait obtenu 
de rentrer en France, et, à peine arrivé, il cherchait à sup- 
planter M, Gaudin, Celui-ci le connaissait pour avoir autre- 
fois travaillé avec lui, étant Premier Commis des finances. 
M. de Calonne avait le travail facile et la conception vive, 
Doué , en outre , d'une présomption qui ne pouvait être 
comparée qu'à sa légèreté devenue en quelque sorte pro- 
verbiale, il crut que l'ancien Premier Commis de son dé- 
partement s'empresserait de lui céder la place s'il se présen- 
tait pour la réclamer. Il parvint à faire remettre au Premier 
Consul, par un des hommes qui avaient le plus contribué 
au renversement de l'ancienne monarchie, un Mémoire où 
il traitait lestement M. Gaudin, et proposait l'adoption d'une 
série de lois qui devaient, disait-i}, restaurer les finances et 
rétablir le crédit du jour au lendemain. Le Premier Consul 
lit du Mémoire et de son auteur le cas qu'ils méritaient. 
« Il m'a pris pour le malheureux prince dont il avait si 
bien gouverné les affaires, dit-il un jour à M. Gaudin, en 
lui racontant cette intrigue. Je vous donnerai son Ménjoire ; 
c'est viaiment une chose curieuse. » 



LE DUC DK GAETE. 451 

Le lendemain, M. de Galonné et son Mémoire él aient ou- 
bliés ; on n'en parla plus depuis. 

M. Gandin avait, au surplus, une manière victorieuse et 
sans réplique d'écarter ses concurrents: il poursuivait acti- 
vement, mais sans bruit, l'œuvre de reconstruction qu'il 
avait entreprise. La seconde année de son ministère fut 
marquée par plusieurs mesures importantes. Des sommes 
considérables étaient encore dues sur les contribulions 
directes des années antérieures. Afin de liquider cet arriéré, 
qui remontait aux premières années de la révolution, une 
loi de l'an IX autorisa les administrations locales à accorder 
les dégrèvements et modérations qu'elles jugeraient conve- 
nables. D'un autre côté, depuis l'annulation des assignats, 
les rentes sur l'État étaient acquittées en bons que les ren- 
tiers et pensionnaires donnaient en payement de leurs con- 
tributions ou négociaient , avec une perte plus ou moins 
forte. Une loi du 23 thermidor an IX ayant décidé qu'à l'a- 
venir les rentes et pensions seraient payées en numéraire, 
les rentiers et pensionnaires prirent l'alarme, persuadés 
que le trésor ne pourrait jamais tenir cet engagement. On a 
vu plus haut que l'assemblée constituante avait désorga- 
nisé les services placées dans les attributions du ministère 
des finances. En introduisant partout le système des admi- 
nistrations collectives, elle avait détruit la responsabilité 
des agents du pouvoir, énei^vé son action, détendu tous 
les ressorts, et, en définitive, compromis gravement les | 
recettes. M. Gandin crut ne pouvoir mieux remédier à ces 
inconvénients qu'en plaçant à la tète de chaq\ie admi- 
nistration un directeur général , chargé de mettre sous les 
yeux du ministre le résultat des délibérations auxquelles 
il ne lui était pas possible d'assister ; de provoquer ses 
décisions ; de soumettre à son approbation le payement de 
toutes les dépenses administratives; enfin, de transmettre 
ses ordres et d'en surveiller l'exécution. La direction géné- 



4 



452 PORTRAITS HISTORIQUES. 

raie des douanes fut donnée au comte Ducliâiel, celle des 
forêts au comte Bergon. « Cette nouvelle institution, ob- 
serve M. Gandin, ne tarda pas à porter ses fruits. Des amé- 
liorations sensibles se firent bientôt remarquer, et l'on eut 
constamment à se féliciter de s'être ainsi rapproché du 
régime qui avait existé sous l'antique gouvernement de la 
France. » 

Le moment était d'ailleurs venu où M. Gandin allait se 
trouver dédommagé des préoccupations qui l'avaient tour- 
menté pendant les premières années de son ministère. Le 
déficit de l'an IX avait été de 100 millions, alors (c'est 
M. Gandin lui-même qui en fait l'observation) que celui 
qui avait servi de cause ou de prétexte à la révolution ne 
s'était élevé qu'à 56 millions. L'année suivante, les recettes 
montèrent à près de 489 millions, et la dépense n'excéda 
pas 500 millions. On touchait donc enfin à une situation 
normale, régulière. Cette situation était, au surplus, l'un 
des vœux les plus ardents du Premier Consul, et, pour at- 
teindre ce but, il ne dédaignait pas, quand cela était néces- 
saire, de se mêler des détails. Un jour, dit M. Gandin dans 
ses Souvenirs, les administrateurs d'une régie placée dans 
les attributions du ministre des finances furent, après des 
observations faites sans succès par ce dernier, appelés à 
donner des explications au Premier Consul. Ces explications 
lui ayant paru peu satisfaisantes : « Vous moquez-vous de 
moi? dit-il vivement. Pensez-vous qu'un homme qui n'est 
pas né sur le trône, et qui a couru les rues à pied, puisse 
se payer d'aussi mauvaises raisons?... » Puis, radoucissant 
le ton, et démontrant paisiblement le vice des explications 
qui l'avaient mécontenté : « Allons, messieurs, dit-il, j'es- 
père que le ministre des finances n'aura plus qu'à se louer 
de vous. » 

Pénétré de la nécessité d'avoir des finances prospères et 
bien ordonnées, l'empereur examinait lui-même les divers 



LE DUC DE GAETE. A'ôo 

éléments du budget, et s'occupait de sa formation avec un 
soin particulier. Le témoignage de son ministre des finances 
est, sur ce point encore, curieux à consulter. Tous les ans, 
les divers ministres remettaient à ce dernier l'état des cré- 
dits qui leur étaient nécessaires. L'Empereur vérifiait ces 
états, article par article, notamment ceux de la guerre et de 
la marine. Les grands travaux publics donnaient lieu à des 
discussions approfondies entre des ingénieurs ; l'Empereur, 
qui assistait à ces discussions, indiquait ensuite les ouvrages 
les plus urgents, et fixait les crédits qu'il entendait y consacrer 
dans l'année. Quand le chiffre total de la dépense avait été 
arrêté, le ministre des finances discutait avec l'Empereur 
les voies et moijens, et rédigeait le budget général qui de- 
vait être présenté au corps législatif. 

On vient de voir quelle était ta sollicitude de Napoléon 
pour les travaux publics. Une lettre qu'il écrivit en 1807 
à M. Cretet , ministre de l'intérieur, qui avait alors ces 
travaux dans son département , lettre reproduite par 
M. Gandin dans ses Souvenirs, contient à cet égard de 
curieux détails. C'était le moment où l'attention du gouver- 
nement venait d'être appelée sur la nécessité de multiplier, 
dans l'intérêt de l'agriculture et de l'industrie, les voies 
navigables, jusqu'alors si peu nombreuses. Le système de 
l'Empereur était de faire construire les canaux aux frais de 
l'État, d'en hâter l'exécution, de les revendre à des compa- 
gnies aussitôt qu'ils seraient achevés et d'employer le pro- 
duit de cette vente à commencer de nouveaux canaux, 
ce J'attache également une grande importance et une grande 
idée de gloire, disait l'Empereur en terminant, à détruire la 
mendicité. Les fonds ne manquent pas; mais il me semble 
que tout cela marche lentement; et cependant, les années 
se passent. // ne faut 'point passer sur cette terre sans y 
laisser âes traces qui recommandent notre mémoire à h' 
postérité,.,. Vous avez de jeunes auditeurs, dos préfols in- 

25 



454 PORTRAITS HISTORIQUES. 

telligents, des ingénieurs des ponts et chaussées instruits ; 
faites courir tout cela, et ne vous endormez pas dans le 
travail ordinaire des bureaux... Les soirées d'hiver sont 
longues : remplissez vos porteteuilles, afin que nous puis- 
sions, pendant les soirées de ces trois mois, discuter les 
moyens d'arriver à de grands résultats. » 

III. 

De son côté, le ministre des finances poursuivait avec sa 
prudence ordinaire, mais aussi avec la suite qui était un des 
traits de son caractère , le cours de ses sages réformes. 
Depuis son arrivée au pouvoir, il avait cherché, d'accord 
avec le Premier Consul, à diminuer, d'année en année, les 
charges de la propriété foncière, à laquelle on a vu que 
l'assemblée constituante avait demandé la totalité des res- 
sources nécessaires au gouvernement. Une réduction de 
dix millions de francs avait été accordée à cette propriété 
pour 1805, en compensation de la création de la régie des 
droits réunis, dont les bases furent posées, cette année 
même, sous la direction d'un des membres les plus distin- 
gués du conseil d'État, le comte Français (de Naiites). Mal- 
heureusement, les exigences de la guerre ne permirent pas 
d'alléger davantage la propriété. En 1805, les droits prove- 
nant de la vente du tabac rapportèrent dix-huit millions. 
L'impôt sur le sel fut aussi rétabli, mais débarrassé des formes 
vexatoires qui avaient attiré tant et de si justes malédictions 
sur l'ancienne gabelle. Vers la même époque, le gouverne- 
ment supprimait une taxe à' entretien des routes qui excitait 
des rixes continuelles et entravait le commerce, en même 
temps qu'elle était une cause incessante de vexations pour 
les particuliers. A la vérité, elle rapportait seize millions au 
trésor; mais elle profitait surtout aux fermiers du bail. Los 
domestiques, les chevaux et les voitures de luxe avaient été 



LE DUC DE GAETE. 455 

frappés, antérieuremenl au 18 brumaire, d'une taxe sonip- 
tuaire qui, bien qu'à peu près improductive, occasionnait 
les plus vives réclamations. Elle fut également supprimée 
en 1807. La création de la Cour des comptes date de la même 
année. Les renseignements que donne à ce sujet M. Gaudin 
sont pleins d'intérêt. Un jour, en conseil des ministres, 
l'Empereur causait familièrement de divers oI)jets d'utilité 
générale. Tout en parlant , il fit remarquer que la France 
manquait d'une institution analogue à ce qu'étaient autrefois 
les Chambres des comptes, qui avaient le droit de poursuivre 
d'office les abus dont la connaissance parvenait jusqu'à elles, 
et que, relégué au fond de son palais, il ne pouvait savoir 
que ce qu'on voulait bien lui dire , personne n'ayant mis- 
sion de l'avertir des choses qu'il lui importait le plus de con- 
naître. « Il faut, puisque nous en sommes sur ce chapitre, 
ajouta l'Empereur, que lo ministre des finances me présente 
promptement le projet d'organisation d'une Cour propre 
à remplir mes vues, qui ne pourraient jamais l'être par 
le simple bureau établi, depuis la révolution, pour régler' 
toutes les comptabilités publiques.» — Puis, s'adressant 
à M. Gaudin : « Ayez soin surtout, ajouta-t-il, que cette 
organisation soit telle que la connaissance des abus qui au- 
raient été reconnus par la Cour des comptes doive arriver 
nécessairement jusqu'à moi. » Deux jours après, à minuit, 
l'Empereur faisait demander à M. Gaudin le projet que 
celui-ci lui avait promis. Imprimé sur l'heure, ce projet fut 
distribué le lendemain même au conseil d'État, et discuté, 
dans la journée, en présence de >'apoléon. Quelques jours, 
observe M. Gaudin, avaient suffi pour que sa pensée fût 
devenue un fait. Telle fut l'origine de la loi du 16 sep- 
tembre 1807, qui, à quelques modifications près, régit en- 
core aujourd'hui la Cour des comptes. 

La veille même du jour oii cette loi fut votée, le corps 
législatif avait sanctionné une mesure dont la réalisation, 



AÔQ PORTRAITS HISTORIQUES. 

longtemps poursuivie par M. Gaudin, a été plus longtemps 
encore défendue par lui, avec une anxiété paternelle, contre 
les attaques passionnées dont elle devint ensuite l'objet, et 
qu'il a toujours considérée comme l'acte culminant de sa 
carrière administrative; il s'agit de la loi sur le cadastre. 
Mesurer, sur une étendue de plus de 40,000 lieues carrées, 
plus de cent millions de parcelles ou propriétés séparées; 
faire, pour chaque commune, un plan où toutes les parcelles 
qui la composent sont rapportées et classées d'après le degré 
de fertilité du sol ; évaluer le produit imposable de chacune 
d'elles; réunir, sous le nom de chaque propriétaire, les 
parcelles éparses qui lui appartiennent; déterminer enfin, 
par la réunion de leurs produits, son revenu total, et baser 
sur son revenu le chiffre de l'impôt foncier qu'il aura à 
supporter : tel est l'objet du cadastre ; tel était le but que 
M. Gaudin s'était proposé alors qu'il n'était encore que Pre- 
mier Commis des finances, et qu'il lui fut donné d'atteindre. 
Ce but, Colbert l'avait bien entrevu pendant son long minis- 
tère ; Law, lui-même, dans son court passage au pouvoir, et 
d'autres contrôleurs généraux s'en étaient préoccupés, mais 
aucun d'eux n'y toucha. L'organisation sociale comportait 
alors trop d'exceptions pour que le succès fût possible. L'as- 
semblée constituante avait, de son côté, ordonné un ca- 
dastre général et parcellaire de la France ; mais les événe- 
ments ne permirent pas qu'il fût exécuté. A peine arrivé au 
ministère, M, Gaudin s'appropria l'idée de Colberl ; seule- 
ment, le plan étant gigantesque, tout donnait lieu de croire 
que la dépense serait considérable. Sous cette impression, on 
recula devant les frais, on s'effraya du temps, on adopta un 
moyen terme, et le plan entier fut compromis. Heureusement, 
M. Gaudin persista. Fort de son expérience sur ces matières, 
il faisait valoir notamment cette considération que, dans 
toutes les communes non cadastrées, il existait des proprié- 
taires imposés au (juart, au tiers et jusqu'à la moitié de leur 



LE DUC DE GAETE. 457 

revenu réel, tandis que d'autres ne payaient que le dixième, 
le vingtième, le cinquantième, et même moins. Enfin , la 
loi du 15 septembre 1807 lui donna raison. Immédiatement 
commencées, les opérations furent poussées avec activité 
et eurent un plein succès. — « Oh î pour le coup, dit un jour 
au duc de Gaëte l'Empereur, de retour d'une tournée dans 
l'intérieur, vous êtes parvenu à rallier toutes les opinions à 
votre cadastre; on m'en a remercié partout; j'ai dit que c'é- 
tait votre ouvrage et que je n'en réclamais rien.» MalgTé des 
entraves sans cesse renaissantes, malgré la modicité des cré- 
dits accordés pour cette grande entreprise par les chambres 
de la Restauration, les opérations cadastrales, terminées 
enfin, depuis 1840, dans toute la France, assurent à la ré- 
{lartition de la contribution foncière une base d'une jus- 
tesse, sinon invariable, du moins aussi exacte et propor- 
tionnelle qu'il était possible de l'obtenir. 

Tout en dirigeant avec cette habileté et cette persévérance 
dans ses idées4es finances de l'Empire, M. Gaudin trouva en- 
core le moyen d'utiliser son expérience au profit de plusieurs 
pays étrangers. Lors de la réunion de la Ligurie à la France, 
Napoléon l'avait appelé auprès de lui pour le charger de 
l'organisation financière de cette nouvelle province. Six ans 
plus tard, en 1811, il lui confia la même mission en 
Hollande et à Munster. Dans l'intervalle, M. Gaudin avait 
été fait comte de l'Empire , puis , lors de l'érection des 
nouveaux duchés, duc de Gaëte, avec une riche dotation. 
Jusqu'à cette époque, /Vailleurs, il avait peu songé à sa 
fortune. En 1807, on offrit de lui vendre, dans le départe- 
ment de l'Aisne, une propriété à sa convenance. Mais il lui 
fallait 200,000 francs comptant, et il ne les avait pas. Ne 
voulant pas, dit-il, à raison de sa position, les emprunter à 
un particulier, il écrivit à l'Empereur pour le prier de lui 
en faire l'avance sur les fonds de la Grande armée, sous la 
condition d'en payer l'intérêt à 5 pour 100, et de rembour- 



458 PORTRAITS HISTORIQUES. 

ser le capital en trois ans. Le duc de Gaëte reçut, courrier 
par courrier, la lettre suivante, qu'il reproduit, avec un 
juste orgueil, dans ses derniers Souvenirs : 

« Je reçois votre lettre du 18. J'approuve fort ce que vous avez 
fait relativement à vos affaires. Je dois tant à votre bonne admi- 
nistration, qu'il est tout simple que je vienne à votre secours dans 
cette circonstance. J'ordonne donc, par le billet ci-joint, à M. Bé- 
renger, de vous remettre trois cent mille francs sur les fonds qui 
appartiennent à la Grande armée. Je régulariserai cela sur la liste 
civile. Voyez-y une preuve de ma satisfaction de vos services. 

« A Varsovie, le 20 janvier 1807. 

« Napoléon. « 

Sauf quelques améliorations de détail, notamment dans 
la fabrication des monnaies, les dernières années du mi- 
nistère du duc de Gaëte n'offrirent, il le dit lui-même, rien 
de particulier. Entraîné par les nécessités de la situation, 
il se trouvait oblige de demander à la propriété foncière, 
en centimes extraordinaires et en décimes de guerre, plus 
qu'il ne lui avait retiré. Tout ce qu'il pouvait, c'était de 
maintenir l'ordre et la régularité dans sa vaste administra- 
tion, en attendant des jours de paix qui ne venaient pas. Au 
lieu de cela, les revers succédèrent aux revers; la première 
Restauration s'accomplit. 

L'exposé de la situation du royaume, qui fut présenté 
aux chambres peu de temps après, contenait , au sujet do 
l'administration des finances sous l'Empire, des récrimina- 
tions dont le duc de Gaëte s'émut. D'après cet exposé, le 
système de finances de l'ancien gouvernement se présen- 
tait, au premier coup d'œil, avec une apparence d'ordre et 
d'exactitude ; mais l'équilibre n'y était que fictif, et le budget 
des recettes, comme celui des dépenses, était altéré par uni' 
foule d'inexactitudes et môme de faussetés. 

Blessé au vif par ces imputations qui l'atteignaient direc- 



LE DUC DE GAETE. 459 

tement, l'ancien ministre des finances de l'Empereur releva 
le gant avec une vivacité inattendue de sa part, et lança 
dans le public une brochure qui fit sensation et qu'on si- 
gnala à Louis XVIll comme un acte d'hostilité, bien que le 
duc de Gaëte y eût protesté de son dévouement au chef de 
l'État. La réponse était victorieuse et concluante. Bien 
qu'elle ne fût pas signée, on l'attribuait généralement au 
duc de Gaëte; mais d'autres pouvaient être accusés de 
l'avoir faite. Pour lever tous les doutes et établir nettement 
sa position, il écrivit à Louis XVIIl une lettre empreinte de 
noblesse et de fermeté : « On m'avait estimé assez peu, y 
était-il dit, pour supposer que je me regarderais comme 
désintéressé dans la querelle, dès qu'on m'aurait fait la 
grâce de ne me considérer que comme l'instrument passif 
du mensonge !... J'ose le demander à Votre Majesté elle- 
même : quelle opinion aurait-elle prise d'un homme qui 
aurait pu consentir à ime aussi honteuse transaction ?... » 

L'Empereur avait eu connaissance, a' l'ile d'Elbe, de la 
brochure du duc de Gaëte. A peine de retour aux Tuileries, 
il le fit appeler et lui offrit le ministère des finances. On le 
voit par le récit qu'il fait de cette entrevue, le duc de Gaëte 
aurait préféré rester dans le repos. 11 fit valoir ses quarante 
années de services publics et l'avantage qu'il y aurait, dans 
l'intérêt môme des affaires, à lui donner un successeur. 
L'Empereur promit d'y songer sérieusement dès qu'ils 
seraient sortis d'embarras. « Aujourd'hui, ajouta-t-il, j'ai 
besoin (jue ce soit vous qui me fassiez connaître la situation 
actuelle des finances, que j'ai tout à fait perdue de vue. 
Vous avez l'habitude des formes qui me plaisent et facilitent 
mon travail. J'espère ainsi me mettre promptement au cou- 
rant... Prenez, dès demain, possession de votre ministère; 
vous recevrez votre nomination dans la nuit. » 

Le duc de Gaëte se mit à l'œuvre ; il prépara les comptes 
de 1813 et le budget de 1815. Mais, autour de lui, les évé- 



AAO PORTRAITS HISTORIQUES. 

lîcmcnls se précipitaient avec une rapidité foudroyante. 
Peu de temps après, il quittait de nouveau le ministère 
avant que les projets qu'il avait élaborés eussent pu recevoir 
un commencement d'exécution. 

IV. 

Le duc de Gaëte avait, au moment de la seconde Restau- 
ration, près de soixante ans. Ses longs services dans l'admi- 
nistration, l'illustration attachée à son nom, sa fidélité dans 
un moment où elle pouvait présenter quelque danger, le 
désignèrent aux électeurs du département de l'Aisne, où il 
possédait une propriété. Nommé député en 1815, il prit, 
pendant quatre années , une part active à la discussion de 
toutes les lois de finances. On croira sans peine que son 
opinion faisait autorité. L'existence de la direction générale 
des contributions directes, cette utile création à laquelle il 
avait aussi attaché son nom, était menacée ; il la défendit. 
Un projet d'emprunt national, au moyen d'actions négo- 
ciables, avait été présenté; il l'attaqua fortement, parce 
qu'il y vit la possibilité du retour des abus qu'avait en- 
traînés le papier-monnaie. D'un autre côté, le cadastre, 
ainsi qu'une autre institution sans cesse mise en question, 
la caisse d'amortissement, trouvèrent en lui un zélé et per- 
sévérant défenseur. Vers le même temps, obligé de se dé- 
fendre au sujet d'une opération de cette caisse sous l'Empire, 
il obtint la satisfaction la plus complète d'une commission 
que la chambre des députés avait chargée d'examiner l'af- 
faire. Dans la session de 1818, le gouvernement avait de- 
mandé la création de 40 millions de rentes pour l'entier 
payement des sommes restant dues aux étrangers. Nommé 
rapporteur de ce projet de loi , le duc de G acte invoqua , 
comme le gouvernement l'avait fait lui-même , l'inflexible 
nécessité, et la loi fut votée à l'unanimité, sans discussion. 



LE DUC DE GAETE. 441 

La carrière parlementaire du duc de Gaëte ne fut d'ailleurs 
et ne pouvait être que de courte durée. Franchement rattaché 
au gouvernement de la Restauration, peu disposé par sa na- 
ture et par les habitudes de toute sa vie à se plier aux exi- 
gences des partis, votant, dans la même session, tantôt pour 
l'opposition, tantôt pour le ministère, d'après la libre inspi- 
ration de sa conscience, il ne satisfit, comme cela arrive 
toujours en pareil cas, aucune des opinions dominantes. En 
1819, les hbéraux, en majorité dans le département qui 
l'avait nommé, lui donnèrent un successeur. 

Le gouvernement fit offrir au duc de Gaëte la place de 
directeur de la caisse d'amortissement qu'il avait eii quelque 
sorte fondée. Cette position lui ayant pani trop dépendante 
du pouvoir, il la refusa. Peu de temps après, le comte Roy, 
alors ministre des finances, lui proposa celle de gouverneur 
de la banque de France. Le duc de Gaëte avait aussi contri- 
bué, dans le temps, à l'établissement de cette institution. 
Après avoir pris conseil de quelques amis, il crut, les motifs 
de refuser n'étant pas les mêmes, devoir accepter ce poste, 
et il l'occupa pendant quatorze années. Là, dans une vieil- 
lesse active encore et honorée, il employa ses loisirs à retra- 
cer les souvenirs les plus importants de sa longue carrière 
administrative. Il avait publié, en 1818, une première édi- 
tion de sa Notice historique sur les finances de France 
de 1800 à 1814, travail substantiel, plein de faits, oii il 
rappelait simplement, succinctement, comme s'il eût parlé 
d'un autre, l'état déplorable des finances à la fin de la crise 
révolutionnaire et les mesures dont il avait provoqué ou 
assuré l'exécution. Huit ans après, il fit paraître, avec ses 
Mémoires, opinions et écrits , une édition nouvelle de cette 
Notice. Enfin, en 1834, à l'Age de soixante et dix-huit ans, 
le duc de Gaëte, l'esprit toujours jeune et lucide comme 
dans la vigueur de la vie, compléta son œuvre par la publi- 
cation d'un volume intitulé Supplément à 7nes Mémoires, 

25. 



443 PORTRAITS HISTORIQUES. 

volume d'une lecture piquante, où l'anecdote abonde, et qui 
renferme, sur l'Empereur qu'il avait servi quinze ans avec 
dévouemimt, des détails remplis d'intérêt. 

Les écrits du duc de Gaëtc traitent principalement, on 
vient de le voir, de questions spéciales. Avec plus de cha- 
leur et d'élégance, son style serait celui d'un véritable écri- 
vain. Tel qu'il est, c'est un style administratif du meilleur 
aloi, c'est-à-dire logique, plein de faits, concis. Quelques 
réflexions, un peu trop clairsemées, de temps en temps re- 
nonciation d'un principe d'ordre, d'une règle d'adminis- 
tration, arrêtent et reposent l'esprit. On jugera, par les ex- 
traits suivants, du caractère et de la bonté native du duc 
de Gaëte : 

(( L'homme public doit, si je puis m'exprimer ainsi, savoir se 
séparer de son fauteuil, et lui renvoyer tout ce qu'il est d'usage de 
débiter de fadeurs à celui dont on peut craindre quelque mal ou 
espérer quelque bien. Les hommes, en général, sont ainsi faits. Il 
ne faut ni leur en vouloir, ni les en traiter moins bien. Il faut seu- 
lement n'y pas mettre trop de confiance, afin de ne pas se pré- 
parer des regrets. » [Mémoires, t. I, p. 7.) 

« U importe d'être exact, surtout quand on accuse. » [Mémoires, 
t. II, p. 38.) 

« Également éloigné d'ériger l'emprunt en système comme un 
moyen de créer des capitaux et d'enrichir l'État, et de le proscrire 
dans tous les cas comme entraînant nécessairement un pays à sa 
ruine, je l'admets comme nécessité, de même que j'adopte l'amor- 
tissement pour remède. » [Mémoires, t. II, p. 284.) 

(( La fortune des États se gouverne par les mêmes principes que 
celle des particuliers. L'esprit d'ordre est, par conséquent, le pre- 
mier besoin de l'administration des finances. Cet esprit s'applique 
à tout. Il embrasse les hommes et les choses : les convenances du 
service sont sa seule règle pour l'emploi des hommes, comme les 
principes immuables de la justice pour la décision des affaires. 
C'est ainsi qu'il appelle et qu'il fixe la confiance avec laquelle il 
n'est rien d'impossible. » (Notice, p. 4 5.) 



LE DUC DE GAETE. 445 

« Peu d'hommes ont la justice de calculer les services qu'ils re- 
çoivent en échange de l'impôt qu'ils acquittent. Ils y voient géné- 
ralement une charge gratuite, et non une dépense obligée de la 
même nature que celles qu'exige l'entretien des familles. » (iVof/ce, 
p. 152.) 

« Le meilleur impôt est celui dont les formes dissimulent le 
mieux sa nature, et qui, en dispensant d'ailleurs le contribuable 
de toute prévoyance, s'identifie le plus complètement avec les dé- 
penses de nécessité que l'on fait communément sans regret. » {No- 
tice, p. 155.) 

Le duc de Gaëte était gouverneur de la banque de France 
depuis dix ans lorsque la monarchie, à laquelle il s'était rallié 
sincèrement, fut renversée par une révolution nouvelle. Cette 
révolution, qu'il n'avait pas désirée, le surprit et l'affligea. 
Quatre ans plus lard, le gouvernement lui donna un suc- 
cesseur. Les esprits même les plus supérieurs, les caractères 
les mieux trempés, savent rarement se défendre de regrets 
plus ou moins vifs, lorsque l'heure est venue pour eux 
d'abandonner les fonctions qui ont rempli la plus grande 
partie de leur existence. Âgé de près de quatre-vingts ans, le 
duc de Gaëte éprouva à son tour de ces regrets. Cependant, 
sa natui'e se fit bientôt jour. Entouré de quelques amis 
dévoués, objet constant des soins d'une femme dont l'affec- 
tion avait fait le charme de sa vie, son humeur, de tout 
temps marquée au coin d'une douce philosophie, reprit 
bientôt le dessus. Ceux qui l'ont vu à cette époque le repré- 
sentent comme il avait toujours été, bon, affectueux, mo- 
deste. Petit de taille, mais bien fait, d'une propreté mer- 
veilleuse jusqu'à son dernier jom% il porta, l'un des derniers 
en France , les cheveux frisés et poudrés comme au temps 
de sa jeunesse. Le 5 novembre 1841, il s'éteignit sans souf- 
frances, après une courte maladie. 

Le caractère du duc de Gaëte n'est pas de ceux qui 
laissent dans leur époque une empreinte profonde. 11 man- 



444 PORTRAITS HISTORIQUES. 

qua peut-être, dans quelques circonstances, d'énergie et de 
fermeté. 11 raconte lui-même, dans ses Mémoires, qu'en 
1802 une intrigue fut ourdie contre lui par de bons amis 
de cour qui le représentèrent au Premier Consul comme 
dénué de cette qualité qu'il estimait particulièrement. Les 
mêmes amis incriminaient jusqu'à ses formes, qui déce- 
laient, disaient-ils, la jaiblesse de son caractère. Le duc de 
Gaëte échappa au coup qu'on lui portait en préparant un 
budget qui lui valut tous les éloges du Premier Consul; 
mais le reproche ou plutôt le vernis de faiblesse est resté. 
On en remarque d'ailleurs des traces dans ses œuvres 
mêmes. Attaqué plusieurs fois très-vivement sous la Res- 
tauration, il n'ose, tout en se défendant par d'excellentes 
raisons, citer ni les noms de ceux auxquels il répond, ni 
les livres où ils l'ont attaqué. « Je n'ai jamais eu, dit-il 
dans un passage de ses Mémoires, l'intention de blesser 
personne. » Un ministre peut-il, dans de telles dispositions 
d'esprit, réprimer les abus fortement appuyés, remettre à 
leur place les prétentions outrées, se débarrasser des obses- 
sions importunes? Qu'auraient dit de cette règle de con- 
duite, Sully, Richelieu, Colbert? 

Par compensation, le duc de Gaëte, à l'opposé de Sully 
et de Colbert, ne laissa qu'une fort médiocre fortune. 11 
avait, à la vérité, toujours vécu honorablement, quoique 
sans faste. Caractère bienveillant, ministre intègre, admi- 
nistrateur habile, il eut le mérite, sinon d'innover, du moins 
d'emprunter aux institutions de l'ancien régime, à une épo- 
que où elles étaient particulièrement frappées de discrédit, 
ce qu'elles avaient de bon et d'applicable dans tous les 
temps. Ennemi de tous les excès, mais sans avoir pour eux 
cette haine vigoureuse que l'on aime chez les hommes in- 
vestis d'une grande autorité, esprit libéral, quoique dans 
une sage mesure, d'une loyauté parfaite, il eut le bon goût, 
même sous la Restauration , et pendant qu'il occupait un 



LE DUC DE GAETE. 445 

emploi des plus considérables, de parler hautement de sa 
reconnaissance pour l'Empereur. Qu'ajouter encore? Dans 
les Mémoires qu'il a dictés à Sainte-Hélène, Napoléon lui- 
même a fait, en quelques lignes, avec l'autorité de son ex- 
périence et de son génie, le portrait de celui qui fut son 
ministre des finances pendant quinze ans. C'est par là que 
je finirai. 

« C'était, a dit Napoléon V^ du duc de Cacte, un adminis- 
trateur de probité et d'ordre , qui savait se rendre agréable 
à ses subordonnés, marchant doucement, mais sûrement. 
Tout ce qu'il fit et proposa dans les premiers moments de 
son administration, il l'a maintenu et perfectionné pendant 
quinze années d'une sage direction. Jamais il n'est revenu 
sur aucune mesure, parce que ses connaissances étaient 
positives et le fruit d'une longue expérience » 



LE COMTE MOLLIEN. 



17b8-18S0. 



I. 



On a vu, dans l'esquisse précédente, quelle fut la carrière 
administrative du duc de Gaëte, et les points par lesquels 
s'en rapprochait celle du comte Mollien. Grâce à une re- 
marquable rectitude de jugement et à l'expérience que la 
pratique des affaires lui avait donnée, le duc de Gaëte s'appli- 
qua d'abord, quand le pouvoir alla en quelque sorte le cher- 
cher, à corriger l'œuvre de réformateurs inexpérimentés, et 
s'empressa de rétablir, du moins sur plusieurs points, le mé- 
canisme financier qu'il avait vu fonctionner avant la révolu- 
tion. Cette expérience et cette sagesse, qui furent la cause 
de l'élévation du duc de Gaëte et qui le maintinrent au mi- 
nistère pendant quinze ans, nous allons encore les trouver 
réunies à un degré même supérieur, et jointes à des vues plus 
larges, plus étendues, chez le comte Mollien. Enfant de ses 
œuvres, comme le duc de Gaëte, doué, comme lui, d'une 
grande prudence, et aussi peu porté pour les aventures, le 
ministre du trésor de 1806 à 1815 eut, de phis que son col- 
lègue des finances, une notion distincte et très-rcmarquablc 
pour l'époque où il vécut, des vérités essentielles enseignées 
par l'économie pohtique. On peut même dire, sous ce rap- 
port, que le comte Mollien aurait été, si les circonstances 
l'avaient permis, un novateur de génie. Observateur plein 



LE COMTE MOLLIEN. 447 

de bon sens, esprit à principes, respectueux et sincère tout 
à la fois, disant, lorsqu'il était consulté, ce qu'il croyait 
être la vérité, il rendit, avec un noble désintéressement, les 
plus grands services, commanda toujours le respect, et, 
dans une ^ie presque séculaire, n'éveilla jamais l'ombre 
d'une haine ou d'un soupçon. C'est cette existence calme 
et remplie en même temps, sobre de faits et vouée tout en- 
tière au travail qui crée et féconde, que le lecteur va voir 
se dérouler dans son éloquente simplicité. 

M. MoUien était né à Rouen, en 1758, d'un père com- 
merçant, dont les affaires avaient prospéré, et qui prit les 
premiers soins de l'éducation de son fils. Dès le début des 
Mémoires qu'il a laissés, on voit percer ce bon sens inné, 
cette raison solide, cette sage modestie, qui ne l'abandon- 
nèrent jamais, même pendant qu'il occupait une des plus 
hautes positions dans l'Etat. « Le sort m'a fait naître, dit-il, 
dans la classe que j'aurais préférée si j'avais pu choisir mes 
parents : dans celle qui ne connaît pas l'envie et qui ne 
l'inspire pas, qui aime à dépendre des lois, et qui ne peut 
dépendre des hommes que par des devoirs réciproques. » 
Le père du comte MoUien avait lui-même reçu une éduca- 
tion cultivée. Attentif aux premières impressions de son (ils, 
se préoccupant de l'inquiétude et de la défiance d'esprit 
dont elles témoignaient, il lui recommandait de ne pas pré- 
tendre à être plus clairvoyant ou mieux inspiré que ses pères, 
d'honorer Dieu comme ils l'avaient honoré, de résister à la 
tentation de se créer des routes nouvelles, et surtout à celle 
de vouloir soumettre les autres à son opinion. Le jeune 
Mollien n'oublia jamais ces sages conseils, et en profita. A 
l'âge de douze ans, on l'avait envoyé dans un des collèges 
de l'Université, à Paris. Il y resta quatre ans, et remporta, 
dans la dernière année, un prix au concours général. 

On croit communément que les examens imposés, depuis 
quelques années, aux jeunes gens qui se destinent aux fonc- 



448 PORTRAITS HISTORIQUES. 

tiens publiques, sont une innovation toute moderne. On va 
voir qu'il n'en est rien, u Dans un temps, dit le comte 
Mollien à ce sujet, où les moindres emplois publics ne s'ob- 
tenaient qu'après quelques épreuves, les administrations 
choisissaient plus volontiers leurs élèves parmi ceux dont 
les succès dans leurs premières études pouvaient donner 
plus d'espérances. » M. Mollien dut au prix qu'il venait 
d'obtenir d'être inscrit au nombre des jeunes gens qui 
aspiraient à entrer dans l'administration des finances. Mais 
ce n'était là qu'une expectative, et, en attendant, le lauréat 
de l'Université fut rappelé à Rouen, oii son père lui fit faire 
un cours de droit, et le plaça chez un avocat qui, au bout 
de peu de temps, le jugea capable de donner lui-même des 
consultations. Un mémoire qu'il eut occasion de faire pour 
un grand personnage de la province, fut trouvé si concluant, 
qu'on demanda au père de M. Mollien de lui permettre d'aller 
plaider à Paris la cause qu'il avait si bien discutée. Cette dé- 
marche était d'autant plus flatteuse, que le jeune Mollien n'a- 
vait alors que dix-sept ans. Arrivé à Paris, il fut introduit, 
par son noble client, chez le célèbre avocat Gerbier, qui ap- 
prouva et signa le mémoire, prit l'auteur en amitié, et lui 
conseilla, sous l'impression des plus tristes pressentiments, 
de ne pas se faire avocat. « J'ai vu encore briller les beaux 
jours du barreau, lui dit Gerbier ; je n'ai peut-être pas trop 
malheureusement parcouru cette carrière, et cependant, je 
regrette de l'avoir préférée... Si le grand procès qui nous 
menace s'engage, je ne connais pas de profession dont l'a- 
venir soit exposé à plus de hasards et de dangers que la 
mienne ; j'en écarterais mon fils si j'en avais un. » Docile à 
la voix de l'expérience, M. Mollien suivit cet avis. Présenté, 
quelques jours après, au maréchal de Richelieu, il lui dut 
son entrée définitive au ministère des finances. Là, sans 
autre recommandation que son travail, il parvint, au bout 
de quelques années, et fort jeune encore, à l'emploi de Pre- 



LE COMTE MOLLIEN. 449 

mier Commis. On a vu dans la biographie du duc de Gaëte 
quelle était l'importance de ces commis, dépositaires des 
vieilles traditions. Vers la même époque, ce dernier en oc- 
cupait un semblable dans la direction générale de la con- 
tribution foncière. Quant k M. MoUien, il fut chargé, c'est 
lui qui nous l'apprend, de surveiller, sous la direction d'un 
intendant des finances, la compagnie de la Ferme générale 
à laquelle était confié le recouvrement des impôts sur la 
consommation du sel, du tabac, et de quelques autres par- 
ties des revenus publics. 

Un ambassadeur de la république de Venise en France 
avant la révolution, le chevalier Cappello, adressait, le 2 dé- 
cembre 1790, à son gouvernement une remarquable dé- 
pêche pleine d'aperçus véritablement prophétiques, et dans 
laquelle on lit ce qui suit au sujet des principaux embarras 
du moment : « Tout le monde sait que la grande catas- 
trophe qui vient de ruiner la France, au moins pour une 
longue suite d'années, a eu sa source dans le désordre des 
finances. C'est une terrible leçon pour tous les souverains, 
qui doit leur apprendre qu'il n'y a de sûreté que dans l'or- 
dre et l'économie... » Le même diplomate ajoute, il est vrai: 
« Des abus qui pulhdaient sans cesse dans le gouverne- 
ment, des coups d'autorité renouvelés de jour en jour, la 
faiblesse du roi toujours victime de ses bonnes intentions, 
le despotisme ministériel, l'odieux de la féodalité, toutes 
ces causes faisaient, dès longtemps, soupirer les peuples 
après un changement... '. » Quoi qu'il en soit, la cause pre- 
mière des embarras du gouvernement de Louis XVI et des 
fautes où il tomba n'en fut pas moins celle indiquée par 
l'ambassadeur vénitien. Rien ne saurait, d'ailleurs, donner 
une idée plus juste des préoccupations et des inquiétudes 

^ Vie et Mémoires de Dumoiihez, pièces justificatives, t. Il, p. 405 
et 407. 



450 PORTRAITS HISTORIQUES. 

qui en résultaient que les remplacements incessants des 
ministres chargés de la gestion de la fortune publique. Le 
comte Mollien fait observer que, dans l'espace de dix-sept 
ans qu'il servit l'ancienne monarchie, de 1774 à 1791, il 
vit se succéder quinze ministres des finances : c'étaient 
l'abbé Terray, Turgot, de Clugny, Taboureau, Necker, Joly 
de Fleury, d'Ormesson, de Galonné, de Fourqueux, de 
Villedeuil, Lambert, Necker (2" ministère), Lambert (2^ mi- 
nistère), Delessart et ïarbé. Comment les finances se se- 
raient-elles relevées en subissant, en quelques années, tant 
de directions, souvent opposées? Au lieu de cela, cliaque 
nouveau venu, pour vouloir trop vite améliorer la situa- 
tion, ne faisait que l'aggraver. En 1774, l'intérêt de la dette 
constituée était évalué par l'abbé Terray à 93 millions; 
treize ans plus tard, il était constaté officiellement par 
M. Necker que cet intérêt n'était pas moindre de217millions, 
ce qui constituait une augmentation de plus de 123 mil- 
lions. La dette exigible, qui était, en 1785, de 250 millions, 
atteignait, quatre ans après, suivant une déclaration de 
M. Necker, 660 millions. En même temps, l'exagération de 
certains impôts et le relâchement de l'autorité occasion- 
naient, sur tous les points du territoire, les plus graves con- 
flits. Dans l'année 1783, c'est encore le comte Mollien qui 
constate ce fait, la seule contrebande des sels avait donné 
lieu à 4,000 saisies domiciliaires ; on avait, de plus, ariêté 
sur les routes, pour cet objet, 2,500 hommes, 2,000 femmes, 
6,600 enfants, près de 1,200 chevaux, 56 voitures. Les con- 
damnations à la peine des galères excédèrent, dans la même 
année, le nombre de 200; enfin, sur les 6,000 forçats qui se 
trouvaient dans les bagnes, le tiers était composé de con- 
trebandiers. Ajoutons que, plus fortes que les lois, les 
mœurs forçaient, dans bien des cas, à l'indulgence, les 
tribunaux spéciaux chargés de juger les innombrables con- 
traventions fiscales qui leur étaient déférées. 



LE COMTE MOLLIEN. 454 

On a vu que M. Mollien était chargé de la surveillance 
de la Ferme générale. Doué d'un esprit investigateur, dési- 
rant le progrès qui pouvait s'obtenir sans secousse, il avait 
inunédiateinent cherche à se rendre maître de tous les dé- 
tails de son service, atin de réprimer les abus qui avaient 
pu s'y introduire. Un de ces abus était le revenu excessif 
que chacun des soixante fermiers généraux relirait de sa 
place, et qui n'était guère moindre de 300,000 livres, in- 
dépendamment des appointements des commis et de tous 
les autres frais de régie. Un esprit satirique avait dit des 
fermiers généraux, qu'ils étaient chargés de recouvrer tous 
les revenus de l'Etat, à la condition d'en rendre quelque 
chose. Le gouvernement aurait bien voulu se soustraire à 
une charge aussi exorbitante ; mais il lui aurait fallu rem- 
bourser à la Ferme générale un cautionnement de 93 mil- 
lions, et l'état du Trésor, sans cesse aux expédients, s'y 
opposait absolument. A l'occasion du renouvellement de di- 
vers baux qui eut lieu de 1784 à 1786, M. Mollien eut le mérite 
d'amener les compagnies fermières à une augmentation 
annuelle de 14 millions. M. de Calonnc était alors à la tète 
de l'administration des finances. « Jamais, dit le comte 
Mollien, ministre ne parut moins sentir, ou ne sut mieux 
déguiser les embarras d'une position difficile ; les fonds ne 
manquaient jamais au Trésor lorsqu'il était question de 
distribuer des grâces. » Juste du moins, en celte circon- 
stance, M. de Galonné fit accorder par le roi une pension 
de 3,000 fr., pour services extraordinaires, à son habile 
et intelligent collaborateur. 

Cette faveur était d'autant plus flatteuse que celui qui 
venait de l'obtenir avait à peine alors vingt-sept ans. 11 y 
puisa un nouveau stimulant pour faire tout le bien qu'il 
était en son pouvoir d'accomplir. A toutes les époques, les 
faiseurs de projets ont pris le ministère des finances pour le 
point de mire de leurs plans de réforme. Ce que la dernière 



452 PORTRAITS HISTORIQUES. 

révolution dont la France a été le théâtre a fait naître de 
ces plans est, l'on doit s'en souvenir, innombrable. Sous 
l'ancienne monarchie, et notamment dans la seconde moitié 
du dix-huitième siècle, toutes les têtes étaient tournées de ce 
côté, et, pour quelques idées praticables, les projets les plus 
singuliers, les plus absurdes, abondaient. Le devoir des 
ministres eût été de faire soumettre à un examen sérieux 
ceux de ces projets qui indiquaient des améliorations pos- 
sibles, d'en presser la réalisation, et, puisque les change- 
ments un peu radicaux rencontraient, dans la masse d'inté- 
térêts qui vivaient des anciens abus , des résistances 
insurmontables, de procéder à la répression de ces abus, 
partiellement, et par le détail. Malheureusement, le nombre 
même des plans de réforme était cause qu'on n'en lisait 
aucun, et les projets les plus utiles étaient oubliés dans les 
cartons. C'est ce qui était arrivé à un Mémoire de Lavoisier. 
On sait que l'illustre chimiste était aussi fermier général. Il 
avait constaté, dans ses recherches statistiques sur la ville 
de Paris, que le cinquième environ des objets de consom- 
mation échappait à l'impôt, ce qui, outre le préjudice que 
les fraudeurs portaient au commerce loyal, enlevait tous 
les ans six ou sept millions au trésor ou aux hôpitaux. 
Lavoisier proposait de remédier au mal en remplaçant les 
anciennes et informes barrières en bois, incapables de pré- 
venir la fraude, par une enceinte en pierre qui la rendrait 
impossible. Mais son mémoire, présenté au ministre depuis 
deux ans, était menacé d'un oubli indéfini. M. Mollien en 
eut connaissance , l'approuva hautement, et le patronna 
auprès de M. de Galonné. Il aurait désiré que les bureaux 
de perception, qui, dans le système proposé, devaient être 
établis à chacune des nouvelles barrières, eussent été 
construits simplement et à peu de frais. Le ministre voulut 
que ces constructions, d'un genre spécial, rappelassent les 
Propylées d'Athènes. C'est à cette bizarre fantaisie que la 



LE COMTE MOtLIEN. 455 

France doit les singuliers monuments placés à la plupart 
des entrées de sa capitale. Heureusement, le même ministre 
laissa M. MoUien libre d'établir, outre le chemin de ronde in- 
térieur, indispensable pour la surveillance de la fraude , un 
chemin en dehors de l'enceinte, qui est devenu depuis le bou- 
levard extérieur et l'un des ornements de Paris. 

Peu de temps auparavant, M. Mollien avait adressé à 
M. Joly de Fleury, alors ministre des finances, un Mémoire 
dans lequel il démontrait l'avantage d'accorder au port de 
Bayonne, pour le commerce des États-Unis, la franchise 
dont jouissait le port de Marseille pour le commerce du 
Levant. Les États-Unis d'Amérique étaient alors sur le point 
de conquérir définitivement leur indépendance. Dans la 
prévision de ce fait, dont l'époque seule présentait encore 
quelque incertitude, M. Mollien s'était préoccupé de l'idée 
d'ouvrir de nouveaux débouchés à la France. Tout en re- 
connaissant qu'un système complet d'échanges ne pouvait 
s'ouvrir entre elle et les États-Unis, il lui semblait qu'ils 
pourraient tirer des ports de France des draps, des sels, des 
cuivres, des fers fabriqués, des toiles, des armes; en solder 
une partie avec des tabacs, des cotons, des bois, et acquitter 
le reste avec le produit des ventes qu'ils auraient faites 
ailleurs d'autres productions moins nécessaires à la France. 
Ce projet annonçait dans son auteur des idées économiques 
libérales, qui étaient d'ailleurs, en ce moment, celles de 
l'administration. Par malfieur, la Ferme générale craignit 
qu'il ne diminuât ses recettes. D'un autre côté, les entraves 
inhérentes au mode de recouvrement de cette partie des re- 
venus publics étaient telles, que, malgré le vœu du ministre 
des finances et celui de M. de Vergennes, ministre des af- 
faires étrangères et président du conseil des finances, malgré 
les sollicitations de la province tout entière, le plan de 
M. Mollien ne put être mis à exécution. 

Un pareil échec n'était pas, au surplus, de nature à mo- 



454 PORTRAfrS HISTORIQtlES. 

difier ses idées sur les avantages que les nations peuvent 
retirer d'un système d'échanges sagement entendu. M. Mol- 
lien fut toute sa vie partisan de la liberté commerciale, 
non de cette liberté qui n'admet aucune règle, aucune 
limite, et qui compromettrait tout, présent et avenir, pour 
l'honneur d'un principe, mais d'une liberté tempérée, pro- 
gressive, ayant égard aux conditions géographiques d'un 
pays, à la quantité des capitaux, au degré d'avancement de 
son industrie. Les premières impressions de M. Mollien 
à ce sujet lui avaient été inspirées par son père. Quoique 
manufacturier dans une province qui avait tout à redou- 
ter de la concurrence de l'Angleterre, celui-ci avait lu et 
médité un livre à jamais célèbre,, les Bccherches d'Adam 
Smith sur la richesse des nations, et il avait été frappé de 
la profondeur de ses observations et des conséquences 
qu'elles pouvaient avoir sur le sort des hommes. Dans une 
conversation qu'il avait eue avec son fils, et que celui-ci 
reproduit religieusement , il lui avait fortement recom- 
mandé la lecture de ce livre. « Je désire que vous lisiez et 
méditiez cet ouvrage, lui avait-il dit daiis un langage em- 
preint d'une sollicitude paternelle ; l'auteur n'imagine rien, 
mais il a tout observé ; il n'a pas créé des hypothèses, mais 
il a saisi, dans tous leurs rapports mutuels, les combinai- 
sons, les intérêts de l'ordre social. Sa théorie est telle que 
doit être toute théorie exacte; elle n'offre rien de conjectu- 
ral : elle explique le mécanisme de la société comme New- 
ton a expliqué le système du monde, en le prouvant... » Ces 
salutaires conseils n'avaient pas été perdus. Plus tard, 
M. Mollien lut, à son tour, avec fruit, l'ouvrage d'Adam 
Smith. « J'avais remarqué, dit-il, que le vénérable et judi- 
cieux Malesherbes en disait du bien. Le même ouvrage était 
dénigré par tous les hommes de l'ancienne routine, qui se 
disaient si improprement de l'école de Colbert. Ils sem- 
blaient s'être persuadé que ce qui importait avant tout à la 



LE COMTE MOLLIEN. 455 

richesse de notre nation, c'était qu'il ne sortit jamais un 
écu de France; qu'avec cette garantie et sous cette condi- 
tion, le genre et la quotité de Tinipôt, le taux du salaire, le 
plus ou moins de perfection des procédés industriels, le 
prix des matières premières, étaient choses complètement 
indifférentes, pourvu que ce fût un Français qui gagnât ce 
qu'aurait pu perdre un autre Français. » 

II. 

Cependant, M. MoUien s'était fait, dans la société pari- 
sienne, une existence conforme à ses goûts. Les salons les 
plus distingués de Paris étaient, vers 1780, le théâtre de 
continuelles discussions sur les finances. Un certain ban- 
quier et faiseur d'affaires, Suisse d'origine, du nom de Pen- 
chaud, passait alors pour très-versé dans cette partie et fai- 
sait école. Lorscjne M. Necker arriva au ministère, Penchaud 
se déclara contre lui et l'attaqua vivement. Ses salons 
étaient fréquentés par des hommes de cour, entre autres 
M. de Galonné; par des abbés, parmi lesquels l'abbé Louis 
était le plus assidu, et par des magistrats. Là, Penchaud 
contrôlait les actes du ministre, et notamment son système 
d'emprunts viagers. Dans ces conversations, M. Mollien ex- 
pliquait, par d'excellents motifs, son opinion sur ces em- 
prunts qu'il considérait comme contraires à l'esprit de 
famille, et favorisant la vie oisive, au grand détriment de 
la richesse publique et particulière. Tout en contestant l'u- 
tilité des emprunts viagers, M. Mollien appréciait d'ailleurs, 
avec la modération qui le distingua toujours, l'administra- 
tion de M. Necker, qu'il croyait bien supérieur à ses détrac- 
teurs. Mais M. Necker tomba. Peu de temps après, M. de Ga- 
lonné arriva au ministère et s'attacha Penchaud avec un 
traitement considérable, en qualité d'agent consultatif. Une 
anecdote racontée par le comte Mollien donne une étrange 



456 PORTRAITS HISTORIQUES. 

idée du caractère de ce banquier et du ministre dont il était 
l'ami. Ce dernier avait entrepris de refondre toute la mon- 
naie d'or. Prévoyant peut-être que Penchaud ne serait pas 
partisan de ce projet, M. de Galonné ne l'avait pas consulté. 
Homme à système, Penchaud était encore plus attaché au 
succès de ses idées qu'à M. de Galonné ; il fit remettre se- 
crètement au roi un Mémoire dans lequel il combattait vic- 
torieusement le projet du ministre. Louis XVI, très-embar- 
rassé, confia le Mémoire à M. de Galonné, en le chargeant 
d'y répondre. Gelui-ci n'avait pas prévu les objections et se 
trouvait hors d'état de les réfuter. « Je ne sais, ajoute le 
comte MoUien, si l'auteur du mémoire s'était trahi par 
quelques confidences ou si M. de Galonné qui, malgré son 
apparente légèreté, avait le tact très-fin, le devina, mais ce 
fut lui qu'il chargea de la réfutation, sans lui laisser entre- 
voir le moindre soupçon. Il fallut bien que Penchaud s'y ré- 
signât; et, comme l'attention du roi appartenait à d'autres 
intérêts qu'à une discussion théorique sur les monnaies, le 
ministre parvint aisément à effacer l'impression qu'avait 
produite le Mémoire , quand il put en présenter au roi la 
rétractation faite par l'auteur même. » 

Mais les expédients de M. de Galonné ne le maintinrent 
pas longtemps au pouvoir ; il fut renversé à son tour par 
l'opinion, déjà toute-puissante, et remplacé par M. de Four- 
queux. « Le roi, dit tristement à ce sujet M. MoUien, nom- 
mait encore des ministres, mais il n'y avait plus de minis- 
tère. » Vers cette époque, M. Mollien contribua à la 
négociation du célèbre traité de commerce de 1786, entre 
la France et l'Angleterre. M. Mollien était, comme on l'a 
vu, employé dans la division du ministère des finances, qui 
avait dans ses attributions la surveillance de la Ferme géné- 
rale, et, par suite, l'application du tarif des douanes. 11 avait 
attentivement étudié, en homme aussi éclairé que désinté- 
ressé, les actes de l'administration de Golbert, et il avait pu 



k\ 



LE COMTE MOLLIEN. 457 

lire, dans la correspondance de l'illiislre ministre, celte 
réflexion qui annonce le coup d'œil et la fermeté de l'homme 
d'État : « Les marchands , disait Colbert , ne s'appliquent 
jamais à surmonter, par leur propre industrie, les difficultés 
qu'ils rencontrent dans le commerce, tant qu'ils espèrent 
trouver des moyens plus faciles par l'autorité du roi ; et c'est 
pour cela qu'ils y ont recours pour tirer quelque avantage de 
toute manière, en faisant craindre le dépérissement entier 
de leur manufacture ' . » De cet ensemble de faits et d'ob- 
servations, M. Mollien avait tiré la conclusion que Colbert 
n'avait voulu que donner des lisières à l'industrie de son 
temps. Or, M. Mollien trouvait, en 1786, que l'industrie 
française avait fait des progrès qui lui permettaient d'entrer 
en concurrence avec celle des nations voisines. Suivant lui, 
de bons esprits (indépendamment même des économistes ) 
demandaient, depuis quelque temps, des modifications dans 
les tarifs des douanes ; ils faisaient observer que, dans tout 
pays dont l'industrie se perfectionne, des restrictions, des 
prohibitions, des gênes, toujours les mêmes, devaient, avec 
le temps, beaucoup plus nuire au véritable commerce 
qu'elles ne pouvaient profiter à quelques routines arriérées. 
M. Mollien ajoute que telle était aussi l'opinion de plusieurs 
habiles manufacturiers français qui étaient parvenus, par 
leurs seuls efforts, à produire mieux et à moindre prix que 
les étrangers. Lorsque cette question avait été agitée, à 
l'occasion du renouvellement du bail de la Ferme générale, 
seul, dans le Conseil, M. de Calonnc avait été d'avis que les 
droits de douanes ne devaient pas être modifiés. Mais M. de 
Vergennes, les autres ministres, et le roi lui-même, adop- 
tèrent le projet que M. Mollien avait préparé, et d'après 
lequel la Ferme générale, au lieu de garantir une somme 
fixe pour le produit des douanes, ne devait plus rendre 

' Archives de la marine, lettre du 2 octobre 1671. 

2G 



4o8 PORTRAITS HISTORIQUES. 

compte que de ce qu'elle aurait perçu. Quant aux taxes que 
le gouvernement pourrait avoir l'intention de réduire ou de 
supprimer, il fut décidé qu'elles seraient successivement 
modérées d'une dixième ou d'un vingtième par an, pendant 
la durée du nouveau bail. 

Grâce à ces modifications, M. de Vergennes put négocier, 
dans la même année, le traité de commerce de 1786, que 
M. Mollien avait eu pour but de faciliter et qu'il approuva 
toute sa vie, malgré les critiques intéressées qui n'ont pas 
été épargnées à son auteur. 

Malheureusement, M. de Vergennes mourut très-peu de 
temps après et ne put surveilleur l'exécution de son œuvre. 
D'un autre côté, les troubles qui agitèrent bientôt les pro- 
vinces et l'incertitude de l'avenir compromirent les inté- 
rêts de quelques fabricants français, dont la ruine fut, 
comme on devait s'y attendre, imputée au traité de 1786. 
Soixante ans plus tard, en 1845, ce fameux traité inspirait 
les réflexions suivantes au comte Mollien : « Ce qui n'aurait 
« pas dû être moins observé et mérite bien qu'on y pense, 
« c'est que nos tarifs de douanes, dans lesquels le comte 
« de Vergennes, ministre peu novateur, voulait opérer len- 
« tement et successivement des modifications, parce qu'il 
« jugeait mieux et de plus haut les besoins du commerce 
« que beaucoup de nos commerçants, sont encore parvenus 
« à traverser presque intacts, pendant plus d'un demi- 
« siècle, les six ou sept révolutions qui ont suivi celle de 
« 1789, si contraires entre elles, et qui ne se sont guère ac- 
« cordées que par le privilège d'inviolabilité que toutes ont 
« conféré à ces mêmes tarifs. » 

Mais le traité de 1786 n'eut-il pas été emporté par 
les événements , il n'aurait pu , on le comprend , exer- 
cer qu'une influence bien secondaire sur la marche des 
affaires. La situation du gouvernement était telle, (luc des 
réformes profondes pouvaient seules prévenir une révolu- 



LE COMTE MOLLIEN.. 459 

tioii, et ces réformes, la faiblesse chaque jour croissante de 
l'autorité, l'obstination des uns et raveu^^lement des autres 
ne permettaient même plus de les entreprendre. Victimes 
de cette fausse situation, les ministres des finances se suc- 
cédaient sans avoir le temps de rien mûrir, de rien exécuter. 
Réformateur hardi, mais ayant mal calculé ses forces et sondé 
le terrain sur lequel il marchait, M. de Galonné avait voulu 
faire une véritable révolution financière. Les nombreux in- 
téressés que froissait son plan, très-juste, d'ailleurs, dans 
beaucoup de ses parties, se récrièrent ; c'en fut fait du mi- 
nistre et de ses projets. A partir de ce jour, les événements 
se précipitèrent avec une irrésistible violence. En môme 
temps que la royauté, la propriété fut attaquée législative- 
ment par ceux-là mêmes qui auraient dû se sacrifier au be- 
soin pour la défendre. « Or, dit à ce sujet le comte MoUien, 
la propriété est le premier des organes du corps social; 
c'est lui qui donne le mouvement à toutes les autres par- 
ties. Cet organe est aussi le plus instable ; sa susceptibilité 
est si délicate et si expansive, que la lésion qu'il éprouve 
sur un point se communique à tous les autres. » Prévoyant, 
dès le début de la révolution, les excès dont elle ne tarderait 
pas à se souiller, reconnaissant son impuissance à faire 
quelque bien, à prévenir un peu de mal, M, Mollien s'em- 
pressa de fuir Paris et le spectacle de ses émeutes, de ses 
violences chaque jour croissantes. On venait de réorganiser 
l'administration générale des domaines nationaux et de Ten- 
registrement ; il demanda et obtint d'être nommé directeur 
de ce service dans le département de l'Eure, où il désirait se 
fixer par le motif que les habitants de ce pays n'avaient que 
des opinions modérées et qu'ils étaient sans entJtousiasme 
po2tr la révolution. On se souvient que le même motif avait 
guidé M. Gaudin dans le choix de la retraite où il chercha, 
lui aussi , à se faire oublier. Cette appréciation était sans 
doute alors celle de tous les esprits sensés. Mais les espé- 



460 PORTRAITS HISTORIQUES. 

rances de M. Mollien furent trompées. A Évreux, comme 
clans tonte la France, les mauvaises passions s'agitaient et 
fermentaient à l'approche des grands dangers publics. « Une 
minorité active, dit M. Mollien, avait mis dans ses intérêts 
tous les prolétaires et tous ceux qui, sans travail et sans 
efforts, croyaient s'enrichir en s' appropriant quelques lam- 
beaux des propriétés publiques et privées qu'ils dévas- 
taient. » Quelques jours après le 10 août 1792, le duc de 
la Rochefoucauld, avec qui il avait d'intimes rapports, 
fut assassiné à Gisors. Mandé le même jour à Paris comme 
suspect, pour rendre compte de sa conduite, M. Mollien en 
fut quitte cette fois pour sa place de directeur des domaines, 
qui lui fut ôtée. 

Cette mesure, qui lui rendait sa liberté, fut loin de lui cau- 
ser aucun regret. Issu d'une famille de commerçants, il avait 
conservé pour la carrière que son père avait parcourue avec 
honneur une vive sympathie. Un intérêt lui fut offert dans 
une filature de coton nouvellement fondée. Il s'agissait d'im- 
porter en France les procédés mécaniques dont l'Angleterre 
faisait depuis vingt ans usage dans ses manufactures, et c'é- 
tait, pour le dire en passant, le traité de 1 786 qui réveillait nos 
manufacturiers de leur torpeur. M. Mollien accepta cette 
offre. Au bout de quelques mois, il se réjouissait des résul- 
tats obtenus, lorsque le ministre des finances, Clavière, lui 
écrivit coup sur coup de venir le trouver. On était au mois 
de mai 1793. M. Mollien se préoccupait beaucoup de l'as- 
pect qu'allait lui présenter Paris, et surtout la première 
place qu'il aurait à traverser. « Je ne pouvais, dit-il, me 
distraire de cette pensée. Au moment où j'arrivai, lorsque 
mes yeux, qui auraient voulu ne rien voir, virent, retrou- 
vèrent le concours ordinaire des allants et des venants, leur 
marche indifférente... j'eus la simplicité de m'en étonner.» 
Le ministre, qu'il vit le lendemain, attribua sa destitution 
ù un malentendu, et réclama son concours ; mais M. Mollien 



LE COMTE MOLLIEN. 4GI 

répondit qu'ayant introduit dans son pays une industrie 
qui assurait l'aisance et la tranquillité des populations, il 
croyait mieux servir la France dans son nouvel état que 
dans l'ancien. Puis, malgré toutes les instances qui lui 
furent faites de rentrer dans l'administration , il persista 
dans son refus. 

Le ministre Clavière avait dit à M. Mollien, dans l'espoir 
d'ébranler sa résolution : « Ne craignez-vous pas que votre 
éloignement des affaires publiques ne soit mal interprété ? » 
Six mois après, cette prévision se réalisa. M. Mollien était 
revenu prendre la direction de sa manufacture. Au mois de 
février 1794, il fut traduit devant un comité révolution- 
naire d'Évreiix. Relâché une première fois, il fut de nou- 
veau, vers la fin du même mois, appréhendé comme com- 
plice des fermiers généraux, d'après un ordre du Comité 
de sûreté générale de la Convention. Il aurait pu faire mas- 
sacrer les gendarmes qui venaient le chercher, par les 
ouvriers de sa manufacture, qui n'attendaient que le signal. 
11 préféra les calmer, les paya d'avance pour quinze jours , 
fut amené à Paris et renfermé à l'ancien hôtel des Fermes 
avec les trente-deux fermiers généraux, dont on l'accusait 
d'avoir été le complice et parmi lesquels figurait le mal- 
heureux Lavoisier. Us avaient été dénoncés par un misé- 
rable, nommé Gaudot, que M. Mollien avait lui'-même 
autrefois fait entrer dans les bureaux de la ferme générale, 
sur la recommandation de MM. Vergennes et d'Ormesson , 
et qui en avait été chassé pour avoir volé dans la caisse 
qui lui était confiée , une somme de 2 à 300,000 francs. 
Gaudot, qui s'était échappé de sa prison, le 10 août 1792, 
et qui voulait anéantir les pièces de son procès, annonça 
des révélations qui devaient, disait-il, obliger les anciens 
fermiers généraux à restituer au trésor plusieurs cen- 
taines de millions. H lui fallait pour cela pénétrer dans les 
bureaux où se trouvaient les pièces, qu'il se hâta de faire 

26, 



462 PORTRAITS HISTORIQUES. 

disparaître. Une fois tranquille à ce sujet, il lança son 
accusation. On n'en sait que trop les résultats. 

Le 6 mai 1794, la Convention décréta, dit M. Mollien, 
que les anciens fermiers généraux avaient mis la répu- 
blique en péril , parce que quelques-uns de leurs agents 
avaient été soupçonnés^ en 1789, de vendre du tabac trop 
humide^ et renvoya devant le tribunal révolutionnaire ceux 
qui avaient ainsi conspiré. M. Mollien, qui redoutait moins 
la mort que la manière de mourir, était parvenu à se pro- 
curer une forte dose d'opium, et attendait que le moment 
fût venu d'en faire usage. Lavoisier, à qui il en avait offert, 
ne voulut pas en accepter. « Nous donner la mort, dit-il, 
ce serait absoudre les forcenés qui nous y envoient. » 
Le 8 mai, les trente-deux fermiers généraux furent mandés 
devant le tribunal révolutionnaire. Au moment du départ, 
les guichetiers eux-mêmes fondaient en larmes. M. Mollien, 
entré le dernier dans la prison, s'attendait à être appelé après 
tous les autres; d'un autre côté, le décret ne concernait que 
les fermiers généraux. Au moment où il allait suivre ses ca- 
marades, ses amis, le concierge le repoussa brusquement, 
en lui disant : « Rentrez, vous n'avez rien à faire ici. » Il 
rentra et fut sauvé. Quelques heures après, trois de ceux 
qu'il avait vus partir dans la matinée, MM. de la Hante, de 
Laage Jils et Sanlot, furent ramenés à la prison, et en le 
voyant, s'évanouirent dans ses bras. Le parent de l'un 
d'eux, qui siégeait au tribunal révolutionnaire, les avait 
arrachés à la mort en faisant remarquer qu'ils n'étaient que 
fermiers adjoints, et que, par conséquent, le décret ne 
pouvait leur être appliqué; mais les malheureux venaient 
de perdre leurs pères et leurs frères surl'échafaud. 

Le 9 thermidor vint enfin délivrer M. Mollien. A peine 
libre, il repartait pour sa province. Bientôt après, il cachait 
chez lui un jeune artiste, Topino-Lebrun. Celui-ci, après 
avoir contribué à avancer do quelques jours l'élargissement 



LE COxMTE MOLLIEN. 465 

de M. Mollien, était poursuivi à son tour pour la violence 
•de ses opinions. Topino-Lebrun paya depuis, de sa tête, 
ses illusions démagogiques. M. Mollien, qui le plaignit 
sincèrement, fait à ce sujet les réflexions les plus sensées, 
les plus vraies, et que l'on dirait écrites d hier : « Son 
principal tort, dit-il, était d'être né dans un temps qui 
n'était pas fait pour lui, et dont il ne pouvait pas soutenir 
l'épreuve, parce que son éducation même l'avait rendu 
étranger à son siècle. // savait Plutarque par cœur ; il ne 
connaissait même pas la géographie de la France. La ré- 
volution l'avait surpris étudiant les arts à Rome; sa folie 
fut de croire que la Grèce devait avoir été le pays le mieux 
gouverné; que toutes les sociétés européennes devaient être 
refondues sur le modèle des peuplades de ce coin du 
monde qui a jeté tant d'éclat. Ce qu'il savait seulement de 
leur gouvernement, c'était qu'il se disait républicain. Dans 
un temps calme, ce jeune homme eût été un artiste dis- 
tingué; revenant en France au milieu des troubles civils, 
il ne fut qu'un de ces esprits turbulents , s'agitant sans 
résultat et sans but, et que la peine atteint souvent plutôt 
que les vrais factieux, dont ils ne sont eux-mêmes que les 
instruments et les dupes ! » 

III. 

La France était délivrée des angoisses de la Terreur; 
mais il n'y avait ni sécurité dans les esprits, ni confiance 
dans l'avenir, ni gouvernement stable et régulier. Quelques 
années s'écoulèrent pendant lesquelles la société semblait 
en quelque sorte chercher à reprendre son assiette, sans 
pouvoir, comme si elle fût sortie d'une longue ivresse, y 
parvenir. M. Mollien, que son éloignement de Paris et sa 
participation à la gestion d'une manufacture éminemment 
utile n'avaient pas suffisamment protégé contre les honora- 



464 PORTRAITS HISTORIQUES. 

bles souvenirs qu'il avait laissés dans l'administration, passa 
ces années dans la plus grande obscurité, cherchant, avant 
tout, comme les hommes de son temps que leurs vertus, 
leur richesse ou leurs services désignaient à l'attention de 
leurs concitoyens, à se faire oublier. Esprit observateur et 
pratique, il suivait, du fond de sa solitude, la marche des 
affaires, et gémissait de voir le pays livré à cette succession 
d'expériences qui, tout en le ruinant, le laissaient toujours 
sous le coup d'une recrudescence d'anarchie. Les réflexions 
que le souvenir de ces temps à jamais funestes lui a inspi- 
rées sont pleines de sens et donnent une idée de son intelh- 
gence et de sa droiture. « C'était surtout par leurs propres 
actes, dit-il, que les gouvernements éphémères d'alors ren- 
daient plus difficile à manœuvrer le pouvoir qu'ils avaient 
saisi. Ce qu'on oublie toujours, malgré tant d'épreuves, 
c'est que l'éducation en cette matière ne s'improvise pas. 
Comme, dans leurs divers commandements, ils portaient 
tout au delà du possible, ils rencontraient presque partout 
résistance, et leur seule arme était la violence. Ils n'avaient 
gardé pour moyen de finances que les confiscations, pour 
moyen de police que les emprisonnements, et ils se van- 
taient d'être parvenus, par de telles mesures, à tenir en- 
core alors plusieurs armées sur pied. Ces armées, composées 
de soldats et de chefs également novices, avaient cependant 
su repousser les premières invasions du territoire et se 
rendre conquérantes elles-mêmes ; rnais elles ne pouvaient 
être entretenues dans l'intérieur que par des réquisitions 
sur les villes et les campagnes, ce qui augmentait encore la 
détresse générale. » 

Enfin, l'étoile du général Bonaparte se leva, et bientôt 
le pays entier eut les yeux fixés sur elle, comme sur l'astre 
de salut. M. MoUien rappelle, et je ne puis résister au plaisir 
(le citer, quelques paroles qu'il adressa à deux savants il- 
lustres dont il était l'ami, Monge et Berthollet, avant leur 



LE COMTE MOLLIEN. 465 

départ pour l'Egypte, où ils accompagnaient le jeune géné- 
ral. « Celui qui vous conduit, disait à ses amis M. Mollien, 
au moment de leur séparation, n'a fait encore ici que com- 
mencer son œuvre. Son absence va redevenir un temps d'é- 
preuves. Je suis résolu de passer hors de France une partie 
de ce temps. Pendant que vous visiterez en Egypte les 
monuments des temps anciens, je tacherai d'observer, dans 
les pays que je parcourrai, ceux des temps nouveaux qui 
peuvent être plus à notre usage, et quand nous nous re- 
verrons, de meilleures chances pour la France seront reve- 
nues. J'espère avec vous. » 

On sait comment les prévisions de M. Mollien s'accom- 
plirent. Quant à lui , il était parti pour l'Angleterre en 
1798, désireux d'étudier sur les lieux même l'organisation 
financière de ce pays, et n'ayant, il le dit lui-même, pour 
compagnon de voyage, que l'ouvrage d'Adam Smith. Quel- 
ques mois après, de nouveaux orages s'annonçaient à l'ho- 
rizon. Ne voulant pas que son absence servît de prétexte à 
la confiscation de son modeste patrimoine, M. Mollien se 
hâta de rentrer en France. Son voyage n'avait, d'ailleurs, 
pas été sans résultats; il avait observé à Londres même la 
crise violente à laquelle était alors en proie la banque d'An- 
gleterre, qui venait d'être obligée de suspendre le rembour- 
sement de ses billets. Il avait autrefois connu M. Gandin, 
comme lui Premier Commis des finances avant la révolu- 
tion, et qui avait été nommé ministre des finances le len- 
demain du dix-huit brumaire. Une des premières me- 
sures du nouveau ministre, à l'expérience et aux lumières 
duquel M. Mollien rend de fréquents hommages dans le 
cours de ses Mémoires, fut la création d'une caisse d'amor- 
tissement, qui devait, entre autres fonctions, acquitter, à 
défaut des signataires, les obligations des receveurs géné- 
raux, recevoir en dépôt les cautionnements qu'on allait de- 
mander à tous les comptables, hériter de toutes les rentes 



466 \ PORTRAITS HISTORIQUES. 

viagères, de toutes les pensions éteintes par le décès des 
titulaires, et employer le produit de ces extinctions à ra- 
cheter au cours de la Bourse des rentes perpétuelles à cinq 
pour cent. M. Gandin proposa à son ancien collègue l'em- 
ploi de directeur de la caisse nouvelle. Celui-ci ne partageait 
pas, sur tous les points, les vues du ministre au sujet des 
services qu'on pourrait demander à cette institution; mais 
il s'agissait de contribuer au rétablissement de l'ordre, de 
rendre à la propriété et aux propriétaires, par les bienfaits 
inséparables d'une bonne administration , la sécurité qui 
leur manquait depuis si longtemps. M. Mollien soumit d'a- 
bord ses doutes au ministre, qui, confiant dans la fidélité 
de son concours, n'hésita pas à persister dans l'offre qu'il 
lui avait faite. Elle fut acceptée. Quelque temps auparavant, 
le nouveau directeur de la cajsse d'amortissement avait pu- 
blié, sous le titre d'Aperçus et résultats de la doctrine fran- 
çaise et de la doctrine anglaise en finances^ un écrit ayant 
pour objet d'expliquer les deux systèmes. D'après M. Mol- 
lien, l'institution qui fonctionnait en Angleterre était or- 
ganisée d'une manière bien plus utile ; mais ce qui impor- 
tait, suivant lui, c'était de faire, dans la voie que nos voisins 
avaient ouverte, les premiers pas, toujours les plus difficiles 
en France, quand il s'agit d'affaires sérieuses et qui ne sont 
pas de nature à passionner les esprits. L'ignorance même 
était si grande à ce sujet, que, chaque jour, des hommes 
d'ailleurs très-honorables, et qui affichaient la morale la 
plus austère, félicitaient le directeur de la caisse d'amor- 
tissement c( d'avoir une place dans laquelle on pouvait légi- 
timement faire la plus grande fortune de France. » Cette 
opinion blessait profondément, on peut se le figurer, la dé- 
licatesse de M. Mollien. Jaloux de la détruire, doué d'une 
susceptibilité extrême pour tout ce qui touchait à la probité 
et à l'honneur, il fit distribuer aux principaux fonctionnaires 
un petit Mémoire dans lequel, mettant à la portée de tous 



Le comte mollien. 467 

la théorie encore mal comprise de l'amortissement, il ex- 
pliquait en même temps les bienfaits qu'il était permis d'en 
attendre si l'on parvenait à imiter plus fidèlement le sys- 
tème appliqué par les Anglais. 

A peine installé dans ses nouvelles fonctions, M. Mollien 
avait opéré, dans l'administration qui lui était confiée, une 
amélioration de peu d'importance au premier aspect, mais 
qui n'en devait pas moins avoir une grande portée, à cause 
de l'ordre qu'elle introduisit dans la comptabilité de la caisse 
d'amortissement. Fils de négociant, ayant lui-même dirigé 
une manufacture considérable, il avait pu apprécier tout le 
prix de la régularité et de la clarté résultant de la tenue des 
écritures en partie double, M. Mollien définissait parfaite- 
ment cette méthode en disant qu'elle épie chaque opé- 
ration d'un commerçant pour en décrire spontanément 
les effets sur les capitaux, les valeurs, les marchandises 
dont il dispose ; exprime tout avec la concision des formules 
arithmétiques; inscrit chaque objet dans un compte nou- 
veau à chaque modification qu'il subit, mais en conservant 
la trace de son passage dans les autr^'s comptes, de telle 
sorte que tout compte se déclare débiteur de la valeur qu'il 
reçoit, et créancier de celle qu'il affecte à un autre. Em- 
prunter au commerce ce système tout à la fois si simple et si 
sûr pour l'appliquer à la comptabilité du gouvernement, c'é- 
tait prévenir le retour d'un grand nombre de malversations 
qui n'avaient eu d'autre origine que la facilité qu'offrait l'an- 
cienne méthode, aux caissiers de l'État, de donner le change 
sur leur situation réelle. M. Mollien n'hésita pas, et, pour 
ne pas compromettre le succès de son plan, il eut le bon 
esprit de n'en parler que lorsqu'il fut deyenii un fait. Il 
craignait avec raison le flux des raisons oiseuses et banales 
par lesquelles les hommes de routine empêchent les ré- 
formes et provoquent les révolutions. On lui aurait objecté, 
en effet, qu'il n'était pas de la dignité du gouvernement 



4G8 PORTRAITS HISTORIQUES. 

de se traîner sur les traces du commerce, qu'il devait 
avoir des formes de comptabilité spéciales, que celles en 
vigueur avaient traversé des siècles, qu'une telle innovation 
pourrait avoir des dangers, etc., etc. Pendant les vingt an- 
nées qu'il avait servi l'ancienne monarchie, M. MoUien avait 
vu cent fois des améliorations importantes repoussées par 
d'aussi pauvres motifs. Instruit par la triste expérience du 
passé, n'ayant jamais qu'un seul but et un seul mobile, l'in- 
térêt général, il sut, non pas seulement dans cette circon- 
stance, mais pendant tout le temps qu'il occupa de hautes 
fonctions, faire le cas qu'il fallait des frayeurs vulgaires de 
la routine et du fracas des réclamations privées. Sans os- 
tentation ni condescendance, avec la simplicité et la fermeté 
du véritable administrateur, il opéra tout le bien et empê- 
cha tout le mal qu'il lui fut donné de faire ou de pré- 
venir. 

L'établissement d'une banque d'escompte , qui devint 
bientôt la banque de France, suivit de près la rentrée de 
M. MoUien aux affaires; mais M. Mollien ne fut pas le pro- 
moteur de cette mesure. L'un des auteurs les plus influents 
de la proposition fut M. Crétet, qui devint ensuite conseiller 
d'État, et fut, pendant quelques années, ministre de l'inté- 
rieur sous l'Empire. Imbu des idées anglaises sur la nature 
et les conditions du crédit, M. Mollien aurait voulu, en ce 
qui concernait la banque d'escompte, qu'au lieu de lui prêter 
cinq millions, indépendamment du privilège lucratif qu'il 
accordait, le gouvernement n'eût fait cette concession aux 
actionnaires qu'à prix d'argent. Il blâmait aussi, à juste 
titre, la stipulation qu'ils avaient fait introduire dans leurs 
statuts, et en vertu de laquelle ils pouvaient user de l'es- 
compte à des conditions plus avantageuses que le public. 
Mais la constitution de la banque d'escompte n'était pas 
dans les attributions de M. Mollien, et il ne pouvait que 
soumettre au ministre des finances, en admettant que celui- 



LE COMTE MOLLIEN'. 4G9 

ci les lui eût demandées, à titre purement consultatif, ses 
idées sur la nouvelle institution, qui réussit, du reste, à 
merveille, et produisit, nonobstant l'imperfection des pre- 
miers statuts, les meilleurs résultats. 

Quoi qu'il en soit, malgré la fermeté salutaire et la sagesse 
du nouveau gouvernement, le pays, tel qu'un malade épuisé 
par de longues fièvres, se remettait lentement, eu égard à 
son impatience , et la bourse de Paris, ce thermomètre 
prosaïque et matériel, si l'on veut, mais fidèle, de l'opinion 
publique, éprouvait des fluctuations nombreuses et pro- 
fondes. Dans sa bonne foi et son ardeur pour le bien, le 
Premier Consul s'émut de ces variations, et vit de l'hostilité 
et des opposants là où il n'y avait que des appréhensions et 
des spéculateurs. 11 avait entendu vanter la capacité de 
M. Mollien; il le fit venir, lui exposa ses griefs, et voulut 
savoir de lui s'il n'existait pas un moyen de mettre un frein 
à cette fureur désordonnée du jeu, qui, en même temps 
qu'elle semblait s'en prendre aux intentions mêmes du gou- 
vernement, compromettait souvent de la manière la plus 
grave, par des manœuvres frauduleuces, la fortune d'un 
certain nombre d'hommes de bonne foi, et favorisait l'oisi- 
veté et tout le cortège des mauvaises passions, aux dépens 
de la probité laborieuse, de l'ordre, de l'économie. Il faut 
lire, dans les Mémoires mêmes de M. Mollien, la conversa- 
tion qu'il eut à ce sujet avec le Premier Consul, conversa- 
tion qui ne dura pas moins de deux heures, et dans laquelle 
les deux interlocuteurs traitèrent à fond la question, chacun 
à un pôle opposé, mais tous les deux avec une grande hau- 
teur de vues. Indigné de quelques scnndales qui lui avaient 
été signalés, le Premier Consul ne parlait que de réglemen- 
tation et de répression énergique, si ces scandales se renou- 
velaient. 

« Je ne veux gêner l'industrie de personne, disait-il à ce 
sujet; mais, comme chef du gouvernement actuel de la 



470 PORTRAITS HISTORIQUES. 

France, je ne dois pas tolérer une industrie pour qui rien 
n'est sacré, dont le moyen habituel est la fraude et le men- 
songe, dont le but est ini profit plus immoral encore que celui 
qu'on cherche dans les jeux de hasard, et qui, pour le plus 
médiocre profit de ce genre, vendrait le secret et l'honneur 
du gouvernement lui-môme, si elle pouvait en disposer. » 

Malgré les abus qui pouvaient en résulter, M. Mollien 
était partisan de la liberté des transactions, persuadé que 
ses avantages étaient encore plus grands que les abus qu'elle 
pouvait entraîner. Napoléon ayant invoqué l'exemple de 
l'Angleterre et de la Hollande, M. Mollien lui fit remarquer 
que les marchés à ternie y étaient bien plus multipliés qu'à 
Paris. 

« Ce qui distingue notre dette, ajouta-t-il, c'est que son 
cours est susceptible de plus d'écarts. Souvent, les causes 
les plus légères le font varier, en un seul jour, de deux ou 
trois pour cent, tandis qu'une variation d'un quart ou d'un 
demi pour cent, dans le cours de la dette anglaise ou hol- 
landaise, est une sorte de révolution dans ces deux pays. 
Cette mobilité, dans le cours de nos fonds publics, est sans 
doute un puissant attrait pour l'essaim de petits spécula- 
teurs, dont le savoir-faire se borne à parier sur les diffé- 
rences; mais c'est d'une plus haute influence que dépendent 
les variations dans lesquelles ils trouvent des piolils et des 
pertes. Les gouvernements antérieurs au vôtre, général, 
n'ont-ils pas révélé la cause de ces fluctuations dans les sou- 
venirs et les traces que laissent encore leurs expédients en 
finances? Je ne citerai pas toutes les fautes, je ne remonte- 
rai pas aux plus anciennes ; chaque faute pourrait être le 
titre d'un grand chapitre : les expropriations, la violation 
de la foi des contrats, le faux-monnayage des assignats 
étendu à toutes les valeurs données en payement au lieu de 
la monnaie réelle promise, les atermoiements indéfinis, des 
immeubles supérieurs en valeur à toutes les dettes de l'État 



LE COMTE MOLLIEN. 474 

et dont la vente a laissé l'État débiteur de sommes encore 
plus fortes; la pro]»riété partout incertaine, soit sur les sa- 
crilices qu'exigerait d'elle l'impôt, soit sur la nature et l'é- 
poque du remboursement de ses arances ; l'instabilité dans 
les plans de finances et dans les modes de payements intro- 
duisant une instabilité semblable dans tous les marchés, 
dans le prix de toutes choses. C'est , je crois, à ces dé- 
sordres qu'on doit attribuer quelques symptômes d'inquié- 
tude et de défiance qui leur survivent encore, et à la mani- 
festation desquels la liberté d'un marché public tel que la 
bourse est peut-être plus favorable. Mais si l'opinion s'y 
dévoile plus qu'ailleurs , elle y indique peut-être mieux 
aussi qu'ailleurs les moyens de la satisfaire. » 

Revenant sur les marchés à terme, M. Mollien émit l'avis 
que ni la législation ni la morale ne s'y opposaient. Un arrêt 
du Conseil de 1786 les avait, à la vérité, proscrits; mais 
cet arrêt n'avait jamais été exécuté. Si des abus s'étaient 
introduits dans les transactions de bourse reposant sur des 
marchés à terme, on devait surtout en accuser la jurispru- 
dence, qui plaçait ces transactions hors du domaine de la 
loi. M. Mollien estimait avec raison que, lorsqu'un homme 
libre avait pris des engagements téméraires, c'est dans leur 
exécution qu'il devait trouver la peine de son imprudence ou 
de sa mauvaise foi ; que l'efficacité de la peine était dans 
l'exemple qu'elle laissait, et quen annulant le corps du délit 
au profit du plus coupable, la jurisprudence de 1786 n'avait 
pas laissé un bon exemple. Dans son opinion, l'objection 
commune contre les marchés à terme faits à la bourse, ob- 
jection fondée sur ce qu'on ne peut pas vendre ce qu'on ne 
possède pas, et que la loi ne peut pas reconnaître un mar- 
ché qui n'aurait pas dû être fait, n'était, au fond, qu'une 
pétition de principe. Il lui semblait que la loi ne devait pas 
défendre ce qu'elle ne peut pas punir, et bien moins encore 
ce qu'elle est réduite à tolérer. Pouvait-on, enfin, interdire 



472 PORTRAITS HISTORIQUES. 

à la bourse de Paris un mode de transaction accrédité par 
un long usage ta Londres, à Amsterdam, et qui s'était plus 
particulièrement introduit dans nos habitudes d'après les 
changements survenus dans le régime de notre dette pu- 
blique? « Je ne prétends pas, dit en terminant M. Mollien, 
conclure, de ce que les marchés à terme ne peuvent pas 
être interdits, qu'ils sont exempts d'abus. C'est pour qu'ils 
soient réprimés dans leurs abus que je demande que les 
contractants soient jugés selon la loi commune des con- 
trats; c'est pour que les abus soient plus rares, que je 
ne me permets aucune objection contre le projet de cir- 
conscrire la compagnie des agents de change dans un 
moindre nombre, de constituer leur responsabilité, d'in- 
troduire surtout parmi eux la discipline de corps, qui pré- 
vient plus sûrement les fautes que la responsabilité ne les 
répare. » 

C'était la première fois que M. Mollien voyait Napoléon. 
On ne saurait donc trop louer les deux interlocuteurs, l'un 
pour sa franchise, l'autre pour la manière bienveillante 
dont il avait encouragé le développement d'une opinion 
contraire à celle qu'il avait exprimée. L'entrevue avait eu 
lieu à la Malmaison, où M. Mollien fut retenu pour la jour- 
née. Au milieu du dîner, qui fut d'abord grave et silen- 
cieux, M. Mollien eut le plaisir d'entendre le chef de l'État 
dire , en recommandant aux deux consuls ses collègues 
la rédaction d'un projet d'organisation de la compagnie 
des agents de change et de règlement pour les marchés de 
bourse, qu'il ne fallait pas avoir la prétention de défendre ce 
qu'on n'avait pas le pouvoir d'empêcher, et que l'autorité 
publique se compromettait beaucoup moins en réformant 
une loi vicieuse qu'en tolérant son infraction. « Je n'eus 
pas l'air, ajoute M. Mollien, de me reconnaitre dans les cita- 
tions ni de m'approprier ce qu'elles pouvaient avoir d'obli- 
geant pour moi : je n'en restais pas moins persuadé que 



LE COMTE MOLLIEN. 475 

j'aurais dû employer beaucoup mieux le temps que m'avait 
sacrifié le chef du gouvernement . » 

A partir de cette époque, M. MoUien revit fréquemment 
le Premier Consul. A la seconde entrevue, celui-ci lui sou- 
mil un nouveau plan d'organisation de la caisse d'amortis- 
sement, à l'occasion duquel il voulait le consulter, et dont 
il n'était d'ailleurs pas satisfait, parce qu'on y avait divisé 
les Conseils et la responsabilité à l'infini. « U faut sortir de 
cette ornière de républicanisme, dit à ce sujet Napoléon; il 
faut que l'administration agisse au lieu de délibérer. C'est 
parce que la caisse d'amortissement doit avoir des attribu- 
tions qui semblent étrangères entre elles, c'est parce qu'elle 
doit remplir dos devoirs différents, qu'il faut, pour y main- 
tenir l'ensemble, une autorité centrale qui puisse rallier 
tout, surveiller tout, répondre de tout. » Napoléon fit en- 
suite une critique sévère de quelques opérations du ministre 
des finances, présent à l'entrevue, et qui, sans se troubler, 
continua, avec autant d'impassibilité que s'il se fût agi d'un 
autre que lui, de modifier le nouveau plan d'organisation 
de la caisse d'amortissement , d'api es les intentions qui 
venaient de lui être expliquées. M. MoUien, qui vit le len- 
demain M. Gandin, constate qu'il se souvenait à peine de 
l'orage de la veille. « Ce serait être bien dupe, lui dit 
celui-ci , d'attacher à ces saillies plus d'importance que 
celui qui s'y livre; elles ne sont pas rares, mais elles ne 
laissent point de traces : le Premier Consul est le premier à 
s'en accuser, et il demande souvent qu'on les oublie comme 
lui-même. » 

D'autres entrevues suivirent, dans lesquelles le Premier 
Consul consulta M. Mollien sur une foule de projets concer- 
nant la banque de France, le change, les monnaies, les em- 
prunts, le crédit public, les impôts. Deux anciens ministres 
des finances, MM. Necker et de Calonne, avaient proposé 
des plans de finances qui devaient, suivant eux, remédier 



474 PORTRAITS HISTORIQUES. 

aux embarras de la situation. Interrogé à ce sujet, M. Mol- 
lien répondit que pas un des conseils donnés au gouverne- 
ment ne pouvait être suivi. «Ce n'est pas des conseils que 
j'attends, reprit vivement le Premier Consul, mais des aver- 
tissements, et il faut les chercher à toutes les sources. » 11 
ajouta qu'il avait des ministres honnêtes, mais que les cir- 
constances demandaient des hommes extraordinaires. Puis, 
avec une volubilité et une vivacité d'expression incompa- 
rables, il fit h sa manière, dit M. Mollien, l'énumération 
des devoirs et des qualités d'un ministre, et, à la suite, le 
portrait de chacun de ceux qui remplissaient alors ces fonc- 
tions. « Vous le voyez, répéta le Premier Consul en termi- 
nant, je ne me laisse pas imposer par les réputations... Les 
anciens services, je ne les estime que comme une école dans 
laquelle on doit avoir appris à mieux servir. En peu de temps, 
je suis devenu un vieux administrateur; l'art le plus diffi- 
cile n'est pas de choisir les hommes, mais de donner aux 
hommes qu'on a choisis toute la valeur qu'ils peuvent avoir.» 
Cependant ces entrevues et leur durée, qui n'était pas 
sans être remarquée, indiquaient que la faveur de M. Mol- 
lien suivait une marche ascendante. Il en fut averti un jour 
par l'un des frères mêmes de Napoléon, Joseph, qui dit 
en souriant à M. Mollien, à l'issue d'un de ces entretiens, 
que le Premier ('onsul l'avait gardé bien longtemps et qu'on 
voyait bien qu'il le traitait comme un homme dont il vou- 
lait faire bientôt un ministre. M. Mollien, dont la vie entière 
a prouvé qu'il avait toujours été plus disposé à chercher 
l'estime que l'éclat, était, par suite, plus porté à s'effrayer 
qu'à se réjouii' de cette prédiction- Sur l'ordre du Premier 
Consul, il devait lui adresser tous les jours directement, et 
sans l'intermédiaire du ministre des finances, un rapport 
sur les événements fmanciers de la journée, les dispositions 
de la bourse et les divers faits commerciaux se rattachant 
aux opérations qu'on y faisait. Il assistait en outre quel- 



LE COMTE MOLLIEN. 475 

qiiefois aux conseils des ministres. Le Premier Consul a\ait 
même voulu lui donner la moitié du Iraitenient d'un mi- 
nistre; mais il refusa cette faveur et préféra être rétribué 
sur le taux des autres directeurs généraux. En 1804, à l'oc- 
casion de la proclamation de l'Empire, il fut nommé con- 
seiller d'État. Peu de temps après, il profita de son droit 
d'initiative pour proposer deux projets de loi qui furent 
adoptés, mais avec quelques amendements et après une 
discussion approfondie à laquelle le Premier Consul avait 
lui-même pris part. Homme d'étude et de cabinet avant 
tout, M. Mollien, qui avait peu de goût pour parler en pu- 
blic, crut remarquer, dans cette occasion, qu'il y avait 
aussi peu d'aptitude, et devint, dit-il, « circonspect jus- 
qu'cà la timidité. » Deux nouvelles années se passèrent. 
Tous les ans, il publiait un compte rendu des opérations de 
la caisse d'amortissement, et la netteté, la loyauté de ses 
explications ne faisaient qu'accroître son influence, soit 
dans le public, soit auprès du chef de l'État. 

La banque de France eut à traverser, en 1805, une crise 
violente. Les porteurs de ses billets avaient pris l'alarme 
et assiégeaient ses caisses toujours à sec. On redoutait les 
catastrophes qui avaient marqué la chute du système de 
Law. M. Mollien avait, dès le début de la crise, donné le 
conseil, qui ne fut pas écouté, de restreindre les escomptes. 
Les événements ne tardèrent pas à prouver qu'il avait rai- 
son. Heureusement, la victoire d'Austerlitz vint ranimer les 
esprits; la panique cessa : peu de temps après, Napoléon 
revenait subitement à Paris. 

Le 26 janvier 1806, au milieu de la nuit, M. Mollien ap- 
prit cette arrivée par une lettre de convocation à un conseil 
de finances fixé à huit heures du matin. Le ministre des 
finances et celui du Trésor, MM. Gaudin et Barbé-Marbois, 
ainsi que deux conseillers d'État très en faveur, MM. de 
Fermon et Crétet, y assistèrent seuls avec lui. « Il paraît que 



476 rOKTKAlTS HISTORIQUES. 

l(3s plus grands dangers de l'État n'étaient pas en Autriche, 
dit l'Empereur en se dérobant aux félicitations qui lui 
étaient adressées; écoutons le rapport du ministre du Tré- 
sor. » Celui-ci exposa alors que, depuis son entrée au mi- 
nistère, les recettes ayant toujours été trop faibles relative- 
ment aux dépenses, et surtout trop tardives, il avait, dans 
ces derniers temps, accepté les offres d'une compagnie déjà 
chargée des principales fournitures pour les armées; que 
cette compagnie, dont les sociétaires avaient reçu la qualifi- 
cation de faiseurs de service ^ avait réduit de 12 à 9 pour 
cent l'escompte que le Trésor supportait auparavant; 
qu'elle lui avait fait remettre pour plus de cent millions de 
traites payables dans ses comptoirs américains ; qu'à la vé- 
rité elle avait reçu, en échange de quelques versements 
faits au Trésor, des délégations sur les receveurs généraux 
pour une somme beaucoup plus forte, mais qu'elle avait 
remplacé ces valeurs par des gages supérieurs composés de 
lettres de change payables à Paris et de traites de la tréso^ 
rerie d'Espagne sur la Havane, la Vera-Cruz, etc. 

Napoléon avait pendant quelque temps modéré son impa- 
tience. « Ils vous ont trompé, s'écria-t-il enfin en interrom- 
pant M. Barbé-Marbois ; ils ont abusé de votre droiture, à 
laquelle je rends justice. Ces hommes qui vous ont promis 
les trésors du Mexique seront-ils plus puissants et plus habiles 
que le ministère espagnol, pour leur faire traverser les mers 
dont les Anglais sont les maîtres? S'ils ont gagné la con- 
fiance de l'Espagne, c'est en lui livrant les fonds qu'ils ont 
puisés au Trésor public de France. C'est nous qui avons 
payé un subside à l'Espagne, au lieu d'en tirer celui qu'elle 
nous devait ; maintenant toute la trame m'est dévoilée ; je 
veux interroger en personne ceux qui l'ont ourdie. » 
Laissons ici encore la parole à M. MoUien : 
« L'ordre fut donné, dit-il, de faire venir deux des fai- 
seurs de service^ et le Premier Commis du Trésor, spéciale- 



LE COMTE MOLLIEN. 477 

ment chargé du détail des négociations. (Ce dernier avait 
reçu, des faiseurs du sei*vice, un million de gratification 
qu'il a restitué plus tard). Us comparurent, et quoique la 
scène dont je fus alors témoin ne soit que trop présente à 
mon esprit, je n'entreprendrai pas de la décrire. S'il m'est 
permis d'em})loyer une figure pour en peindie les effets, je 
dirai qu'ils faisaient sur moi ceux de la foudre tombant du 
plus haut du ciel, pendant une heure entière, sur trois indi- 
vidus sans abri. L'un, M. Després, ancien agent de change, 
qui s'était fait banquier, fondait en larmes; l'autre, M. Ro- 
ger, Premier Commis du ministère du Trésor, balbutiait 
quelques excuses; le troisième, M. Ouvrard, immobile 
comme un roc, ne proférait pas une parole, mais tout son 
air semblait dire que comme rien n'est plus passager qu'une 
tempête, il ne faut que savoir en attendre la fin. Je doute 
que tous trois l'attendissent avec plus d'impatience que 
moi ' . » 

M. Barbé-Marbois ne pouvait plus conserver le ministère 
du Trésor. A l'issue du Conseil , l'Empereur fît rappeler 
M. Mollien dans son cabinet : « Vous êtes ministre du Tré- 
sor, lui dit-il en le voyant ; vous prêterez serment ce soir. 
Il faut, dès ce soir même, prendre possession du ministère; 
M. de Champagny préviendra M. de Marbois. Je ne veux pas 
en charger le ministre des finances, parce qu'ils sont mal 
ensemble. » Puis, frappé du silence de M. Mollien, l'Empe- 
reur ajouta avec vivacité : « Vous ne me persuaderez pas 
que vous ne voulez pas être ministre ; on ne refuse pas un 
ministère. 

« — Ce que j'ai appris aujourd'hui, reprit M. Mollien, 
m'autorise à redouter le ministère que vous me destinez ; et 

^ Voir, aux pièces justificatives, n° 6, plusieurs lettres fort curieuses 
de l'Empereur, du roi Joseph, et un rapport de M. Barbé-Marbois con- 
cernant celte opération. 

27. 



478 PORTRAITS HISTORIQUES. 

je dois m'y croire moins propre qu'un autre, car non-seule- 
ment je ne connais pas l'organisation du Trésor public, 
mais je ne conçois pas la division des finances en deux mi- 
nistères. 

(( — Vous n'êtes pas appelé à juger cette question, répon- 
dit l'Empereur. La France actuelle est trop grande pour 
qu'un ministre des finances suffise à tout. J'ai, d'ailleurs, 
besoin d'une garantie dans l'administration des finances; 
je ne la trouverais pas dans un seul ministère. Les comptes 
qu'il me présenterait seraient sans contrôle; et, quand 
j'y croirais, le public n'y croirait pas. Je sais bien que, dans 
l'élat où est le Trésor, vous aurez des difficultés à vaincre; 
mais je vous montre d'autant plus de confiance; je vous 
aiderai. ». 



IV. 



M. Mollien n'avait accepté qu'avec une vive appréhen- 
sion, c'est lui-môme qui le raconte et on peut le croire sur 
parole , les hautes et difficiles fonctions que l'Empereur 
venait de lui confier. C'est, heureusement, le propre des 
natures d'élite comme la sienne, non pas de diminuer ou 
de mal apprécier les difficultés, mais de s'estimer, par mo- 
destie, impropres à les surmonter. Ici, d'ailleurs, M. Mol- 
lien succédait à un homme considérable et qui, malgré sa 
capacité et son expérience des affaires, avait succombé à la 
tâche. Il n'ignorait pas non plus que le précédent ministre 
du Trésor vivait en mauvaise intelligence avec le ministre 
des finances, et cet état de choses, qui répugnait particu- 
lièrement à son caractère, lui paraissait résulter fatalement 
du partage d'attributions trop intimement unies pour n'être 
pas centralisées. Suivant lui, dans la combinaison qui avait 
été adoptée par les considérations exceptionnelles que l'on 
a vues, le ministre du Trésor avait l'action sans la pré- 



LE COMTE MOLLIEN. 'Û9 

voyance, le ministre des finances la prévoyance sans l'ac- 
tion. D'un antre côté, la situation du Trésor, an moment où 
M. Mollien venait d'être chargé de cette administration 
déjà si vaste el qui s'agrandissait tous les jours, était plus 
critique que jamais, par suite de la désastreuse opération 
qui avait déterminé la crise. M. Barbé-Marbois avait évalué 
le déficit du Trésor à 73 millions. Or, un employé du minis- 
tère , M. Bricogne, encore caché dans les rangs, et dont 
M. Mollien mit l'intelligence et l'activité à contribution, 
établit par des preuves irréfutables que le déficit résultat du 
débet et de la faillite àes faiseurs de service ne s'élevait pas 
à moins de 142 millions. 

L'un des premiers soins de M. Mollien fut d'atténuer les 
conséquences de cette opération, à laquelle M. Barbé-Mar- 
bois n'nvait consenti que dans la fausse idée, alors et au- 
jourd'hui encore si commune, que la France serait le pays 
le plus fortuné de l'Europe si l'on pouvait, même au prix 
de quelques sacrifices momentanés, y attirer toutes les 
piastres neuves du Mexique. 

Persuadé que ce n'était pas la rareté du numéraire qui 
causait la pénurie du Trésor, M. Mollien laissa, sans parta- 
ger leurs illusions , les journaux français se féliciter , 
comme d'un événement des plus heureux, de l'arrivée de 
quelques lingots d'argent dans nos ports. Pour lui, ce qui le 
préoccupait avant tout, c'était de sauver du naufrage tout 
ce qu'il serait possible d'obtenir soit du gouvernement espa- 
gnol, en dédommagement des avances qui lui avaient été 
faites, soit des faiseurs de service qui venaient d'être décla- 
rés en faillite. La cour d'Espagne s'engagea à rembourser 
soixante millions. Quant aux faiseurs de service, ils possé- 
daient pour quatorze millions d'immeubles que le gou- 
vernement s'appropria. Ils avaient, en outre, comme 
fournisseurs de la guerre et de la marine, d'immenses ap- 
provisionnements dans les principales villes de France : on 



480 PORTRAITS HISTORIQUES. 

les obligea à continuer leurs fournitures, tout en ne les 
payant que le tiers ou la moitié de leur valeur. Ce qui 
prouve, d'ailleurs, qu'ils n'avaient joui, même avant leur 
faillite, que d'une confiance très-limitée, c'est que leurs 
lettres de change s'escomptaient difficilement à 12 et 18 
pour cent, tandis que le papier des maisons de banque de 
MM. Perregaux père, Delessert, etc., était recherché à 4 ou 
5 pour cent. Grâce à sa vigilance et à sa fermeté, M. Mol- 
lien fit rentrer au Trésor une partie de la somme dont les 
faiseurs de service l'avaient mis à découvert. La lettre sui- 
vante, que Napoléon adressa d'Osterode, le 28 mars 1807, 
à son ministre du Trésor, montre quelle était alors la situa- 
tion de cette affaire : 

« J'ai lu avec attention votre rapport du 15 mars sur 4e débet 
des anciens banquiers du Trésor et l'état de situation qui y était 
joint. En m'occupant de nouveau de cette affaire, j'ai senti re- 
naître toutes les peines qu'elle m'a causées. Ces misérables nous 
ont soustrait 142 millions, qu'ils ont employés en partie à des 
spéculations aventurières : le contre-coup s'en fera longtemps res- 
sentir en France. Je vois qu'il nous est encore dû, en réalité, 
85 millions, puisque l'Espagne n'a pas tenu tous ses engagements... 
1! est nécessaire que vous écriviez à notre ambassadeur à Ma- 
drid, etc., etc. Napoléon. » 

En même temps qu'il s'occupait du soin de liquider, le 
moins mal possible, cette triste et malheureuse opération, 
M. MoUien introduisit dans le ministère du Trésor une 
amélioration des plus importantes, et qui eut les consé- 
quences les plus favorables, non-seulement pour le service, 
mais sur le développement des transactions commerciales. 
A l'époque où il avait pris possession de ce ministère, les 
receveurs généraux étaient autorisés à ne rendre compte 
au Trésor du montant des contributions directes de leur 
département que par dix-huitième, tandis qu'ils pouvaient 



LE COMTE MOLLIEN. 484 

les recouvrer par douzième. Il résultait de là qu'un dépar- 
tement où les recettes s'élevaient, par exemple, à trois 
millions et qui dépensait dans l'année, pour le compte 
de l'État, une somme égale, n'avait pas cette somme à 
sa disposition au moment où elle lui eut été nécessaire, 
et qu'il fallait pourvoir à cette insuffisance par des envois 
de fonds onéreux au Trésor, en même temps qu'ils occa- 
sionnaient des retards de payement nuisibles à la con- 
sidération et au crédit du gouvernement , attendu que 
ses fournisseurs élevaient leurs prétentions en conséquence. 
« Quelques entreprises partie ulières profitaient sans doute, 
dit M. Mollien, du singulier droit attribué aux comptables 
de placer à intérêt, pour leur propre compte, une partie de 
leurs recouvrements; mais comme ils ne devaient faire 
ainsi que des placements à court terme et que plusieurs 
résistaient diflicilement à l'attrait d'un gros intérêt, il 
arrivait trop souvent que ces fonds se trouvaient engagés 
dans des spéculations aventureuses. C'était la principale 
cause des débets qui se découvraient chaque année, et ils 
avaient été nombreux, malgré la vigilante sévérité de mon 
prédécesseur. » 

Au mois de juillet 1806, M. Mollien, impatient de remé- 
dier à cet état de choses, prépara, dans ce but, un décret 
que l'empereur voulut signer sans le lire, en disant à son 
auteur ces flatteuses paroles : « Je ne puis pas signer trop 
vite l'émancipation du Trésor. » Le décret portait qu'à l'ave- 
nir le produit des impôts serait immédiatement applicable, 
dans le lieu même où ils auraient été perçus, aux dépenses 
publiques régulièrement exigibles. A cet effet, les impôts 
devaient être versés, au fur et à mesure de leur perception, 
dans une caisse dite de service, qui ouvrit à chaque comp- 
table un compte d'intérêts réciproques. Quant aux compta- 
bles, ils étaient admis à profiter de cet intérêt sur toutes 
les sommes provenant de leurs recouvrements, qui seraient 



482 PORTRAITS HISTORIQUES. 

mises à disposition du Trésor avant le délai obligatoire. Par 
contre, ils devaient payer l'intérêt de tout produit d'impôt 
qui, après ce délai, n'aurait pas été employé au service public. 

Cette in^^énieuse organisation réussit au delà des espé- 
rances de M. MoUien. Elle était, en effet, favorable tout à 
la fois aux receveurs généraux et aux créanciers de l'État, 
et par suite, à l'État lui-même; aux premiers, parce qu'ils 
continuaient le placement de leurs avances d'une manière 
bien plus sûre qu'auparavant; aux seconds, parce que sûrs 
désormais de l'époque où leurs créances seraient payées, 
ils pourraient étendre leurs opérations et soumissionner 
les fournitures publiques à de moindj^es prix. Là ne se 
bornèrent pas les résultats de la caisse de service. Bientôt, 
les uns lui offrirent de l'argent à un taux modéré; d'autres 
lui demandèrent au pair ses mandats sur diverses places de 
France, ce qui lui permit de rendre immédiatement dispo- 
nibles, pour le trésor public, les fonds dont il avait besoin, 
en quelque lieu que ce tût. Les mandats que délivra la 
nouvelle caisse sur toutes les caisses publiques de l'Empire, 
fournirent le moyen de faire arriver, plus tôt et sans frais, 
à Paris même, une autre partie des recouvrements. Ajou- 
tons que ces mandats furent recbercbés par une foule de 
personnes qui faisaient ainsi, à moindres frais, des paye- 
ments à de grandes distances. Les banquiers eux-mêmes ne 
dédaignèrent pas d avoir recours à la caisse de service, qui 
leur permettait de faire des remises sur des places où ils 
n'avaient pas de corresponilants. 

Cependant, M. Mollien était traité dans les bureaux du 
Trésor de novateur, et l'on sait la défaveur qui s'attache 
d'ordinaire à ce mot. Parmi ses chefs de division, quelques- 
uns ne croyaient nullement au succès do la nouvelle caisse; 
les autres étaient convaincus qu'il n'y avait rien à changer 
à leur méthode. 11 n'y eut pas d'ailleurs résistance, mais 
inertie . Deux ou trois chefs seulement , parmi lesquels 



LE COMTE MOLLIEN. 485 

figurait M. Rielle, qui à laissé au ministère des finances, 
comme directeur du Mouvement général des fonds, une 
haute réputation de capacité, secondèrent l'habile ministre 
qui avait le courage de secouer, au grand avantage du 
trésor et du public, les tristes lisières de la routine. 

M. Mollien avait déjà hein'eusement modifié la compta- 
bilité de la caisse d'amoftissement. Celle du Trésor sollicitait 
les mêmes réformes ; il les opéra, mais sans précipitation et 
après en avoir démontré jusqu'à l'évidence la nécessité. Ici 
encore , les partisans des vieilles méthodes protestèrent 
contre le progrès. On vit, dit M. Mollien, l'ignorance en 
fonctions affecter son mépris ordinaire contre ce qu'elle 
appelait dédaigneusement la comptabilité mercantile. Les 
opposants, ceux qui ne savent rien oublier et rien ajjprendre, 
croyaient l'avoir confondu en disant que « Colbert, Turgot, 
INecker, dans leur enthousiasme pour le commerce, avaient 
tenté de soumettre à ces formules la comptabilité minis- 
térielle, et qu'ils avaient renoncé à cette entreprise. » 
M. ^lollien répondait qu'une méthode de comptabilité qui 
ensevelissait dans les écritures un déiicit de 142 millions et 
un certain nombre d'autres déficits moins importants , 
sans que le caissier général en pût soupçonner l'existence , 
était jugée par ce fait même. Il insista donc fit eut gain' 
de cause. Un bureau de comptabilité centrale qu'il éta- 
blit dans son ministère, et dont il confia la direction à 
MM. de Saint-Didier et d'Audilhet, fut chargé de donner 
l'inqiulsion et s'en acquitta à merveille. Au bout d'un mois, 
cette petite révolution administrative fut accomplie, et la 
nouvelle comptabilité fonctionna sans frottement. Par suite, 
les comptes des receveurs des deniers publics furent rendus 
et jugés dans l'espace d'une année, tandis qu'il en fallait 
quelquefois plus de dix auparavant. 

Napoléon avait exprimé un jour devant M. Mollien l'avis 
a qu'il était toujours plus sur d'imiter que d'inventer. » Une 



484 PORTRAITS HISTORIQUES. 

autre lois, il disait de son ministre du Trésor, « qu'il était 
bien de la secle des novateurs; que, cependant, on se trou- 
vait assez bien de ses innovations. » Un jour, s'adressant à 
lui devant un cercle nombreux, avant l'ouverture d'un con- 
seil d'État auquel il allait se rendre : « Je vais, lui dit-il, faire 
discuter une loi qui n'est pas dans le système de vous autres 
idéologues, car elle doit déclarer u^uraire tout intérêt qui 
excède cinq pour cent. » M. Mollien professait sur ce point 
des opinions tout à fait contraires qu'il avait exposées à 
Napoléon. 11 croyait les lois contre l'usure au moins in- 
utiles, lorsqu'elles n'étaient pas nuisibles, et il lui semblait 
juste de laisser au propriétaire d'un capital, le droit d'en 
tarifer le loyer proportionnellement aux risques. Il n'alla 
pas à cette séance du conseil d'État, et il constate, d'ail- 
leurs, que la mesure relative au taux de l'intérêt y fut 
approuvée à l'unanimité. Vers la même époque, il entendit, 
à plusieurs reprises, l'Empereur dire « que le monde était 
vieux; qu'il était au-dessus du pouvoir des hommes d'en 
changer la forme; que, dans les routes frayées, on con- 
naissait les mauvais pas et qu'on les évitait; que, dans les 
routes qu'on voulait frayer, on ne devinait pas les préci- 
pices, etc. » 

* « Naturellement inquiet, remarque M. Mollien, défiant de 
moi-même et un peu des autres, sachant que Napoléon, 
lors même qu'il paraissait emporté par le premier jet de ses 
idées , ne disait rien sans intention, je finis par traduire tous 
ses adages en épigrammes indirectes contre moi. Fatigué 
de cette idée, je lui écrivis pour lui demander si les préven- 
tions qu'il manifestait sur les innovations s'étendaient à 
celles qu'il pouvait remarquer dans les finances depuis 1806. 
J'avais cédé à un mouvement d'humeur. Voici la réponse 
que je reçus : 

« Monsieur Mollien, je ne comprends rien à votre lettre; je se- 



LE COMTE MOLLIEN. 485 

rais fâché que vous pussiez penser que ce que j'ai dit au conseil 
d'État dût vous concerner d'aucune manière. J'aurais droit de me 
plaindre de cette injustice de votre part ; toutefois, je ne veux pas 
le faire, puisqu'elle m'offre une nouvelle occasion de vous assurer 
du contentement que j'ai de vos services, et de l'intention où je 
suis de vous donner, sous peu, une preuve éclatante de mon estime. 
« Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, etc, 

« Napoléon. » 
a Rambouillet, ce 7 novembre 1807. » 

Peu de jours après , Napoléon envoya à M. Mollien le 
grand cordon d'une cour étrangère ; puis, il lui adressa de 
Fontainebleau, le 12 novembre 1807, la lettre suivante : 

« Monsieur Mollien, voulant vous donner une preuve de la sa- 
tisfaction que j'ai de vos travaux, je donne ordre à de vous 

remettre une somme de 300,000 francs sur un fonds extraordinaire 
de la grande armée. 

<( Cette lettre n'étant à autre fin, etc. 

a Napoléon. » 

Comment trouve-t-on cette vengeance ? U y a , dans la 
correspondance de Louis XIV à Colbert, des lettres qui rap- 
pellent la première de celles qu'on vient de lire et qui sont 
écrites tout à fait dans cette grande et belle manière. 

Les années qui suivirent n'offrirent pas au comte Mollien 
(car l'Empereur lui avait, en outre, conféré cette dignité) 
d'autre occasion de mettre en relief ce qu'il y avait dans 
son esprit de sage et de hardi , de progressif et de pratique 
tout à la fois. Tous ses efforts durent se porter sur la néces- 
sité de mettre à la disposition des troupes qui sillonnaient 
sans cesse l'Europe les millions nécessaires à l'entretien de 
plusieurs armées de deux à trois cent mille hommes. On 
peut se figurer les préoccupations du ministre du Trésor pen- 
dant ces huit années. Chaque jour, l'Empereur lui signalait 



/<86 PORTRAITS HISTORIQUES. 

des besoins nouveaux à satisfaire et discutait les moyens d'y 
pourvoir avec cette passion des détails qui, s'alliant aux 
vues d'ensemble les plus grandioses, était pour ses ministres 
un continuel sujet d'étonnement. Le comte Mollicn cite 
dans ses Mémoires un grand nombre de lettres que Napo- 
léon lui adressa à cet égard. Celle qui suit , écrite de Fon- 
tainebleau, le 21 janvier 1813, donnera en même temps une 
idée du génie administratif de l'Empereur et des obligations 
de tous les instants qu'elles créaient à ses ministres : 

« Je désire que vous me fassiez un travail sur les fonds qui se 
trouvent à la grande armée. Envoyez d'abord un nouveau payeur. 
Je pense qu'il faudrait établir à Magdebourg une caisse centrale 
avec laquelle vous correspondrez, et qui aura le maniement des 
fonds de Hambourg, Mayence, et de tous autres points; cela four- 
nirait à la caisse principale. Il faudrait qu'il y eût là un inten- 
dant, et il ferait des envois aux divers corps d'armée, suivant les 
circonstances et ce que vous lui prescrirez. Il serait sous vos or- 
dres directs, et aurait la faculté nécessaire de juger les événe- 
ments, afin de niettie les fonds en sûreté selon les circonstances. 
Si cette institution avait eu lieu, nous n'aurions pas perdu autant 
d'argent. Il faudrait que tous les payements de la grande armée se 
fissent en lettres de change ou mandats sur cette caisse, quand 
même le Trésor devrait perdre quelque chose à cela. Il vaut mieux 
que les fouFnisseurs soient payés sur un point central, que de 
traîner l'argent et d'être obligé à payer partout Cet individu, cor- 
respondant tous les jours avec vous, et n'étant là sous les ordres 
de personne autre, sa comptabilité sera plus en règle. Ce serait 
une espèce de caisse de la trésorerie qui payerait sur les crédits 
que vous ouvrirez aux différents payeurs, et pourrait acquitter 
pour leur compte les différentes ordonnances. En effet, comment 
concevoir qu'un payeur général qui suit le quartier général d'ar- 
mée, qui tantôt se trouve au milieu d'un camp, tantôt est obligé 
de faire le service sur un territoire de cinq ou six cents lieues, 
puisse y suffire? Autant vaudrait-il que le ministre du trésor 
suivît mon quartier général. 

« Sans doute que Paris est trop loin pour faire les payements, 



LE COMTE MOLLIEN. 487 

mais Magdebourg est un point central ; le payeur général de l'armée 
sera sous les ordres du directeur de la trésorerie. 11 recevra les 
fonds les plus nécessaires pour la s'ilde, et payera sur ses crédits 
en mandats sur la caisse centrale. Vous comprenez ce que je veux 
dire. L'ancien payeur général ne m'a pas satisfait ; au fait, il faut 
convenir aussi que sa besogne était trop difficile ; bien des millions 
ont été perdus par suite des circonstances, et parce qu'il n'était 
pas prudent d'avoir à Wilna, qui est une place ouverte, jusqu'à 
iO millions à la fois; l'abondance nous a nui. En attendant que 
ceci soit établi, je désire avoir dans la semaine le travail que je 
vous demande, et connaître les dispositions que vous avez faites 
pour envoyer des fonds. J'ai perdu assez d'argent, tâchons de n'en 
plus perdre. Défendez qu'il y ait une caisse à Berlin, cette caisse 
doit èlre ii Spandau, qui n'est qu'à trois lieues. On peut avoir 
aussi des caisses dans les places de Cuslrin, Stetlin et Glogau ; mais 
de petites caisses alimentées au fur et à mesure par la caisse centrale 
de Magdebourg; qu'il n'y ait à Berlin aucune caisse; qu'il y en ait 
une à Spandau, mais qu'elle ne contienne pas plus de 500,000 fr.; 
enfin, que le payeur général de l'armée fasse le plus possible son 
service en mandais sur la caisse de Magdebourg, et qu'il n'ait pas 
à sa suite plus d'un million. Beaucoup de généraux, d'officiers et 
d'administrateurs prendront, volontiers même, des mandats paya- 
bles à Paris par le Trésor public, et il n'y a pas d'inconvénient à ce 
que le payeur général en ait dans sa caisse autant que vous le ju- 
gerez nécessaire. .Te vous prie aussi de me rendre compte de toutes 
les caisses que vous avez au-delà du Rhin, à Hambourg, dans la 
trente-deuxième division militaire, et à Hanovre. Vous me ferez un 
rapport là-dessus; il faut calculer que des troubles peuvent avoir 
lieu dans ce pays ; il fdut donc faire en sorte que, le cas arrivant, 
nous éprouvions le moins de pertes possible ; il faut non-seulement 
que vous portiez vos regards sur les caisses qui ne dépendent que 
de votre ministère, mais encore sur les caisses des droits-ré